De si jolies boîtes
Chapitre 6
– Et toi, Juliette, qu’est-ce que tu en penses ?
L’interpellée releva les yeux et cilla. En face d’elle, Ludo, Marshal et Max attendaient sa réaction. Elle improvisa.
– Ce sera super, dit-elle.
– Du coup, tu as un vin pour le risotto de crevette ?
– Ce ne sera pas le plus difficile à accommoder. Je vais regarder, mais j’ai bien quatre ou cinq idées.
La discussion repartit dans l’autre sens, à savoir ce qui était prévu en dessert, et la mention du fondant agrumes-chocolat blanc relança un débat inutile sur la pertinence d’associer de l’acidité au risotto dans lequel déjà le bouillon spécial contenait citron, gingembre et origan. Juliette nota « vin de Loire » et reprit sa méditation.
Les Bouchées Doubles étaient un chouette lieu, un local atypique à proximité des Grands Boulevards et du Père-Lachaise qui attirait autant le Parisien de sortie que le touriste attentif aux ambiances. C’est en grande partie Juliette qui avait géré la décoration ; Ludovic était occupé à autre chose et avait décrété que le décor, c’était un truc de fille. Elle lui en était reconnaissante malgré tout, parce qu’elle aimait bien le résultat. Entre industriel et jungle, elle avait mis des chaises à boulons et des plantes vertes partout, ainsi que des cousins dépareillés et des cadres contenant des miroirs ou des reproductions de gravures à l’encre de Chine et photographies nocturnes. Tout était gris, noir, vert et blanc, avec une ambiance de cantine et de restaurant chic et branchée à la fois. L’affaire aurait sans doute super bien fonctionné si la carte n’avait pas été aussi variable. Mais Ludovic qui cherchait encore la « direction artistique », comme il appelait ça, les avait baladés du bar à burgers au gastronomique en passant deux fois par le bistro depuis l’ouverture. La clientèle s’y perdait. Les chefs se succédaient, mécontents, et les pertes étaient évidentes. Sachant qu’ils avaient des traites à rembourser, cette variabilité culinaire n’était pas une bonne idée.
Juliette essayait de ne pas prendre parti. Elle n’était pas certaine que ses idées en matière de menu soient meilleures que celles des autres, elle avait peu de goût pour le salé et les associations, si ce n’était avec les vins. La cave était son empire, les mariages réussis son quotidien. S’il y avait un domaine qu’elle aimait et dans lequel elle se savait pertinente, c’était bien le sous-sol voûté et les crus qu’il abritait. Juliette ne pouvait pas imaginer un plat sans y associer dans la seconde le vin idéal pour aller avec, voire suggérer à son palais plusieurs associations, et savoir qu’elle devrait tester pour obtenir le meilleur rendu.
C’était là-dessus qu’ils avaient presque tout fondé. Chaque plat était associé à son verre de vin dès la carte. Bien évidemment, en cas de sobriété, le client pouvait toujours le décliner et payer moins cher son repas. Dans le cas contraire, c’était Juliette qui servait le vin. Parfois, elle laissait un ou deux crus pour donner au client l’illusion de choix, mais elle orientait toujours finement la décision, parce qu’elle savait, au fond d’elle, ce qui était le mieux et ne pouvait pas laisser partir les plats sans cela. Il en était de même de l’entrée au dessert. Et les variations de la carte ne la gênaient pas, elle était pourvue en tout pour les douze prochains mois. Il n’y avait que les chefs qui trouvaient ça intenable, à raison.
Si Juliette avait dû analyser les raisons qui poussaient Ludovic à perpétuellement changer l’offre du restaurant sur un coup de tête, elle aurait sans doute parié que c’était son goût pour sa position d’autorité. Être en charge, proposer des changements, donner des directives et décider semblaient beaucoup trop lui plaire. Juliette suspectait que c’était l’unique raison qui l’avait amené à ouvrir un restaurant, bien davantage que sa passion pour la nourriture, le vin, ou même les clients. Quant aux profits, vu à quel point ils n’en faisaient pas, ça ne risquait pas d’être sa principale motivation.
Juliette joua avec son crayon, prit en note ce qui se disait et accusa réception également de l’agacement de Marshal, répondit aux questions qu’on lui posait et finit par rester seule avec Maxime pour discuter appariement de bulles sur un vacherin.
– Du prosecco, proposa-t-elle de but en blanc.
– Sur un vacherin ? Sérieusement ?
– Justement. Du sucre sur du sucre c’est une mauvaise idée. Du prosecco, un peu fruité, et surtout très froid. Fais-moi confiance.
– Toujours.
Maxime nota et poussa un soupir retentissant.
– Si tous nos échanges pouvaient se régler comme celui-ci, Les Bouchées Doubles fonctionneraient mieux, je suppose.
– Le restaurant fonctionne.
– Pas aussi bien qu’il le devrait.
Maxime leva les yeux, mais Juliette semblait ailleurs, songeuse. La soirée du premier de l’An avait été décevante, en grande partie à cause des nombreux revirements. Ils ne disposaient pas des fromages promis et étaient passés pour des imbéciles avec leur menu revu et corrigé ; les laits crus remplacés par des pasteurisés de grande consommation. Ludovic avait beau avoir écumé toutes les fromageries des environs, comment aurait-il pu se fournir un 31 décembre à dix-sept heures, en passant après tout le monde ? Il s’en était pris à Marshal, l’accusant de ne pas avoir passé la commande, mais Juliette savait que c’était faux. Elle connaissait même les racines du problème, et elle n’était pas la seule.
– Je l’ai entendu parler à un fournisseur, tout à l’heure, lui confia Maxime sur le ton de la confidence. Il avait encore « oublié » de payer.
– Je ne suis pas en charge des fournisseurs, rappela Juliette en notant quelques noms de prosecco tout en sachant déjà lequel elle allait choisir.
– Oui, ben il vaudrait mieux, parce que tu seras dans la merde pareil quand on devra mettre la clef sous la porte à cause de ses errances administratives.
– Je suis certaine qu’il fait au mieux.
– Ce n’est pas suffisant. Et ça devrait t’inquiéter. Il s’agit en partie de ton argent.
Juliette haussa les épaules sans répondre.
– Juliette ?
La voix de Ludovic l’électrisa. Elle se redressa et, malgré elle, une chaleur bien connue l’envahit. Un enthousiasme débordant, un espoir aussi sauvage qu’inutile. Maxime s’assombrit. Ludovic était de retour dans la pièce.
La trentaine magnifique, Ludovic Marek était fils de comédien et belle gueule de naissance. Ses cheveux blonds cendrés mâtinés de gris s’enfuyaient en tous sens et sa barbe de trois jours associée à ses pattes-d’oie au coin des yeux lui donnait un charme de crooner désabusé qui faisait craquer la gent féminine bien trop souvent au goût de la caviste des Bouchées Doubles. Il était vêtu d’une chemise impeccable dont les manches remontées aux coudes dévoilaient des avant-bras tatoués de motifs végétaux.
– C’est ma jungle intérieure qui déborde sur ma peau, lui avait-il dit lors de leur première rencontre.
Et hélas, devant ce bon gros cliché de drague attendu et réchauffé, elle avait craqué instantanément.
À l’époque, Ludo était en couple avec la cheffe de salle du précédent restaurant. Ils étaient ensemble depuis des années, lorsqu’elle l’avait quitté avec perte et fracas et licencié dans la foulée. Ludovic s’était vengé en extirpant de là quelques employés prêts à le suivre dans son aventure des Bouchées, dont Maxime et Juliette, qui se connaissaient alors peu. Juliette avait au moins gagné un ami en rejoignant l’aventure, ce qui était inestimable, mais elle était au regret de constater que par contre, ça n’avait pas fait avancer ses affaires en matière de cœur.
Ses relations avec Ludovic avaient bien évolué, pourtant. Ils échangeaient plus. Depuis que les Bouchées avaient ouvert, elle avait pris davantage d’initiatives et s’était sentie gratifiée, notamment quand elle avait proposé d’associer le vin au plat et qu’il avait trouvé l’idée bonne. Elle avait soudain le droit à la parole et la personne dont elle était folle l’écoutait et parfois même lui donnait raison.
Juliette avait commencé à croire que quelque chose serait possible. Elle était restée travailler tard, elle avait multiplié les réunions prétextes, ils avaient passé des soirées entières à préparer le restaurant… tout ça pour que le jour de l’ouverture, Ludovic se pointe avec Sasha, « une danseuse » à qui il avait roulé des pelles toute la soirée. Juliette était alors retombée comme Icare, les ailes brûlées. Depuis, elle faisait des allers-retours vers le Soleil, en fonction de la façon dont Ludovic la traitait, et également de son degré de célibat.
Quant à Ludo, il n’avait jamais fait un mouvement qui aurait pu laisser entendre qu’il avait remarqué l’adoration dont il était l’objet.
– Juliette, dis-moi, je suis en train de regarder ta commande pour janvier, il y a moyen de la réduire ?
L’enthousiasme de la caviste retomba comme un soufflé.
– Pas vraiment, non, pourquoi ?
Ludovic lui concéda un sourire charmeur dont il possédait le secret et passa la main dans ses cheveux. Juliette se demanda s’il était possible qu’elle soit en train de participer à un tournage de romance et que personne ne l’ait prévenue.
– En fait, c’est une très grosse commande.
– C’est pour refaire les stocks entamés par les fêtes et préparer la prochaine saison. Les vins de printemps ne sont pas les mêmes et si je ne commande pas maintenant, je passerai direct sur les vins d’été et je n’aurai rien pour l’entre-deux.
– Je comprends, mais on n’a pas vraiment les moyens…
Juliette sentit ses joues s’empourprer. Il y avait peu de sujets sur lesquels elle était disposée à s’opposer à Ludovic, mais la cave était l’un d’entre eux. La cave, c’était son pré carré.
– Une des choses qui participent à la renommée et au fonctionnement de cet endroit, c’est le vin. On était d’accord là-dessus.
– Oui, mais le vin ne fait pas tout. On n’est pas un bar, si ?
Ludovic était sans doute habitué à ce qu’elle lui cède sans résistance. La brusque rébellion de son associée l’agaça presque autant que celle de Marshal quand ce dernier lui avait opposé que sa semaine végétarienne entrait en conflit direct avec la tonne de canard stockée dans les frigos. Juliette se sentit frémir devant cette colère naissante et abaissa ses propres armes dans la foulée.
– Non, je sais bien qu’on n’est pas un bar, mais…
– Est-ce qu’il y a moyen de supprimer quelques trucs ? Je ne te demande pas de ne rien commander, je m’interroge juste s’il y a moyen de réduire la voilure pour nous donner un peu de marge de manœuvre financière. Tu penses que tu peux faire ça pour moi ?
Derrière Juliette, Maxime se racla la gorge. Juliette fit la sourde oreille.
– Je vais essayer.
Le visage de Ludovic s’éclaira dans l’instant.
– Merci Juliette. Je te laisse revoir ça, j’ai plein de boulot qui m’attend.
Il disparut la seconde suivante. Juliette baissa la tête en soupirant.
– Tu as le droit d’apprendre à lui dire d’aller se faire foutre quand tu veux.
– Oui mais si je fais ça, ce ne sera pas avec moi.
– Pardonne-moi ma cruauté gratuite, mais si ça avait dû être avec toi, ce serait fait. Ce mec est aussi timide de la merguez qu’un lapin sous amphétamines.
– Max.
– Moi ce que j’en dis…
– Justement. Ne dis plus rien, s’il te plaît.
Maxime dut sentir la tristesse dans la voix de son amie car il n’insista pas. Pour se donner un peu de contenance, Juliette descendit à la cave avec le bon de commande afin de voir ce qui pouvait être différé. Lentement, elle passa entre les étagères, caressa les bouchons de cire et de plastique, de papier et de métal, et compta, in petto, chaque cépage et chaque promesse scellée. Rapidement, elle raya de sa liste les italiens pour se concentrer sur les français, dont elle ne pouvait se passer pour la clientèle étrangère qui en était friande.
Juliette était au fond de la cave depuis une bonne demi-heure quand l’un des serveurs, Ahmed, descendit la chercher.
– Juliette, il y a quelqu’un pour toi à l’accueil.
La caviste s’arracha à son inventaire avec un regard de chouette et hocha la tête.
– J’arrive. J’ai presque fini, de toute façon.
Même en tirant la corde, elle aurait du mal à satisfaire Ludovic. Si elle diminuait encore ses commandes, elle ne pourrait pas garantir de pouvoir fournir tous les couverts, et ce, même avec un changement de menu deux fois par semaine… Cette idée lui arracha une grimace. Il aurait été plus satisfaisant que Ludovic trouve un autre domaine que la cuisine pour exercer son autorité. Malheureusement, Juliette ne voyait pas comment lui apprendre à respecter les décisions de Marshal sans le confronter à ce sujet, et elle s’y refusait.
Elle estima la liste rectifiée, calcula mentalement les économies, sut d’instinct que ça ne suffirait pas, et sortit quand même de la cave avec la ferme intention de ne plus rien rayer. À l’étage, l’équipe de service commençait à s’activer et les tables étaient dressées. Le menu avait été écrit sur les ardoises, arbitrairement différent de celui qui avait été proposé en début de semaine. Max accorda à son amie un regard entendu et Juliette se sentit aussi mal que si c’était elle qui avait pris la décision de le modifier. Elle gagna l’entrée, intimement persuadée qu’elle allait se trouver face à un énième consultant en vins et spiritueux venu lui vanter les mérites de ses producteurs, mais il s’avéra que ce n’était pas le cas. Dans l’encadrement de la porte, mal à l’aise dans sa veste épaisse avec son sac de sport à l’épaule, il y avait Clémence.
Juliette s’arrêta net, incrédule. Elle secoua la tête, éberluée, et se retourna stupidement, comme pour vérifier où elle se trouvait. Mais sa sœur était bien là, en chair et en os. Elle lui fit un signe de la main et un sourire gêné, le temps cessa d’être figé et Juliette vint la rejoindre, la tête pleine de questions.
– Ben ça alors, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas censée être aux U.S.A. ?
– J’ai annulé, répondit son aînée d’une voix éteinte.
Juliette sut instantanément que quelque chose n’allait pas. Elle ne savait pas encore quoi, mais Clémence n’était pas de celles qui annulaient un voyage professionnel. Il était évident qu’elle avait un souci et, phénomène plus incroyable encore, qu’elle avait choisi sa sœur pour en discuter plutôt que… n’importe qui d’autre, en fait ? C’était tellement invraisemblable que Juliette qui trois minutes auparavant s’était retrouvée comme un lapin dans les phares prit aussitôt les choses en main.
– Max, tu nous fais un café ? Viens Clem, assieds-toi au bar, on n’ouvre pas avant une bonne heure, tu as le temps de te poser et de m’expliquer ce qui t’arrive. Comment ça, tu as annulé les U.S.A. ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Clémence accepta le siège, le café, et la présence de Max malgré Juliette qui lui faisait les gros yeux.
– Tu n’as pas des crèmes brûlées à la cannelle à gérer, toi ?
Max se pencha en avant, les coudes sur le comptoir et la mine conspiratrice.
– Figure-toi qu’ils ont inventé des minuteurs pour les fours, ça permet de ne pas passer des heures à surveiller la cuisson, merveilleux, non ?
Juliette leva les yeux au ciel et lui fit signe de dégager quand sa sœur posa la main sur son bras pour l’arrêter.
– Non, laisse, ça ne me dérange pas qu’il soit là. Après tout…
Elle ne finit pas sa phrase, mais quelque chose passa. Max avait le droit d’être ici, parce que tout découlait d’un moment auquel il avait assisté, et ils n’eurent pas besoin de le verbaliser pour en avoir conscience tous les trois.
– Alors ? demanda Juliette dès que Clémence eut sa tasse entre les mains.
Cette dernière ferma ses beaux yeux bleus, prit une grande inspiration et se lança, comme on se jette du grand plongeoir.
– J’ai pris un congé sans solde. De six mois.
Juliette aurait été moins surprise si sa sœur lui avait annoncé la fin du monde pour la semaine suivante.
– Quoi ? Tu as… lâché ton travail ? Mais pourquoi ?
Clémence eut un sourire gêné.
– Écoute, ça va te paraître dingue mais…
– C’est à cause de ce qui s’est passé à Noël.
– Oui.
Les deux sœurs se regardèrent, et soudain Clémence rompit les digues, le flot de ses paroles se déversant sur eux.
– J’ai toujours aimé peindre. Je veux dire… j’aime ça. C’est moi qui ai remporté ce foutu concours, je m’en souviens, mais je n’arrive plus à me rappeler pourquoi j’ai arrêté, pourquoi j’ai fait de la finance, pourquoi toutes ces années… Je n’arrive plus à m’en souvenir, et je ne pense plus qu’à ça. Ce n’est pas possible, j’ai des livres à la maison, j’ai suivi les expos, j’ai même des crayonnés, alors pourquoi, tout ce temps…
Elle eut un geste vague, évoquant à la fois le temps perdu et le désespoir rattaché. Puis retombèrent ensemble ses mains et sa volubilité.
– Je veux peindre.
Clémence avait détaché ces trois mots fermement, et elle jeta un regard à sa sœur et à Maxime, comme pour les défier de réagir. Devant leur acceptation muette, elle acquiesça et redit, plus fort :
– Je vais peindre.
Juliette hocha la tête, à défaut de savoir quoi faire d’autre. Elle ne voyait toujours pas en quoi cette décision la concernait, ni imposait un congé de six mois sans solde à un moment où, et sa sœur avait insisté là-dessus, elle jouait sa carrière. Mais Juliette n’eut guère l’occasion de poser la question.
– Je vais préparer le concours des Beaux-Arts, expliqua Clémence. Pour me prouver, je ne sais pas. Que je peux. Je prends six mois et j’essaie. Et si ça ne marche pas… je saurai, n’est-ce pas ?
Juliette attendit, mais Clémence n’ajouta rien. Après un regard désespéré à Maxime qui écarta les mains en signe d’impuissance, elle se lança.
– D’accord, super, oui. Si ça te tient à cœur, oui, bien sûr, fais ça… C’est une bonne idée. Et il en dit quoi, Greg ?
Clémence retomba dans l’obscurité.
– Je l’ai quitté.
Un silence pesant s’installa. Juliette ne parvenait pas à croire ce qu’elle venait d’entendre.
– Tu as quoi ?
– Hier soir. Et j’ai annulé le mariage ce matin.
OceanofPDF.com