Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 8 sur 48

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Déchaînée

Le silence est d’or. C’est quoi, ce…

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 Le silence est d’or. C’est quoi, ce proverbe à la con ? Non, le silence, c’est la mort. Il s’immisce dans les moindres recoins. Il est angoissant, il percute de plein fouet, il anéantit. Alors pour le rompre, elle se surprend à chantonner et à murmurer des mélodies qui la rassurent et lui font penser à son enfance. Des berceuses ou des chansons qu’elle aimait plus jeune, quand elle était insouciante et libre. Parfois, du fond de sa cellule, elle sourit en repensant à des instants joyeux, à des chamailleries avec sa sœur ou à des moments de tendre complicité. Puis la réalité prend le dessus. Un frisson et elle retombe en enfer, au creux de ce cachot. Elle a tenté de pousser loin d’elle la victime du combat qu’elle a mené, mais, elle le sait, l’odeur du rat mort ne va pas tarder à envahir les lieux.

 Elle se sent faible et, avec la plus grande peine, passe la main sur son visage pour pousser une mèche rebelle derrière son oreille. La sueur – due à la fièvre – et la crasse lui collent les cheveux. Ils transpirent la déchéance. Elle donnerait n’importe quoi pour une douche bouillante. Même d’une minute. Pour de l’eau, même une gorgée, pour une clope, même une seule taffe, pour de la nourriture, même une petite bouchée. Désormais, pour éviter de penser et de souffrir, elle dort la plupart du temps. Impossible pour elle d’évaluer la longueur de ses assoupissements ni celle de ses moments d’éveil. Quelquefois, elle ne sait plus si elle a les yeux ouverts ou fermés, si elle rêve en dormant ou si elle est bel et bien consciente.

 La porte grince bruyamment et la sort d’un sommeil pourtant profond. Son cœur explose et son corps tremble comme une feuille. Prise de convulsions, elle lutte pour rester calme et ne pas hurler, elle n’en aurait probablement pas la force.

 Une lumière. La même que la première fois. Des pas qui approchent. Les mêmes que la première fois. De nouveau éblouie, elle souffre le martyre quand elle ouvre les yeux. Résignée, elle les referme aussitôt, sans essayer de placer sa main en guise de visière. Ses rétines la brûlent bien plus que lorsqu’elle était petite et qu’elle tentait de regarder le soleil sans cligner des paupières.

 Des bruits semblables à une bouteille en plastique que l’on presse provoquent de nouveaux sursauts. Il semble qu’il soit venu avec de quoi lui donner à boire.

 Délivrance.

 Elle est une bête assoiffée.

 Un camé en manque.

 Au son qu’elle perçoit alors, elle devine que son geôlier a ôté le bouchon et qu’il est en train de vider le contenu du récipient sur les graviers. Elle en est éclaboussée.

 — Bois ! Dépêche-toi, il n’y a pas beaucoup d’eau. La voix résonne et les craintes de la jeune fille s’amplifient. Elle est complètement désorientée et dans l’attente d’une pitance. Elle ne reconnaît rien de cette intonation, rien d’étonnant là-dedans, la haine et la perversité de son ravisseur modifient probablement le son de sa voix tant il joue son rôle à la perfection.

 C’est donc ça. Il la veut soumise et asservie. Accroupie, elle se meut comme elle peut aussi rapidement que ses membres lui permettent pour se retrouver à genoux. Sous les feux du projecteur, elle est la seule dans la lumière, ne pouvant distinguer l’eau qu’au son que le liquide émet en touchant les graviers. Sans pouvoir s’éloigner, elle se dirige au bruit du jet qui coule à vitesse grand V pour espérer en récupérer quelques gouttes. La tête en l’air et les mains palpant le sol, à l’aveuglette, elle met d’interminables secondes à trouver la source et le point de chute de cette fontaine éphémère. Elle finit par ouvrir la bouche et s’étouffe à la première gorgée. Après avoir secoué la tête instinctivement pour être de nouveau d’attaque, elle n’écarte que très peu les lèvres pour gérer au mieux le flux. L’eau coule sur son visage, son front, pénètre ses narines, mais elle tente d’en absorber le maximum. Cruellement, l’homme fait valser la bouteille de gauche à droite pour dévier le jet. Elle bouge la tête comme un clébard pour suivre le mouvement imposé. Elle déglutit, avale et sent l’eau peinant à humidifier les parois de sa bouche devenue sèche et pratiquement étanche. À quatre pattes – à trois pattes plus exactement, la main droite étant toujours à la traîne, retenue par la chaîne –, elle a la posture d’une bête assoiffée devant son maître. Mais, à cet instant, elle ne pense pas à sa soumission, elle veut boire le maximum d’eau.

 Inhumain et sadique, le maton appuie sur les parois de la bouteille pour que le liquide sorte plus vite et qu’elle ne puisse pas reprendre sa respiration comme elle le ferait sous un filet sorti d’un robinet. Il lâche un rire perçant et machiavélique.

 Le supplice est terminé. Elle suffoque, elle tousse d’avoir fait une fausse route et s’écroule sur les graviers dont elle ne sent même plus le relief blessant.

 — C’est tout pour aujourd’hui ! Ça devrait te permettre de tenir un jour ou deux de plus, lance-t-il machinalement et de façon saccadée. Un robot. En pire.

 Il s’en va, claque la porte et laisse derrière lui une femme étalée sur le sol, à l’agonie.

 Plusieurs minutes lui sont nécessaires pour recouvrer un rythme cardiaque stable et une respiration contrôlée. Joue contre terre, elle remonte à la surface péniblement, aussi humiliée par la scène qu’affaiblie par l’effort qu’elle vient de produire. Elle a bu quoi ? L’équivalent d’un grand verre d’eau ? À peine. Elle aurait pu avaler un lac entier. Même l’eau salée de la mer aurait fait l’affaire. De l’eau croupie, aussi. Elle s’est prosternée devant lui en guise d’asservissement et de dévouement, rabaissée. L’eau qu’elle a bue trop vite et son dégoût face à ce monstre dénué de sentiments s’entremêlent et lui provoquent des haut-le-cœur successifs et dévastateurs. Son corps n’est que secousses. Violemment, elle vomit tout ce qu’elle vient d’avaler. Comme si son estomac refusait qu’elle survive et qu’il rejetait son envie de s’hydrater, donc de s’en sortir.

 Réfléchir, elle ne fait que ça depuis qu’elle est enfermée. Et maintenant, elle en est sûre, il l’a droguée pour pouvoir l’emmener jusqu’ici. Ce n’est pas possible autrement. Jamais elle n’aurait pu avoir un trou noir comme celui-là sans l’intervention d’une substance destructrice. Elle en a bu, des coups. Elle en a vécu, des cuites. Mais jamais, ô grand jamais, elle n’avait subi de pertes de mémoire avant ce soir-là.

 Ce ne peut être que son rencard de l’autre jour qui l’a enfermée. Elle ne voit personne d’autre.

 Fille de bonne famille, elle n’a pas eu le droit de tremper ses lèvres dans un verre d’alcool avant le jour de ses dix-huit ans. Docile, elle a suivi les règles dictées par ses parents et n’a jamais succombé à la tentation d’une bière entre potes ou d’une lichette de champagne quand ses vieux avaient le dos tourné. À sa majorité, elle n’a pas été très attirée par ça non plus. C’est un peu plus tard, la nuit aidant, l’ambiance facilitant, qu’elle a goûté à tout, souvent sans modération. Elle s’est fait piéger comme une bleue, a rendu tripes et boyaux et, depuis, a retenu la leçon. Elle connaissait alors les limites à ne pas franchir et a fini par tenir rudement bien l’alcool.

 On ne lui fait pas, à elle. Il l’a droguée. Et il pourrait avoir recommencé. Qui pourrait l’en empêcher ? Elle se rassure comme elle peut et se félicite finalement d’avoir recraché l’eau qu’il a consenti à lui déverser dans la gueule.

 Le semblant de douche – bien qu’imprévu à l’origine – a eu au moins le mérite de lui nettoyer le visage à défaut de réellement la désaltérer. Revigorée et malgré tout un peu plus hydratée, elle se tape sur les joues pour se maintenir alerte. Mais chaque seconde, chaque minute et chaque heure ressemble aux précédentes. Plus le temps passe, plus la faiblesse se montre forte et la force se révèle faible. Elle s’écroule d’épuisement sur la toile de jute. Pour la première fois, elle pense qu’elle aurait peut-être préféré crever la bouche ouverte et asséchée que vivre un soupçon de vitalité pour retomber encore plus bas qu’avant. Elle qui n’a jamais voulu dépendre de personne est à présent soumise à un bourreau dont elle ne connaît ni le nom ni l’apparence, enfin, peut-être que si. Elle ne mesure pas davantage la folie qui l’anime pour enfermer une femme et la laisser mourir de soif et de faim. Et de peur. Ses pensées se mélangent, triturées, confuses. Son envie de connaître les raisons de la situation – y en a-t-il vraiment ? – et celle de s’en sortir – est-ce réellement possible ? – se bousculent dans sa tête. Elle ne sait plus ce qu’elle veut et n’ose penser au pire.

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 Elle n’est pas de celles qui sont prises dans la spirale de l’argent facile et du train de vie aisé. Elle garde les pieds sur terre et bannit de son quotidien le moindre sentiment. Elle n’est pas avide de fric. Elle veut simplement assouvir un besoin, fermer une parenthèse. Pour accomplir sa mission en s’y consacrant pleinement, elle a mis fin à la relation amoureuse officielle avec Bertrand. Relation qui ne l’aurait pas menée beaucoup plus loin que le bout de la rue. Désormais célibataire et libre de ses faits et gestes, elle peut s’adonner à son nouveau passe-temps grivois et immoral sans risquer de remontrances, de remarques désobligeantes ou de jalousie déplacée de la part d’une moitié qui n’aurait jamais été un tout.

 Pour travailler dans ce milieu, il faut montrer son corps afin d’attirer le client. Sur Internet, la photo est cruciale. Les hommes aiment les filles sexy mais pas trop, entreprenantes mais pas trop, dénudées, mais pas trop, d’autant que, le plus souvent, les sites sur lesquels les intéressés font leurs courses ne sont pas officiellement des plateformes d’ escorts . Pour éviter d’avoir leur compte bloqué, les filles de joie ne dévoilent pas de parties intimes sur les clichés qu’elles publient. Elles suggèrent très ouvertement, mais ne montrent ni téton ni entrejambe. C’est ainsi que Christie s’est prise en selfie à quatre pattes, en porte-jarretelles ou de dos, et penchée vers l’avant montrant son string en dentelle, ou encore dans bon nombre de positions improbables susceptibles d’appâter sa proie. Il est tombé dans le panneau au premier coup d’œil. — On peut dire que vous savez mettre vos atouts en valeur quand vous vous prenez en photo, lui dit-il en sirotant le deuxième verre qu’on vient de lui servir.

 Elle lui sourit, amusée, et se caresse la gorge puis le haut de la poitrine sensuellement.

 — Apparemment, je me débrouille...

 — Et vous êtes sûre de vous, en plus ! poursuit-il, déstabilisé. Il est conquis, sous le charme. Il en veut encore. Il galope, il y va tout schuss.

 — Vous ne seriez pas là, sinon... affirme-t-elle. Donc, ça me conforte dans le choix des photos que j’ai publiées. Visiblement, elles ne vous laissent pas indifférent...

 Il est liquide, il la regarde dans les yeux puis scanne avec envie son corps tout entier. Du haut de son tabouret, elle se trémousse doucement, ondule lascivement son buste. Ses jambes sont croisées, de la pointe de sa chaussure, léger sourire au coin des lèvres, elle frôle son pantalon. Il frémit. Il succombe. Il la veut. Maintenant. Elle décide de mettre fin au supplice en clôturant la soirée. D’une grande gorgée, elle termine le contenu de son verre, passe l’index sur le coin de ses lèvres pour essuyer une petite goutte et insère délicatement son doigt humide dans la bouche de son client. Surpris, il ne peut s’empêcher d’envelopper de sa langue brûlante l’objet du désir juste avant qu’elle ne se lève subitement, stoppant net la scène qui ne faisait que commencer. Une allumeuse professionnelle. Une machine de guerre. En une fraction de seconde, elle reprend son sérieux et son rôle de business woman .

 — Bon, eh bien, voilà, notre rendez-vous touche à sa fin. J’attends de vos nouvelles pour une prochaine rencontre qui, j’en suis sûre, sera à la hauteur de nos espérances à tous les deux.

 Elle lui adresse un clin d’œil quand il lui tend les billets, puis pose un baiser langoureux sur sa joue et prend la poudre d’escampette. Il rappellera. C’est sûr qu’il rappellera.

 Elle sait comment il fonctionne. Il a envie de voir les femmes une première fois. Il a besoin de les désirer et de ne plus en pouvoir pour que le coït n’en soit que plus explosif par la suite.

 Il rappellera. C’est sûr qu’il rappellera.

 Ils sont tous différents. Ils ont tous besoin d’un petit truc. Lui, il aime ressentir une frustration, au départ, pour soumettre l’autre dans un second temps. Il lui a dit. Peut-être ne voudra-t-il pas passer à l’acte, ce qui, soit dit en passant, étonnerait grandement Christie. Parfois, une simple mise en scène leur suffit. D’aucuns sont capables de hurler de plaisir rien qu’en lui léchant les pieds. D’autres ont des pratiques plus ou moins particulières. Un soir, un homme bedonnant lui a demandé qu’elle saute sur son ventre. Ni plus ni moins.

 Elle s’adapte aux situations. 

 Elle offre une compagnie, et pas que du sexe. Malgré tout, elle se revendique pute alors que ses collègues préfèrent dire escort . C’est plus doux, plus joli, moins sombre, presque sensuel. Christie s’en contrefout. Elle appelle un chat, un chat. Une chatte, une chatte. Une sodomie, une sodomie.

 Le métier d’ escort abîme quand on le pratique par dépit ou obligation. Elle, elle en sort grandie et plus forte à chaque fois. Elle sait que les hommes ne s’arrêtent pas sur des femmes d’une quarantaine d’années. Ils veulent de la chair fraîche et une peau lisse. Elle remplit les critères. Elle en profite. De toute façon, il faut battre le client quand il est encore chaud. Comme dirait l’autre, plus tard, ce sera trop tard. Et pour ce qu’elle doit atteindre comme objectif, c’est maintenant ou jamais. Elle n’a plus le temps. Elle a besoin de faire ça maintenant, pas dans dix ans. Elle ne pourra pas attendre, elle a besoin de vivre après. Ce n’est qu’un cap. Un passage obligé pour penser à autre chose, à un autre but, à une autre vie, par la suite.

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