De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 22 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 22

 

Quand Juliette revint dans la cuisine, Odile récurait le four. Le ridicule de la situation sauta aux yeux de sa fille.

– Vraiment, maman, tu te dis que c’est ce que tu as de mieux à faire aujourd’hui ?

– J’ai encore le droit de décider de la façon dont je souhaite passer mon propre anniversaire.

Le ton était acerbe. Il y avait quelque chose d’inattendu et de complètement décalé à voir Odile, la Grande Odile avec des majuscules, en train de récurer son four avec des gants de caoutchouc rose alors que ses deux aînés, ses deux chouchous, venaient de quitter la maison avec pertes et fracas. Juliette ne put résister à la tentation d’insister, bien que tous les signaux aillent plutôt dans le sens d’une saine abstention.

– Maman, vous vous êtes juste disputés, c’est ridicule. Tu devrais…

– Je devrais ?

Odile se redressa de toute sa hauteur tandis que par réflexe, sa fille se tassait.

– Je devrais ? Ton frère et ta sœur m’ont humiliée devant un étranger, tu n’as pas bougé le petit doigt, ils sont partis sans même s’excuser, sans paraître éprouver le moindre remords, et c’est moi qui devrais ?

Juliette savait qu’elle risquait de se faire broyer par cette colère glacée. Elle ne disposait pas des moyens de résoudre ce conflit dont elle n’était pas l’instigatrice, et pourtant elle n’avait pas d’autre choix que d’essayer. L’image emblématique de Tank Man, à Tian’anmen, lui vint à l’esprit. Odile ne fit pas mine de freiner.

– Je fais en sorte que mes enfants vivent la meilleure vie possible, je leur donne tout, je les aide, je finance l’école de Clémence, celle de Simon, ton école d’œnologie, et tout ça pour quoi ? La première ruine sa carrière et sa vie sentimentale sur un coup de tête, le second décide que peindre n’est pas fait pour lui et m’amène son petit ami à mon anniversaire sans m’en avoir jamais parlé avant, et toi…

– Moi je suis vraiment caviste, hein, si par hasard tu avais des doutes.

– … tu investis tes économies dans un restaurant parce que le moins-que-rien pour qui tu en pinces t’a demandé de le faire, et tu ne t’aperçois même pas que tu vas tout perdre dans l’aventure !

Juliette aurait voulu se mettre en colère mais elle s’en révéla incapable. Elle entendait dans sa tête les répliques assassines de Simon ; le bon sens de Clémence ; la voie médiane choisie par Aurélien. Mais elle, elle ne trouvait rien. Sa propre voix s’était coincée quelque part dans sa gorge, et elle était à nouveau cette toute petite fille pétrifiée. La seule action qui lui semblait à portée de main était pleurer, mais elle s’y refusa. Odile, elle, avait ouvert toutes les vannes.

– Ah ! Ils sont beaux mes enfants ! Je m’escrime à sauver le mariage de l’une et la vie artistique de l’autre, et eux, ils œuvrent dans mon dos à tout détruire ! Je me demande pourquoi j’en fais autant pour eux ! À quoi ça sert que j’aie économisé toute ma vie pour vos grandes écoles et vos rêves, si c’était pour vous voir tout envoyer valser ?

– Et si ce n’était pas nos rêves, maman ?

Odile sembla s’étrangler de rage.

– Comment ça, pas vos rêves ? Mais je ne vous ai obligés à rien, moi ! Je n’ai pas choisi à votre place ! Je n’ai certainement pas forcé Clémence à faire de l’économie, ni Simon à rejoindre les Gobelins ! C’est eux qui ont décidé de ce qu’ils voulaient faire, et toi aussi !

– Oui, mais moi j’étais libre de choisir, déclara soudain Juliette. C’est pour ça que ça a marché.

Et c’était vrai. La pression, elle ne l’avait pas eue, pas plus qu’elle n’avait eu l’admiration ou le soutien qu’elle enviait tant au reste de la fratrie. Elle aurait peut-être réussi à ouvrir les ailes plus grand si elle avait bénéficié du soutien maternel, mais au moins avait-elle pu décider pour elle-même, sans être influencée. Elle ne se souvenait pas que son choix de carrière ait été sujet à discussion, ni même qu’il ait intéressé qui que ce soit dans la maison. Néanmoins, c’était indéniablement le sien. Mais ce que disait Odile était vrai aussi : Clémence et Simon avaient été libres dans la mesure où leur mère ne les avait jamais forcés à faire quoi que ce soit. C’était plus insidieux et plus innocent aussi. Ce n’était pas de la contrainte, c’était une foi inconditionnelle qui les avait rendus incapables de résister aux projections maternelles. Quand Odile disait que c’était Clémence qui avait choisi l’économie, elle oubliait les commentaires dithyrambiques de ses enseignants au lycée, qui rendaient sa mère si fière et qui l’avaient enchaînée. Comment, dans ces conditions, choisir une voie autre que celle qui représente pour ses parents l’excellence et l’absolu ? Ce serait les décevoir, n’est-ce pas ? Clémence n’aurait pas pu décevoir qui que ce soit. Jamais. Peut-être même était-ce sa malédiction et la cause, encore aujourd’hui, des nuits blanches à l’atelier et du travail acharné.

Et Simon ? Simon qui enviait sa sœur au point d’avoir, de son côté, décidé d’être son pâle reflet et de réaliser ce rêve qu’elle avait délaissé. Simon qui avait choisi les arts pour rivaliser avec une aînée qui ne se trouvait déjà plus là pour l’affronter, et qui s’était enfermé tout seul dans un combat qui ne pouvait pas être gagné, faute d’opposant. Qui, par la suite, captif à tout jamais de cette image illusoire qu’il avait créée de toutes pièces, ne pouvait pas lui non plus vivre qui il était vraiment.

Sous bien des aspects, Juliette avait effectivement été plus libre qu’eux, mais pas libre de la bonne façon. Ses chaînes à elle, c’était le manque de reconnaissance, l’absence d’intérêt, l’ombre de ceux qui l’avaient précédée. Elle se limitait elle-même parce qu’elle avait intériorisé ces frontières qu’Odile avait dessinées pour elle. Mais en oubliant ce qu’Odile avait projeté sur ses enfants, qu’est-ce que ces derniers avaient bien pu projeter sur elle, finalement ?

– Tu sais, maman, déclara tout à trac Juliette, c’est super dur de te dire non.

Odile resta les bras ballants, incapable de comprendre.

– Me dire non est peut-être difficile, répliqua-t-elle, mais je n’ai jamais rien demandé, donc ça n’aurait pas dû être si compliqué.

– Tu n’as sans doute rien demandé, mais tu attendais beaucoup. Ne me dis pas que ce n’est pas vrai, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure.

Juliette cherchait ses idées et les mots qui n’abîmeraient rien. Parler n’avait jamais vraiment été son fort. Face à sa mère, elle se sentait peut-être parfaitement désarmée, mais il fallait qu’elle parle néanmoins. Se faire violence, à tout prix. Si elle quittait les lieux elle aussi, si elle laissait la famille se briser, elle aurait échoué dans ce combat qu’elle n’avait pas vu venir et qui pourtant était le seul qui importait. Déjà tout à l’heure, en quittant la table à la fin du repas, elle n’avait pas fait ce qui était attendu d’elle.

Et pour une fois qu’on attendait quelque chose de moi…

Elle prit une grande inspiration et se jeta à l’eau.

– Maman, Clémence n’a jamais rien voulu d’autre qu’être à la hauteur de la merveilleuse fille que tu affirmais qu’elle était. Brillante, intelligente, parfaite. Si elle a choisi ces études-là, ce n’est pas pour elle-même, c’est parce qu’elle pensait que tu serais plus fière d’elle si elle faisait ça plutôt qu’autre chose. Elle voyait bien comment tu appréciais quand les profs te disaient qu’avec sa tête, elle pouvait faire HEC. Alors oui, elle l’a fait. Mais pas pour elle.

– Mais je ne l’ai pas forcée ! protesta Odile.

– Non, maman tu ne l’as pas forcée, mais cette admiration sans bornes, ces compliments intarissables devant la famille et les amis quand tu affirmais à quel point elle était géniale et comme elle allait faire de grandes études, comment aurait-elle pu ne serait-ce qu’un instant songer à demander une école d’art ? Comment tu l’aurais pris, maman ?

– J’ai bien dit oui pour Simon !

– Mais à Clémence, tu aurais dit oui aussi ?

Juliette vit qu’elle avait touché quelque chose. Odile n’aimait pas être atteinte. Elle retira ses gants avec fureur et les jeta dans l’évier.

– Écoute, si tu as envie ou besoin de considérer que tout ce qui s’est passé est ma faute, je ne vais pas rester ici à me voir reprocher d’avoir été là pour encourager mes enfants.

– Mais je ne te reproche rien, maman ! Et je ne considère pas que ce qui s’est passé est ta faute ! Réfléchis, Clémence a choisi HEC pour te faire plaisir, mais comme tu as dit, elle n’était pas obligée, hein ! Elle a choisi d’y aller toute seule ! Le truc c’est que voilà, il y a trois mois, elle a réalisé que ça ne la rendait pas heureuse et qu’elle voulait faire autre chose. Et tu sais quoi ? Je pense que maintenant, ce serait bien que tu l’encourages pareillement dans cette nouvelle voie.

Ce fut au tour d’Odile d’être désarçonnée.

– Mais sa vie, sa carrière, son mariage ?

Juliette haussa les épaules, essayant de se montrer rassurante.

– Si elle rate son concours, ce que je ne lui souhaite pas, sa carrière sera toujours là. Elle ne l’aura abandonnée que six mois. Quant à son mariage, tu sais, ils sont encore ensemble, elle voulait juste ne pas avoir cette échéance à gérer en plus. Grégoire l’a bien compris : il s’est barré à l’autre bout du monde, a assumé tous les frais, s’est montré incroyablement encourageant et gentil. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle l’a repris, je pense. Ils se marieront peut-être un jour, note, mais quand ils l’auront décidé, et peut-être pas cette année, comme c’était prévu, ni de la même façon. Ça ne veut pas dire qu’ils seront moins heureux, si ?

Odile semblait ne pas savoir quoi faire de son corps. Elle allait d’un bout à l’autre de la pièce, lionne en cage qui ne savait plus qui mordre.

– C’est peut-être simple pour toi de voir les choses de cette façon, mais pendant ce temps-là, c’est moi qui m’inquiète. Comment savoir s’ils ne sont pas en train de faire une grosse erreur, tous les deux ?

– Dans ce cas, ce sera leur erreur et pas la tienne. Puisque tu soutiens que tu leur as laissé le choix de leurs existences, tu peux leur laisser le choix de leurs erreurs aussi, non ?

Odile disparut dans le salon sans répondre. Juliette secoua la tête et lui emboîta le pas. Elle devait aller au bout. En voyant que sa petite dernière la suivait, Odile poussa un soupir excédé.

– Et Simon ? Tu crois vraiment qu’il a un avenir dans le travail qu’il a choisi ?

– Maman, je ne voudrais pas m’avancer, mais je pense que ce qui te fait flipper dans le travail de Simon, c’est que tu ne comprends rien à ce qu’il fait. Si tu veux, je peux t’expliquer.

– Je n’ai pas besoin qu’on m’explique ! hurla brusquement Odile. Je vois juste que je dépense de l’argent pour rien depuis des décennies pour les rendre heureux, et…

– Ils sont heureux. Juste pas de la façon que tu imaginais.

Odile parut sur le point de répliquer quelque chose, puis elle eut un geste d’agacement et sortit une nouvelle fois de la pièce, ouragan familier. Cette fois-ci, Juliette n’eut pas la force de la suivre. Elle resta dans le salon où Cacahuète la rejoignit, vivant mal sa solitude soudaine dans une maison qui était jusque-là surpeuplée. Juliette caressa le chien, lui fit signe d’aller se coucher et, par désœuvrement, prit l’album de famille dans la grande bibliothèque. C’était un album en cuir rouge, superbe et dépourvu du moindre grain de poussière, ce qui trahissait la méticulosité de la maîtresse des lieux. Les photos, classées par date et par thème, étaient toutes légendées. Juliette s’aperçut qu’il y avait bien dix ans qu’elle n’y avait pas mis le nez, et que tous ces visages, souriants et un peu crispés, avaient l’air d’appartenir à un monde enfui qui n’était pas le passé mais une autre vie, une histoire différente émanant d’un livre et depuis longtemps achevée.

Sur les premières pages, il y avait surtout Clémence et ses parents, la petite Clémence, poupon parfait, aux boucles blondes exemplaires et au regard pétillant. Tout était écrit minutieusement sous les photos. Premier anniversaire, retour de la plage, premier tour à vélo. Puis venait Simon. On retrouvait les deux côte à côte, le plus souvent. La grande sœur parfaite et son petit frère, aux cheveux noirs si bien peignés. Difficile de reconnaître dans ces clichés d’enfant l’homme à la tignasse savamment ébouriffée qu’il était devenu. Là encore, il y avait des légendes, mais moins, et plus légères. Été, petites vacances, Noël. Enfin venait Juliette. Sur les photos, désormais, les parents avaient disparu, comme s’ils n’avaient plus le temps d’être là, ou comme si ce qui se passait ne les regardait plus vraiment. Juliette se dit qu’on ne devait pas trop avoir le temps de s’ennuyer, quand on avait trois enfants. Elle était plus petite et plus chétive que dans son souvenir. Elle avait oublié qui elle était, elle aussi, pour se remplacer par une image d’elle qui collait mieux avec ce qu’elle était devenue. Les photos du collège la révélaient maigre, quand elle se souvenait d’avoir déjà été complexée par son poids à cette époque-là. Dans la bibliothèque de sa mémoire, les livres de son passé à elle ne racontaient pas la même histoire. Quelque part sur le chemin, elle s’était mise à se mentir. Pourquoi ?

Qui avait placé toutes ces étiquettes qui ne reflétaient pas la réalité ? Qui était à blâmer, pour tous ces mensonges accumulés, chacun bien rangé dans une petite boîte au fond de ses neurones, et dont elle ne parvenait pas à se débarrasser ? Empotée. Distraite. Grosse. Ces petites boîtes aux couleurs fanées qu’elle emmenait avec elle à chaque déménagement, tout comme son frère et sa sœur trimballaient les leurs, sans doute. Juliette se demanda ce qu’il y avait dans les petites boîtes de Clémence et celles de Simon et soudain, il lui sembla qu’elle pouvait le deviner. Bonne en maths. Rêveur. Travailleuse. Artiste. Poseur. Toutes les petites boîtes de la fratrie ; chacun les leurs. Et aussi les petites boîtes d’Odile, celles de Maxime, ou de Ludovic. Des bibliothèques de petites boîtes, ouvertes fréquemment, pour mesurer les actions présentes à l’aune de ces mensonges à l’épreuve du temps. Tous piégés dans une prison de petites boîtes qu’ils avaient eux-mêmes créée. Juliette referma l’album. Elle s’aperçut que son père se trouvait dans la pièce.

– Ils ont pris leur train ? demanda-t-elle calmement.

– Je pense, dit-il. Quand je suis parti, ils étaient montés dedans, en tout cas. Et ta mère ?

Juliette grimaça.

– On s’est un peu pris le bec, mais pas méchamment. J’espère que ça ira.

– Moi aussi, dit Aurélien. C’est un peu plus difficile à chaque fois.

– À chaque fois que quoi ?

Aurélien roula des yeux, puis vint s’asseoir aux côtés de sa fille sur le canapé.

– À chaque fois que vous lui échappez. Vous avez grandi, Juliette. Moi, je le vois bien, vous êtes des adultes, je me force à me souvenir de qui j’étais à votre âge avant de vous parler, tu vois ? Par exemple, quand j’avais ton âge à toi, Clémence avait un peu moins d’un an, et j’étais terrifié. J’avais l’impression que tout le monde attendait de moi que je sache parfaitement comment agir, alors que je n’avais pas le début d’une idée de comment j’étais censé m’y prendre pour être un père. Mais en même temps, je prenais très mal les conseils qu’on me donnait et plutôt que de reconnaître que j’avais tort quand c’était le cas, je m’entêtais.

– Tu voulais être ce qu’on attendait de toi.

– Comme tout le monde, non ?

Juliette se sentit en dehors du tas.

– Je ne sais pas. Moi je ne crois pas avoir un jour senti ça. Je n’ai jamais cru qu’on attendait quoi que ce soit de moi.

Elle sentit ses lèvres se mettre à trembler.

– Et ça m’a rendue très malheureuse.

Son père poussa un soupir et passa son bras autour de ses épaules.

– On ne fait jamais rien de bien, en tant que parent. On ne peut pas prévoir comment évolueront nos enfants, alors on fait de notre mieux. Et puis on constate qu’on a mis trop de pression au premier, alors on en met moins pour le second. On le laisse choisir à sa façon, mais à sa façon aussi, ce choix qu’on fait ne lui réussit pas. Le troisième, on le laisse libre du coup, on ne s’en préoccupe pas et ne pas s’en préoccuper ne fonctionne pas non plus.

Juliette comprenait les paroles de son père pour les avoir éprouvées quelques instants auparavant.

– Peut-être qu’on ferait les choses correctement si on avait deux demi-douzaines d’enfants, mais je ne le pense pas.

Il se pencha vers elle, les yeux pétillants de malice.

– Parce qu’alors on n’aurait plus le temps de réfléchir à ce qui est bien ou pas, juste celui de faire les courses et les repas.

Juliette se prit à rire entre ses larmes, et c’est de cette façon qu’elle s’aperçut qu’elle pleurait.

– Il n’y a pas de bonne façon de réussir à élever ses enfants, alors ?

Aurélien haussa les épaules.

– Il faut les aimer, c’est tout. Ils auront leurs failles et leurs névroses, leurs regrets et leurs peurs. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de bonnes façons de les élever, c’est qu’il n’y en a qu’une de les accepter. Accepter que ce sont des personnes avant d’être nos enfants, et pas l’inverse. Parce que ce n’est pas nous qui décidons de ce qu’ils feront, en définitive. Nous leur donnons juste les armes pour se battre contre le vaste monde… mais après, ils seront qui ils seront, avec leurs imperfections. Et peut-être, éventuellement, apprendront-ils à accepter celles de leurs parents avec le temps.

Aurélien se tourna, regardant par-dessus son épaule.

– N’est-ce pas, ma chérie ?

Odile renifla dans l’encadrement de la porte.

– Qu’ils ne comptent pas sur moi pour les ramasser à la petite cuillère la prochaine fois.

– Bien sûr que si, répondit Aurélien.

Odile garda un silence ombrageux, puis elle entra dans la pièce et entreprit, une nouvelle fois, de la ranger.

– On a beau faire de son mieux, il y a toujours quelque chose qui ne va pas pour eux !

– On a beau faire de son mieux, il y a toujours quelque chose qui ne va pas pour toi.

C’était sorti tout seul. Odile se tourna vers Juliette et parut quelques instants sur le point de lui répondre, puis elle renonça et haussa les épaules.

– Tu dînes avec nous. Il y a beaucoup trop de restes pour ton père et moi, et si je nourris Cacahuète avec ça, elle va encore être malade.

Le berger allemand leva un museau plein d’espoir à l’appel de son nom avant de se rallonger dans un long soupir de déception.

– Je veux bien rester si tu me promets d’appeler Clémence et Simon cette semaine, répliqua Juliette. Pas aujourd’hui si tu le sens pas, mais à un autre moment.

– Je ne suis pas certaine qu’ils auront envie de me parler, nota Odile, mettant dans sa phrase autant de piquant que de mauvaise volonté.

– Maman, tu ne vas pas passer le restant de ta vie sans leur adresser la parole, si ? Appelle-les, s’il te plaît. Fais-le pour moi. Dis que je t’ai forcée, si ça te soulage. Je suis sûre qu’ils auront des choses à te dire, et qu’ils seront contents que tu fasses le premier pas.

Odile haussa une nouvelle fois les épaules et repartit dans la cuisine. Dehors, la lumière se colorait d’or et d’orange, annonçant le soir. Juliette soupira. Près d’elle, son père lui tapota le bras.

– Tu sais pour ton restaurant, ne t’inquiète pas. Si tu as besoin d’argent pour investir dans autre chose, je vendrai ma collection.

Juliette lui sourit avec gratitude.

– Merci papa, mais je ne crois pas qu’on en arrivera là.

– Juliette, l’interpella sa mère depuis la cuisine, avec le poulet, j’ouvre du rouge ou du blanc ?

Juliette bondit sur ses pieds aussitôt.

– Tu n’ouvres rien avant que je voie ce que tu as prévu de cuisiner comme accompagnement !

Aurélien regarda sa fille partir avec un petit sourire. Vingt ans auparavant, elle traversait ce même tapis, de la craie grasse plein les mains, avec son regard sombre qui dévorait le sien.

– Pour toi, papa, avait-elle dit dans le petit langage chantant des enfants de cinq ans.

Elle avait dessiné une grosse pièce, avec un portrait approximatif au centre, et un chiffre, composé d’un énorme zéro et un tout petit « 2 » écrit à l’envers.

– Merci mon joli poussin, avait-il dit alors, l’esprit ailleurs.

Désormais, ces souvenirs étaient tout ce qui lui restait de ses enfants. Le crépuscule était venu pour faire d’eux des adultes, irrémédiablement.

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