De si jolies boîtes
Chapitre 1
24 décembre
Juliette et Max chantaient à tue-tête dans la voiture, accumulant les fausses notes et les fous rires. Comme Maxime n’avait accepté de venir que s’il prenait en charge la playlist, la petite Twingo avalait les kilomètres en semant dans son sillage des airs de Wham !, Tino Rossi ou Mariah Carey, tout le folklore de fin d’année. L’overdose était proche, mais Juliette avait rarement autant ri sur la route de chez elle. La plupart du temps, quand elle revenait au Chêne vert, c’était le stress qui l’accompagnait. Elle n’était pas fâchée de l’avoir cette fois troqué contre son meilleur ami et collègue.
– Du coup, il y aura beaucoup de monde ? s’enquit ce dernier.
Juliette grimaça, mais Max affichait une mine plus amusée qu’angoissée. Si quelqu’un pouvait endurer les Descroix à Noël et quand même passer un bon réveillon, c’était définitivement lui.
– Il y aura toute ma famille, répondit-elle. Ma sœur, son fiancé, mon frère, et puis mes parents. Tu devrais survivre. Normalement, personne ne t’agressera toi.
Elle se mordit la lèvre, hésitante. Max poussa un soupir de circonstance et baissa le volume de la musique.
– Très bien, je sens que ça va être compliqué. Quoi que tu te sentes obligée de préciser pour me préparer psychologiquement, vas-y, balance. Je suis prêt. Quand Sartre disait : l’enfer c’est les autres, je suis sûr qu’il parlait en dehors du cercle familial. Sinon, pour plein de gens, l’enfer c’est surtout les siens. Je ne fais pas exception. Moi, ma famille, je ne l’ai pas vue et ne lui ai pas parlé depuis que j’ai quitté le collège à quatorze ans.
Juliette sourit sans le regarder. Fils d’un ingénieur rwandais réfugié politique et d’une professeure d’anglais londonienne installée à Paris, Maxime avait pourtant tout du fils idéal : un physique de gymnaste parfaitement injustifié, un sourire de pub pour dentifrice, la peau d’une délicieuse couleur caramel et l’humour ciselé comme un bijou précieux. Lui et Juliette s’entendaient comme larrons en foire depuis qu’ils s’étaient rencontrés à l’ouverture du restaurant où ils travaillaient tous deux. Le fait qu’il soit fâché avec sa famille n’était un secret pour personne, attendu que Max avait balancé dès leur première rencontre son homosexualité et sa tolérance zéro pour les gens que ça pouvait froisser, à commencer par ses parents.
Comme Juliette était plutôt du genre copine de bar à commenter les différents prétendants qui franchissaient la porte, ils s’étaient rapidement rapprochés et adoraient passer du temps ensemble en dehors des heures de travail. Ayant appris au détour d’une discussion que Max allait comme tous les ans passer les fêtes de fin d’année en solitaire dans son studio et parce qu’elle s’attendait à endurer les siennes dans la maison de son enfance, Juliette l’avait invité au repas familial sur un coup de tête. Après avoir obtenu l’accord de sa mère, bien évidemment. On ne faisait rien au Chêne vert sans la bénédiction d’Odile.
– Je ne suis pas fâchée avec ma famille, expliqua-t-elle. Ils sont tous très gentils. Enfin, la plupart du temps. C’est juste qu’ils sont… je ne sais pas. Peu accessibles ? J’ai la sensation d’être l’enfant bizarre et j’ai beau avoir vingt-cinq ans, ça ne passe pas. Je ne « colle » pas. Je ne sais pas si tu comprends ?
Maxime hocha la tête. Elle était comme ça même au travail, Juliette, mais il répugnait à le lui dire ; ça lui aurait fait de la peine. Elle était en déséquilibre, comme si elle doutait en permanence de sa légitimité à entrer dans une pièce, à parler à des gens, ou bien à exister simplement où que ce soit et pour n’importe quelle raison. Ces comportements-là ne s’acquièrent pas en un jour ; elle avait dû profiter d’un long entraînement.
– C’est surtout compliqué avec ma mère, pour être honnête. Il y a plein de choses que j’ai envie de dire sur ma mère, mais aucune qui pourrait lui faire honneur, si tu vois ce que je veux dire. Et pourtant, c’est une femme formidable, c’est juste… bref. Voilà, maintenant, j’ai l’impression d’être une ingrate alors qu’en plus c’est Noël. Il faut que j’arrête de médire ou je ne vais pas avoir de cadeaux à cause de toi.
– Tu veux que je joue les petits amis et que je prenne ta défense auprès d’eux ? Dans ce cas il faut me parler de ta famille, Juliette. Sinon, je sens bien que notre relation est vouée à l’échec.
La pétillante brunette éclata de rire. Juliette Descroix, caviste de son état, avait effectivement proposé une vingtaine de minutes auparavant à Maxime Musoni, pâtissier, de venir jouer les fiancés de fortune durant le réveillon, repas sacré s’il en était dans sa famille. Elle avait encore du mal à croire à sa propre audace. Ça les avait beaucoup fait rire, mais c’était parfaitement invraisemblable.
– Ma mère n’y croira pas trois secondes. Laisse tomber, ça va juste lui donner une occasion de plus de me tourner en ridicule, et elle n’a pas besoin d’armes supplémentaires que celles que je mets déjà à sa disposition avec ma piètre existence.
– Tu sais qu’elle a l’air horrible quand tu en parles comme ça, hein ?
– Ouais. Et pourtant, elle ne l’est pas. Parfois, le monstre n’en est pas un, mais on est terrifié quand même.
Odile Descroix n’était pas seulement la mère de Juliette. C’était le dragon du Chêne vert, la matriarche inébranlable, le confit de certitudes à la sauce acerbe. Juliette ne pouvait pas dire qu’elle n’aimait pas sa mère, mais elle était obligée de reconnaître qu’elle redoutait chacune de leurs entrevues. Elle ne s’y mesurait qu’à la somme de ses insuffisances.
Pour commencer, passer derrière sa sœur Clémence, nymphe idéale de vingt-neuf ans aux courbes parfaites, à la carnation irréprochable et à la blondeur éclatante, n’était pas des plus simples. Mais quand la gravure de mode s’accompagnait d’un cerveau brillant qui l’avait catapultée major de promo de son école d’économie avant de la parachuter à un poste impressionnant dans une banque suisse où elle employait son intelligence à jongler avec les marchés, il était temps de s’avouer vaincue. L’été précédent, pour asseoir sa victoire, Clémence avait en sus eu le bon goût de présenter à sa famille son fiancé tout neuf, propulsant Juliette au rang des Célibataires avec une majuscule, de cette façon dont on en parle quand on est le dernier de la fratrie à ne pas être casé. Ce qui était parfaitement injuste, d’ailleurs, compte tenu du fait que leur frère Simon exhibait avec indolence un célibat qui ne gênait personne. « Les garçons, c’est différent », aurait dit sa mère. Effectivement, très différent. On leur fout la paix. Surtout quand ils ont la chance d’être étiquetés « artiste torturé ».
Simon, c’était l’enfant du milieu, le rêveur silencieux, celui qui parle peu mais dont chaque geste semble répondre à une chorégraphie soignée conçue et exécutée avec minutie par le même éphèbe. En démonstration permanente ; le monde est son public. Du haut de ses vingt-sept ans, Simon n’avait toujours pas acquis la pilosité du lycéen moyen, et ses cheveux savamment ébouriffés lui donnaient l’air d’un dandy anglais tout droit sorti d’un roman de Jane Austen. Il peignait, Simon. Il faisait de l’Art, comme on dit, toujours parti aux quatre coins de la France sur des « Salons » rencontrer des « gens », il se donnait l’air, quand il passait les week-ends en famille, de s’ennuyer furieusement malgré le regard brillant de sa mère qui le couvait des yeux comme elle aurait dorloté un bœuf de concours.
Juliette pouffa.
– À quoi tu penses ?
– Au fait que mon frère tient plus du coq que du taureau.
– On est passé à l’astrologie chinoise ou j’ai raté un truc ?
Ils rirent ensemble, bêtement, avant d’entonner en chœur le tube de Noël suivant. Pourtant la légèreté était terminée. Juliette restait perdue dans ses pensées, engluée dans le mythe familial depuis des années. Retourner au Chêne à Noël tenait davantage de la tradition que du plaisir. Souvent, quand ils étaient tous réunis, elle passait ses journées à attendre qu’on la libère de ses obligations. Et pourtant, elle revenait toujours, espérant sans doute que l’entrevue suivante serait différente et qu’elle se sentirait bien, enfin. Ça n’avait jamais été le cas jusque-là.
Il aurait été tentant de se croire adoptée, si seulement elle n’avait pas été le clone de sa mère et si cette dernière n’avait pas mis toute son énergie à le lui reprocher. Petite, un peu ronde mais avec des formes « très bien réparties » aurait dit Maxime qui pourtant s’y connaissait en sincérité, Juliette n’avait pas l’heur de plaire au regard maternel. Ce n’étaient pas ses cheveux bruns filasse qu’elle refusait de couper mais n’entretenait pas, son aversion pour le sport et le maquillage, ses joues rougies à la moindre émotion ou sa passion pour le vin qui auraient pu redorer un blason déjà si sévèrement écorné.
Dans la famille, les autres excellaient par leur simple présence : son étoile à elle était le réverbère de la chanson. Elle avait lutté jusqu’aux environs de cinq ans et demi, mais on finit par se lasser de ne pas être à la hauteur. Juliette s’y était faite, mais la coupe restait amère. L’espoir était toujours enfermé au fond de la boîte de Pandore, peut-être.
Sinon, pourquoi entraîner Maxime dans cette affaire ? Pauvre Maxime. Ce n’est pas parce qu’il était privé de dinde aux marrons depuis une dizaine d’années qu’on était obligé de lui imposer Odile Descroix, avec les inconvénients que ça comportait. Malgré le bel enthousiasme qu’il avait manifesté lorsqu’elle lui en avait fait la proposition, malgré les quatre derniers jours passés à faire en douce des macarons, Juliette se serait sentie abominablement coupable de l’embarquer là-dedans s’il n’avait pas eu l’air d’autant s’amuser.
– Tu sais, moi, les comportements insupportables en famille, du moment que c’est la famille des autres, ça ne me dérange pas trop, dit-il d’une voix chantante.
– N’empêche, t’as pas vu la mienne.
– Et ça fait un partout, tu ne connais pas mes géniteurs non plus. Et pourquoi t’as pas proposé à Ludovic de venir, plutôt ?
La flèche toucha au cœur, Juliette piqua un fard.
– Quoi ? Mais pourquoi tu dis ça ?
Le regard entendu de Maxime et ses bras nonchalamment croisés achevèrent de la confondre.
– Nan mais c’est pas… Et puis je suis sûre qu’il a d’autres plans.
– Mais tu aurais bien voulu, appuya Max avec une absence totale de considération pour la gêne évidente de son amie.
Juliette adopta le regard du chaton éploré.
– Ça se voit tant que ça ?
– Non. Non ! Je suis certain que personne n’a remarqué. En tout cas, personne en dehors des employés du restau. Ou des habitués. Ou des amis qui vous ont déjà croisés ensemble, d’ailleurs.
La question flotta entre eux avant de franchir ses lèvres.
– Et lui ? Tu crois que Ludo…
– Il faudrait qu’il soit aveugle.
Juliette se liquéfia sur place.
– Il ne voudra plus jamais me parler. Si ça se trouve, il va même me virer.
– Il ne peut pas, vous êtes associés. Et puis je pense que si ça avait dû arriver, il l’aurait fait au moment où il a remarqué que tu en pinçais pour lui. Tu sais, je crois que tu devrais lui dire clairement que tu as un crush. Ce n’est pas sain, cette relation entre co-gérants où l’un des deux essaie de rentrer dans le pantalon de l’autre.
– Je n’essaie pas de rentrer dans son pantalon.
– Mais tu ne dirais pas non.
– Ça n’est pas la même chose.
– Note, moi non plus je ne dirais pas non.
– Max !
Le pâtissier éclata de rire, et Juliette sourit malgré un léger pincement au cœur. Ludovic, ça faisait bien trois ans qu’elle en était amoureuse, et quand on en a tout juste vingt-cinq – catherinette cette année, misère ! – ça compte, trois ans. Elle avait craqué pour lui dès leur rencontre dans le précédent établissement où ils travaillaient, elle à la cave, lui au service. Mais Ludo n’avait pas donné plus que ça l’impression de s’intéresser à elle, ni même de remarquer son béguin. Pourtant, quand il avait décidé d’ouvrir son propre restaurant, c’était à elle qu’il s’était adressé, afin qu’ils s’associent. Il avait dit qu’il lui faisait confiance, qu’il n’imaginait pas réussir sans elle. Juliette en était restée comme deux ronds de flan. Comment dire non dans ces conditions ? Alors elle avait contracté un emprunt avec lui et ouvert Les Bouchées Doubles dans le dix-neuvième arrondissement, non loin du Père-Lachaise. Bien évidemment, elle avait espéré que ce serait le début d’autre chose, qu’il s’agissait du premier pas discret d’un garçon timide et beau comme un dieu, mais…
– Il est timide comme moi et n’a pas bougé un orteil. Passe à autre chose, Juju.
– Ah ! Je déteste quand tu m’appelles comme ça et tu le sais, bon sang !
Maxime roula des yeux.
– Jamais en public, promis. Et je te jure que je saurai être le gendre idéal devant ta mère.
– Te fatigue pas trop, la place est déjà prise.
Maxime monta immédiatement sur ses grands chevaux.
– Comment ? Et par qui, je te prie ?
– Par Grégoire, le fiancé de Clémence. Polo Lacoste, raie sur le côté, on dirait un Playmobil, le caractère en moins.
– Tu me vends du rêve.
– J’essaie surtout de faire en sorte que tu le dragues pas. Il se marie avec ma sœur l’été prochain et si tu te barres avec, ma mère me déshérite.
– Je sais me tenir.
Comme il avait l’air réellement offusqué, Juliette lui tapota l’épaule.
– Je sais. Et vu tes goûts, de toute façon, je pense pas qu’il soit ton genre, alors… Contente-toi de capter l’attention pendant vingt-quatre heures, que je profite de ton ombre salutaire, et je te promets un banyuls parfait pour aller avec ta prochaine charlotte.
– Toi au moins tu sais me parler.
La Twingo vagabondait à présent sur les routes de campagne détrempées du Perche, sous un ciel lourd et gris chargé des nuages de décembre qui franchissaient les limites du ciel comme autant de gros moutons pressés de rentrer avant la nuit. Sur l’horizon d’arbres et de monts, les maisons étaient des petites bougies illuminées et les champs désertés une invitation à respirer l’air, le vrai, celui qui cristallise l’hiver dans les poumons des téméraires.
Malgré sa mère et le supplice de Noël tout proches, Juliette se sentit gagnée par une légère joie d’enfant, celle, évidente, d’être de retour chez soi. Paris, c’était son autre vie, celle où elle existait vraiment, où on reconnaissait ses compétences et peut-être même sa légitimité, mais c’était à cette terre-là et à ces nuages sombres qu’elle appartenait réellement.
– C’est la cambrousse, nota Maxime, rompant le charme.
– À quinze kilomètres du premier supermarché, mon bon. Heureusement que tu les as faits en avance, tes macarons, parce que pour trouver les ingrédients nécessaires, il aurait fallu partir en expédition.
– Et tu as grandi ici ?
Juliette sourit une nouvelle fois.
– Oui. Au Chêne vert. Notre maison.
Un lieu-dit, plutôt. Une vieille ferme entièrement réaménagée, qui avait appartenu au grand-père de son père et qu’Odile avait entièrement redessinée. Juliette y avait vécu une enfance heureuse, entre sa sœur solaire et son frère taiseux, une enfance faite de gâteaux cuits amoureusement, de dimanches sous la couette et de lectures d’été. Le Chêne vert, c’était la propriété des vacances, c’était le lieu idéal pour échapper quelques heures au regard maternel, puis plus tard à celui des camarades de classe, aux jugements des autres et au sien propre. Juliette n’aurait pas su dire qui avait commencé et qui était responsable, d’elle, de sa famille, ou du monde extérieur, mais elle s’était retirée de l’équation depuis longtemps, troquant les relations sociales contre une solitude protectrice. Elle ne se souvenait pas que cette mise à l’écart ait été choisie, mais plutôt qu’on l’ait lentement écartée sur le côté de l’échiquier sans lui demander son avis. Ça aussi, c’était quelque chose qui prenait du temps à être digéré.
Elle avait eu ses réussites, pourtant ; juste pas celles qui auraient pu lui accorder du crédit auprès de ses parents. Elle avait été brillante dans ses études. Sa connaissance des vins et son intuition des mariages œnologiques parfaits lui avaient peu à peu donné confiance en elle. Elle avait une passion et des amis qui la trouvaient fréquentable et qui aimaient rire avec elle, désormais. Peut-être que c’était la seule chose qui comptait.
– On y sera bientôt, déclara-t-elle en prenant un énième virage trop vite.
– Doucement, quand même, protesta Maxime en s’accrochant à la poignée. Je tiens à mes macarons.
C’est finalement sur une reprise de Noël de Michael Bublé qu’ils franchirent la barrière du Chêne vert, le parterre de graviers crissant à l’unisson sous la pression des pneus. Vu les voitures déjà garées, ils étaient les derniers. La maison était éclatante de lumière comme si quelqu’un, à l’intérieur, avait jugé bon d’enclencher l’ensemble des interrupteurs.
C’était une magnifique longère aux volets verts, à la façade engageante et à la treille centenaire, les pierres apparentes superbement jointées. À la buée sur les carreaux de la porte de la cuisine, on devinait que les fours tournaient à plein et que rôtissait de quoi sustenter toute la maisonnée et peut-être même les voisins. La cheminée relâchait de lourdes traînées blanches qui flottaient au ras du toit avant de s’éparpiller en direction des nuages. Juliette respirait à pleins poumons. Elle était chez elle, même si elle était chez le dragon.
– C’est pas mal, dis donc.
– Attends de voir l’intérieur, va.
Ils sortirent chargés comme des mulets. Juliette s’occupa personnellement de la caisse de vins qu’elle avait patiemment sélectionnés pour le réveillon, après avoir eu une description précise du menu. C’était un des rares aspects de sa vie dont elle pouvait s’enorgueillir, et sur lequel elle ne laissait pas le choix à sa famille. Quand elle avait décidé de s’orienter vers des études d’œnologie, sa mère avait hoché la tête avec un désintérêt très odilien, et avait dit à sa fille de faire ce qu’il fallait pour réussir car ils ne pourraient pas lui financer de réorientation. Juliette avait fait de son mieux, réussi brillamment dans l’indifférence générale, et s’occupait du vin à chaque repas de famille pour écouter les siens en parler entre eux comme s’ils s’y connaissaient mieux qu’elle. À ça aussi, on s’habituait.
Maxime attrapa sa valise et ses macarons et la suivit, guilleret.
– Mon premier repas de Noël en famille depuis des milliers d’années, claironna-t-il gaiement. J’ai l’intention de fêter ça dignement !
– J’ai pris du champagne, répliqua Juliette tandis que la porte vitrée s’ouvrait, laissant deviner la maigre silhouette d’Odile.
Juliette ralentit sans y penser. Sa mère avait cette cinquantaine flamboyante que certaines femmes arborent quand elles se sentent vieillir et n’en ont rien à carrer. Les cheveux bruns parsemés de gris, les rides au coin des yeux et des lèvres comme symboles d’une indubitable sévérité, elle avait sur son visage l’expression de celle qui sait exactement quelle est sa place dans le monde et qui entend la garder.
– On vous attendait plus tôt, dit-elle simplement en embrassant sa fille avant de se tourner vers Maxime, l’œil critique.
– Maman, je te présente Maxime, commença Juliette, mal à l’aise, c’est…
– Pas ton petit ami, toujours, interrompit sa mère. Un collègue de travail, sans doute ? Bienvenue chez nous, Maxime, et merci d’avoir accompagné ma fille, que notre seule compagnie réjouit rarement. Vous nous avez amené autre chose que ma benjamine ?
– Eh bien, j’ai fait des macarons, déclara Maxime, abasourdi.
– Parfait, ce sera très apprécié. Allez vite vous réchauffer dans le salon. Tout le monde est là, et Juliette saura encore faire les présentations, je suppose. Allez, ne restez pas dans la porte, vous me faites des courants d’air. Je retourne à mon chapon.
La tornade s’éloigna sans même vérifier qu’on exécutait ses ordres, et Juliette leva les yeux au ciel. Maxime afficha un sourire niais sur son visage.
– Ah oui. Ce n’est pas exactement ce que j’imaginais, mais j’avoue que ça surclasse allègrement mes projections. Elle est formidable.
– Ce n’est clairement pas le mot que j’aurais employé, grommela Juliette en passant la porte d’entrée.
Sa mère avait l’air dans une forme olympique. Nul doute qu’elle aurait avalé son content de plaisanteries sur son poids, sa tenue, et le reste de sa vie avant qu’on ait atteint la bûche.
– Je sens que ça va encore être une soirée réussie, projeta-t-elle avec désespoir.
– Je n’en doute pas un seul instant, abonda Maxime en lui emboîtant le pas.
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