Déchaînée
Métayer n’a rien dit à ses collègues,…
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Métayer n’a rien dit à ses collègues, il a voulu garder ça pour lui. Il leur en parlera après l’entretien avec celle qu’il connaît depuis qu’il est tout petit. Christelle Carpentier. Il connaissait aussi sa sœur. Qui ne connaissait pas les sœurs Carpentier ?
Des jumelles, tout aussi différentes que canons. Deux bombes atomiques tout droit sorties de la planète « Beauté », à la plastique parfaite, au charme naturel. Deux nanas populaires comme on n’en fait plus. Alors que lui passait tantôt inaperçu, tantôt pour un mec sur qui on pouvait balancer tout un tas d’insanités plus grosses que lui, les sœurs Carpentier, elles, faisaient le bonheur de leurs parents et attiraient tous les mecs. Tous. Sans exception. Même lui. Alex Métayer, 4eC, mal dans sa peau et donc mal dans sa tête. Son goût prononcé pour les brunes à la peau mate l’avait fait tomber raide dingue de Stéphanie. Parfait opposé de sa sœur, elle jonglait beaucoup mieux avec deux mecs dans les mains qu’avec des balles. Si physiquement rien ne rapprochait les deux frangines, l’une tenant de leur père, un italien à la peau mate et aux traits méditerranéens, l’autre de leur mère, plutôt de type scandinave, elles avaient ceci en commun de susciter l’envie chez les mecs et la jalousie chez les nanas. Stéphanie était une fashion victim , ultrasophistiquée, meneuse dans l’âme. Christelle, elle, était le naturel incarné. À elles deux, elles remplissaient toutes les cases des listes des envies masculines. Elles représentaient les filles à conquérir pour les gars et les filles à anéantir pour les nanas. Pourtant, bon nombre d’adolescentes mettaient tout en œuvre pour faire partie de la garde rapprochée des Carpentier. Modèles de leur génération, de leur collège puis de leur lycée, elles ont laissé une trace indélébile aussi bien chez les élèves que chez les professeurs. Tout leur réussissait. Il avait toujours noté une différence de caractère entre les frangines. L’une timide, l’autre extravertie. L’une suivant la danse menée par l’autre. Revoir l’une d’elles tant d’années après...
Quand Christelle Carpentier pénètre dans son bureau, Alex Métayer fait son maximum pour paraître détaché. Il tente une diversion en rangeant quelques feuilles volantes dans un dossier et ne regarde pas celle qui se tient devant lui.
— Asseyez-vous, je vous en prie, lance-t-il sans lever les yeux. La jeune femme s’exécute.
— Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vus, poursuit-il en daignant cette fois-ci jeter un œil à son interlocutrice.
Surprise, elle fronce les sourcils et grimace. — Comment ça ?
Il lui tend la main pour se présenter.
— Commandant Alex Métayer.
— Christelle Carpentier, répond-elle d’un haussement de sourcils. — Vous ne me remettez pas ?
— Euh... non, pas vraiment.
— Collège Victor Hugo, 4eC, 3eE... — Non, désolée, je ne vois pas...
Elle ne le reconnaît pas parce qu’elle ne se rappelle pas tout ça. Parce qu’elle n’avait pas que ça à faire de s’occuper des boulets comme lui, à l’époque. Parce que depuis, beaucoup de temps s’est écoulé et qu’elle a rencontré tout un tas de mecs bien plus intéressants que cet Alex Métayer immonde que sa sœur aimait martyriser par des mots et des attitudes dégradants. À tel point que même le nom et le prénom de leur tête de Turc préférée ne lui disent rien aujourd’hui.
Quelque part, c’est un peu une fierté pour lui, même s’il est aussi vexé. Il pensait au moins avoir marqué les esprits. Tout le monde se souvient du gros libidineux de sa classe, de l’intello à lunettes, du clown de service ou encore de celui qui se faisait toujours punir. Il y a des camarades qu’on n’oublie pas. Il pensait en faire partie pour avoir été la risée du primaire, du collège et même du lycée. Mais visiblement, on lui a tapé dessus, on s’est moqué de lui, on l’a mis plus bas que terre et on a tout zappé. C’est une fierté, oui, quand même, qu’on ne le reconnaisse pas. Ces heures passées dans la salle de musculation prouvent bien que son corps aminci et sculpté fait de lui un autre homme. Différent et assurément plus attirant. Les nombreuses conquêtes laissées sur le carreau peuvent en témoigner. Mais d’un autre côté, il se sent humilié que même son prénom et son nom de famille ne fassent pas tilt dans la tête de son ancienne camarade de classe. Elle était tellement sollicitée, tout comme sa sœur, d’ailleurs, qu’elle ne prêtait pas attention à ceux relégués au second plan, voire au troisième, voire même faisant carrément partie du décor. Pourtant, elle était la première à lui en faire baver. Suivant fidèlement sa frangine, elle passait son temps à rire en catimini des pauvres petits collégiens qui n’entraient pas dans le moule des diktats de la beauté et de la mode. Lui n’avait pas de Nike aux pieds, ni de jogging Adidas, ne portait pas de 501 et encore moins de bombers Schott. Sa mère se fournissait dans une friperie ou chez Emmaüs et disait toujours que c’était bien suffisant pour ce qu’il en faisait. Et en plus, il était gros, obèse avec plein de boutons, dégueulasse aux yeux des autres. Pour un peu, il aurait porté des lunettes et ça aurait été la cerise sur le gâteau. Cerise qu’il ne mangeait pas, au profit d’un empiffrage du gâteau. Enfin, quand gâteau il y avait.
Et cette Christelle, là, il n’en revenait pas de l’ambivalence de son caractère. Timorée un jour, arrogante, le lendemain. Il voyait clair dans son jeu. Elle portait une carapace pour camoufler son manque de confiance en elle.
Il avait tenté sa chance, un jour, avec sa sœur. Une demande banale pour elle, un exploit et une victoire sur sa timidité pour lui. « Qui ne tente rien n’a rien », il se répétait sans cesse. « Qui tente n’a rien non plus », avait-il conclu après le râteau du siècle. Elle était belle, sa frangine. Encore plus belle et à son goût que Christelle. Élancée, racée à la peau mate, bien foutue, connasse, mais belle. Alors il avait lancé « Est-ce que ça te dirait de sortir avec moi ? », comme ça, sans réfléchir, quand il l’avait croisée dans le couloir du bahut, à la fin du cours de physique-chimie de M. Rombier. Elle l’avait regardé de haut en bas, avait fait un mouvement de recul comme si elle n’avait pas compris la question, avait regardé ses copines et avait ri aux éclats, balançant à qui voulait l’entendre : « La grosse blague, Gras du bide croit que je vais sortir avec lui, non mais c’est l’hôpital qui apprend aux singes à faire la grimace ! »
Partagé entre la neutralité qu’exige son poste de commandant et la vexation de n’avoir laissé aucune trace dans les souvenirs des sœurs Carpentier, il tente de commencer l’interrogatoire.
— Bon, nous vous avons fait venir ici aujourd’hui pour vous poser quelques questions.
— À quel sujet ? Je sais que je roule un peu trop vite, par moments, mais franchement, pas de là à me faire convoquer chez les poulets. — La police, mademoiselle. La police.
— Oui, bon, c’est pareil.
— Non, c’est pas « pareil », ajoute-t-il en mimant les guillemets. Un poulet, ça se mange le dimanche midi, pendant un repas familial. La police, elle, tente de résoudre des enquêtes, si vous voyez ce que je veux dire. — Donc, je suis là pour quoi ?
— Est-ce que vous connaissez un certain Laurent Michelin ? — Laurent comment, vous dites ? demande-t-elle, comme si elle se moquait de l’agent assermenté.
Plus de dix ans après, elle remet ça. Elle n’a pas changé. Toujours dans l’arrogance et dans le mépris.
— Laurent Michelin, répète-t-il.
Bien sûr qu’elle connaît Laurent Michelin. Et pas qu’un peu. — Oui.
— Oui comment ? Oui, un peu ou oui, beaucoup ? — Si vous pensez que « coucher avec un mec régulièrement » c’est beaucoup le connaître, alors oui, je connais « beaucoup » Laurent Michelin. Mais j’avoue que je le connais davantage sous le pseudo « Loulou69 ». — C’est quoi, ce pseudo ?
— Vous jouez au flic qui n’est au courant de rien, alors que vous savez tout, c’est ça ?
Métayer, très vite agacé par la désinvolture et le dédain du seul témoin qu’ils ont en leur possession pour le moment, ne mâche pas ses mots. — Écoutez, on parle d’un homicide, là, alors mettez-y un peu du vôtre, s’il vous plaît.
Question tact, il aurait pu prendre des cours. Christelle Carpentier tombe des nues et fait mine de ne pas en croire ses oreilles. Jouer un rôle. Toujours.
Mentir. Pour sauver sa peau.
— Quoi ?
— Désolé, oui, vous êtes ici aujourd’hui parce qu’on a retrouvé le corps sans vie de Laurent Michelin.
La femme splendide perd de sa superbe en une fraction de seconde. Qu’elle est bonne actrice !
— Mais... comment ça ? Je l’ai encore vu... attendez... mercredi soir chez lui, je crois... et il allait très bien...
— Mercredi, vous dites ?
— Oui, répond-elle, des tremblements dans la voix... Métayer change d’avis. Elle a un cœur, cette connasse. Content de l’apprendre.
— Est-ce que vous voulez un verre d’eau, un café ou quelque chose ? — ...
— Je vous prie d’excuser ma façon un peu sèche de vous avoir informée de la situation...
— C’est pas grave, au moins comme ça, c’est dit... renifle-t-elle. Est-ce que je peux allumer une cigarette ?
Alex Métayer fait un signe d’approbation de la tête et lui tend un briquet. — Qu’est-ce qui lui est arrivé ? J’ai du mal à me faire à l’idée que... — Je ne peux pas tout vous dire, mais en tout cas, celui qui s’est occupé de lui n’y est pas allé par le dos de la cuillère... — Il a été tabassé ? peine à demander la jeune femme. — Oui, on peut dire ça comme ça. Je me dois de savoir ce que vous faisiez dans la nuit de mercredi 2 au jeudi 3, enchaîne-t-il sans ménager son interlocutrice. Vous êtes restée toute la nuit chez lui ? — Non, j’en suis partie vers 20 h 30, quelque chose comme ça. Je suis rentrée chez moi.
— Si tôt ? Quelqu’un peut-il en témoigner ? Elle reprend du poil de la bête en un éclair et se redresse sur sa chaise, à la limite d’oublier de recracher la fumée retenue dans ses poumons. Agressive.
— Non, désolée, je ne suis pas du genre à taper à la porte de mes voisins pour les prévenir que je rentre chez moi.
Elle s’arrête, réfléchit et poursuit.
— Attendez, vous me suspectez de quoi, au juste ? — De rien. C’est la procédure.
— Oui, enfin, vous avez tous ce mot à la bouche. « C’est la procédure, c’est la procédure... », ajoute-t-elle en balançant la tête de gauche à droite plusieurs fois. On se croirait à Pôle Emploi.
Ne laissant rien transparaître et ne répondant pas à la provocation, Métayer continue sur sa lancée.
— Visiblement, vous êtes la dernière personne à l’avoir vu vivant. Donc on vous interroge. Eh oui, c’est la procédure, que ça vous plaise ou non. Et vous n’avez pas répondu à ma question. Est-ce que quelqu’un vous a vue sortir de chez lui ou rentrer chez vous ?
— Non, pas que je sache. Mais ça ne fait pas de moi la coupable présumée, si ?
— Non, pas dans l’absolu. Vous êtes arrivée à quelle heure chez lui ? — 17 h 00 ou 17 h 30. Il m’avait donné les clés. — Et ?
— Et quoi ?
— Lui, il est arrivé à quelle heure ?
— Sur les coups de 19 h 00. On avait prévu une petite soirée sympathique, si vous voyez ce que je veux dire. — Vous avez fait quoi, chez lui ?
— Vous voulez un dessin ?
— Et votre soirée romantique s’est vite... terminée, non ? — Oui, même si je l’apprécie, enfin je l’appréciais, dit-elle en fermant les yeux, je n’étais pas aussi... comment dire... investie que lui. — Comment ça ?
— On a commencé à discuter, ce soir-là, en buvant un coup et il m’a demandé de venir vivre avec lui, de l’épouser dans la foulée. J’ai pris peur sur le coup, je me suis braquée et j’ai préféré partir. Je l’ai un peu laissé là... comme un con, j’avoue. M’installer avec lui si rapidement... enfin vous comprenez, quoi.
— Rien d’autre ?
— Bah non, rien d’autre... Je suis rentrée chez moi, je lui ai envoyé un message pour m’excuser d’être partie comme une voleuse, je me suis couchée et je me suis endormie.
— Il a répondu ?
— Comme si vous ne le saviez pas... répond-elle agacée. Entre vous et moi, j’aurais aimé que les flics qui étaient là avant vous charcutent autant tous ceux qu’ils ont interrogés sur d’autres enquêtes... Métayer se cale au fond de son fauteuil, il sait très bien qu’elle fait allusion au meurtre de sa sœur. Il se frotte le menton, soupire, tourne quelques feuilles de son dossier et reprend en changeant son fusil d’épaule. — Vous étiez à l’étranger ces derniers temps, non ? — Oui, je suis revenue en France, il y a quelques mois. — Que faisiez-vous au Canada ?
— J’étais serveuse.
— Pourquoi ?
— Et pourquoi vous êtes flic, vous ?
— C’est pas moi qu’on interroge, soyez coopérative, s’il vous plaît... — Serveuse, j’étais serveuse parce que ça me plaît, voilà. — Et pourquoi au Canada ?
— J’avais envie de connaître autre chose, de partir d’ici. — Vous n’êtes revenue qu’une fois en France, au moment de... — Oui, pour enterrer ma sœur. Mais je suppose que vous avez le dossier sous votre « bordel », là, fait-elle en montrant le monticule de papiers qui jonche le meuble de rangement à côté du bureau. — Oui.
— Donc vous savez que je suis revenue puis repartie. — Vous n’êtes pas restée très longtemps en France, malgré les circonstances.
— Non, c’était trop dur. Retourner au Canada m’a aidée à faire le deuil. Et puis, franchement, j’ai pas vraiment envie de reparler de tout ça. Vos prédécesseurs n’ont pas été capables de retrouver le meurtrier, alors bon, voilà, mes parents et moi, on essaye de vivre avec, ou plutôt sans Stéphanie, j’ai pas du tout la force de reparler de ce que cet enfoiré lui a fait. — Oui, je comprends.
La tension redescend un peu et Métayer se radoucit. S’il veut avancer et la faire parler, il doit réussir à la ménager.
— En réalité, je vous évoque votre sœur parce que deux meurtres en quelques mois dans une région plutôt tranquille, ça nous met forcément la puce à l’oreille. Et vous êtes proche des deux victimes... — Alors là, faut pas tout confondre. Stéphanie, c’était ma moitié. Laurent Michelin, c’était un plan cul. C’est pas du tout, mais alors, pas du tout la même chose.
— Je sais bien, sauf, que vous le vouliez ou non, vous êtes liée aux deux affaires.
— Et quoi ? Ça fait de moi la coupable idéale ? Allez-y, déferrez-moi au parquet, mettez-moi les menottes, qu’on en finisse ! Provoquer, toujours.
Rentrer dans le lard pour sauver sa peau.
— Non, je n’ai pas dit ça. Je dis juste que le meurtrier peut être le même pour les deux affaires et que peut-être, je dis bien peut-être, il y a une corrélation avec vous.
— Désolée, mais je ne vois aucune relation entre ma sœur et ce mec qui m’a servi à prendre mon pied trois ou quatre fois. — Trois ou quatre fois ? Vous ne l’avez pas vu davantage ? — Si, c’est juste une façon de parler.
— Sauf que là, il faut être précise, sinon, ça pourrait se retourner contre vous.
— Allez, c’est reparti... Vous savez faire que ça, hein ? Foutre la trouille pour obtenir des aveux ? Vous allez me sortir la phrase qu’on entend dans les séries : « Vous êtes en état d’arrestation, vous avez le droit de faire appel à un avocat et tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous » ? Désolée, mais je n’ai rien à vous dire. J’ai couché avec ce mec plusieurs fois, O.K., mais au-delà de ça, rien de chez rien. Il s’est accroché à moi, je vais pas vous mentir, je suis rentrée dans son jeu. Mais bon, moi, je n’en avais rien à foutre de lui.
Elle se redresse de nouveau sur sa chaise, pousse sa mèche rebelle derrière l’oreille, écrase sa cigarette, en rallume une et poursuit. — Bien sûr, je n’avais pas de sentiments, mais c’est pas pour autant que j’ai souhaité qu’il crève.
— Je n’ai jamais prétendu ça.
— Peut-être, mais c’est tout comme. Je vis seule, je ne parle pas à mes voisins, je ne connais pas les voisins de Laurent, donc je ne sais pas si on m’a vue sortir, rentrer, tout ce que vous voulez. La seule chose que je peux vous montrer, ce sont nos échanges de messages sur mon portable, mais ça, je suppose que vous les avez déjà, non ? Vous avez dû éplucher tout son téléphone et son ordi, je me trompe ?
— On peut rien vous cacher.
— Donc vous savez comment on s’est rencontrés, lui et moi ? — Oui. Via un site de rencontres.
— Voilà, enfin... des rencontres monnayées, pour être plus précise. Voilà ce que vous devez savoir sur moi. J’ai fait la pute et j’en suis fière. Vous allez me coffrer pour ça ? Allez-y. Le reste, je vois pas ce que ça vient faire dans l’histoire. Vous voulez enquêter sur moi ? Vous gênez pas. Agacé, Métayer enchaîne sur un autre sujet. — C’est qui Bertrand ?
— Comment ça ? fait Christie, surprise.
— Vous connaissez bien un Bertrand, non ? — Euh... oui. J’ai connu un Bertrand, en effet. — Est-ce le même Bertrand que le Bertrand de votre sœur ? Christie se sent coincée et ne voit pas où le flic veut en venir. Sa mine dubitative parle pour elle.
— Donc ? insiste le commandant.
— Donc, oui, c’est le même que celui de ma sœur. Pourquoi vous me parlez de lui ?
Métayer se rapproche du bureau, pose ses coudes dessus et poursuit, fièrement.
— Parce que, voyez-vous, chère mademoiselle Carpentier, j’ai épluché le dossier de votre sœur d’une part et les messages que vous avez échangés avec Laurent Michelin, d’autre part.
— Et ?
— Et le prénom de Bertrand est revenu à plusieurs reprises dans les deux cas. Visiblement, il a été très amoureux de votre sœur, il y a plusieurs années. Je me trompe ?
— Non, c’est vrai.
— Et il a aussi été très amoureux de vous, récemment. À ce que j’ai compris, il s’est fait larguer, et par votre sœur et par vous. C’est une habitude que vous aviez ?
— Je vois toujours pas où vous voulez en venir, lance Christie, sèchement.
— Ne soyez pas sur la défensive, j’essaie simplement d’assembler toutes les pièces du puzzle. Dans les textos que vous avez échangés avec la victime, la situation semble plutôt claire. Laurent Michelin vous demandait de calmer ce Bertrand sinon c’est lui qui allait s’en charger. De quoi parlait-il, au juste ?
— Bertrand est un homme qui aime être amoureux. Il s’est attaché à ma frangine. Un peu trop. Elle a tenu et elle a fini par lâcher. Un peu trop pressant, un peu trop présent...
— Comme Laurent Michelin, quoi.
— Oui, si vous voulez.
— Et ce Bertrand en question a fini dans vos bras, c’est ça ? — Oui, mais longtemps après. Quand je suis revenue du Canada, il m’a contactée pour avoir des nouvelles, savoir comment j’allais et si je remontais la pente. On s’est vus, une fois, deux fois... Enfin, vous voyez, quoi.
— Non, je ne vois pas.
Christie souffle d’agacement.
— On a fini ensemble, c’est vrai. Mais je l’ai aussi plaqué, fait-elle en formant des guillemets avec ses doigts.
— Ah ouais, décidément, il n’a pas de chance, pauvre gars, la coupe Métayer, d’un ton sarcastique. Dois-je en déduire que vous attirez les hommes de cette nature, des hommes un peu trop amoureux ? — Comment ça ?
— Eh bien, je ne sais pas, mais tout porte à croire que votre Bertrand et votre Laurent sont des personnes aux caractères identiques, non ? Et apparemment, Bertrand... Bertrand comment ? ironise-t-il. — Bertrand Pinturaud.
— Oui, donc Bertrand Pinturaud a continué à vous contacter, et ce, même après votre rupture, non ?
— Oui, bien vu. Mais ça ne fait pas non plus de lui un suspect. — Je me renseigne, mademoiselle, je me renseigne...
L’interrogatoire ne dure pas beaucoup plus longtemps. L’occasion pour Métayer d’en savoir un peu plus sur la relation entre la victime et l’ escort , mais guère davantage.
Frustration.
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Christie n’en avait pas cru ses oreilles quand ses parents l’avaient appelée au Canada. Ça ne pouvait pas être possible. Sa sœur, sa moitié, son tout, son double, sa jumelle. Il n’y aurait plus de tout ça. Plus de rires, plus d’appels en visio à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, merci le décalage horaire, plus de secrets avoués, plus d’aveux déguisés, de recommandations clairement énoncées. Un fou furieux lui avait ôté la vie après l’avoir séquestrée et avoir agi sur elle d’une manière incontrôlable et indescriptible tant la violence était visible sur son corps quand ils l’ont retrouvée. Les parents avaient informé la police de la disparition de Stéphanie. Majeure et vaccinée, elle était libre de faire ce qu’elle voulait, de partir sans laisser d’adresse. Partir, O.K., mais disparaître plusieurs jours, comme ça, sans donner la moindre nouvelle ? Ça ne lui ressemblait pas. Autant Christie, elle, s’était envolée sur un coup de tête à l’autre bout du monde, autant Stéphanie, bien que plus aventurière quand elle était petite, avait changé et n’était plus du genre à tout lâcher du jour au lendemain. Malgré l’emploi du temps des sœurs en totale inadéquation, elles réussissaient tout de même à se contacter plusieurs fois par mois. De temps en temps, les appels s’espaçaient pour mieux se rapprocher à d’autres moments. Tout dépendait des périodes. Ça allait et ça venait. Stéphanie respectait le choix de Christie de vivre sa vie, de voir d’autres horizons. Leur gémellité avait été un frein dans l’épanouissement total de Christie. Bien que tout aussi jolie et aussi intelligente que sa jumelle, elle restait en retrait et s’était révélée plutôt suiveuse que meneuse. Dans l’ombre. Elle avait voulu prendre son envol, toute seule, loin, pour voir si elle pouvait se servir de ses propres ailes. Sans le soutien de sa sœur. Sans les épaules de sa sœur.
Désormais, elle ferait tout sans sa sœur, tout court. Quand Stéphanie a disparu, les parents n’ont pas prévenu Christie. Ils ne voulaient pas l’inquiéter et espéraient secrètement qu’elle avait eu une lubie et qu’elle reviendrait. Les jours ont passé.
Et cette découverte, au milieu d’une forêt. Un groupe de randonneurs. La pluie. La recherche d’un endroit pour casser la croûte à l’abri. Une petite maison de pierres, une porte en bois entrouverte. La curiosité d’y entrer. Puis l’horreur. La découverte d’un corps à l’agonie. L’appel des pompiers, de la police. Tout un ramdam, les gyrophares, les sirènes. L’arrivée aux urgences et un cœur qui s’arrête de battre. Trop fatigué. Trop épuisé. Trop anéanti. Des pleurs, des cris dans les couloirs aux murs blancs et aux néons éblouissants. Une Christie dans l’avion, décollant avec l’espoir de voir sa sœur vivante, arrivant haletante et en nage à l’hôpital pour s’entendre dire « C’est fini. »
Des larmes, le sentiment d’une injustice.
Une enquête qui piétine, qui va à reculons.
Des incapables, tous des incapables. Bons qu’à foutre des PV quand on est mal garés, mais quand il s’agit de retrouver un meurtrier, il n’y a plus personne.
Christie n’était restée que très peu de temps en France. Après l’enterrement, elle avait repris un vol pour partir loin de tout ça. À des milliers de kilomètres.
De voir ses parents en détresse était insupportable. Elle n’était d’ailleurs pas en meilleur état. Elle ne pouvait pas rester ici. Elle aurait mal tourné. Aurait fait des conneries, se serait pochtronnée en faisant la tournée des bars, aurait fait tout ce qu’il ne faut pas faire. Elle le savait, elle se connaissait. Là-bas, au Canada, rien ne lui rappelait Stéphanie. Sa jumelle était censée venir y passer un mois, mais le destin en avait décidé autrement. Alors, dans sa petite ville du continent américain, elle pourrait tenter de survivre à cette douleur.
Si les flics n’étaient pas fichus de faire leur boulot, Christie allait s’en charger.
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