Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 24 sur 48

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Déchaînée

Le loup est presque devenu agneau. Le…

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 Le loup est presque devenu agneau. Le calme s’est installé dans la bergerie. La jeune femme s’est remise de son shoot et n’a pas fermé l’œil depuis, alors que le gros sadique qui lui a servi de partenaire est étalé de tout son long sur le matelas qui sent aussi mauvais que lui. Toujours liée à cette satanée chaîne, elle ne peut rien faire. Ni tenter de s’enfuir ni même essayer quoi que ce soit d’autre. En plein doute, elle se demande si tout sert réellement à quelque chose. L’amadouer pour quoi faire ? Il est taré, mais il n’est sûrement pas bête. Se montrer docile pour en tirer quoi ? Une dose de plus ? Et après ?

 S’il avait voulu la tuer, il l’aurait déjà fait, non ? Il attend des aveux ? Mais des aveux de quoi ? Elle n’est pas blanche comme neige, certes, mais elle n’a rien fait qui mériterait un tel supplice. Elle n’a tué personne, elle n’a jamais fait de mal, elle n’a pas une thune, donc il peut toujours demander une rançon, il est franchement mal barré. Et puis s’il avait vraiment voulu de l’argent, il se serait déjà manifesté, non ? Il lui en aurait parlé. Ou même, comble de la mise en scène, il l’aurait filmée et lui aurait demandé de lire un texte aussi banal que dans les films de kidnapping pour réclamer une somme dingue et un hélicoptère pour pouvoir s’échapper à l’américaine. Mais non, il n’a rien fait de tout ça. Il ronfle. Il est bien, là, sur le dos, le membre a bien travaillé et l’a fait grimper si haut qu’il en oublierait presque qu’il est au fond d’un trou à rats. Elle, elle ne risque pas de mettre ça dans un coin de sa tête. Un endroit comme celui-là, même après un shoot et une fausse partie de jambes en l’air, elle n’est pas près de l’occulter.

 Sa cagoule, il faut qu’elle lui enlève sa cagoule. Sans le réveiller. Elle veut voir son visage ou au moins le toucher, elle veut savoir qui il est. Avant cela, elle tente de passer au-dessus de lui pour attraper la lampe torche. Le cliquetis émis par le mouvement de la chaîne ne réveille pas la bête. Elle souffle silencieusement de soulagement. À tâtons, elle inspecte autour du matelas en faisant le moins de gestes et le moins de bruit possible. Pas de lampe. Pas folle la guêpe, il l’a posée suffisamment loin pour qu’elle ne puisse l’atteindre. Elle ne peut retenir un sanglot qu’elle tente en vain de ravaler. Très proche, trop proche de lui, au-dessus de lui à présent pour retrouver sa position initiale, elle le sent bouger, il se réveille. Non, il se tourne vers elle et continue ses ronflements. Il fait sa nuit, l’enfoiré. Bien tranquille. Lui ôter sa cagoule ne servirait pas à grand-chose à part l’énerver. Et puis elle ne verrait pas son visage. Il fait aussi noir que dans le cul d’un ours.

 Elle a cru sentir une barbe. Maigre indice. De nos jours, les poils sur le menton sont plus que monnaie courante.

 Le frapper, l’assommer. Avec quoi ? Elle n’a rien sous la main. S’éloignant doucement du matelas pour se rapprocher du mur auquel elle est liée depuis... combien de temps, déjà ? Elle n’en a pas la moindre idée. Elle touche le sol, comme si, par bonheur, elle allait mettre la main sur une batte de base-ball. Elle sent la toile de jute. L’étouffer avec ? La grosse blague. Lui n’est pas attaché et pourrait faire preuve d’une force herculéenne pour la plaquer au sol, la frapper et l’anéantir. On oublie l’idée. On pense à autre chose. Il va être beaucoup plus difficile à éliminer que le rat.

 Assise le dos au mur, elle se dit qu’elle a perdu son temps à se faire monter dessus. Qu’il dorme, ça lui fait une belle jambe et ça ne changera pas la face du monde. Plus bas qu’au fond d’un gouffre, plus profond que l’épave du Titanic, voilà où elle est. Elle se laisse choir sur les graviers, abandonnée à son désespoir, rythmé par la respiration paisible du monstre qui l’a violée, droguée et violentée.

 Sa tête touche le plateau en bois sur lequel, quelques jours auparavant, son geôlier lui a laissé à manger et qu’elle a complètement oublié. Du bois, épais, solide. Qui peut faire mal si on s’en sert comme arme pour taper, pour cracher toute sa haine, pour tenter quelque chose, un petit rien. Affaiblie et démunie, mais avec un infime espoir, elle saisit le plateau et se rue sur l’animal échoué sur le matelas. À l’aveuglette toujours, elle frappe de toutes ses forces en direction du visage, en hurlant. Évidemment, il se réveille au moment où il reçoit un coup dont même elle est étonnée. Un bruit sourd. Une force surprenante. Le choc.

 — Tu m’as pété le nez, sale pute !

 Profitant de l’effet de surprise, elle tape encore une fois, une seule fois avant qu’il ne l’empoigne et qu’il ne lui décolle une baffe phénoménale. Un coup qui la couche sur le matelas, amortissant si peu la chute. Désormais à terre, elle n’est qu’une proie offerte au sadique. Il s’acharne sur elle comme un boxeur le ferait sur son sac d’entraînement. Elle est le punching-ball, il est le sportif plein de rage. Les coups pleuvent. L’agneau est redevenu loup. — Tu croyais quoi ? hurle-t-il. Me baiser, m’assommer et puis après, t’aurais fait quoi, petite conne ?

 Elle a simplement tenté ce qu’il fallait tenter. Mourir sous ses coups ou d’autre chose, c’est du pareil au même.

 — Je pensais que tu avais compris, poursuit-il. Mais non, mademoiselle joue les super-héros !

 Elle ne compte plus les assauts. Sa tête prend tout autant que son corps. Un coup de poing dans le thorax lui coupe la respiration juste avant qu’une dent n’éclate et que le sang jaillisse de sa bouche. Une boucherie. Un abattoir morbide. Elle ferme les yeux, tente de penser à autre chose. Que nenni ! Elle sait qu’il continuera jusqu’à ce que mort s’ensuive. Peut-être qu’il arrêtera juste à temps pour qu’elle agonise et qu’il puisse la regarder souffrir et souffrir encore. Toutes les parties de son corps sont touchées. Son visage pourtant protégé par ses mains reçoit de nouvelles rafales, de violentes rafales. Il manque quelques coups, la faute à l’obscurité, et reprend de plus belle. Une bête en plein délire. Même dans les histoires les plus atroces, on n’a jamais vu ça. Le réalisateur du trop long-métrage s’en donne à cœur joie.

 Repliée sur elle-même, elle le supplie d’arrêter. Cela ne fait que démultiplier sa colère et sa force. Il shoote dans son ventre comme dans un ballon de rugby pour confirmer un essai. Elle n’est plus rien qu’un tas de chair humaine en décomposition.

 Et puis tout s’arrête. Il se lève, lui crache dessus et s’en va en claquant la porte.

 Dans les vapes, elle navigue dans un coma conscient et lutte pour tenter de se maintenir éveillée.

 Puis elle sombre.

 Dans son rêve, elle a huit ans. Elle vient de perdre une dent et est fière comme pas deux de la montrer à sa maman. Pour que la petite souris passe et laisse une pièce en échange de la dent, elle dépose sa quenotte dans un petit écrin en patchwork cousu par sa grand-mère, sous son oreiller. C’est une grande, maintenant. Elle a du mal à croquer dans une pomme du fait des nombreux trous dans sa bouche, mais qu’importe, il faut passer par là, sa maman lui a dit plusieurs fois. Après avoir caché son trésor, elle court dans le jardin, sourire édenté aux lèvres, et rejoint le reste de la famille. Happy, le labrador adopté il y a quelques mois, est comme un coq en pâte et secoue la queue quand elle lui lance un bout de bois pour qu’il aille le chercher. Papa est occupé au barbecue pendant que maman met le couvert sur la table de la terrasse. C’est une belle journée de printemps. Ce matin, tout le monde y a mis du sien pour nettoyer les chaises, jouant évidemment avec le jet d’eau par la même occasion. Papi, mamie et des copains de papa et maman ne devraient plus tarder. Sa sœur est là, à bouder un peu, parce qu’elle n’a perdu que deux dents, mais ça va venir, la rassure maman. Ils sont heureux. Le soleil brille plus que de raison, on se croirait en été et, après l’hiver un peu rude, la dose de vitamine D met tout le monde en joie. C’est une belle journée de printemps. Oui, c’est une belle journée de printemps. Et sans crier gare, la pluie se met à tomber. L’orage gronde, Happy hurle, papa, maman, sa sœur, les grands-parents et les amis ne sont plus là. La pelouse du jardin se métamorphose en graviers. Des murs de pierre sortent de terre. Le ciel s’assombrit, l’odeur d’humidité masque rapidement celle des chipolatas grillées, tout devient noir, sombre, morbide. Sa robe devient loque. Elle se sent faible, a mal partout, ne tient plus sur ses jambes et s’étale au sol, devant un homme en combinaison de chantier. Elle a essayé de s’évader.

 Même dans ses rêves, il est là.

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