De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 27 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 27

 

 

Bien évidemment, Juliette avait tout donné pour que le bar puisse ouvrir pour la rentrée de Clémence, faisant coïncider le vernissage, la fin de l’été et le triomphe de sa sœur. Un peu le sien, également, même si ça n’avait pas été sans mal.

Passé l’enthousiasme des premiers jours, elle avait été de mauvaise surprise en découragement. Il y avait eu les murs à refaire, les frais d’isolation phonique, la pétition des voisins qui voyaient d’un mauvais œil l’installation d’un débit de boisson en bas de chez eux, la licence IV qui n’était plus à jour et les inspecteurs de la mairie qui étaient venus jeter un œil suspicieux sur place. Il y avait eu les papiers à régler, les fournisseurs à qui « on » avait soufflé, au moins deux ou trois fois, que Juliette n’était pas fiable, et puis les travaux, toujours, jamais finis, surtout pas dans les temps.

Maxime avait pourtant appris à jointer un mur avec enthousiasme, Aurélien était venu aider aussi, et Juliette avait réussi à chiner un bar dans un dépôt-vente qui valait à lui tout seul de s’accrocher. Entre les embûches et les délais, elle avait bien cru qu’elle n’y arriverait jamais. À moins d’une semaine de l’ouverture ils en étaient encore à cirer le parquet et à attendre la livraison du mobilier. Enfin, la veille, ils finissaient d’organiser la cave, de charger les frigos de macarons tous plus insolites les uns que les autres, de plastifier les cartes et de laver les verres. Simon et Clémence s’étaient chargés de la décoration et de l’organisation de l’exposition, tandis que Grégoire avait déterminé, après un entraînement intensif et une étude approfondie du sujet, le prix de mise en vente des œuvres de son aimée et le contrat qui l’unissait au bar de sa sœur. L’exposition de ses tableaux devait durer jusqu’à Noël.

– À moins que tu n’aies tout vendu dans une semaine, avait-il ajouté sans rire.

Clémence avait haussé les épaules.

– J’en ai fait d’autres. Au cas où.

Grégoire avait secoué la tête, incrédule, puis était parti en agitant les bras en l’air.

– Nous allons être riches ! Riches !

Voilà que le grand jour était venu, et que le vernissage, concomitant à l’ouverture, allait avoir lieu. Juliette était dans ses petits souliers et se rongeait les ongles, quand elle ne fumait pas. Et si personne ne venait ? Et si la sauce ne prenait pas ? Et si personne ne validait les macarons au foie gras ?

– Non seulement ce serait mon problème, la tança Maxime, mais je serais également vexé et surpris. J’ai amélioré ma recette, et les figues confites vont beaucoup trop bien avec pour que quiconque y trouve à redire.

Juliette lui jeta un regard désespéré depuis l’autre côté du bar où elle attendait, impuissante, l’heure de l’ouverture.

– Je suis complètement folle de m’être lancée là-dedans. Même si ça fonctionne ce soir, qu’est-ce qui me dit que je vais réussir à transformer l’essai et à pérenniser l’expérience ? Il y a tellement de bars et de restaurants qui peinent à survivre à Paris… Je ne vois pas pourquoi ça marcherait pour moi, je veux dire, c’est un bar comme les autres, et même pas grand en plus, et…

– Arrête de stresser. Échouer ne devrait pas t’effrayer. Échouer t’est déjà arrivé, non ? La fermeture des Bouchées n’était pas de ta responsabilité, et pourtant tu l’as très bien assumée. Respire. Tout va bien se passer, j’en suis sûr.

Juliette aurait bien aimé avoir son degré de certitude mais pour l’heure, elle en était bien incapable. Quand deux silhouettes s’approchèrent du bar bien avant l’heure du vernissage, elle se sentit plus stressée que jamais mais se força à sourire avec confiance et leur tint la porte tandis que ses principaux investisseurs pénétraient à l’intérieur.

– Bienvenue à La Petite Cuillère ! Papa, maman, j’espère sincèrement que cet endroit va vous plaire.

Comme eux, elle laissa son regard dériver sur les murs et tenta, l’espace de quelques minutes, de remiser l’anxiété à la cave avec ses bouteilles.

Odile et Aurélien observèrent sans rien dire le bar, Maxime qui leur faisait un signe de la main, les lampes industrielles et le mobilier hétéroclite, puis sa mère décida d’aller observer avec plus d’attention les tableaux de son autre fille exposés aux murs.

Juliette sentit son cœur se serrer un peu, puis elle se ressaisit. C’étaient les œuvres de sa sœur, mais tout ce qui se trouvait ici, elle seule l’avait accompli. Comme pour la rassurer, Aurélien lui tapota l’épaule avant d’ajouter, à mi-voix :

– Je peux jeter un coup d’œil à la cave ?

Juliette fut trop contente d’accéder à sa requête malgré les gestes de désespoir de Maxime qu’on abandonnait seul avec la grande Odile. Ils descendirent l’escalier de pierre auquel Simon avait adjoint une rampe de corde à nœuds et pénétrèrent dans le saint des saints, jointé de frais, dépoussiéré et lumineux.

La cave avait finalement été aménagée différemment de ce que Juliette avait projeté de prime abord. Bien évidemment, elle avait conservé les bouteilles aux murs, mais l’espace de vie central avait été remplacé par une table de dégustation pour apprentis œnologues. Comme son père lui jetait un regard interrogateur, Juliette eut un sourire embarrassé.

– C’est une idée de Simon, dit-elle. Il a dit que je ne me servais pas assez de mes capacités, et que je devrais faire des mini-stages d’œnologie à thème pour Parisiens motivés. Alors on a fait installer une table, et je vais recevoir six personnes trois fois par semaine, hors ouverture du bar, pour travailler sur le vin.

Aurélien hocha la tête, peut-être un peu impressionné.

– Et tu as des candidats ?

Juliette hocha la tête.

– A priori, oui. Les deux prochaines semaines sont complètes, en tout cas. Simon a décidé d’être mon community manager en plus du sien. Il a créé un site internet pour La Petite Cuillère, et je crois qu’il le fait bien.

– C’est normal, c’est mon fils.

Ils n’avaient pas entendu Odile arriver et Juliette ne put réprimer un sursaut. Sa mère jeta un regard sur les murs, à la table de dégustation et aux lampes ouvragées, puis hocha la tête.

– J’aurais cru qu’aménager un endroit pareil te serait revenu plus cher. On dirait que tu t’es bien débrouillée.

– Oh là là, maman, tu viens de me faire un compliment !

– N’en rajoute pas.

Aurélien pouffa et Odile, après avoir fait le tour du propriétaire, jeta un regard aussi critique que dénué d’intérêt à la cave avant de concentrer son attention sur les tableaux de Clémence exposés en bas et de remonter l’escalier en arguant que ce dernier était exigu et dangereux. Juliette soupira.

– Heureusement qu’elle ne l’a pas vu avant que Simon mette la rampe…

Une nouvelle fois, Aurélien lui tapota l’épaule, puis ils remontèrent, Juliette referma la cordelette qui empêchait l’accès à la cave hors période de dégustation, et ils gagnèrent tous les trois le bar où Maxime avait accepté d’offrir en sacrifice quelques macarons pour adoucir la matriarche. Ce fut un succès mitigé : si ceux au foie gras la convainquirent immédiatement, il fallut batailler pour qu’elle daigne goûter ceux à la ricotta. Ils en étaient à présenter les verrines et la sélection d’amuse-gueules sucrés quand Clémence et Greg débarquèrent, immédiatement suivis de Simon. L’arrivée des deux enfants qu’elle n’avait pas revus depuis son anniversaire crispa Odile instantanément.

Clémence, l’air à la fois bravache et contrit, observa quelques secondes sa mère avant d’aller l’embrasser.

– Bonjour maman, dit-elle. Tu as vu mes tableaux ? Tu les aimes bien ? Dis-toi que tout ça, c’est grâce à toi.

La phrase, banale et justifiée, mit pourtant Juliette mal à l’aise. Elle se demanda si elle était la seule à sentir cet air d’orage flottant dans son bar tout neuf. Odile se renfrogna, les traits figés dans un rictus de réprobation. Elle avait pris l’accueil pour une provocation, évidemment.

Elle est l’obscurité dans tous les horizons de sa fille, songea Juliette malgré elle.

Et puis, la lumière revint sans que le courroux du ciel se soit abattu sur eux. Les traits d’Odile se détendirent imperceptiblement, elle frotta le bras de Clémence d’un geste gauche et pinça les lèvres.

– Tes tableaux sont très jolis, ma chérie. Je suis très contente pour toi et bravo pour ton concours.

Aurélien ouvrit de grands yeux mais ne dit rien et comme Odile se désintéresserait de Clémence pour demander à Simon ce que c’était que cette coiffure qu’il avait décidé d’arborer, cette dernière se tourna vers sa sœur et ses lèvres prononcèrent silencieusement une question incrédule.

– « Jolis » ?

Juliette eut un rictus d’excuse et leva les mains en l’air. Clémence semblait goûter assez peu le maigre enthousiasme maternel, si nouveau pour elle, mais sa sœur la rassurerait plus tard. S’il y avait bien une leçon à tirer de tout cela, c’était que l’on s’habituait au manque d’enthousiasme maternel et que parfois même, on y survivait.

Ils s’installèrent au bar, Maxime détourna l’attention de la déroute capillaire de son malheureux compagnon à l’aide de ses macarons poire-chocolat, Simon exigea qu’on ouvre la première bouteille, et Juliette reprit les choses en main en détaillant son plan commercial, avec l’aide de Grégoire, qui maîtrisait la situation et qui était trop enthousiaste pour remarquer la mauvaise volonté d’Odile.

À une demi-heure de l’ouverture, cependant, Juliette recommença à stresser. Les discussions, les rires et les piques lui parvinrent de loin, à travers un brouillard opaque de solitude confinée entre quatre murs d’angoisse. Si les autres s’en aperçurent, elle ne le remarqua pas, pas plus qu’elle ne discerna quoi que ce soit d’autre que le soir tombant sur la capitale et les secondes égrenées par l’horloge au-dessus du bar. Elle avait la sensation que le lieu, imitant le carrosse de Cendrillon, allait disparaître au moment où dix-neuf heures sonneraient, la laissant seule au milieu de sa famille et de ses insuffisances. Ou alors quelqu’un allait entrer qui ressemblerait peut-être furieusement à Ludovic et lui interdirait l’ouverture du bar pour une raison ou une autre, une inspection des services de la mairie ou une plainte du voisinage. Tout ne pouvait manquer de s’effondrer, et cette certitude l’étouffait, comme l’étouffait la proximité de ceux qui représentaient pour elle le pire tribunal.

Peut-être aurait-elle dû faire ça dans son coin, loin des siens, et les appeler une fois qu’elle aurait été certaine que ses ambitions étaient devenues réalité. Au milieu de ses inquiétudes, une petite voix lui affirmait pourtant que ce qu’elle aurait pu entreprendre sans eux n’aurait pas abouti, ou pas aussi bien. Il y avait eu une nécessité à ce que tous soient présents. Odile et ses exigences, Aurélien et sa patience, Clémence et sa perfection. Mais également Greg, Max et Simon. Tout le monde, avec elle, pour ne pas avoir peur de tomber, ni craindre le « Je te l’avais dit » que sa mère pourrait lui balancer. Juliette poussa un grand soupir et, comme une maîtresse d’école, frappa dans ses mains pour siffler la fin de la récré.

– Vous êtes prêts ? On ouvre ?

Maxime se métamorphosa instantanément en parfait barman, la famille Descroix étendue migra vers un canapé, Clémence alla réajuster ses tableaux nerveusement avant de repousser gentiment la tentative de massage de son fiancé, et Juliette ouvrit la porte, alluma les lumières, mit la musique et sortit les vins. Elle prépara macarons et verrines, sucré et salé, et les amuse-gueules pour le vernissage à proprement parler.

La première demi-heure fut interminable, entre les préparatifs et les moments de creux, les attentes et les regards anxieux, puis des camarades des Beaux-Arts arrivèrent, parce que bien évidemment, Clémence s’était fait des amis dès la première semaine. À partir de là, tout fut un tourbillon. Il y eut les curieux de passage, qui vinrent pour les tableaux et restèrent pour les verrines, ceux qui firent juste un tour, ceux qui habitaient dans le quartier, ceux qui profitaient des canapés et de la musique.

Peu à peu, la petite salle se remplit et Juliette fut emportée, trop occupée à prendre les commandes et à servir les verres pour s’inquiéter. Elle était dans son élément, répondait aux questions de Maxime avec précision, vérifiant du coin de l’œil de temps en temps comment se passait l’exposition, contente de voir que son idée fonctionnait. Entre les tableaux et le vin, l’union était harmonieuse et l’ambiance réussie. Respirer devint plus facile, et se faire confiance aussi.

Au bout de quelques heures de fébrilité et d’euphorie, Odile et Aurélien vinrent dire au revoir, et Juliette fut surprise de ne pas avoir du tout pensé à ses parents après l’arrivée des premiers clients. Elle s’excusa de ne pas avoir passé plus de temps avec eux, mais Aurélien lui tapota une nouvelle fois le bras et secoua la tête.

– Ne t’en fais pas, petite, c’est ton travail, ton bébé. Il faut bien t’en occuper.

Odile renifla et hocha la tête.

– Dis à ta sœur que je veux bien un de ses tableaux, si d’aventure elle consent à me le céder.

Juliette ne put réprimer une mimique excédée.

– Maman, tu ne veux pas lui demander toi-même, par hasard ?

– Non, répondit Odile fermement. Elle discute, et je ne voudrais pas lui faire rater une vente.

Elle fila en direction du trottoir, drapée dans son manteau de dignité.

– Demain on va au Louvre, dit Aurélien en clignant de l’œil. Ensuite, nous rentrerons au Chêne vert. Au plaisir de t’y revoir, mon poussin.

Juliette embrassa son père, le serra fort, et regarda ses parents quitter La Petite Cuillère avec un mélange de soulagement et de tristesse. Elle rejoignit Clémence avec l’intention de lui parler de l’offre de sa mère, mais sa sœur, qui se tenait près du bar en compagnie de Simon et Max, était lancée dans une longue tirade au sujet de ses cours.

– La moitié de ce qu’on apprend en classe je l’ai vu pendant ma préparation au concours, mais je ne vais pas me plaindre, l’important c’est que je sois rentrée et toute avance sur le programme est bonne à prendre. Et ce n’est pas tant de culture générale et de théorie que j’avais besoin, mais de la pratique… ah, la pratique, c’est une autre paire de manches ! Je suis tellement contente d’avoir enfin des vrais enseignants pour progresser…

Clémence se laissa gagner par son propre enthousiasme et se mit à décrire les nus, les études, les paysages, les techniques, et Juliette, incapable d’en placer une, lâcha bientôt le fil de la conversation. Il serait toujours temps de parler à Clémence plus tard, le cas échéant.

Juliette retourna à ses clients. Tout était doux et cotonneux. Les horizons de Clémence étaient mis en valeur par la nuit tombante et la lumière dorée des lampes. Elle observait la salle avec délectation quand elle remarqua une femme qui allait d’un tableau à l’autre, attentive, sans verre à la main. Sur le plateau derrière elle, Juliette prit un macaron saumon-butternut et un verre de merlot pour les lui offrir. La cliente eut l’air surprise, mais quand Juliette lui eut expliqué que c’était pour l’ouverture de son établissement et qu’elle tenait à ce que tout le monde profite un peu du buffet, elle la remercia.

– C’est excellent, dit-elle. Et l’artiste, c’est vous aussi ?

– Ah, non, répondit Juliette. L’artiste, c’est la jeune femme que vous pouvez voir près du bar, là-bas.

– Oh. C’était un choix délibéré d’exposer ainsi des débutants plutôt que des artistes confirmés ?

Juliette sentit la curiosité et l’avis dubitatif derrière les paroles de son interlocutrice, pour les avoir entendus mille fois dans la voix de sa mère pendant des années. Elle chercha en elle l’apaisement nécessaire pour répondre calmement, sans avoir l’air coupable ni pleine de doute. Elle devait bien ça à sa sœur.

– Il n’y avait pas grand intérêt, à mon avis, à mettre à l’honneur chez moi des artistes confirmés, comme vous dites, déclara-t-elle, choisissant ses mots avec soin. C’est comme les cépages de ma cave, je travaille avec des mélanges connus, mais aussi d’autres atypiques, et surtout des petites caves de petits producteurs. Bien sûr, je pourrais m’appuyer sur les grands crus et je le fais au besoin, mais vous voyez le merlot que vous buvez, il n’y en a pas des centaines de milliers de bouteilles qui sortent tous les ans, juste une petite production, qui varie en fonction du temps. Je préfère accompagner mes producteurs dans la durée, et c’est moi qui adapte mes plats à leurs vins plutôt que l’inverse. Je pense qu’on a beaucoup à gagner à prendre la peine de découvrir les petits producteurs méconnus, et c’est la même chose avec les petits artistes inconnus. Je souhaite être à la tête d’un lieu où les étudiants que j’expose puissent venir se payer un verre de temps un temps, un lieu pas trop cher, chaleureux, débutant comme eux, comme mon vin, comme moi. Un lieu où tout le monde a fait de son mieux parce qu’il aime ce qu’il fait. C’est ce que je voudrais essayer de faire, en tout cas.

La femme la regarda intensément.

– Je vois, dit-elle. Merci pour vos éclaircissements.

Elle salua et se dirigea vers le bar où elle entama la conversation avec Clémence. Juliette se dit qu’elle avait dû bien faire son travail et elle en fut heureuse. Ça lui avait semblé facile. Elle était chez elle, c’était la vérité, mais un chez-elle qui ne ressemblait pas au Chêne vert, un chez-elle où elle ne serait jamais jugée, mais entourée et appréciée. Ce lieu était le sien, et elle en était heureuse. Elle ferma les yeux et se nourrit de la rumeur des conversations, du bourdonnement des rires qui montaient de la minuscule terrasse. Il lui sembla que le temps se brouillait et qu’elle parvenait à se projeter au même endroit dans plusieurs années ; quand Clémence serait une artiste reconnue et que d’autres, des dizaines d’autres seraient passés sur ses murs. Plusieurs étudiants de la promotion de Clémence avaient déjà demandé comment ils pouvaient faire pour soumettre leurs œuvres, et Juliette avait établi un cahier des charges qu’elle avait partagé avec eux, espérant que le plus possible d’entre eux puissent tenter leur chance. Qui sait, peut-être même qu’à terme le lieu se ferait un nom, et que davantage de clients s’y rendraient non pour le vin, mais pour y acquérir un original.

Juliette sourit. Près des tableaux de sa sœur, de petits panneaux indiquaient le prix de chaque toile, ainsi qu’un vin associé. Le vin, toujours, mais délicatement suggéré. Un vin, une couleur, un arôme qui iraient avec l’intense émerveillement de l’œuvre, et participeraient à son appréciation. Juliette descendit à la cave.

Le lieu l’accueillit silencieusement, affectueusement. Elle avait choisi chaque bouteille avec soin et les couvait du regard. Pour l’ouverture elle avait sélectionné un assortiment, mais pas le dixième de ce dont elle disposait, et elle prévoyait des soirées à thème, des semaines tournées autour d’une région particulière, et même des ateliers pour affiner le palais. Seule aux commandes, elle déployait ses ailes à son tour, libérait ses idées. Juliette était heureuse.

– Alors, heureuse ? demanda justement Maxime derrière elle sur la voix gourmande du crooner.

Juliette éclata de rire.

– Plutôt, oui, admit-elle. Tu crois que j’y serais arrivée, il y a un an ? Il me semble que je n’osais même pas l’espérer et pourtant, j’avais déjà un restaurant. Tout ça me paraît irréel. J’ai l’impression de ne pas le mériter.

– T’en fais pas pour ça, dit Maxime. Tu le mérites. Nous allons être à court de graves, cela dit. J’allais me servir moi-même mais…

– Ah non, protesta Juliette avec bonne humeur. Hors de question. La cave, c’est moi.

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