De si jolies boîtes
Chapitre 8
Clémence avait écouté Juliette plaider pour un repli stratégique consistant à attendre dans son studio que Simon réapparaisse, mais elle avait décliné la proposition avec un entêtement qui lui ressemblait bien. Elle avait même décidé qu’au vu du frigo et des placards il n’avait pas l’intention de remettre les pieds chez lui avant plusieurs jours et avait agi en conséquence. Elle avait changé les draps, jeté le linge éparpillé dans la machine, rallumé les chauffages et s’était installée comme si elle était chez elle.
– Après tout, c’est papa et maman qui l’ont payé, cet atelier. Je ne vois pas pourquoi je me priverais.
Elle n’avait pas tort. Simon vivait aux crochets de la famille qui attendait sans en douter un seul instant le moment où ses prétendues toiles se vendraient des millions. Vu la vacuité de l’atelier, ses sœurs nourrissaient désormais quelques doutes à ce sujet, mais Clémence y vit surtout une opportunité.
– Puisqu’il n’y est pas, je vais pouvoir en profiter. Ce serait dommage que tout ce matériel de qualité se perde, n’est-ce pas ?
Juliette avait gravité autour d’elle pendant que Clémence s’installait. Au moment où il devint évident qu’elle la gênait et que l’après-midi s’écoulerait sans que Simon revienne, elle décida de vider les lieux sans avoir trouvé l’occasion de faire amende honorable. La dispute qui avait eu lieu dans la voiture la rongeait encore quand elle arriva au restaurant pour préparer le service du soir.
– Alors ? demanda Max, toujours avide de ragots frais.
– Simon n’était pas chez lui.
Au sourire satisfait que lui adressa le pâtissier, Juliette devina qu’il savait quelque chose qu’elle ignorait et son agacement creva le plafond.
– Balance, imposa-t-elle en le menaçant d’un index rageur.
Maxime éclata de rire et secoua la tête.
– C’est hors de question, j’ai promis.
– Tu as peut-être promis, mais si tu ne le balances pas, je téléphone ce soir à la très dangereuse Odile, je lui explique que l’atelier de son fiston est une banquise désertée, qu’il n’a sans doute pas peint depuis des lustres, et je le fous instantanément dans une merde noire.
Maxime ouvrit la bouche, effaré.
– Tu n’oserais pas.
– Regarde-moi bien et reconsidère ta position.
Ils se défièrent mutuellement, mi-sérieux, mi-morts de rire, sous les regards blasés des serveurs qui tentaient de préparer les tables.
– Tu sais que j’en suis capable, murmura Juliette sur le ton de la conspiration.
C’en fut trop pour Max, qui éclata de rire une nouvelle fois et leva les mains en signe de reddition.
– OK, OK, très bien. On en reparle après le service, mais ne t’attends pas à le voir pour lui demander des explications, il n’est pas en ville.
– Parce que tu sais où il est ? Tu couches avec, ou quoi ?
– Pas encore, mais j’y travaille, renifla Max, songeur.
Juliette secoua la tête.
– Combien de temps ?
– Pour quoi ?
– Pour se rendre là où il se trouve, banane.
– Quatre heures, je dirais.
– Et tu fais quoi demain après-midi ?
– Je dors. Tu conduis.
Le pacte signé, Juliette cessa de torturer son ami et se mit en devoir de préparer ses vins. Les clients furent assez nombreux, mais Ludovic trouva le moyen de s’engueuler ostensiblement avec Marshal un peu avant le second service, et Juliette ressentit toute la nécessité qu’il y avait à apprendre à son associé à contrôler ses emportements théâtraux au plus vite. Malheureusement, ce n’était pas le lieu ni le moment, et quand le restaurant eut fermé ses portes et qu’ils furent enfin seuls, elle ne trouva pas l’énergie de mettre le sujet sur le tapis malgré les regards insistants de Maxime, resté en renfort. Le lendemain matin, elle voulut de nouveau tenter sa chance, mais Ludo noya le poisson, détourna la conversation sur les vins à commander et lui fit un compliment. Juliette n’avait pas encore prononcé le moindre mot qu’elle décidait déjà de renoncer à corriger l’attitude de son partenaire.
– C’est parce qu’il sait t’embobiner, affirma Max dans la Twingo alors qu’ils quittaient la capitale sur ses vagues indications pour se rendre Dieu seul sait où à l’autre bout du monde.
C’était leur soir hebdomadaire de fermeture, et heureusement, parce qu’au vu des conditions, Juliette ne savait pas comment ils auraient pu ouvrir de toute façon. La dispute de la veille avait fait plus de dégâts qu’anticipé. Marshal n’était pas venu travailler.
– Il ne m’embobine pas, corrigea-t-elle cependant avec agacement, se demandant où elle trouvait encore l’énergie de défendre son associé. Il est juste… je ne sais pas comment dire ça. J’ai volage qui me vient en tête, mais ce n’est pas ça.
– Peut-être bien que si ? Ton inconscient te parle tu sais ?
– Oh, ta gueule. Ce que je veux dire c’est qu’il passe d’un sujet à l’autre sans réfléchir, et du coup, c’est super dur d’amener une conversation sérieuse sans avoir l’air de lui faire des reproches.
– C’est peut-être parce que tu dois lui faire des reproches que justement ça y ressemble ? Je ne sais pas, hein, je demande.
Juliette fit mine de donner un coup à Max, mais il pleuvait des cordes, il aurait fallu lâcher le volant pour l’atteindre et c’était une mauvaise idée de risquer l’accident pour nettoyer l’affront.
– Ludovic est grand, je ne suis pas là pour lui dire comment il doit se comporter !
– Tu devrais.
– Il ne gère pas si mal que ça !
– Disait le second du Titanic tandis que le capitaine fonçait sur l’iceberg.
– Tu sais que ça ne s’est pas du tout passé comme ça ?
– Tu sais que c’est une métaphore ?
Maxime fit la grimace, puis reprit son sérieux, changeant de position et de ton sans prévenir.
– Juliette, l’amour rend aveugle, mais c’est mon rôle de jouer Cassandre. Ludovic nous emmène droit dans le mur. Tu as vu les chiffres ?
– Il… s’en occupe.
– Il ne veut pas que tu y mettes ton nez, donc ?
– C’est son domaine.
– Mais tu as regardé quand même.
Ce n’était pas une question, et la réponse était évidente. Juliette renifla à son tour et se crispa. Maxime lui laissa le temps, mais il n’en avait pas fini avec elle.
– Tu as vu les chiffres, bien. Deux mois à ce régime, et on met la clef sous la porte. Or, je sais que tu es une parfaite gestionnaire et que tu es à même de faire de ce restaurant une comète. Ma question est : est-ce que tu vas vraiment attendre qu’il foute tout par terre avant d’intervenir ? Qu’est-ce que tu espères, qu’il aura besoin de toi pour le consoler ?
Juliette ne répondit de nouveau pas, adoptant sans le vouloir la mine contrite de l’enfant pris en faute.
– Parce que ça n’arrivera pas, tu sais ? appuya Max doucement. Pas que le restaurant se plante, hein, ça, il est bien parti pour le faire, mais que Ludo t’ouvre les bras en remerciement de l’échec qu’il aura provoqué et dont tu auras été témoin. En plus, il te devra des sous. C’est dire si ses sentiments pour toi seront dignes d’intérêt.
Cette fois-ci, Juliette accorda à son ami un regard meurtrier, mais Max leva les mains en signe d’impuissance. Il n’était pas l’ennemi, et ils le savaient tous les deux.
– Moi, ce que j’en dis, c’est que tu as encore le temps de rectifier le tir. Mais pour ça, il va falloir lui mettre le nez dans son caca, comme les bébés chiens, tu vois ?
– Cette méthode ne fonctionne pas.
– Je n’ai pas dit que ça allait marcher. En revanche, ce dont je suis sûr, c’est qu’il aurait bien besoin que quelqu’un le fasse avant qu’il n’ait fini de casser votre jouet commun.
Il prit un air inspiré à la sincérité douteuse.
– Ou alors tu répares un traumatisme d’enfance ? Tu as cassé le jouet de quelqu’un, une fois ? Oh ! Je sais ! C’est ta sœur et ton frère qui cassaient les tiens et tu revis la même situation encore et encore, comme dans l’enfer grec, pour expier ta passivité. Sisyphe, sors de ce corps !
– Ce n’est pas très gentil.
Maxime prit un air désolé en voyant la tête de son amie.
– Pardon, dit-il. Ce n’était pas fait pour être blessant.
– Pas grave.
Le silence cristallisa. Max jetait des regards par intermittence pour voir si Juliette lui en voulait, mais cette dernière pensait à autre chose. Pas à Ludovic, non, pas aux jouets cassés non plus, mais aux Bouchées Doubles. Bonjour, culpabilité, ma vieille amie. Elle ne s’en voulait pas de son éternelle passivité ou de l’argent fatalement perdu dans l’aventure ; elle s’en voulait pour le restaurant, pour l’opportunité gâchée, pour les gens qui y travaillaient, pour les gens qui y étaient venus, l’avaient aimé, s’étaient investis émotionnellement dans son projet et qui allaient voir ce petit morceau partir, comme tant de recoins de Paris à même de créer une douce mémoire et qui s’évanouissaient un matin au profit d’un nouveau commerce qui ne nous évoquait plus rien. Les Bouchées Doubles n’étaient pas là depuis longtemps ; il n’y aurait pas beaucoup de souvenirs perdus quand il fermerait, mais Juliette avait quand même de la peine pour l’étoile filante disparue. Pourtant, elle savait déjà comme Maxime que la fin était inéluctable.
Elle, elle rêvait du restaurant qui reste, celui où l’on vient parce qu’on est comme à la maison, comme au Chêne vert, celui qui possède des coffres insondables où ranger de nouveaux instants à conserver, les nôtres, et ceux des gens qu’on aime aussi. Si on partait du principe que les gens du Chêne vert l’aimaient, bien sûr, mais c’était une autre discussion.
Peut-être qu’en réalité, c’était ce qu’elle essayait de faire : créer un nouvel endroit où elle serait reconnue, aux commandes, où accueillir les gens et leur affection, leurs étoiles dans les yeux et les futurs souvenirs en création. Si des gens se fabriquaient de chouettes souvenirs dans un lieu qu’elle aurait préparé entièrement pour eux, eh bien, elle en ferait un peu partie, quelque part. C’était du moins ce qu’elle pouvait espérer. Peut-être que c’était tout ce qu’elle voulait, faire partie de la mémoire des autres.
Maxime, en train de se méprendre complètement sur les raisons de son silence, revint à la charge et la sortit de ses réflexions.
– Tu sais, je ne dis vraiment pas ça pour te faire de la peine, mais je me demande si Ludovic ne tire pas avantage de la situation.
Juliette mit du temps avant d’émerger suffisamment pour comprendre la remarque.
– J’ai lu les comptes, il ne pique pas dans la caisse, si c’est à ça que tu penses.
– Mais non, nounouille, je ne parle pas de l’argent, je parle de toi. Je me demande si Ludovic ne sait pas que tu as le béguin pour lui, et s’il n’en profite pas.
– Pas assez à mon goût, dans ce cas, soupira Juliette.
Maxime ne trouva pas la force de caractère nécessaire à éviter d’éclater de rire, jusqu’à en pleurer d’hilarité.
– À la base, ce n’était pas drôle ! se plaignit-il dès qu’il eut réussi à reprendre son souffle. Ce que je voulais dire, c’est qu’il te manipule et qu’il gère tout parce qu’il sait que tu en pinces pour lui et que tu ne lui diras rien. Du coup, il saccage votre projet commun comme un sale gosse à qui personne n’a appris à bien se comporter. C’est un gamin égoïste.
– Il est plus vieux que toi.
– Certains ne vieillissent jamais réellement.
Juliette secoua la tête.
– J’ai l’habitude que les mecs sur lesquels je craque ne se rendent compte de rien.
– Ou alors ils font semblant.
Juliette lui accorda un regard plein de doutes.
– Dans quel but ?
– C’est toujours bien d’avoir quelqu’un à qui on peut demander la lune sans craindre d’essuyer un refus. C’est pratique.
– Tu as déjà fait ça ? demanda-t-elle, incrédule.
– Oui. J’ai été un connard, bien sûr, mais j’ai grandi, moi. Il a fallu désapprendre à être ce genre de sale gosse égoïste et j’ai fait des progrès, je crois.
Juliette fut sur le point de répondre, mais Maxime lui coupa la parole.
– Prends cette sortie.
– Sérieusement ?
Sur ses indications, ils changèrent de direction, s’enfonçant entre les champs humides en direction de l’ouest. La pluie frappait méchamment sur le pare-brise, pleine face, venant de l’océan. Juliette et Maxime gardaient à présent le silence, chacun perdu dans ses réflexions. À un moment, Juliette lui demanda jusqu’où ils allaient, comme ça, et Max lui répondit pensivement.
– Jusqu’à la mer si on a de la chance.
Juliette râla sur les voyages impromptus et Maxime sur les sœurs indélicates qui espionnaient leurs frères, puis ils finirent leur route en échangeant sur les prochains desserts et, bien évidemment, le vin qui irait avec. Au milieu de l’après-midi, ils atteignaient les côtes bretonnes.
– La grande question, lâcha Juliette en prenant une sortie en direction de Vannes, c’est comment et pourquoi tu sais où se trouve Simon alors que tu ne couches pas avec.
– On ne vend pas ses indics.
– Non, mais sérieusement !
Maxime eut un geste vague de personnage important, balayant l’air devant lui avec indifférence. À ce moment précis, il ressembla diablement à Simon dans son attitude de dandy.
– C’est-à-dire que pour parler franchement, ton frère en fait presque de la publicité, de ses déplacements.
– Mais je ne comprends pas, il est réellement peintre, alors ?
Maxime eut un sourire carnassier.
– Pas vraiment.
Ils atteignirent enfin Vannes, suivant des panneaux pour une exposition qui n’évoquait rien du tout à Juliette, et gagnèrent un parking bondé sur lequel le crachin breton se déversait avec enthousiasme. Il fallut encore se garer et sortir en courant pour ne pas finir trempés.
– Je te préviens, déclara Maxime avec ravissement, tu paies mon entrée. Ce sera le prix de ton indiscrétion et les trente deniers de ma trahison.
– Tu sais que tu as l’air beaucoup trop content de trahir pour que ta repentance soit crédible ?
– C’est-à-dire que je me sens très privilégié d’assister à cette entrevue entre vous, ici et maintenant. J’ai un peu hâte de voir ta tête, encore plus de voir la sienne, et je regrette de ne pas avoir de pop-corn.
Il ricana de nouveau et Juliette refusa d’insister, devinant qu’elle lui ferait bien trop plaisir. Ils arrivèrent devant le hall d’exposition et elle paya leurs places à la caisse.
– Japan Vannes Matsuri ? Qu’est-ce que c’est que ce truc, exactement ?
Maxime roula des yeux.
– Regarde autour de toi. Ça devrait te donner une vague idée du contexte.
Juliette avait déjà entamé des recherches sur la question, mais sans grand succès. Un peu partout, des gens allaient et venaient comme des chatons humides sous la pluie, portant des costumes bariolés, des perruques colorées et des accessoires invraisemblables. On aurait dit…
– Tu as déjà entendu parler de la Japan expo ? la taquina Max.
– C’est pas censé être à Paris, ça ? Il y en a plein le métro. Mais c’est en été, non ?
– Alors tu fais partie de ces Parisiens qui pensent qu’en dehors de Paris, rien n’est possible ? Tu me déçois grandement, Juliette Descroix.
– Non, dit Juliette, troublée. Je fais partie de ces gens qui pensent sincèrement qu’il n’y avait pas assez de gens passionnés par… ça pour organiser des événements partout en France.
– Femme de peu de foi.
– Et qu’est-ce que mon frère vient faire là-dedans ?
– Suis-moi. Je vais te montrer.
Ils se frayèrent un passage dans la foule épaisse et chatoyante. Maxime était comme un poisson dans l’eau alors que Juliette avait du mal à marcher droit, l’ensemble de ses sens accaparés par tant de couleurs et de bruits, d’odeurs nouvelles et de lumières inhabituelles.
Il y avait de tout : des stands de mangas, de vêtements japonais, de sabres factices, ou réels, qui aurait pu dire ? Des magnets, des posters, des perruquiers, des vendeurs de kimonos et de saké…
– Je te préviens, on passe par ce stand avant de repartir.
– J’aurais pu le parier.
… des jeux vidéo et des animés. La musique, trop forte, peinait à couvrir les harangueurs à micro et les exclamations joyeuses. Cette cohue du vendredi annonçait à l’avance un week-end bondé, et un soleil intérieur que la météo glaçante qu’ils avaient laissée dehors ne leur avait pas permis d’anticiper. Soûlée de bruit et de couleurs, Juliette s’était rarement sentie aussi peu dans son élément. Elle aimait lire, des romans policiers surtout, mais contrairement à plein de filles de sa génération elle était restée parfaitement hermétique aux bandes dessinées japonaises et découvrait cet autre monde avec la même stupéfaction qu’Alice dans le terrier du lapin.
Maxime, lui, ne cessait de sourire. Il s’arrêta finalement devant un stand d’éditeur bondé, où des gens faisaient la queue pour acheter ce qui était sans doute une série à la mode, ou un coffret, ou encore pour faire des photos avec un type déguisé comme le héros affiché en grand sur les posters.
– Ces gens sont cinglés, déclara Juliette.
– Comme toi avec ton vin. Chacun son truc.
– Et qu’est-ce qu’on fait là ?
– On vient voir le doubleur vedette de Shiro, héros de Today Only, et cosplayeur de talent qui gère une chaîne Youtube avec des milliers d’abonnés.
Il pointa du doigt vers le mec en costume entouré de perches à selfie et de groupies rayonnantes.
– Je crois que tu le connais. Il s’appelle Simon Descroix.
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