De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 25 sur 28

Pages du PDF

De si jolies boîtes

Chapitre 25

 

Aurélien resta à l’atelier jusqu’à ce qu’au troisième jour, Odile téléphone enfin pour annoncer à sa fille aînée qu’elle avait eu vent de ses résultats, qu’elle la félicitait du fond du cœur, et qu’elle espérait la revoir bientôt au Chêne vert. À la fin de cet appel aussi inattendu que gênant, elle s’enquit de son mari et, ayant obtenu confirmation de sa présence dans les murs, exigea avec son ton habituel de lui parler.

– Rentreras-tu pour dîner ? demanda-t-elle d’une voix pincée. J’ai acheté du veau.

– Je serai là dans la soirée, confirma-t-il avec bonne humeur. Je voudrais accompagner Juliette au greffe pour clôturer la liquidation avant de prendre mon train.

– Fais-moi savoir à quelle heure je dois venir te chercher à la gare.

Et de raccrocher avec l’amabilité d’un bouledogue.

– Tu ne m’avais pas dit que tu comptais rentrer aujourd’hui ! remarqua Clémence, stupéfaite.

– C’est parce que je ne le savais pas, répondit son père en lui tapotant l’épaule. J’avais juste décidé de rentrer quand elle daignerait t’appeler. C’est chose faite. Je n’ai plus qu’à revenir à elle, maintenant.

– Elle n’aura pas changé, tu sais.

– Je ne le lui demande pas. Je veux juste qu’elle reconnaisse quand elle a commis une erreur, et qu’elle fasse le nécessaire pour la réparer. Mais c’est une tête de mule, ta mère. Je suis souvent obligé de la pousser dans ses derniers retranchements pour qu’elle accepte de céder. On dirait ta sœur.

Lorsque Aurélien raconta cette anecdote à Juliette, alors qu’ils étaient en voiture pour se rendre au tribunal, sa fille s’offusqua.

– Nous ne sommes pas du tout pareilles, maman et moi !

– Vous êtes têtues pareil. C’est bien pour ça qu’elle a toujours eu tant de difficultés avec toi.

Juliette grommela qu’elle ne voyait pas bien quel genre de difficultés elle avait pu poser, mais Aurélien balaya ses objections d’un geste désinvolte.

– Ta mère n’est jamais parvenue à te faire changer d’avis sur quoi que ce soit une fois que tu t’étais mis une idée dans la tête.

– Dis plutôt qu’elle n’était jamais d’accord avec moi sur rien.

– Mais ça ne t’empêchait pas de faire ce que toi tu avais décidé. À la place de Clémence, tu n’aurais sans doute jamais arrêté de peindre.

– Nous ne saurons jamais qui j’aurais été à la place de Clémence.

– Non. Pas plus que Clémence ne saura ce qu’elle serait devenue à ta place. Vous êtes vous-mêmes et puis c’est tout, et c’est très bien comme ça.

Juliette rumina ses paroles avant de réussir un créneau parfait à deux pas du tribunal. Elle récupéra sur la plage arrière le procès-verbal de fin de liquidation ainsi que tous les autres documents nécessaires et sortit de la Twingo le cœur lourd.

Les dernières transactions financières dataient de plusieurs semaines à présent, mais Juliette avait laissé traîner les ultimes démarches, ne parvenant pas encore à faire le deuil de son restaurant. Il était temps de régler les comptes, pourtant, dans tous les sens du terme. Son père, manifestement conscient de sa peine, avait proposé de l’accompagner, arguant qu’elle pourrait le déposer à la gare sur le chemin du retour. Juliette avait consenti de bon cœur à l’emmener avec elle. Sans pouvoir ni l’expliquer ni l’admettre, elle sentait qu’une présence alliée à ses côtés lui ferait du bien à ce moment-là. Elle ne se doutait pas à quel point elle avait raison.

Alors qu’elle approchait du tribunal, une silhouette lui fit ralentir le pas et serrer contre elle son dossier. L’air devint rare. Devant la porte, la mine rageuse, Ludovic l’attendait. Il y avait le deuil à faire et avant, il y aurait le combat. Elle ne s’était juste pas préparée à sa présence, parce qu’elle avait pensé, comme une évidence, qu’il préférerait rester à l’écart. Elle s’était trompée.

– Tu ne croyais pas que j’allais te laisser entériner ça seule ? Je suis concerné autant que toi, l’accueillit-il sèchement.

Sans doute son visage avait-il trahi ses émotions. Juliette lutta pour se reprendre.

– Bonjour, Ludovic, répondit-elle sur un ton qu’elle espérait aussi détaché que possible. Je ne m’attendais pas à te voir, c’est vrai, mais c’est essentiellement parce que tu as été aux abonnés absents à chaque étape de la liquidation. Excuse-moi de trouver étrange que tu débarques pour le bouquet final.

– C’est ma société aussi, non ?

– C’était, oui.

Il haussa les épaules sans répondre et jeta sa cigarette au sol avant de pénétrer dans le tribunal, visiblement mécontent. Aurélien laissa la porte se refermer, puis ramassa le mégot fumant d’un air dégoûté avant de l’éteindre et de le jeter à la poubelle.

– Ton associé, j’imagine ? Il ne me plaît guère.

– Il m’a plu, à moi, osa Juliette.

– Je me doute ma fille, parce qu’à part son joli minois, je ne vois pas trop ce qui aurait pu t’amener à t’allier à un ruffian pareil. Il transpire la bêtise et la malhonnêteté.

– Je ne m’en étais pas aperçue.

– On a tous le droit à l’erreur.

Juliette entra à son tour, son père sur ses talons. Dans les bureaux du greffe, l’employé du tribunal la reconnut.

– Mademoiselle Descroix, l’accueillit-il. On en a terminé ?

– Je crois, répondit-elle en s’asseyant après l’avoir salué.

– Alors voyons ça ensemble, si vous le voulez bien.

Durant les longues et douloureuses minutes qui suivirent, l’employé vérifia les différents documents actant la fin des Bouchées, depuis l’attestation de l’annonce légale jusqu’aux comptes de liquidation de la société. Juliette fut soulagée de voir que tout était en ordre et qu’elle n’avait rien oublié. Ses actions en tant que liquidateur avaient porté leurs fruits et permis de limiter la casse. Elle sentit même une pointe de soulagement à l’idée que, peut-être, la qualité de son travail était reconnue entre ces pages.

Elle fit de son mieux pour ignorer Ludovic qui, près d’elle, s’agitait à chaque remarque de l’employé du greffe. Ce dernier, s’il s’en rendit compte, n’y prêta pas plus d’attention qu’à un enfant désagréable. Tout fut très vite terminé.

– Et voilà, déclara-t-il. Une fermeture en bonne et due forme. Il ne vous reste plus qu’à régler les frais de greffe pour que c’en soit fini de cette affaire et que vous puissiez passer à autre chose, quels que soient vos projets.

Si seulement j’en avais, songea instantanément Juliette avant de rédiger un chèque du montant qu’il lui indiquait.

Lorsqu’elle l’eut achevé, elle lui tendit le règlement. Son père lui tapota l’épaule une nouvelle fois alors que Ludovic jetait des regards courroucés à tout le monde comme si l’envie de réagir le démangeait mais qu’il n’osait y céder. Ignorant toujours habilement ses simagrées, l’employé du greffe collecta l’ensemble des documents en meublant le silence de ses vœux de bonne continuation prononcés sur un ton léger aussi inapproprié que salvateur.

Juliette le remercia maladroitement pour le travail effectué, Ludovic grommela quelque chose et enfin ils prirent congé. Avant d’avoir eu le temps de comprendre que c’était terminé, Juliette se retrouva sur le trottoir sous un ciel trop gris pour la saison, à serrer contre elle la copie de son dossier, avec son père à ses côtés.

– Alors ça y est, tu es satisfaite ?

La voix de Ludo la ramena au présent, et elle se tourna vers lui avec un pincement au cœur. Croiser son regard ne fut pas facile.

– Si au lieu de tout foutre en l’air tu t’étais investie comme il l’aurait fallu, Juliette, on n’aurait jamais eu besoin d’en arriver là.

Il secoua la tête, lui glaçant le cœur.

– Mais t’as préféré attendre benoîtement que les choses soient irréconciliables pour foutre le feu à ce qui restait, sans aucune considération pour les autres. Je ne sais pas ce qui m’a pris de te proposer de monter un business avec toi. Tout ce que tu sais faire, c’est rester à l’écart à attendre que les autres fassent le travail à ta place pour tirer satisfaction du fait que ce soient eux qui aient échoué et pas toi quand tout s’effondre. Mais les Bouchées, c’est ton échec aussi, c’est ce que dit le papier que tu viens de déposer, et tu sais au fond de toi que j’ai raison. T’as pas fait le nécessaire, tu l’as jamais fait, t’es pas capable de le faire, et tu le seras jamais.

Juliette entendait son cœur battre dans sa poitrine. Il y avait plein de façons dont elle aurait pu, su, dû réagir, depuis la phrase bravache jusqu’aux larmes en passant par le mépris. Au lieu de tout ça, au lieu d’une réaction mesurée et adulte, elle ressentit une intense fatigue et un tel dégoût d’elle-même qu’elle ne put que hausser les épaules avec résignation.

– Très bien, dit-elle. Je te ferai savoir où et quand j’ouvre ma propre cave que tu puisses suivre son évolution et médire autant que tu veux à son sujet. Bonne continuation à toi aussi.

Ce qui se voulait être une phrase banale et blessante pour elle-même plutôt que pour lui changea pourtant instantanément la donne. Ludovic blêmit.

– Parce que tu as déjà prévu d’ouvrir autre chose ? T’as honte de rien, on vient juste de liquider les Bouchées, et toi t’es déjà repartie pour faire couler un nouveau projet ? Et tu crois que tu vas t’en sortir toute seule ?

– Je crois que oui.

Juliette se retourna, surprise. Ce n’est pas elle qui avait répondu mais son père, resté à ses côtés, silencieux tout ce temps. Ludovic eut l’air de le découvrir.

– Excusez-moi, mais vous êtes qui, vous ?

– Son principal investisseur.

L’air ahuri de Ludo aurait pu amuser Juliette si elle n’avait pas été elle-même complètement désarçonnée par la réponse d’Aurélien, qu’elle observait à présent avec de grands yeux ronds. Ce dernier poursuivit en ignorant volontairement l’effet qu’il produisait sur ses deux interlocuteurs.

– J’ai tenu à accompagner Juliette à la signature pour me faire une idée des raisons de la déroute de son précédent restaurant. Après ces quelques instants passés avec vous, je dois bien admettre que je suis convaincu que mon argent sera judicieusement placé dans son projet.

Et, se tournant vers Juliette, il lui sourit malgré son air de chouette effarée.

– Nous devrions y aller. Tu as fini, je crois, et je ne voudrais pas rater mon train.

Juliette ne put qu’acquiescer. Avant de partir, elle se tourna vers l’homme qu’elle avait aimé dans une autre vie.

– Salut, Ludo. À une prochaine fois, peut-être.

– Ou pas, murmura Aurélien en prenant les devants.

Ils s’éloignèrent, laissant l’ancien associé de Juliette médusé sur le trottoir. Cette dernière observait son père qui marchait devant elle comme si elle ne l’avait jamais vraiment vu auparavant. Il se retourna et lui fit un clin d’œil amusé qui acheva de la déconcerter mais lui redonna aussi le sourire.

– Mon petit papa, je ne te savais pas capable de mentir comme un arracheur de dents.

– Mon petit poussin, comment diable crois-tu que j’aie pu survivre à ta mère toutes ces années ?

Juliette éclata de rire. Quand ils s’installèrent dans la voiture, elle était à peine calmée.

– Je ne plaisantais pas vraiment, précisa Aurélien quand Juliette eut à peu près repris son sérieux. Si ta sœur est déterminée à me rembourser une partie de l’atelier et ton frère une partie de ses études, je vais être en fonds, et je ne suis pas non plus obligé de conserver ce fichu franc de 1899. Je serai ravi d’investir dans ton projet, si d’aventure tu en as un.

Juliette s’esclaffa en démarrant.

– Tu as entendu ce qu’a dit Ludovic, rappela-t-elle en prenant le chemin de la gare. Je ne suis pas faite pour gérer quoi que ce soit.

– J’ai entendu ce qu’a dit cet imbécile, effectivement, convint Aurélien, mais j’ai aussi constaté la qualité de ton travail, et je suis très loin de tirer les mêmes conclusions que toi.

Juliette haussa une nouvelle fois les épaules.

– En admettant que je me révèle capable de gérer un restaurant, ce dont je doute, il me faudrait un projet, un concept, un local… je n’ai rien de tout ça, et je ne suis pas certaine d’avoir l’énergie nécessaire pour m’impliquer là-dedans après ce qui s’est passé.

– Tu n’as même pas une petite idée ?

Juliette repensa aux tableaux embués, aux macarons au chèvre et sentit poindre le germe d’une pensée.

– Ah. Je savais bien qu’il y avait quelque chose.

Juliette secoua la tête.

– Quoi ? mais non ! C’est juste… un restaurant, je ne sais pas, mais j’avais songé, avec une équipe de trois, quatre personnes, à un lieu… différent.

– Ça ressemble à une idée. Très bien, tu m’expliques, et je signe le chèque.

Juliette s’esclaffa.

– Ce n’est pas aussi facile que ça ! Il faut encore que j’en parle à Clémence et à Maxime, qu’ils soient d’accord…

– Parce que Clémence est impliquée ? Encore mieux. Tu devrais demander un coup de main à Grégoire aussi, je suis certain qu’il sera ravi de t’aider.

– Mais enfin, papa, arrête ! Je n’ai pas de local, et les choses ne sont pas aussi simples !

– Et pourquoi ?

C’est vrai, pourquoi ? Pourquoi ne le seraient-elles pas ?

Juliette chercha une réponse tandis qu’ils roulaient en direction de la gare, et prit soudain une décision. Quand ils atteignirent Montparnasse, elle ne s’arrêta pas.

– Je crois que c’était là que m’attendait mon train, nota Aurélien sans réelle surprise.

– Oui, mais je pense que je vais te ramener au Chêne vert, papa. Tu n’avais pas encore pris ton billet de toute façon, si ?

Cette fois-ci, ce fut au tour d’Aurélien d’être surpris.

– Eh bien, non, mais pourquoi veux-tu me ramener ? Je suis assez grand pour rentrer seul, tu sais ?

Juliette sourit.

– Oui, mais comme tu l’as dit, c’est maman qui tient les comptes. Alors t’avoir à mes côtés, c’est un premier pas, mais c’est elle qu’il faut convaincre, non ?

– Elle le prendrait très mal sinon.

Ils frissonnèrent de concert sans s’en rendre compte.

– Eh bien, conclut Aurélien, en avant pour deux heures de route.

– Largement de quoi te raconter ce que j’ai en tête et me préparer psychologiquement à affronter le dragon.

– Courage, ma fille, je serai avec toi dans la bataille.

Juliette sourit et prit le chemin de l’autoroute, étonamment sereine.

OceanofPDF.com