Déchaînée
Péniblement, elle ouvre les yeux. Elle a…
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Péniblement, elle ouvre les yeux. Elle a probablement trop bu, hier soir. Sa tête cogne comme si un pivert s’acharnait sur son crâne. Ça tape et ça tape encore.
La pièce est plongée dans le noir. Étonnant. D’habitude, sa chambre n’est jamais si sombre. Même en pleine nuit, les chiffres du radio-réveil, le bouton de veille de la télé ou le témoin lumineux de son téléphone lui suffisent à distinguer les lieux.
Elle ne voit rien. Non, rien de rien. La seule chose qu’elle peut sentir est une odeur de moisi, de renfermé et d’humidité. Étrange. Et des courbatures. Son dos la fait horriblement souffrir. Pourtant, elle ne se souvient pas avoir déménagé un piano, la veille. Le temps d’émerger de son coma matinal, elle pose sa main le long de son corps. Du gravier à côté d’elle, sous elle, terriblement inconfortable. Des petits cailloux saillants presque aussi tranchants que des couteaux aiguisés. Son corps endolori se réveille petit à petit tout autant que l’angoisse. Machinalement, comme si elle était chez elle, bien au chaud dans son plumard, elle tend le bras gauche pour atteindre l’interrupteur de la lampe de chevet, pour se rassurer et faire taire la panique qui s’empare d’elle. Mais impossible de trouver le fil ni le bouton qui éclairerait la pièce.
Sur le coup, elle se dit qu’il s’agit probablement d’un de ses délires nocturnes. Elle a déjà vécu ça à plusieurs reprises. Très souvent, peut-être trop, elle s’est réveillée en sursaut, en pleine nuit, ne sachant plus où elle habitait.
Très souvent, peut-être trop, elle a cru devenir folle en ne reconnaissant rien dans sa chambre alors qu’elle y dort pratiquement tous les soirs. Sa télé trône en face du lit, sa table de nuit est à sa gauche, la fenêtre aussi. Sur la droite, une bibliothèque sur laquelle un miroir lui dit qu’elle n’est peut-être pas la plus belle, mais qu’elle est plutôt assez bandante, et juste à côté, son armoire qui déborde de fringues achetées de façon compulsive et déraisonnable.
Très souvent, peut-être trop, elle a mis quelques secondes, voire quelques minutes, à recouvrer toute sa tête et à se dire que oui, elle était bien chez elle. Que oui, tout était normal et bien à sa place. Qu’elle avait simplement quelques neurones qui peinaient à se réveiller en même temps que les autres, du fait des nombreux sticks qu’elle a fumés plus jeune, l’amenant parfois, très souvent, peut-être trop, dans des phases psychotiques et paranoïaques.
Mais là, oui, là... rien ne ressemble à ce qui lui est familier. Même après quelques secondes. À commencer par son lit. Si elle avait troqué son matelas à mémoire de forme pour un sommier de cailloux, elle s’en souviendrait.
Ses yeux ont beau tenter de s’acclimater, l’obscurité n’a pas l’intention de laisser place à la clarté. Elle est où, putain ? D’un geste brusque, elle s’efforce de lever le buste pour s’asseoir, un peu paniquée, et se retrouve immédiatement dans la position initiale ou plus exactement sur les coudes, meurtris par ces milliers de graviers. Force est de constater que sa main droite est attachée et qu’elle l’empêche de s’éloigner. C’est ce qui l’a retenue et violemment ramenée à la case départ. Allongée, elle touche son poignet droit et sent quelque chose qui s’apparente à une chaîne, serrée fermement, lui coupant pratiquement la circulation sanguine. Elle ne l’avait pas sentie, et pour cause, sa main semble endormie, probablement parce qu’elle est comprimée. Elle suit le lien et, rapidement, touche un anneau fixé sur un mur. La voilà là, attachée comme du bétail. Comme une bête prête à passer à l’abattoir. Elle tire de toutes ses forces, sachant pertinemment que la chaîne sortira victorieuse de la bataille. Mais elle tente quand même. Sait-on jamais ? Elle pousse des cris de douleur quand son poignet subit les à-coups donnés pour essayer de faire céder la chaîne. C’est peine perdue. Alors, elle hurle à s’en brûler les cordes vocales.
Des sons et des plaintes qui restent sans réponse. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans ce trou à rats ? Qu’est-ce qu’elle fout là, d’abord ? Elle crie encore et encore. Ajoutés à cela, ses gestes vains pour se détacher et l’angoisse menaçant d’annihiler toute maîtrise d’elle-même la fatiguent en quelques secondes. Du bout des doigts, elle tâte de nouveau le sol autour d’elle. Du gravier. Rien que du putain de gravier. Rien que ça.
Incapable de mesurer la surface de la pièce, elle est dorénavant persuadée qu’elle a été jetée dans une cave. En sous-sol. Comme enterrée vivante. Dans le noir total.
Son cœur s’emballe, bat à un rythme de plus en plus soutenu puis manque quelques battements quand elle entend bouger à quelques mètres d’elle.
— C’est bon, j’ai bien eu peur, ça suffit, y a quelqu’un ? ose-t-elle lancer. De nouveau quelques petits bruits.
— Oh ! Répondez ! Je suis où, là ?
La détresse gagne du terrain. Bientôt l’angoisse. La peur. Aucune réponse. Plus aucun bruit. Du noir. Toujours du noir. Et sûrement un rat ou une bestiole de la sorte qui va jouer avec ses nerfs en s’agitant de l’autre côté de la pièce. Elle déteste les bêtes. À en vomir. De sa main libre, elle se frotte les yeux pour vérifier s’ils sont bien ouverts. Mais, béants ou fermés, le résultat est le même. Elle n’y voit strictement rien. Affreusement rien. Et elle a mal aux fesses et aux coudes. Doucement, elle se hisse sur le dos en s’approchant du mur pour pouvoir laisser un peu de lest à la chaîne et tenter à nouveau de s’asseoir. Quand elle y parvient, ses épaules frôlent les pierres de l’édifice, lui glaçant le sang. Tout est humide et sent la mort. Son corps frissonne. Peut-être est-ce le froid. Ou la peur. Ou les deux. Généralement, quand elle est chez elle, à peine réveillée, elle se lève et s’emmitoufle dans un peignoir tout doux et tout chaud, en vraie frileuse qui se respecte, et ce, été comme hiver. À cet instant, en petit short sexy et top à bretelles, elle claque des dents.
De froid. De peur. Ou les deux.
La terreur s’installe. On dirait que le cauchemar ne fait que commencer. Ses vêtements souillés d’humidité pourraient laisser croire qu’elle s’est oubliée. Par réflexe, elle tente de baisser la tête en direction de son entrejambe et semble presque soulagée que ça ne sente pas l’urine. Quoique ça ne devrait plus tarder. L’envie pressante bien présente à chacun de ses réveils va se manifester dans les minutes qui suivent. Attachée et dans la pénombre complète, déjà, elle réfléchit à la manière dont elle va pouvoir vider sa vessie, malgré la trouille viscérale qui l’envahit. Pour l’heure, elle ne sait ni où elle est ni comment elle est arrivée là. Et son mal de crâne vient parfaire la situation grotesque et sordide dans laquelle elle se trouve.
En se tournant, elle roue de coups de pied la chaîne qui la fait prisonnière, infligeant à son poignet de nouvelles secousses qui le meurtrissent à chaque assaut. Sans les voir, elle devine les premières contusions sur le prolongement de sa main. On aurait au moins pu lui attacher la main gauche. Un, elle est moins adroite de celle-ci, sans mauvais jeu de mots. Deux, elle est plus fine et le poignet aurait éventuellement pu se faufiler. Trois, parce qu’il faut bien trois bonnes raisons, le poignet gauche a déjà été cassé à deux reprises quand elle était plus jeune. Alors, une fois de plus n’aurait pas empiré les choses. Elle l’aurait tordu dans tous les sens, quitte à le briser, pour se sortir de là.
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