Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 19 sur 48

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Déchaînée

Loulou69 ne s’est jamais senti aussi bien.…

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 Loulou69 ne s’est jamais senti aussi bien. Sur son nuage, il a l’impression de vivre l’histoire d’amour que tout le monde attend. Alors, bien sûr, il a rencontré sa belle sur la toile, mais pourquoi en rougir ? Tout le monde fait ça, de nos jours. Il se contrefout de ce que les gens en penseront, il se contrefout aussi qu’on prenne sa copine pour une pute, que ses potes se moquent de lui. Il n’est plus célibataire, lui. Qu’on lui prête n’importe quel surnom, qu’on lui dise que cette fille finira par partir pour continuer son business sexuel, qu’on dise n’importe quoi d’ailleurs, ça ne l’atteindra pas. Elle est belle, elle est intelligente, elle est parfaite. Elle lui a dit que pour elle, le métier d’ escort n’était qu’une expérience comme une autre, à ceci près que c’était son corps, son outil de travail, mais elle lui a aussi assuré qu’elle ne mangeait plus de ce pain-là. Qu’elle avait tout arrêté.

 Ce qui, soit dit en passant, est parfaitement vrai. Christie, elle, commence à en avoir marre de faire semblant. Ce mec est tout bonnement l’opposé de ce qu’elle attend d’un mec. Et heureusement, finalement. Sa mission aurait été beaucoup plus difficile à mener à bien s’il avait représenté à ses yeux l’homme idéal.

 Pas trop mal physiquement, on ne va pas se mentir, mais franchement, tout ce qu’elle sait à son sujet pèse beaucoup plus lourd dans la balance, et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle en est rendue là. Il est tombé amoureux très très très rapidement et ce n’est pas pour lui déplaire, à elle. Vite fait, bien fait, c’est sa devise. Elle est la femme de sa vie, qu’il lui dit. Non, mais vraiment, il n’a peur de rien, celui-là ! Deux petites semaines et seulement quelques rencards, des parties de jambes en l’air pendant lesquelles elle n’a jamais autant simulé, et il est persuadé que Christie sera la mère de ses enfants et qu’ensemble ils vieilliront main dans la main, côte à côte comme un beau petit couple. Deux semaines, deux trop longues semaines qu’elle joue la femme éperdument folle de lui et qu’elle vomit dès qu’elle rentre chez elle. Il faut passer à l’action. Lui faire payer ce qu’il a fait. Il fait bonne figure, joue au garçon bien sous tous rapports, au gendre idéal, au mec gentil et parfait, gnagnagna. Il est tout sauf ça. Il a été capable du pire et est assez stupide pour penser que Christie boit ses paroles, gobe tous ses pipeaux. S’il savait que c’est elle qui le mène en bateau, il se casserait en courant, pauvre de lui. Il est à dix mille lieues d’imaginer qu’elle sait et que, parce qu’elle sait, elle va se venger, parce qu’elle sait, il va payer, parce qu’elle sait, il n’aura pas assez de larmes pour pleurer.

 Les élèves qu’elle surveille en salle de permanence sont particulièrement agités aujourd’hui. Et elle s’en moque totalement. Installée au bureau sur l’estrade qui domine l’immense hall destiné aux élèves qui ont une heure de « trou » dans leur emploi du temps, elle laisse aller et venir ceux qui veulent soulager une envie pressante, elle ne dit rien quand un petit groupe se forme tout au fond pour raconter des blagues dignes d’un niveau de classe élémentaire, voire maternelle, ne donne pas une heure de colle à la petite salope de Cindy qui roule une pelle au pauvre Timéo, tombé dans les mailles du filet qu’elle lui a tendu après avoir largué Nathan, puis Tom, puis Lissandro, puis Kyliann, puis Mathis. Tout ça en à peine deux semaines. Elle détient le record du nombre de mecs au collège. Tous sont amoureux, tous se font larguer au bout de quelques jours, voire quelques heures, tous en crèvent de jalousie quand ils la voient enchaîner tout de suite avec un autre. Et elle n’est qu’en cinquième. Elle est la salope du collège et se gargarise de cette réputation. Le règlement pourtant strict interdit tout débordement affectif, mais mademoiselle Cindy « s’en balek ». Même les vraies putes comme Christie respectent plus leur estime et leur corps. Et franchement, alors que, habituellement, Christie lui colle des heures de retenue pour son comportement, aujourd’hui, elle ne prête même pas attention au filet de bave coulant sur le menton du pauvre Timéo qui se fera certainement plaquer à la prochaine récré.

 Un joyeux bordel règne donc dans la salle, entraînant la venue, à plusieurs reprises, des moins cons de l’assemblée, pour se plaindre auprès de la pionne qui fait comme si elle ne comprenait pas leur requête. Ce job est pourri et n’est qu’une couverture pour le moment. Elle aura tout le temps, après, de trouver un boulot plus plaisant.

 Elle envoie un message à Loulou69 et lui donne rendez-vous chez lui pour une soirée spéciale. Il accepte dans la seconde. Bien sûr qu’il accepte.

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 Ça lui fait bizarre à Métayer d’être revenu ici. C’est comme s’il reconnaissait les lieux, tout en étant complètement perdu. La ville a bien changé depuis qu’il en est parti. On dirait que beaucoup ont déserté les lieux. Les commerçants, comme les habitants, lui sont étrangers. Les rues ont été rénovées, de nouveaux bâtiments ont été construits. Alors qu’il a quitté cette ville où les quelques champs et espaces verts avaient encore leur mot à dire, aujourd’hui, des barres d’immeubles et des lotissements ont pris le dessus. À en croire l’INSEE, la population a fortement évolué les dix dernières années, et pour cause, la ville est très bien située, desservie par une gare, une autoroute, et son centre-ville est garni en commerces. Malgré tout, il est heureux d’être de retour au bercail. Un peu incognito, finalement. Parce que, même s’il a grandi ici, même si ses parents ont vécu rue des Tilleuls pendant trente ans, tout le monde a dû oublier les Métayer. Quant aux nouveaux venus, ils n’en ont jamais entendu parler. Une famille discrète, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Pourtant, s’il y a bien une chose dont tout le monde se souvient peut-être, c’est du petit gros boutonneux, victime de moqueries de la part des enfants et de pitié de la part des adultes. Plus jeune, Alex Métayer avait un bon coup de fourchette et les kilos étaient bien plus présents que ses amis. Des potes ? Il n’en avait pas. Tout seul, il errait dans les rues, tout seul, il s’asseyait sur le banc devant le bahut quand la bande de Nico le costaud daignait lui laisser la place. Tout seul, il allait et rentrait de l’école, du collège puis du lycée. Il a essayé de s’intégrer, mais personne n’a voulu de lui. Il a fini par se renfermer et par rester seul.

 Alors c’est comme si, aujourd’hui, il tenait sa revanche. Physiquement, il n’est plus du tout le même. Il a troqué ses kilos, sa peau abîmée par l’acné et les scarifications pour du muscle. Moralement, il est dur comme un roc. Il a tellement pris dans la figure durant l’adolescence qu’il est devenu solide et inatteignable. Intouchable. Imperturbable.

 Fier de son mètre quatre-vingt-cinq, de ses quatre-vingts kilos et de son allure des plus attirantes, il sait très bien que les femmes ne sont pas indifférentes à son charme qu’il cultive aussi scrupuleusement que d’autres bichonnent leur potager. Aux petits soins avec lui, quotidiennement. Les filles tombent raides dingues et lui ne s’attache plus. Il a trop souffert. Les râteaux, il les collectionnait. Les vestes, les lapins, les « Ah ça non, je ne sortirai pas avec un gros lard ! », il connaît tout ça par cœur. Trop souvent, il a été mené en bateau, trop souvent, il a été le guignol qui faisait rire la galerie, sans même le vouloir. Trop souvent, il a été la tête de Turc, alors qu’il est français pure souche. Jamais il n’a tissé de vraies relations sentimentales ou tout simplement amicales. Le larbin de service. Le gros de la classe. Certains étaient l’intello, le binoclard, le beau gosse, le petit, lui, il était le gros, la baleine.

 Dorénavant, il est beau comme un dieu et il le sait. Il en joue. Mais non, il ne s’attache jamais.

 Parallèlement, côté professionnel, il a réussi ce qu’il a entrepris. Devenir commandant largement avant quarante ans, ce n’est pas donné à tout le monde. Il en a chié plus jeune, aujourd’hui il se dresse, fier comme un coq, et ne baisse plus jamais le regard.

 Il n’a pas dit à ses équipes qu’il était un enfant du pays. Ils le sauront bien assez tôt, et puis, qu’est-ce que ça change, de toute façon ?

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