Déchaînée
Encore sous le choc de la violence…
*
Encore sous le choc de la violence de celle qu’il pensait inoffensive, Loulou69 peine à recouvrer ses esprits. Petit à petit, il revient à lui, non sans mal. Une douleur lancinante à la tempe vient lui rappeler la situation. Il gémit. Il voudrait crier, il voudrait hurler à la mort. Mais sa bouche est toujours neutralisée. Les yeux hors des orbites, il observe sa belle devenue bête. Elle fume en le regardant et joue, entre chaque bouffée, avec sa cigarette entre les doigts, à quelques centimètres de ses tibias. La chaleur se rapproche.
Cette fille est cinglée. Pas le genre de cinglée un peu fofolle, exubérante, extravertie, grande gueule et farfelue, mais bel et bien la vraie cinglée. Celle avec un pète au casque, la lumière éteinte à tous les étages, celle finie à la pisse ou bercée trop près des murs. Une vraie psychopathe. Il tente de se relever mais ses quatre membres sont attachés fermement. Il est condamné à rester allongé. Il bouge autant qu’il peut. Une mouche prise sur un bout de scotch pendu à une poutre dans une maison de campagne. Pas mieux. Pire. Le lit grince, un lit bon marché avec un sommier pourri. Pas sûr qu’il tiendra le coup.
— Tu dois te demander ce que tu fous ici, attaché, comme ça... — Mmmmm... fait-il en bougeant la tête de haut en bas. — Tu ne vois vraiment pas ?
— Mmmm, avec la tête de gauche à droite.
— Ça te dit rien le bar Mojito and co ? De gauche à droite.
— Allez, un petit effort.
De gauche à droite.
— Réfléchis un peu... Attends, je vais t’aider à te souvenir... Elle approche le mégot encore allumé et frôle à peine les poils de la jambe de Loulou69. L’odeur de cochon grillé embaume immédiatement la chambre. Malgré une bouche obstruée, un râle fend la nuit. Elle s’avance près de sa tête, saisit de nouveau le radio-réveil et le frappe. — Je t’ai pas demandé de gueuler comme un putois. Ferme-la, nom de Dieu !
Hors d’elle et en transe, elle pose le radio-réveil et reprend.
— De toute façon, je connais les réponses. En réalité, j’ai juste envie de m’amuser comme tu l’as fait avec Stéphanie.
Stéphanie.
Stéphanie.
Stéphanie. Oui, il se souvient. Très bien. Une arme nucléaire. Une beauté de la nature. Un charme légendaire. Ah, oui, le bar ! Mais oui, il se souvient très bien. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Une soirée agréable. Écourtée par elle, pas par lui. Il ne s’est pas amusé, il a juste passé un bon moment.
— Tu sais qui c’était pour moi, Stéphanie ?
Tête de gauche à droite.
— Ma sœur, pauvre con. C’était ma sœur.
Elle réitère la brûlure sur l’autre jambe.
Des larmes coulent sur les joues de la victime. — Tu peux chialer, va, ça ne me fait rien. Garde ce qu’il te reste, parce que tu vas morfler, c’est moi qui te le dis. T’es peut-être un pervers, un sadique, un fou à lier, mais tu es aussi et surtout con comme la lune. Je n’ai pas mis longtemps à te retrouver. Et tout ça, à distance. T’as laissé un maximum d’indices que ces connards de flics avaient sous les yeux. Ils n’ont rien trouvé et toi, là, t’as continué ta petite vie tranquille. Il la regarde, hébété, tente de crier, en vain, et continue de se débattre sans parvenir à se libérer de ses liens.
— Tu fais moins le malin, hein ? Il est passé où le charmeur de ces dames ? Il est passé où le dominant ? Devant moi, je ne vois qu’une petite merde en train de souffrir et qui n’est pas au bout de ses peines. La brûlure est encore plus intense sur cette jambe-là. Les poils grillent un à un, atteignant l’épiderme et cramant lentement, mais sûrement, la peau de Loulou69.
Elle finit par éteindre le mégot sur le bout de son sexe. Il rugit et ressent une douleur effroyable. Un torrent jaillit de ses yeux, ses jambes s’agitent instinctivement. Ses bras en font de même. Il tire de toutes ses forces sur les menottes qui ne cèdent pas et font parfaitement leur travail. Dans la foulée, elle allume une autre clope, tire une grosse taffe et croise les bras devant son œuvre.
— Tu es pathétique, mon pauvre ami. Tu es encore plus facile à choper que le VIH. Je t’ai attrapé et tu t’es laissé faire. Elle tire une chaise jusqu’ici coincée dans le coin de la chambre et s’assoit près du lit. Elle aspire une nouvelle bouffée et poursuit. Il ne la quitte pas des yeux, à l’affût de la prochaine torture. — J’ai mené ma petite enquête. J’ai su par la suite où ma sœur avait passé la soirée, ce jour-là. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour mettre la main sur toi. De loin, j’ai appris à te connaître. De loin, j’ai suivi tes exploits à ton tournoi de badminton avec tous tes potes de la banque, ça te rappelle quelque chose ? Ton périple en solo au nord des États-Unis, sac au dos... J’aurais pu venir à ta rencontre, hein ? Parce que j’étais au Canada à ce moment-là, mais j’ai laissé mijoter ma vengeance. Je t’ai épié grâce aux réseaux sociaux, toi, l’homme aux milliers d’abonnés qui se gargarise dès que de nouvelles personnes s’abonnent à son compte. Oh ! comme tu flambais, il y a encore quelques semaines avec ta voiture de luxe que tu avais louée pour le mariage d’un pote qui n’est pas un pote. Parce que tu n’as pas de potes, tu n’as personne. Tu es seul comme la mort. Risible. De l’apparence, rien que de l’apparence. J’ai suivi tes moindres faits et gestes. Il l’écoute et attend de voir jusqu’où elle va aller. Il maudit Instagram. Il maudit les photos qu’il a postées, dévoilant sa vie à tout-va. L’apparence, rien que l’apparence.
— Tu penses bien que je ne me suis pas arrêtée là. J’ai fouillé et j’ai encore fouillé. Tu utilises le même pseudo partout. Même sur les sites de cul... et les sites d’ escorts . Trop facile. Elle se rapproche.
— Tu aimes les putes...
Elle s’arrête de parler, lui brûle un téton.
— ... alors je suis devenue pute.
Et brûle le deuxième téton.
Deux brûlures supplémentaires.
Deux raisons supplémentaires de gémir à la mort.
Debout sur son ventre maintenant, elle saute et saute encore. Sur son thorax, au niveau de l’estomac. Il retient sa respiration et contracte ses abdominaux autant qu’il peut pour limiter la casse.
— Tu vois, ça, je ne pourrai plus jamais le faire... Sauter sur un trampoline avec ma frangine, dit-elle en piétinant Loulou69. Un crac, deux cracs.
Malgré la douleur, il tente de se tourner, échoue, mais réussit à la faire basculer. Elle tombe du lit et se rattrape de justesse pour ne pas s’étaler sur le sol.
— Petit enculé ! Ne crois pas que tu vas t’en sortir... C’est moi qui mène la danse, maintenant.
Elle rit.
Il hoquette, elle le frappe encore. Cette fois-ci, elle y met les poings. Un coup dans la mâchoire, un coup dans la tempe gauche. — J’espère que tu morfles. J’espère que tu souffres. J’espère que tu comprends la douleur que tu as infligée à Stéphanie. Il hausse les sourcils et tente de dire « non », comme pour se dédouaner. De quoi veut-elle parler ? Cette Stéphanie en question l’a laissé en plan, ce soir-là. Enfin, pour être exact, elle lui a demandé de partir. Ils ont bu quoi ? Deux verres, à tout casser. Il l’a draguée et pensait qu’elle était dans le même mood , mais le charme ne s’est pas déclaré. Ça n’a pas matché. Pourtant, il aurait bien été plus loin, lui, jusqu’à une partie de jambes en l’air. Mais même ça, elle n’en a pas voulu. Alors cette fille, il ne l’a jamais revue. Il a fini son verre, l’a embrassée sur la joue, lui a dit au revoir et est rentré chez lui. Avant ça, il lui avait proposé de la ramener chez elle et elle a décliné l’offre, comme elle avait décliné la proposition du « plus si affinités ». C’est ça, les rencontres, parfois ça colle, parfois ça n’adhère pas. Autant passer à autre chose et ne pas s’accrocher. À quoi bon ? Ce n’est pas parce qu’elle était belle à se damner qu’il allait ramper pour obtenir une pipe ou une levrette. Il avait envie de baiser, pas de se rabaisser. Des nanas, y en a des tonnes sur terre, celle-ci ne voulait pas de lui, il a tracé son chemin.
Alors pour ce qui est arrivé à cette Stéphanie, lui n’était pas dans le coup. Bien sûr, tous les mecs du bar la mataient ce soir-là. Une fille comme ça, ça ne passe pas inaperçu. Peut-être que c’est l’un d’eux qui a fait quelque chose, une fois qu’il était parti. Même s’il lui arrive de boire plus que de raison, de prendre un rail de coke de temps en temps ou d’abuser de certaines substances, là, il se souvient très bien de ne pas avoir poussé le bouchon trop loin. C’était une soirée tout ce qu’il y a de plus banal, soldée par un échec cuisant, certes, mais rien de plus. Christie n’est visiblement pas du même avis. — Tu pensais faire de moi ta nouvelle victime ? Raté ! C’est moi qui t’ai touché, c’est moi qui vais te couler. Terminé, il n’y aura plus rien à voir. Ma patience a des limites. Ça fait trop longtemps que j’attends, que je me languis de t’ôter ta dignité.
Elle sent les larmes monter. Le souvenir de sa sœur, l’état dans lequel on l’a retrouvée, tout ça remonte à la surface et prend le pas sur la rage qui l’anime depuis plusieurs mois. Elle est au bout de ce qu’elle prévoit depuis tout ce temps. Elle va poser le point final. Enfin. Ne pas fléchir maintenant. Si près du but.
Elle renifle et s’essuie le nez du revers de son poignet.
OceanofPDF.com