De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 5 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 5

 

 

Odile eut beau insister, rien n’y fit. Clémence lui assura qu’il n’y avait aucun problème, boucla malgré tout ses valises, en chargea Grégoire puis la voiture, et quitta le Chêne vert avant le déjeuner. Le gigot était pourtant sorti, et déjà abandonné. Juliette, refusant de faire du chagrin à sa mère, accepta de rester comme pénitence pour la défection de l’aînée. Simon répondit avec un tact divin que ça lui était parfaitement égal, et Maxime était prêt à tout pour rendre le sourire à la tablée. Sur ce dernier point, le succès fut néanmoins mitigé.

Aurélien passa le repas enfoui dans son assiette, et Odile, désorientée, s’en prit à tout le monde et revint sur le sujet Clémence à toute occasion, à tel point que Juliette s’avoua soulagée quand ils eurent fini de manger. Les heures suivantes servirent à prendre congé de la façon la moins étrange possible. Ils préparèrent leurs affaires, Simon plus rapidement que n’importe qui d’autre, et la Twingo reprit la route de Paris.

– Je suis contente qu’on soit enfin parti, avoua Juliette en jetant un regard dans le rétroviseur à ses parents qui leur faisaient des signes. Il était bizarre, ce Noël.

– C’était un Noël comme d’habitude, avec une propension croissante à déterrer les petites rancœurs et les faux souvenirs. C’est juste que pour une fois, ce n’est pas sur toi que c’est tombé, déclara Simon avec détachement.

Juliette réfléchit à ses paroles et fut obligée d’admettre qu’il n’avait pas complètement tort. Chaque année, à Noël, il y avait forcément un moment où elle arrivait à se disputer avec sa mère pour une raison ou pour une autre ; parfois aussi triviale que la sempiternelle crème amincissante ou le livre sur le dernier régime miracle. Elles réussissaient même à se fâcher à propos du vin. La seule nouveauté cette année, c’était que le conflit se soit déclenché avec Clémence. C’est de cela que Juliette ne se remettait pas, ça qu’elle trouvait étrange, et qui la mettait presque plus mal à l’aise que lorsqu’elle était la cible de la désapprobation maternelle. Elle parvenait à culpabiliser de ne pas en avoir pris plein les dents. Un comble.

– Faut croire que je me suis habituée à me faire engueuler.

– Nous aussi on s’était habitués, soupira Simon.

Maxime, qui n’avait encore rien dit, regarda les deux passagers de la voiture et décida qu’il était temps d’y mettre bon ordre.

– Moi, j’ai passé un super Noël, balança-t-il avec enthousiasme. J’ai découvert des gens que je connaissais, des gens que je ne connaissais pas, et j’ai mangé un très bon chapon à la truffe accompagné d’un graves divin. Sur ce, je vous propose d’agrémenter notre voyage avec un peu de Desireless.

La suite fut un enchaînement aussi improbable que jouissif de tubes périmés datant du précédent millénaire, à une époque où avoir les cheveux orange coupés en brosse était du dernier cri. Simon réussit à s’endormir sur le siège arrière malgré la présence de Juliette et Max qui chantaient à tue-tête à l’avant, et il dormit tout son soûl, à tel point que ce furent les bouchons qui le réveillèrent. À Paris, il pleuvait.

– Je te dépose à l’atelier, du coup ?

– Oui, s’il te plaît.

Juliette mena la Twingo par les petites rues de Villejuif et abandonna son frère près d’une arrière-cour qui ne payait pas de mine et dans laquelle des escabeaux tachés et des plantes vertes momifiées tenaient un mur de briques peintes. Il prit ses affaires et se pencha à la fenêtre avant de les quitter. Juliette crut un instant qu’il voulait lui parler, mais en réalité, ce n’était pas à elle que les paroles de son frère étaient destinées.

– Maxime, dit-il, j’ai été enchanté de te rencontrer et je peux compter sur toi ?

– Bien évidemment, répondit Maxime avec un sourire suffisant.

– Merci. Juliette, on se voit à la prochaine réunion familiale d’intérêt, je suppose. Je serai à un festival le week-end prochain. Si tu pouvais nourrir Philis…

Il leur adressa un geste de la main et s’éloigna, le sac sur l’épaule comme un mendiant trop classe pour sa condition de poète maudit. Juliette tourna vers Maxime un regard accusateur. Ce dernier leva les mains en signe de reddition.

– Dis-moi tout, imposa-t-elle.

– Et trahir ma parole envers ton frère ? Comment peux-tu me demander ça ?

Il avait l’air beaucoup trop content de lui pour qu’il soit envisageable de lui extorquer quoi que ce soit. Il se tairait, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de la narguer.

– Qui c’est, Philis ? demanda-t-il pour changer de sujet.

Juliette démarra la voiture, frustrée par leurs cachotteries.

– C’est son chat. Il l’a appelé Syphilis. Il paraît que c’est drôle.

Maxime eut une moue appréciatrice.

– C’est pas mal. Tu imagines quand il prend rendez-vous chez le vétérinaire pour soigner sa Syphilis ?

– Ce serait plus drôle si ce n’était pas un mâle.

– Zut. La meilleure des blagues ruinée par une histoire de couilles. Comme d’habitude, quoi.

Juliette lui accorda un sourire et ils reprirent la route en direction de l’appartement de Maxime, du côté de Maisons-Alfort. Ils roulèrent sans rien dire, chacun perdu dans ses pensées, mais arrivés au pied de la maison de famille dont Maxime louait le sous-sol, ce dernier suggéra à la conductrice de commander du japonais. C’était une proposition qu’elle ne pouvait pas refuser et moins d’une heure après, ils étaient avachis dans le canapé-lit, à regarder Le Seigneur des anneaux en mangeant des sushis accommodés à la bière belge.

– C’est décadent, s’était plainte Juliette.

– C’est ça qu’est bon. Et puis de toute façon, je n’ai pas de saké.

Ils en étaient à la moitié du film quand Maxime proposa de sortir de la glace du congélateur, et la soirée perdit toute cohérence. Pendant que Boromir se transformait en pelote d’épingles, Juliette achevait le pot de chocolat, songeuse.

– Le truc que tu ne veux pas me dire sur mon frère, c’est sexuel ?

Maxime s’étrangla dans sa glace à la fraise.

– Mais enfin ! Je t’ai déjà dit LE truc sexuel sur ton frère, il est gay.

– Tu ne sais pas.

– Jeune fille, Paris est un village. Bien sûr que je sais. Après, encore une fois, il est peut-être bi, moi ce que j’en dis, c’est qu’il fait bien ce qu’il veut.

– Mais alors c’est quoi que tu ne veux pas me dire ?

– Moi je veux bien tout te dire, hein, c’est juste ton frère qui ne veut pas, et j’ai accepté de ne pas trahir la confiance qu’il a daigné m’accorder. Ce n’est pas la même chose.

– C’est mon frère, je devrais le connaître mieux que toi.

– Des clous. Moi, ma famille ne me connaît pas. Elle ne voulait pas, tu me diras, mais ça valide mon argument. Famille ou pas, on ne connaît les autres que si on le veut bien, et s’ils le veulent aussi. Il n’y a pas de contrat en la matière, et être issus du même utérus n’y change rien.

– Je refuse de penser à l’utérus de ma mère.

– Je peux comprendre ça, mais même. Pour connaître les gens, il faut être deux et consentants, à peu près comme pour le reste.

Juliette médita cette réponse à l’aune de ce qu’elle avait vécu ces dernières vingt-quatre heures et fut contrainte d’admettre qu’il y avait du vrai là-dedans.

– Par exemple, poursuivit Maxime, moi je sais plein de trucs sur toi que ta famille ne sait pas.

– Encore heureux !

– Oui, mais ça valide ce que je disais, en fait : ce n’est pas parce qu’on est lié par les branches d’un même arbre généalogique qu’on sait forcément tout des autres. On a parfaitement le droit d’être des étrangers en famille.

– Je ne sais pas, je comprends ce que tu dis, et en même temps l’idée de ne pas connaître réellement Simon ou Clémence me chiffonne.

Maxime eut un hoquet moqueur.

– C’est pas vrai ! Ce qui t’embête, c’est de t’apercevoir qu’ils ont une vie en dehors de toi qui ne t’appartient pas, dont tu es exclue et dont ils ne parlent pas. Mais tu serais la première à ne pas vouloir qu’ils mettent leur nez dans ton histoire avec Ludovic !

– Si seulement il y avait un embryon d’histoire…

– Ouh là, un sursaut soudain de lucidité.

– Je te hais.

– Qui n’aura pas duré longtemps.

Juliette frappa son ami avec un coussin sans le gêner énormément, puisqu’il continua à rire de l’autre côté malgré les coups.

– Tu sais, tu devrais lâcher Ludovic. Sérieusement.

– Je sais. Je peux pas, j’ai essayé.

– Non, tu veux pas. Je veux bien croire que t’as essayé, mais quand on essaie en continuant d’espérer quand même et en guettant chez l’autre le moindre signe susceptible de nous ramener à ses pieds, ça ne compte pas.

Juliette pouvait difficilement le contredire. Elle était amoureuse en silence de Ludovic depuis plus de deux ans, elle lui avait connu au moins le double de copines et n’était pas assurée de les avoir toutes rencontrées. Malgré ça, elle continuait d’espérer qu’un matin il se rendrait soudain compte qu’elle était là et qu’il était amoureux d’elle depuis toujours.

– Je suppose que je me crois dans une comédie romantique anglaise naze.

– Je refuse de jouer le meilleur ami dans cette série B. Et je veux au moins Leonardo Di Caprio dans le casting.

– Moi aussi, soupira Juliette.

Ils étaient passés au second volet de la trilogie. Le Rohan s’était résolu à gagner le gouffre de Helm quand Juliette commença à piquer du nez. Elle déclina la proposition de Maxime de rester dormir, parce qu’elle avait envie de rentrer chez elle après ces deux jours passés dans l’antre du dragon. Le retour dans un Paris engourdi par les fêtes fut facile. Juliette se sentit soulagée dès qu’elle eut passé la porte de son studio. À peine ses vêtements ôtés, elle s’effondra sur le lit et dut se forcer pour mettre le réveil avant de fermer les yeux.

Les Bouchées Doubles ouvraient le 26, et il était impensable qu’elle ne soit pas là pour préparer avec les autres le menu du réveillon de la Saint-Sylvestre. Y penser lui fit un peu mal à la poitrine, parce qu’elle appréhendait une nouvelle dispute entre Ludovic et Marshal, le nouveau chef. S’ils débattaient encore de ce qu’il convenait de préparer, elle allait être prise à témoin et devrait donner son avis. Depuis qu’ils avaient commencé à exploiter le restaurant, ce genre de conflit se résolvait toujours de la même façon : Juliette donnait sa voix à Ludovic en étant parfaitement consciente que son idée était la moins bonne des deux. Elle n’arrivait pas à faire autrement : donner tort à Ludovic, c’était refuser d’être dans son camp, et elle n’y parvenait pas.

– S’il avait voulu te sauter, tu le saurais, aurait dit Maxime.

Juliette sentait au fond d’elle que Max avait raison. Si Ludo avait même juste voulu tenter sa chance, il avait eu une foule d’occasions de le faire. Il restait bien sûr la possibilité qu’il ne se soit pas rendu compte de l’attirance qu’elle éprouvait pour lui, mais tenter de lui en parler, c’était courir le risque de prendre un mur, et elle trouvait préférable de souffrir en silence et continuer d’espérer que de tout perdre.

– À ce rythme c’est surtout du temps que tu perds, idiote.

Juliette songea à tous les Noëls passés au Chêne vert et avec l’espoir, chaque fois déçu, que l’année suivante elle aurait quelqu’un à présenter à ses parents, elle aussi. Simon non plus ne ramenait jamais personne, mais c’était exactement comme si ça ne comptait pas, pour la simple et bonne raison que personne ne s’inquiétait de ses amours, surtout pas lui. Clémence avait déjà ramené deux ou trois personnes, des histoires sérieuses à chaque fois, et puis, bien évidemment, ce cher Grégoire, enchaîné volontaire et fiancé énamouré. Un Noël au Chêne, le suivant dans la Bretagne lointaine où se trouvaient ses parents. Ils avaient déjà mis en place un système de roulement, pour « quand il y aurait les enfants ». Juliette ne savait pas si elle avait envie de vomir ou de pleurer.

Elle, on ne s’attendait pas à ce qu’elle ait quelqu’un. Les rares fois où elle avait annoncé une liaison, c’est l’incrédulité qui l’avait emporté parmi les nombreuses réactions de ses proches, et elle-même n’y croyait jamais totalement. Invariablement, elle avait besoin que la personne lui confirme qu’elle avait vraiment envie d’être là. Invariablement, ça ne durait pas.

Non, Juliette était surtout douée pour tomber amoureuse de mecs lointains et inaccessibles, à qui elle se gardait bien d’avouer ses sentiments et autour desquels elle gravitait vainement jusqu’à ce qu’eux-mêmes aient rencontré quelqu’un et disparaissent de sa vie sans laisser de trace. Elle n’était qu’une étoile filante indiscernable dans l’obscurité. Personne ne cédait à l’appel de sa gravité.

Juliette se tourna de l’autre côté. Les pensées volaient dans sa tête, lui refusant le sommeil auquel elle aspirait pourtant moins de dix minutes auparavant. La tentation lui prit de téléphoner à Maxime, ou à une copine, Daphné, Aurélie… mais on était le 25, et il était improbable que son coup de fil ne tombe pas au milieu d’une fête de famille qui la déprimerait encore davantage. À la place, elle se mit un film de Noël sur sa tablette et s’abandonna à la lente léthargie des romances faciles aux espoirs payants. Elle s’endormit devant. Le rêve lui vint naturellement.

Elle était petite, elle se trouvait au Chêne vert, avec Clémence et Simon, mais ils étaient enfants et elle, elle était adulte. Elle jouait avec eux sur le tapis, étonnée de se trouver là, occupée à coiffer des Barbie, au lieu d’être affairée à des choses plus utiles. Clémence babillait sur sa propre importance, sa beauté tranquille et ce qu’elle réaliserait bientôt. Juliette écoutait sans commenter, comme on écoute les vantardises d’une enfant, mais elle savait que c’était vrai, et que Clémence deviendrait ce qu’elle disait. À l’intérieur, cette pensée la rendait triste.

Simon, lui, se taisait. Juliette, étonnée par son silence, finit par lui demander ce qu’il aimerait faire plus tard, comme le font les adultes qui essaient de créer une connexion avec les enfants. Simon haussa les épaules et répondit :

– La même chose que maintenant.

C’est alors qu’Odile entra dans le salon, furieuse de constater le bazar sur son tapis, et se mit à crier sur Juliette parce qu’elle n’avait pas rangé. Juliette protesta que ce n’était pas elle qui avait mis le bazar, mais Odile lui imposa de remettre de l’ordre au prétexte que sa sœur et son frère avaient des choses bien plus importantes à faire. Juliette se vit alors fondre en larmes.

– Pourquoi, pourquoi est-ce que tu n’as pas une plus haute opinion de moi, maman ? Qu’est-ce que je t’ai fait pour que j’aie toujours l’impression que tu me vois comme la cinquième roue du carrosse ? Pourquoi est-ce que je n’ai jamais eu la moindre importance à tes yeux ?

– Mais parce que tu n’as jamais voulu avoir la moindre importance ! répliqua Odile avec indifférence.

Dans son sommeil, Juliette se mit à pleurer tellement fort que ses sanglots la réveillèrent. Sur le cadran lumineux du réveil, il était sept heures du matin. Finalement, après cette nuit agitée, elle ouvrait les yeux moins de trente minutes avant la sonnerie. Elle décida de se lever.

Est-ce que son cauchemar évoquait d’une quelconque façon la réalité ? Est-ce que cette culpabilité était réelle ? Est-ce qu’elle n’était rien parce qu’elle ne voulait rien être ? Est-ce que c’était sa faute, en somme ?

– Comme mon poids, comme mon célibat, comme mes choix, ma dyslexie et les mecs nuls que je me sors. Le problème, c’est moi. Le point commun, c’est moi. C’est toujours moi.

Cette idée la fit pleurer encore davantage, mais la stupidité de ce qui était sous-entendu lui fit également un peu honte. C’était facile de penser qu’elle était la cause de tout. Plus que d’admettre qu’elle ne maîtrisait pas les événements et la tristesse qu’ils lui causaient.

Juliette pleura jusqu’à ne plus avoir de larmes, puis elle se leva, prit une douche brûlante pour se remettre d’aplomb dans ses chaussures et se fit un café fort. Elle choisit ses vêtements du jour en pensant à Ludovic, se trouva stupide et finit par s’habiller avec des vêtements qui ne lui allaient pas, ce dont elle avait pleinement conscience.

Dehors, le givre avait gelé les pare-brise, et la buée cristallisait son haleine en légers flocons blancs. Elle resserra son écharpe autour de son col et prit le chemin du restaurant. Le jour était beau et le ciel bleu, les arbres immobiles dans la quiétude du vent et les rues aussi désertes que la veille. Bien que ce ne fût pas encore le réveillon du jour de l’An, une nouvelle année allait commencer, et Juliette détestait l’idée de ce temps qui filait sans qu’elle puisse le retenir, tout ça pour la ramener systématiquement au point de départ.

Dans la clarté de décembre, elle se surprit à souhaiter que tout change radicalement, pour une fois. Que cette année à venir soit si différente des autres qu’à la fin, au moins, elle n’en serait plus au même point. Elle aurait voulu avoir en elle l’énergie nécessaire pour lancer la roue de la fortune, sauter du haut de sa falaise sans peur et pourtant tout ce qu’elle avait fait jusque-là, c’était retenir les maigres choses de sa vie qu’elle aimait et souhaiter qu’au moins, on ne les lui enlève pas.

Serais-tu vraiment plus malheureuse ?

Peut-être, peut-être pas. Pour ce qu’elle en savait, elle n’était pas vraiment à plaindre. Souhaiter le déséquilibre, n’était-ce pas justement faire le mauvais choix ? Au moins, elle avait des amis, des gens proches et un amour à sens unique, certes, mais un amour quand même. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, disaient-ils. Mais ce tiens, y tenait-elle vraiment ?

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