Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 7 sur 48

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Déchaînée

Il y a des soirs où elle…

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 Il y a des soirs où elle enchaîne un apéro pour cent cinquante euros – elle est alors simple dame de compagnie – suivi d’une nuit endiablée avec un autre homme pour un montant à plusieurs zéros. Il y a aussi des soirs chômés. Elle n’est pas non plus une pute sept nuits sur sept. Elle a juste voulu se former, s’immiscer dans un milieu inconnu. Elle y a rencontré beaucoup d’hommes plus ou moins intéressants, plus ou moins aisés, plus ou moins exigeants. Certains essaient de négocier ses prix comme si elle organisait des ventes flash pour écouler son stock. Comme si on était à Clignancourt, au marché aux putes. Ils n’ont peur de rien, encore moins de considérer la femme comme objet et comme rien d’autre. Elle s’y plie. Elle s’y soumet sans ôter de son esprit que ce n’est qu’une mission et qu’elle a un objectif. Tous ces hommes ne valent pas mieux qu’elle. Loin de là. Et elle partage avec eux un moment de tendresse, d’écoute, de psychologie, de sexe ou de fétichisme. Elle partage aussi leur secret. Peu doivent se vanter de faire appel aux services d’une escort , voire aucun d’entre eux. C’est une honte pour le commun des mortels.

 Tous les milieux sociaux sont représentés. De l’avocat réputé à l’ouvrier qui peine à finir le mois, mais qui s’accorde un plaisir comme il s’accorderait une soirée à claquer sa thune au casino. Le résultat est le même, les bourses sont vidées.

 Certains ont beau porter un costume-cravate et se montrer distingués, une fois à poil, ils n’ont aucune limite ou pleurent comme des madeleines. Risibles, ils sont.

 Risibles, ils resteront.

 Elle n’a qu’une piètre opinion d’eux et se fout pas mal de leur vie. Elle n’est pas ces autres filles qui apprécient leurs clients, les écoutent avec attention et sont presque aux petits soins. Elle, elle n’écoute pas, elle entend, nuance ! Elle laisse parler s’ils ont envie de parler. Elle suce s’ils ont envie d’être sucés. Elle danse s’ils veulent la voir danser. Elle fait et passe à autre chose. Un robot. Un corps sans esprit et sans cœur. Sans altruisme. Sans compassion. Elle s’en tape comme de l’an quarante. D’autres ne payent pas de mine et sortent le grand jeu, sans pour autant coucher.

 Tous les profils, toutes les odeurs, toutes les situations, elle connaît. Même si chaque rencontre est une surprise, elle se prépare à toutes les éventualités. Il y a les habitués, les « juste une fois », les respectueux, les timides, les novices, les sauvages, les gros, les minces, les musclés, les flasques, les moches (souvent), les beaux (trop rarement), ceux avec qui on pourrait passer la nuit à papoter (quand même, il y en a qui valent le coup), ceux qu’on supplie intérieurement de se taire et ceux qui se prennent pour des dons Juans alors que clairement, ce n’est pas leur sex-appeal qui mène Christie dans leur lit.

 Elle a aussi fait la connaissance et s’est liée d’amitié avec une poignée de femmes « collègues » plus ou moins paumées, plus ou moins désespérées et plus ou moins motivées par les mêmes choses. Si certaines sont clairement tombées dedans pour des raisons financières et souffrent de leur position sociale, d’autres revendiquent fièrement leur appartenance au monde très controversé des escort girls . Aussi, Dita travaille essentiellement en journée, pendant que ses enfants sont à l’école, et passe son temps à envier la vie des autres, beaucoup plus simple, beaucoup plus saine (mais beaucoup moins rentable) à ses yeux. Elle lorgne la vie de famille, le bonheur affiché et ce dont elle rêve tout haut : l’amour. Elle a honte de ce qu’elle fait pour pouvoir donner à manger à ses gosses, ayant été larguée comme une moins que rien par son mari, sans pension, sans considération, mais avec beaucoup de violence.

 Pour Joy, c’est tout l’inverse. Petite, elle était la première de sa classe et se destinait à de grandes études, qu’elle a d’ailleurs largement entamées avant de découvrir le monde de la nuit, comme ça, au hasard d’une discussion avec une copine de fac qui « couchait pour payer ses cours ». Elle y est allée un soir pour voir. Fascinée par les femmes qui s’affichaient décomplexées, libres et particulièrement attirantes, elle a franchi le cap comme si elle avait opté pour des bouts d’ananas sur une pizza. Elle était persuadée que le goût serait subtil, sucré et qu’il apporterait un petit plus à son plat ou à sa vie.

 Christie n’est ni comme Dita ni comme Joy, et pourtant elle les comprend, les apprécie alors que jamais de sa vie elle n’aurait pensé être amie avec des filles qui se font payer pour une partie de jambes en l’air. Au départ, elle avait des a priori sur ces femmes légères et nymphomanes. Elle était la première à les dénigrer, à se moquer quand elle en croisait une et à balancer l’injure « sale fils de pute » à celui qui lui refusait la priorité en voiture. Plus jamais, depuis, elle ne prononce cette insulte. Plus jamais, elle ne pensera du mal de ce métier, particulier, elle en convient. Elle fait désormais partie des leurs. Elle est escort girl au même titre que son père est boulanger, voilà tout. À la différence que son père a été et sera boulanger toute sa vie. Elle, elle ne sera escort que pendant une période définie. C’est la seule façon qu’elle a trouvée pour atteindre son but. Il faut dire aussi que le côté sombre de ce métier et l’aspect glauque sont en parfaite adéquation avec son état d’esprit du moment. Elle est ravagée, détruite, au fond du trou. Et « se déguiser » pour se donner de la force est le moyen pour elle de toucher du doigt une renaissance, de retrouver une certaine sérénité, si c’est possible, et une infime envie de vivre, non plus de survivre. Essayer d’être heureuse, malgré tout.

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