Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 12 sur 48

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Déchaînée

Il tourne en rond, il en devient…

*

 Il tourne en rond, il en devient marteau. Il veut taper sur l’enclume. Il a besoin de la revoir et se sent incapable d’attendre pendant quatre jours. Les femmes ont toujours eu sur lui un effet destructeur, le réduisant à une marionnette, dans l’impossibilité d’agir, de vivre, de respirer sans penser à elles.

 Il est hanté, subjugué.

 Alors pour s’occuper l’esprit et le corps, pour maîtriser son excitation grandissante et faire redescendre la pression, il chausse ses baskets et s’en va fouler le bitume.

 Jusqu’à épuisement.

 Jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une loque transpirante et à bout de souffle.

 Il court, court, court en écoutant du rock, à fond dans ses oreilles. De la musique violente, des chanteurs qui hurlent, des solos de guitare hallucinants qui lui donnent envie de crier et d’évacuer ses angoisses, ses complexes, ses frustrations. Il avale les kilomètres sans s’en rendre compte, poussé par l’envie d’éliminer son mal-être et de passer le temps. Vidé, rincé et essoré, il rentre chez lui et prend une douche presque froide pour finir de calmer la tempête qui l’anime dans ces périodes-là. Elle l’a allumé et il est en train de prendre feu. Dès les premières secondes, il a senti grandir en lui un désir pratiquement incontrôlable. Il adore et déteste être comme ça. Il ne maîtrise plus grand-chose et se sent pousser des ailes quand il sait qu’on lui résiste. Parce qu’il prévoit de reprendre le dessus au moment opportun. De gré ou de force.

 Doucement ou violemment.

 Qu’elle le veuille ou non.

 Quatre longs jours à attendre de ses nouvelles. Quatre longues nuits à se battre avec ses insomnies, à avaler des cachets qui ne sont d’aucune efficacité. Près de quatre-vingt-seize heures à se ronger les ongles jusqu’au sang et à tourner en rond pour passer le temps. Et cette fois-ci, l’attente est encore plus insoutenable. Christie lui a fait l’effet d’une drogue dure. À peine injectée, la dose a provoqué un manque impossible à maîtriser.

* * *

 Quatre jours... Elle se languit, elle aussi, finalement. Elle sait exactement comment elle va réagir pour le rendre encore plus dingue qu’il ne l’est déjà. Cette fois-ci, il va payer pour davantage qu’une soirée bon enfant. Il veut plus, plus loin, plus intense. Elle sait qu’elle devra se montrer docile, quitte à courber l’échine, mais ne perd pas de vue qu’elle veut le manger tout cru. Parce qu’elle connaît ses faiblesses et la principale d’entre elles est de se croire plus fort. De se prendre pour un mâle dominant. Il veut la maîtriser, la soumettre, la diriger.

 Elle a appris à le faire. Elle a déjà roulé sa bosse avec d’autres types assez barges pour se prendre pour les rois du coït. Une fois, même, elle a étouffé un fou rire quand son client, déguisé en gladiateur, singeait un combat risible et caricatural au point de se ridiculiser. Il poussait des cris bestiaux, se frappait presque le torse à la façon des All Blacks, mais ressemblait plus à un gorille en rut qu’à un des mythiques rugbymen néo-zélandais. Elle a toussé pour camoufler son rire et a tenté de garder son sérieux en simulant une hystérie débordante pour un semblant de Russell Crowe, bien en deçà de ce qu’il prétendait être.

 Alors ce n’est pas Loulou69 qui va l’impressionner. Il va faire quoi ? Sortir le fouet ? Non, elle lui a clairement dit qu’il en était hors de question. Dès qu’elle a créé son compte sur le site, elle a précisé que tout ce qui était « S.M. », elle refusait. Il est prévenu.

 Non, ce qu’il veut, lui, c’est simplement de la soumission gentillette. Un petit joueur, en somme. Christie, elle, ça la fait doucement rire. Si c’est ce qu’il veut, il l’aura. Elle le laissera croire qu’il a le dessus. Mais au final, ce sera lui, le soumis. L’homme qui, poussé par ses pulsions, incapable de trouver chaussure à son pied dans la vraie vie, ne peut pas faire autrement que se payer les services d’une escort .

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*

 Il se tient devant elle et manigance quelque chose sans qu’elle ne sache ni quoi ni pourquoi. À sa merci, elle sait pertinemment que, quoi qu’il ait l’intention de lui faire subir, elle ne pourra se défendre. En tout état de cause, y a-t-il pire que le viol qu’elle vient de subir ? — Après l’effort, le réconfort, balance-t-il, d’une voix presque douce et attentionnée.

 Surprise, bien qu’encore dans un état second, et toujours prostrée, elle ose imaginer qu’il lui a apporté un peu de quoi manger. Il s’avance près d’elle, braque sa lampe torche, lui tire violemment le bras, serre un élastique autour de son biceps et enfonce brutalement une aiguille qui lui transperce la peau. Prise de court et trop faible, elle n’a même pas eu le temps de réagir. L’acte a duré un fragment de secondes. Déjà, elle sent monter en elle une sensation inconnue jusqu’alors. La douleur fiche le camp, d’un coup d’un seul. Le bien-être l’envahit et tout devient cotonneux, agréable. Euphorique, elle est euphorique. Sur un nuage, dans les airs, elle plane et se sent magnifiquement bien. Une explosion de plaisir intense. Son cœur ralentit la cadence, son corps tout entier est rempli d’une jouissance extrême, bien plus forte que le plus bel orgasme qu’elle ait connu. Ses jambes sont légères, sa douleur s’est complètement évaporée et sa tête est transportée dans un écrin de douceur et de bonheur démesuré. L’espace de quelques secondes, peut-être quelques minutes – elle ne s’en rend pas bien compte –, elle n’a plus mal, elle n’a plus peur, elle a l’impression de voler et éprouve une incommensurable béatitude. Elle sourit, ferme les yeux et laisse aller son corps qui s’étend sur le sol. De fines larmes coulent sur ses joues. Ce sont tout sauf des larmes de douleur ou de tristesse. C’est le plaisir suprême. Elle est sur une autre planète. Au septième ciel. Sûrement même au huitième. Jamais elle n’a connu ça. Elle ne savait pas que l’on pouvait ressentir une telle délectation. Les graviers ne sont plus là, ou, en tout cas, elle ne les touche pas. Sous elle, désormais, c’est mou, soyeux, douillet. Détendue, relâchée, elle se laisse aller dans une vague de plaisir intense.

 Elle ne l’entend pas sortir du cachot. Elle est au paradis et occulte totalement l’enfer, tout comme le lieu dans lequel elle croupit depuis trop longtemps déjà.

 Doucement elle revient à elle, doucement elle redescend et pose les pieds sur terre. Complètement sonnée, elle reprend ses esprits et tente d’ouvrir les yeux. Impossible de mesurer le temps que cette escale de bien-être a duré. Des minutes ? Des heures ? En réalité, elle a sûrement dormi, elle s’est laissé bercer par une sensation d’extase et a glissé dans un sommeil profond en ayant eu l’impression d’avoir atteint le nirvana. Le plaisir à l’état pur. Elle veut y retourner, dès que possible. Elle ne veut plus avoir mal. Elle ne veut plus avoir peur.

 Elle reste allongée encore un long moment, le temps de recouvrer ses esprits, alors que, si elle avait pu choisir, elle serait restée dans les nuages, tout là-haut. La chute est un peu brutale. Tous les maux refont surface comme la merde qui flotte sur un lac.

 Une lumière blanche semblable à celle des hôpitaux la force à se frotter les paupières pour y voir quelque chose. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu le jour ? Depuis combien de temps le noir est la seule couleur qu’elle peut percevoir ?

 Elle acclimate péniblement sa vision et peut enfin voir l’endroit où elle crèche depuis tout ce temps. De la pierre, à droite, à gauche, au plafond. Du gravier. Et rien d’autre. Elle a peur, quand même, de balayer toute la pièce du regard, pour peu qu’elle y trouve un cadavre, une ancienne victime qui, avant elle, aurait subi la même chose et aurait croupi là, sans que personne ne la retrouve. Non, il n’y a rien. Juste le rat mort. Comme elle l’imaginait, l’endroit est lugubre et sordide à souhait. Malgré la douleur qu’elle ressent au niveau des paupières, malgré la peur de découvrir quelque chose d’affreux, elle persiste dans l’examen de la pièce. De chaque parcelle. Il y a quoi ? Quinze mètres carrés ? Pas plus. Peut-être moins. Devant elle, à ses pieds, un plateau-repas a été posé. À manger, à boire. Elle a du mal à y croire et se jette sur l’assiette de pâtes sans prendre le temps de saisir les couverts. Ses yeux la brûlent, trop habitués à l’obscurité, comme s’ils avaient oublié que la lumière pouvait exister. Malgré tout, la faim et la soif sont plus fortes que tout. De sa main libre, elle empoigne les macaronis froids – preuve que sa sieste post-injection a duré –, les enfonce dans sa bouche sans prendre le temps de les mâcher, boit la quasi-totalité du verre d’eau que son bourreau a bien voulu lui laisser et se goinfre de nouveau. Elle pleure de joie et de tristesse à la fois. Tant pis s’il a mis quelque chose dans sa bouffe ou dans son verre, elle a besoin de manger et de boire.

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