Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 34 sur 48

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Déchaînée

Elle a lu tellement de livres depuis…

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 Elle a lu tellement de livres depuis qu’elle est petite que pour certains, elle ne se rappelle pas le titre ou l’auteur. D’autres l’ont marquée. Une phrase, une scène, un petit truc qui fait qu’elle se souvient du bouquin, de l’histoire. Et là, à cet instant, elle pense à celui qu’elle a englouti en 2005, sur une plage des Landes, en plein été, sous un soleil de plomb, alors que le livre parlait du cercle polaire arctique. Si ses souvenirs sont bons, c’était le récit dingue de Mike Horn. Ou peut-être un autre fou furieux d’aventures extrêmes. Jamais elle n’avait repensé à cette lecture. Et aujourd’hui, elle lui revient en pleine face. Un moment précis du périple où l’auteur, gelé par le froid, exténué, a écrit un truc du genre « Je tombe la tête la première dans la glace, sur la banquise, je suis faible et n’ai pas la force de me relever, pourtant, je sais que si je ferme les yeux, je suis mort. Je ne me réveillerai pas, je ne me relèverai pas. »

 Elle sait, elle aussi, que si elle ferme les yeux, seule dans cette forêt, elle va mourir. Seule ou aidée par son bourreau qui l’aura retrouvée et qui lui infligera les ultimes sévices. Elle ne peut pas se laisser abattre, pas maintenant. Elle a vécu mille et une choses, toutes aussi horribles les unes que les autres, en l’espace de quelques jours. Elle a surmonté tout ça et elle va se laisser mourir là ou attendre que l’autre ne se défoule sur elle ? Non, elle n’a pas fait tout ça pour rien. Elle a tenté le tout pour le tout et, pour l’instant, c’est le tout pour le rien. Alors pas question d’abandonner. Avec toutes les peines du monde, elle se meut, emplie de douleurs et prise entre l’espoir et la désolation. Elle parvient à se mettre à genoux, souffle, gémit, puis s’aide de l’arbre sur sa droite, malgré sa main esquintée, pour se retrouver en position verticale.

 Enfin.

 Reste à pouvoir marcher.

 C’est pas gagné, c’est loin d’être gagné.

 Peut-être perdu d’avance.

 Mais elle s’accroche à son but de sortir de cette forêt. Elle se voit déjà croiser une maison de petits vieux qui lui offriraient le gîte et le couvert en attendant la police et les secours.

 Quelques pas. Un supplice.

 Un coup.

 Un seul.

 Sur le côté du crâne.

 La chute.

 Retour au bercail.

 Sans passer par la case départ.

 Il ne la porte pas, elle n’en vaut pas la peine. Il la traîne en l’insultant, gargarisé.

 À moitié inconsciente, elle sent pourtant les ronces et tous les obstacles que rencontre son corps. Il la tire par les cheveux et elle n’arrive pas à se défendre. Il tracte sans vergogne et sans ménagement. Avec du mépris et de la haine.

 Elle ressent la même chose, mais ne peut pas le manifester. — Tu pensais vraiment t’en tirer comme ça ? Et il rit, rit et rit encore.

 — Je me marre, hein, mais en réalité, je n’ai pas le cœur à ça. Tu me donnes plutôt envie de vomir, petite merde.

 Il souffle parce qu’il transporte un poids (presque) mort. Le sol n’est pas lisse, des feuilles, des branches, des racines. Il manque de se casser la figure.

 — Putain de merde, mets-y du tien toi aussi, là ! Comme si elle allait répondre. Comme si elle allait l’aider, se lever et le suivre comme un chien. Comme si elle était consentante. Plutôt crever. Bah tiens, justement, c’est ce qui l’attend. Cette forêt, c’est le couloir de sa mort. La gorge sèche, le dos déchiré par les mètres qu’elle parcourt tractée telle une biche qu’un chasseur vient d’abattre, elle sombre. Comment il va s’y prendre ? La frapper jusqu’à ce que mort s’ensuive ? La violer une dernière fois avant de la buter, elle, bout de femme décharnée et déglinguée ? Lui tirer une balle dans le crâne ? Qu’importe. Elle va mourir, sa dernière heure a sonné. Qu’il en finisse. Vite.

 Très vite.

 Maintenant.

Vas-y, tue-moi.

 D’un geste brusque, il la pousse au fond du cachot et se rue sur elle. Début d’une nouvelle scène, le film n’est pas fini.

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