De si jolies boîtes
Chapitre 19
– Eh bien, je pense que tout est en ordre.
– Oui, c’est fini, dit Juliette d’une voix faible.
Elle n’était pas certaine que l’employé du greffe l’ait entendue. Elle régla les frais de dossier et prit congé, la tête bourdonnante, incapable de comprendre ce qui la touchait autant. L’enregistrement du dossier de liquidation était une simple formalité administrative, mais c’était aussi tout un symbole. C’était terminé. Les Bouchées Doubles, une aventure d’une poignée de mois, étaient mortes ce matin au tribunal de commerce. C’était ce qui occupait son esprit, ça et l’absence de Ludovic qui, après avoir signé à reculons tous les papiers nécessaires, brillait par son incapacité à faire face au moment de la conclusion comme durant la bataille. Pourtant, au début, il avait tout tenté.
Dans un premier temps, Juliette ne s’était pas trop souciée de lui, occupée qu’elle était à monter le dossier de liquidation. Ça ne l’avait pas empêché de lui pourrir la vie : il lui avait envoyé quantité de messages détestables qu’elle n’était pas parvenue à se retenir de lire. Il alternait les stratégies comme un enfant capricieux, certain qu’à un moment donné, il trouverait un levier efficace pour la faire réagir.
Un matin, il versait des milliers de larmes de crocodile sur son répondeur en disant qu’il n’avait pas été à la hauteur, qu’il était désolé et qu’il avait compris, qu’il fallait qu’elle lui donne une seconde chance. L’après-midi, il rappelait en colère, disant que puisqu’elle avait décidé de partir il lui laisserait payer toutes les dettes, qu’elle n’aurait plus aucune crédibilité dans le métier et que plus personne ne voudrait jamais travailler avec elle. Le soir, atone, il rappelait pour dire qu’elle ne lui laissait pas le choix et qu’il allait se foutre en l’air. Trois salles, trois ambiances, ad nauseam.
Juliette essuyait les inconvénients de la rupture amoureuse sans avoir pu profiter des parties de jambes en l’air prérequises. Assumer en même temps la fermeture inévitable du restaurant et ses appels quotidiens l’avait épuisée, au point que le dépôt du dossier de dissolution au greffe était un soulagement. Pourtant, à présent que la fin était actée, qu’il n’y avait plus de créanciers à calmer ou de papiers à mettre en ordre, Juliette se sentait tout à la fois vide et noyée sous les sensations, certaines plus agréables que d’autres.
Il y avait les bonnes choses, d’abord. La fin des Bouchées en était une, parce que c’était toujours mieux que leur lente agonie. Juliette avait été brutalement honnête avec la banque, les débiteurs et les salariés, et elle avait rencontré plus de compréhension et de sympathie que de jugement et d’agressivité. Dans l’ensemble, tout le monde s’accordait à dire que ça ne pouvait pas se terminer autrement. Juliette avait agi avec efficacité pour achever ce qui devait l’être. Pourvu qu’elle n’entende plus jamais parler de Ludovic après ça, elle ne demandait pas davantage. Les employés l’avaient pour la plupart soutenue dans sa décision et Maxime s’était mis en quatre pour l’aider en tout.
Et puis, il y avait les choses plus douloureuses. Ses regrets, sa certitude que cet échec lui appartenait aussi un peu, et Ludovic, aux abonnés absents dès qu’il fallait obtenir la plus petite réponse ou la moindre signature. Tout à coup il ne lui parlait plus que par le biais de son avocat. Elle savait par ses nombreux messages qu’il la tenait pour responsable de tout, depuis la chute du restaurant jusqu’à la liquidation, sans doute un peu à raison.
Elle aurait pu s’imposer davantage, mettre les points sur les i ou taper du poing sur la table, mais le seul point était final, car elle s’était résolue à intervenir trop tard. Bien sûr, il était responsable de la mauvaise gestion, mais le tribunal de commerce se souciait peu de ce genre de détails et comme il n’était pas venu pour assumer... les torts seraient pour toujours partagés, par défaut. Jusqu’à la dissolution de leur société, la dernière signature, la clôture des comptes et la fin. Enfin.
Juliette ne serait pas libérée tout de suite. Il fallait encore qu’elle termine les opérations de liquidation, que les meubles vendus soient enlevés par leurs nouveaux propriétaires, et qu’elle rende les clefs du fond de commerce. Puis il faudrait revenir au greffe après avoir rédigé un nouveau procès-verbal et bouclé les comptes. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle pourrait couper les derniers fils de cette triste aventure. Et puis quoi ? Elle serait officiellement sans emploi, avec une nouvelle ligne sur le CV, et l’absence d’envie de commencer quoi que ce soit après ces funérailles administratives. Elle quitta le tribunal comme une somnambule.
Dehors, il faisait anormalement froid pour une fin de matinée printanière et le ciel, gris et blanc, avait une dureté de métal. Juliette gagna sa Twingo, posa ses affaires, et ralluma machinalement son portable. Avant d’avoir pu démarrer la voiture, un message fit vibrer l’appareil. Maxime, évidemment.
J’espère que ça s’est bien passé, Juju. Brunch à l’atelier, réconfort, sirop d’érable et œufs brouillés. Tout le monde sera là.
La proposition était tentante. Juliette avait surtout envie d’une bonne douche, d’une couette et d’un oubli solitaire, mais elle devinait que Max ne la laisserait pas se replier dans un coin pour geindre. Mieux valait répondre positivement à l’invitation, se gorger de café et filer discrètement après avoir donné le change contre une poignée de pancakes. Juliette se mit en route, son cerveau déroulant sans elle des pensées parasites, déprimantes et périmées. Quand elle arriva, ça sentait les œufs brouillés jusque devant l’atelier.
– C’est moi, dit-elle simplement en passant la porte. Je me suis dit que vous aviez déjà pensé aux viennoiseries, alors j’ai décidé d’innover avec des cookies.
Clémence se porta aussitôt à sa rencontre, la mine soucieuse, éclatante dans son allure négligée comme dans tout.
– On n’était pas sûrs que tu viendrais, mais Grégoire nous a dit de te préparer des œufs malgré tout et qu’au pire il les mangerait.
– Grégoire est toujours prêt à rendre service, déclara Juliette. Vous êtes venus ensemble, je suppose ? Tu réemménages quand ?
L’acidité affleurant sous chaque mot échappa à sa sœur.
– Oh, non, je reste à l’atelier. Greg a rendu le bail, il se barre pour quelque temps à Bangkok pour une mission.
Clémence eut un sourire en coin devant la mine effarée de Juliette.
– Il profite du fait qu’on n’est plus censés se marier pour se rendre indispensable auprès de sa boîte. Il sera de retour début juin.
– Oh.
Juliette se demanda pourquoi elle était presque heureuse de savoir que Clem et Greg n’allaient pas filer le parfait amour dans son entourage proche, rougit de son égoïsme et suivit sa sœur à l’intérieur. Depuis la cuisine lui parvenaient les odeurs de bacon, d’œufs, de jus de fruits et de café. Janis Joplin chantait un truc qui parlait de l’été. Quand elle pénétra dans la pièce, les regards convergèrent, et la question muette flotta entre eux. Maxime semblait soucieux, Simon affichait sa perpétuelle nonchalance avec tact, et Greg, une franche curiosité. À quoi s’attendaient-ils donc ?
– C’est terminé, répondit-elle dans un soupir. Le dossier a été déposé au greffe. Il n’y a plus qu’à liquider. Ludovic n’était pas là, mais on s’en fout, il a signé. Les Bouchées Doubles, c’est fini.
Le dire à haute voix lui creusa la poitrine. Juliette s’assit sur un tabouret bancal et Syphilis lui sauta sur les genoux.
– Ça n’a pas traîné, commenta finalement Simon avant de se saisir d’un cookie et de le tremper dans son verre de lait, le petit doigt en l’air.
– Ce genre de procédure est toujours rapide si les papiers sont en ordre, expliqua Max en retournant à ses œufs pour les brouiller avec plus d’énergie. Le tribunal n’a pas que ça à foutre. D’ici à ce soir, ils auront enregistré des dizaines de dossiers comme le nôtre. Me voilà prêt à pointer au chômage !
Juliette eut un rire sans joie.
– Pour quoi, trois jours ? Tu es un pâtissier talentueux et ton CV est aussi élogieux que ma lettre de recommandation. Tu retrouveras du travail sans souci à Paris.
Maxime hocha la tête, puis se tourna vers elle, plein d’espoir.
– Et toi, tu vas rouvrir quelque chose ?
Juliette sentit une nouvelle pierre rejoindre la précédente au fond de son ventre. Remonter en selle ? Doucement, alors. Quand ça cesserait de faire mal, et pas avant.
– Pour l’instant, j’ai une liquidation à gérer, biaisa-t-elle. À l’heure où nous parlons, je suis sans le sou et incapable de rouvrir quoi que ce soit. Réinvestir maintenant, ce n’est pas possible, et peut-être même plus jamais après ce qui s’est passé pour mon premier restau.
Le silence gagna pendant que Greg, qui avait rejoint Max derrière les fourneaux, retournait le bacon avec application. Clémence soupira.
– Je n’aurais jamais pensé que tu baisserais les bras si vite. Tu avais ton restaurant, tu avais réalisé ton rêve…
– Et on a vu comment ça s’est terminé. C’était sans doute prévisible…
– Maman n’est pas là, inutile de la remplacer pour les reproches, balança Simon.
Juliette rougit violemment et faillit rétorquer quelque chose, mais elle se ravisa. À la place, elle accepta du bout des lèvres le thé que sa sœur lui mit d’autorité entre les mains. Il ne fut plus question de la fermeture. On parla de Grégoire et de son voyage, de la mission acceptée en urgence et qui devrait lui rapporter une prime substantielle.
– De quoi rembourser les arrhes versées pour ma fiancée en fuite, dit-il d’un ton joyeux qui démentait parfaitement ses paroles.
Clémence le bourra de coups avant de l’embrasser. Juliette piochait dans ses œufs, étrangère au bonheur. Maxime et Simon projetaient un déménagement durant l’été, afin de s’établir sous le même toit et d’abandonner définitivement l’atelier. Manifestement, Simon avait jugé opportun de révéler à Clémence son véritable emploi, ainsi que sa relation. Cette dernière avait l’air de s’en moquer éperdument et se comportait avec un naturel confondant, exactement comme si la famille auprès de laquelle elle se trouvait existait depuis des années. Juliette enviait un peu cette facilité d’adaptation et cette légèreté, quand tout chez elle était pesant et difficile à endurer.
On refit du café, on mangea des chocolats que Maxime avait faits la veille et qu’il avait apportés pour tester la recette, Grégoire parla avec emphase des tableaux de Clémence qui se débattait dans les compliments tout en les savourant de façon évidente, puis Simon ramena l’assemblée au calme en insérant Odile dans la conversation.
– Du coup, Grégoire, tu ne seras pas là pour l’anniversaire ?
Un silence plombé tomba sur la table, non pas gêné, cette fois-ci, mais de fatigue anticipée. Juliette se resservit un café qui avait le goût de l’appréhension.
– L’anniversaire de maman, murmura Clémence, j’avais complètement oublié.
– Moi aussi, déclara Juliette qui trouvait que ça commençait à faire beaucoup en une seule journée.
– Moi pas, dit Simon. Je me demande si, avec vous deux au courant, il ne serait pas temps que je me révèle au grand jour histoire de ne plus avoir à jouer la comédie. Sortir du placard en pleine lumière, dans une glorieuse apothéose au moment du gâteau.
– Je ferai un vacherin, ponctua Max en se tartinant une biscotte.
– Alors, ça te reposerait sans doute, opposa Clémence, mais entre ça et l’annulation du mariage, elle va péter un plomb.
– Sans parler du restaurant, ajouta Greg, pensif.
Juliette éclata instantanément de rire.
– Oh, non, ça, ça ira. Elle s’en fout, de moi. Au pire, elle dira qu’elle m’avait bien prévenue, que je devrais apprendre à ne pas m’engager sans réfléchir, que de toute façon, gérer un restaurant c’est beaucoup trop de responsabilités et que pourquoi je m’infligerais ça alors que je peux être salariée ? Non, vraiment, ne t’en fais pas. Le restaurant ne la chamboulera pas, elle s’y attend, à ce que j’échoue. Le couple de Simon, par contre…
Juliette ricanait encore dans son thé quand elle s’aperçut, en relevant la tête, que tout le monde la regardait.
– Eh bien quoi ?
– Tu es sûre que ça va ? demanda Clémence, inquiète. Tu as l’air… cynique.
– Réaliste serait un meilleur adjectif, contredit Juliette avant de mordre rageusement dans un chocolat. Si tu ne t’es jamais rendu compte de la façon dont maman dénigre ce que je fais, je te conseille d’y prêter attention la prochaine fois. Et ça tombe bien, c’est bientôt son anniversaire, tu auras l’occasion de le constater par toi-même.
Clémence fit la moue.
– Je crois que je risque d’en prendre pour mon grade aussi, avec le boulot que j’ai lâché, le mariage, la peinture…
Juliette en doutait, mais cette fois-ci, elle ne le dit pas. Elle voyait plutôt Odile en train de chouiner que Clémence avait besoin de se ressaisir, que si elle changeait d’avis, on pourrait toujours organiser un mariage plus petit, et tout un tas de propositions susceptibles de lui faciliter la vie… La critique, c’était pour les autres.
– Dire que je vais rater ça, soupira Grégoire en reprenant un café.
– Tu vas surtout être en retard au boulot si tu n’y prends pas garde, rigola Clémence.
Greg jeta un regard à sa montre, avala son café et prit son manteau.
– C’est pas faux. À ce sujet, je vous ramène quoi de Bangkok ?
Clémence demanda un bracelet, Maxime des gâteaux, Simon une statuette moche et Juliette ne demanda rien, malgré l’insistance de son beau-frère.
– Tu auras un cadeau quand même, la menaça-t-il en mettant les voiles.
Un peu après, Simon prit également congé, parce qu’il avait une séance de doublage dans la journée et qu’il n’avait pas encore eu le temps de travailler ses textes, et Clémence retourna à ses peintures. Restés seuls un instant dans la cuisine, Max et Juliette entreprirent de remplir le lave-vaisselle en silence. Juliette ne remarqua pas le regard que son ami posait sur elle et fut surprise quand il la prit dans ses bras pour la serrer fort.
– Tu as très bien fait, Juju. C’était un connard fini. Tu seras beaucoup mieux sans lui, tu verras.
Juliette faillit se dégager, répliquer en riant que ça n’avait rien à voir avec Ludovic et que c’était le restaurant qui lui pesait sur les épaules, mais à la place, les larmes se mirent à ruisseler sur son visage avant qu’elle ait ouvert la bouche. Max ne la lâcha pas et elle pleura contre son épaule, pleine d’un inexplicable chagrin. Clémence choisit cet instant pour venir remplir sa bouteille d’eau et resta interdite devant la scène.
– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est le restaurant ?
– Mais non, mais je m’en fous du restaurant ! éclata Juliette en se dégageant des bras de Maxime, qui la laissa filer doucement. J’en ai marre d’être nulle, c’est tout. Le restaurant, c’était pour lui, c’était une façon de me rapprocher de lui, moi quand il m’a proposé de devenir son associée… je croyais… je croyais… je ne pensais pas que ça se finirait comme ça, je suis trop bête, trop bête, encore une fois !
Clémence resta comme deux ronds de flan à regarder sa sœur, incapable de réagir.
– Et pendant ce temps, disait Juliette malgré les grosses larmes qui dévalaient son visage, pendant ce temps moi je croyais qu’il attendait d’être sûr, que peut-être il était gêné que les Bouchées ne marchent pas aussi bien qu’il avait prévu, et qu’il ne pouvait pas penser couple, parce qu’il avait trop de soucis de travail, tu vois ? Et moi j’attendais, je me disais que si je lui facilitais la vie et que les choses s’arrangeaient, il finirait par, je sais pas, s’apercevoir que je valais peut-être le coup qu’on s’intéresse à moi ? Mais je suis trop conne, trop moche, trop bête !
Clémence saisit Juliette par les épaules, la tourna vers elle et la prit dans ses bras.
– Mais non, tu n’es pas bête. Tu n’es ni trop moche ni trop conne, c’était pas le bon et puis voilà !
– Si tu savais comme j’en ai ras le bol qu’on me dise ça ! pleura Juliette dans le cou de sa sœur. C’est jamais le bon, jamais pour moi ! Qu’est-ce que ça peut faire de toute façon ? C’était celui-là que je voulais, moi, il était bien pour moi, il m’allait, même s’il était plus vieux, même s’il était pas parfait !
– Il était tellement pas parfait qu’il s’est servi de toi, rappela Max durement.
Les larmes de Juliette redoublèrent.
– C’est… parce que… je suis… trop conne !
Clémence ne tenta plus d’argumenter, se contentant de serrer sa sœur contre elle en lui tapotant le dos, la laissant ruiner son pull avec un mélange de larmes et de morve. Dans ses bras, Juliette tremblait. Elle n’en finissait plus de déballer un chagrin inextinguible, et malgré la fatigue, elle ne parvenait pas à se calmer. Au bout d’une dizaine de très longues minutes elle se dégagea, hoquetant mais plus doucement, les yeux de nouveau rouges et bouffis.
– Est-ce que ça va aller ? demanda Clémence par acquit de conscience.
Juliette ne put que hocher la tête et laisser de nouvelles larmes couler sur ses joues.
– J’ai l’impression que je ne fais que pleurer, parvint-elle à dire entre deux hoquets.
– On pleurerait à moins, nota sa sœur. Tu as géré la fermeture seule, et tout s’est effondré autour de toi. Il y a de quoi baisser les bras.
Juliette hocha la tête sans lui dire qu’elle remuait le couteau dans la plaie.
– Ça va s’arranger, insista Clémence avec bonne volonté.
– Ouais, commenta Juliette. C’est ce que tout le monde me dit.
À eux trois, ils finirent de ranger la cuisine sans plus échanger sur le restaurant, Ludovic, et les échecs cuisants. Maxime demanda à Juliette si elle voulait bien le ramener chez lui, ce qu’elle accepta de bon cœur. Tandis qu’il récupérait ses ustensiles de cuisine et les derniers chocolats, Clémence retourna à l’atelier après avoir refait un thé pour elle et sa sœur et Juliette la suivit.
Bien malgré elle, elle s’arrêta à la porte et siffla entre ses dents, stupéfaite de voir les changements qui s’étaient opérés ces dernières semaines. Partout, les toiles de Clémence séchaient et offraient à l’œil du spectateur une infinité d’horizons brumeux aux couleurs changeantes, parfois ensanglantés, ou tendres comme une matinée humide. Il y avait dans cette répétition et pourtant cette unicité un étrange équilibre, une parfaite osmose et une éternité de moments. Les mouvements de la brume, changeants, donnaient à chaque tableau une atmosphère particulière, comme un cliché précis d’un instant jamais reproductible, une respiration de l’aube contemplée depuis le monde de la nuit. La cicatrice centrale qui délimitait l’horizon, souvent noire, était comme une galaxie sombre d’où s’échappaient des myriades d’étoiles.
– C’est beau, dit simplement Juliette, mais je n’en attendais pas moins de toi.
Elle porta sa tasse à ses lèvres tandis que Clémence cherchait à démêler ses paroles. Juliette n’avait pas assez de cruauté en elle pour la laisser se débattre ainsi.
– Tu sais, c’est difficile de passer après toi. Pour moi, mais pour Simon aussi. Cela dit, je suis contente que tu aies retrouvé la peinture, je suis contente que tu t’éclates dans ce que tu fais, et que tu fasses des merveilles. Parce que tes tableaux déchirent. Vraiment. Tu vas l’avoir, ton concours.
Clémence eut un pauvre sourire.
– J’espère, dit-elle. Sinon j’aurais fait tout ça pour rien, et je ne sais pas comment je le vivrais...
Juliette faillit lui dire qu’elle pouvait lui expliquer avec précision le goût de l’échec, mais elle aimait Clémence et par compassion autant que par habitude, elle se retint.
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