Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 1 sur 48

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Déchaînée

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Maud VIOTTY

 

DÉCHAÎNÉE

 

À Laeti,

Toi-même tu sais,

Des bisous, des gros.

OceanofPDF.com

*

 Christie se rode, se prépare. Elle s’est entraînée comme le font les coureurs avant le marathon de leur vie. Son moral est plus solide que l’acier.

 Déterminée, décidée à ne rien lâcher.

 Après avoir enfilé ses vêtements plutôt aguicheurs et sexy, elle file dans la salle de bain. Devant son miroir, elle inspecte chaque parcelle de son visage, se remet un coup de blush, se sourit, fait quelques mimiques et passe la main dans sa longue chevelure blonde, atout non négligeable en matière de séduction. Jouer avec elle peut rendre fous certains hommes. Elle le sait. Souvent, elle s’en sert. Elle attache ses cheveux en queue de cheval en les plaquant ou les laisse détachés et les lisse parfaitement. À d’autres moments, elle utilise son fer à friser pour façonner des boucles rebondies.

 Elle peaufine de nouveau son maquillage et attendra le dernier moment pour sublimer ses lèvres. Ni trop ni trop peu. Juste ce qu’il faut pour attiser la flamme, pour charmer.

 Ses yeux bleus illuminent son visage qui, même sans ça, est d’une beauté naturelle. Depuis qu’elle est petite, on lui dit qu’elle pourrait renverser une dictature simplement en lançant un regard. Elle n’y a pourtant jamais porté une attention particulière. Jusqu’à ces derniers mois. Le physique n’est pas sa tasse de thé ni sa principale préoccupation. D’ordinaire, elle se moque de ce qu’elle peut dégager, de l’impression que l’on peut avoir d’elle ou de ce qu’on peut penser.

 Plus jeune, elle faisait fureur en restant naturelle. Elle a ce don d’attirer sans se forcer. Aujourd’hui, c’est toujours ce trait de caractère qui prime sur le superficiel. Malgré tout, elle a toujours préféré rester en retrait. Derrière. Au second plan. Par habitude. Par obligation. Ou par évidence. Comme si sa place était là, cachée. Elle se trouve banale dans sa vie banale et dans ses fringues banales. Pourtant, elle attire.

 Ce soir, c’est différent. Elle ressemble à une pute et elle s’en amuse. Perchée sur des talons qui lui meurtrissent déjà les orteils et lui font regretter sa paire de Converse adorée, elle va et vient dans son appartement, dans la chambre, dans le salon, dans le minuscule couloir, tentant de marcher comme ces gonzesses qui ont l’habitude de porter des escarpins. Elle n’est pas à l’aise et ses pas sont hésitants. Sa démarche a pris du galon, pourtant. Il n’y a pas si longtemps, elle s’est tordu la cheville au premier pas. Une crise de rire s’en est suivie. Une douleur, aussi. Vaincre le mal par le mal. En toutes circonstances. Avec le temps, elle s’habitue. Comme une gamine qui tombe dix fois de la poutre et qui remonte, sans cesse, pour réussir, enfin, à faire une roue parfaitement alignée. De retour dans la salle de bain, elle applique avec une infime précision un rouge à lèvres vif et brillant sur sa bouche. Systématiquement surprise de l’effet, elle se trouve plutôt pas mal quand elle est maquillée, même si elle ne se reconnaît pas. Habituée aux jeans taille basse, aux baskets et aux tee-shirts, ce soir, elle change de look pour l’occasion. Elle est prête. Dans sa tête et dans son corps. Son état d’esprit et son mental sont essentiels pour atteindre ses objectifs. Quel que soit le but, quelle que soit la finalité, si on veut, on peut. Tout faire pour y arriver. Gravir le mont Blanc, réussir un partiel ou décrocher le job de sa vie, prendre soin de soi, prévoir du temps pour aller voir grand-père au cimetière, faire du tri dans son bordel et dans ses amis, ne pas procrastiner, ne pas avoir peur de l’autre ou paraître forte, toujours. Être inatteignable, se montrer froide et distante, ne pas être impressionnée. Être sûre de soi. Ou le faire croire. En donner l’impression. Tromper l’autre, en quelque sorte. Elle déteste mentir. Elle s’y est résignée pour la bonne cause. Quand on veut, on peut.

 — C’est maintenant ! À toi de jouer ! se dit-elle devant le miroir en lançant un regard perçant, motivé et on ne peut plus dévastateur. Le charme qui se révèle, la beauté qui s’élève jusqu’au ciel, la motivation qui dépasse la timidité.

 Elle est prête. Elle ne sait plus si elle en a vraiment envie, mais n’a pas le choix. Ce job est indispensable pour atteindre ses objectifs. La fin justifie les moyens, ça ne fait aucun doute.

 Quand on veut, on peut. On doit, on fait.

 Elle n’a pas toujours été cette lionne pleine de rage et de caractère. Longtemps, elle a laissé faire. Longtemps, elle s’est tapie dans un coin. Trop longtemps, elle n’a rien dit. Pourtant, malgré sa timidité et sa fâcheuse tendance à rester en retrait, elle garde au fond d’elle quelques fiertés sournoises.

 En CE2, elle n’avait pas hésité à faire un croche-pied à la pouffiasse de Céline qui martyrisait bon nombre d’élèves. Céline se pavanait dans la cour, réquisitionnait les goûters, trichait à la déli-délo et se prenait pour ce qu’elle n’était pas. Christie ressentait une haine immense pour cette fille que tout le monde craignait. Mais elle n’osait pas lui faire front, par peur et par timidité. Ne supportant pas l’injustice et les gens qui pètent plus haut qu’ils n’ont le cul, elle exécrait cette Céline du plus profond d’elle-même. Alors quand, un midi, dans la queue pour aller à la cantine, la tyrannique majesté était passée devant tout le monde, prétextant qu’elle n’avait pas à poireauter, que les stars comme elle n’attendaient pas et se devaient de passer en premier, Christie n’avait eu qu’à tendre son pied sur la gauche dans l’allée pour que la reine trébuche et s’étale de tout son long. Devant tout le monde, en plus, laissant une empreinte d’elle sur le goudron et un bout de dent par la même occasion. Bien plus vexée d’avoir chu devant une classe hilare que d’avoir amoché son sourire – une incisive cassée, ça fait mauvais genre pour un membre de la royauté – elle avait crié au scandale et s’était fait remonter les bretelles par la maîtresse pour avoir mis le bazar dans le rang.

 Quand on veut, on peut.

 Un peu plus tard, au collège, en sous-marin, elle s’était vengée de son voisin de classe. Cancre et fouteur de merde à ses heures perdues, Philippe ne révisait jamais avant les contrôles et passait son temps à pomper les réponses sur la copie de sa studieuse voisine de classe, Christie. Timide, toujours timide, craintive, toujours craintive, elle n’avait pas osé lui dire en face ou le balancer aux profs. Cependant, elle avait tenu sa vengeance en notant ostensiblement de mauvais résultats à des problèmes de maths, pendant une interro. Il avait tout recopié à la perfection, cet abruti, et s’était empressé de rendre son devoir surveillé bien avant tout le monde et fièrement, déambulant dans l’allée entre les élèves pour aller poser sa copie sur le bureau du prof. Christie, elle, avait tout effacé en quatrième vitesse et réécrit les réponses – sans fautes, il en va sans dire – pour rendre un travail quasiment parfait, comme à son habitude.

 À la fac, les branleurs étaient bien plus nombreux que les étudiants consciencieux. Tant et si bien que, ponctuelle, assidue et studieuse comme jamais, Christie faisait souvent bande à part et ne parlait, pour ainsi dire, à personne. Sur un banc, écouteurs sur les oreilles et bouquin dans les mains, elle passait ses pauses à rêver d’un ailleurs où on la comprendrait. Elle s’évadait dans des livres aux histoires rocambolesques, aux romances invraisemblables et incroyablement belles, aux tragiques thrillers où tout le monde meurt dans d’atroces souffrances et parfois sans raison. En cours, scrupuleusement, elle prenait en note les dires des professeurs qui s’enchaînaient dans les amphis. Bien sûr, on lui quémandait ses écrits où tout était retranscrit et où tout était propre et bien lisible. Bien sûr, elle les prêtait à un élève qui s’empressait de faire un tas de copies pour les revendre sur le marché de la fainéantise et du profit. Se souvenant de sa supercherie du collège, elle avait fourni à son camarade racketteur une analyse d’œuvre littéraire complètement erronée avec des citations à côté de la plaque et des noms d’auteurs inventés, juste pour voir à quel point l’idiotie pouvait mener. Pas bien loin. Jusqu’au zéro en partiel suivant, en tout cas. Pas pour elle, non. Pour les ignares incapables de dissocier le vrai du faux et qui avaient sucé jusqu’à la moelle un ramassis de conneries.

 Christie sait se défendre. Pas ouvertement. Pas de front. Pas en face-à-face. Plutôt de façon dissimulée et alambiquée. S’affirmer est difficile. Pourtant, c’est ce qu’elle fait plusieurs soirs par semaine depuis quelque temps. Se montrer sous un autre jour, la nuit. À l’opposé de sa personnalité. Une personnalité ambivalente. Christie le comprend de plus en plus. Parfois sûre d’elle, elle est capable de se recroqueviller et de douter d’elle-même à d’autres moments. Elle se pousse à se montrer fière, elle sait qu’elle ne doit pas se laisser marcher sur les pieds. Il faut juste du cran, de l’aplomb.

 Sans le vouloir, elle a toujours donné l’impression d’une femme forte, alors que, à l’intérieur, c’est tout l’inverse. L’image qu’elle dégage à son insu n’est pas souvent – si ce n’est que très rarement – le reflet de ce qu’elle est réellement. Et ça va lui servir pour atteindre son objectif.

* * *

 Il est de notoriété publique que ce type de « mission » va comme un gant aux personnes les plus timides et les plus introverties. Elles endossent le rôle de femme fatale et le spectacle peut commencer. Elles jouent un personnage, se transforment en un autre moi et la pilule est beaucoup plus facile à avaler.

 Elle doit le faire, c’est tout.

 « C’est de l’argent facile », lui a-t-on dit. Sauf que ce n’est pas l’argent qui l’intéresse. C’est bien plus que ça.

 Alors, comme un serpent qui change de peau, Christie mue et enfile un nouveau costume chaque soir où elle est en action. Elle n’en est pas à son coup d’essai, elle s’est fait la main. Elle a pris le temps. Tantôt femme d’un homme plein aux as, tantôt bombe platine jouant les bimbos écervelées, tantôt intellectuelle dans des soirées hautement philosophiques en apparence. « Tout ça n’est qu’un jeu d’actrice, se répète-t-elle constamment, ce n’est pas moi, c’est une autre. »

 Et c’est vrai, ce qu’on dit. Habillée de la sorte, elle passe pour une séductrice, peut-être un peu croqueuse d’hommes sur les bords et sûrement vénale aux yeux du monde. Elle se permet des remarques, des attitudes et des poses que jamais elle ne tiendrait avec un jean et des baskets. En plus de ses yeux bleus parfaitement maquillés pour être mis en valeur, ses cheveux blonds, longs et légèrement ondulés ajoutent une touche notoire de sensualité. De sexualité. Peut-être même de bestialité. Ça tombe bien, elle s’apprête à entrer dans l’arène pour le grand spectacle. Désormais rodée – ça fait plusieurs mois qu’elle suit un entraînement intensif –, elle n’en est pas moins stressée. Il lui arrive de baisser la garde et de laisser son émotivité prendre le dessus. La carapace montre parfois quelques faiblesses. Ses mains pourraient la trahir, elle le sait. Elle évite alors de les badigeonner de crème hydratante pour limiter leur moiteur. Son cœur, lui, fait ce qu’il veut et la nuit, quand elle se travestit, il bat beaucoup plus fort que lorsqu’elle revêt son habit de surveillante du collège pour lequel elle travaille depuis plusieurs mois. Le public n’est pas le même. Mais, contrairement aux idées reçues, elle arrive davantage à s’affirmer devant des gugusses qui n’en veulent qu’à son cul ou qu’à sa beauté artificiellement sublimée que devant une bande d’adolescents prépubères qui préfèrent faire les cons au lieu de rejoindre leur classe au moment de la sonnerie.

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