Déchaînée
Métayer ne sait pas quoi penser de…
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Métayer ne sait pas quoi penser de cette entrevue. Et c’est décidé, il ne dira pas à ses collègues qu’il connaît très bien Christelle, dite Christie. Déjà parce qu’elle ne s’en souvient pas. Et en plus, il ne veut pas qu’on pense que son jugement et sa neutralité pourraient être altérés par quelque sentiment que ce soit.
Quels sentiments éprouve-t-il, d’ailleurs ? De la compassion ? Non, certainement pas. De la haine ? Oui, un peu.
Beaucoup.
À la folie.
Passionnément.
Il était raide dingue de Stéphanie. Mais ça, c’était avant. De l’eau a coulé sous les ponts, depuis. Pour autant, jamais il n’avait ressenti ça avant. Jamais il n’a ressenti ça depuis. Un premier amour brisé avant d’avoir commencé. Classique.
Elle était dans tous ses rêves, dans toutes ses pensées. Il savait que ce n’était pas une fille pour lui. Qu’il n’était pas au niveau, qu’elle se moquerait. Et c’est ce qu’elle a fait, la petite snobinarde. Mais elle était une fille pour qui, de toute façon ? Aurait-elle trouvé chaussure à son pied ? Le prince charmant qui lui aurait rendu sa chaussure de vair ? Non, pour sûr, elle finirait célibataire. Trop exigeante, trop chiante, trop mesquine, trop tout. Mais plus rien du tout, aujourd’hui. C’est moche, c’est dégueulasse, mais c’est comme ça. La roue de la fortune s’est arrêtée sur banqueroute pour elle.
Peut-être qu’il l’idéalisait. Elle était belle et avait le monde à ses pieds. Le monde et lui. Il connaissait ses défauts, mais ne les voyait pas. Il les occultait, les niait. Parce qu’à l’adolescence, ce qui prime, c’est l’enveloppe, l’apparence. C’est frimer devant les autres d’avoir pu serrer la meuf la plus bonne du collège, ajouter un trophée sur son étagère. Son étagère à lui est restée désespérément vide pendant de longues années. Aujourd’hui, il n’a plus assez de place ni même de mémoire pour se souvenir de toutes ses conquêtes. Chaud lapin, lièvre bouillant, queutard ambulant.
Plus jeune, il aurait pu déplacer une chaîne de montagnes pour elle. Il se voyait la dorloter, la câliner, la chouchouter, la baiser. Parce qu’elle aimait qu’on soit aux petits soins. Mais il n’y a rien eu entre eux. Il était trop gros, trop boutonneux et surtout, pas assez populaire, à l’époque. Pourtant, il en avait dans la caboche, il n’était pas plus con qu’un autre. C’est juste que le corps contenant toutes ses qualités représentait un défaut à lui tout seul. Le paraître, toujours le paraître. Le mal-être, toujours le mal-être. Alors oui, il a été blessé. Mais ça remonte à quand ? Vingt ans ? Pas de quoi en faire tout un fromage pour clouer le bec à qui que ce soit. Pas de quoi en faire tout un pataquès.
Les deux frangines pétaient bien plus haut qu’elles n’avaient le cul, tant et si bien qu’elles empestaient l’arrogance et l’assurance à plein nez. C’est pour leur confiance en elles qu’on les aimait. Pour ce qu’elles représentaient.
Parler de tout ça à ses collègues. Pour quoi faire ? Se faire charrier ? Très peu pour lui. Une blessure secrète, enfouie au fin fond de son cœur, qui resurgit, non, il n’en parlera pas. L’apparence, toujours l’apparence. L’assurance, toujours l’assurance. Ne pas perdre la face. Faire croire qu’on a toujours été ce bel homme que rien n’atteint, encore moins les femmes. Il est le chef, il doit se faire respecter. Ne pas montrer ses fêlures, ses blessures. S’affirmer, s’imposer. Il passerait pour qui, sinon ? Même pas en rêve. Déjà que Dumond est à la limite de l’insolence, déjà qu’il pense savoir tout sur tout, alors, ça va...
Ou il évoquera simplement le fait d’être un enfant du pays, d’avoir fréquenté, de loin, les jumelles, de les avoir connues pour leur réputation, mais pas plus que ça. Pourtant, leur attitude, leur comportement et leur désinvolture pourraient faire avancer l’enquête.
L’arrivée de Bertrand dans l’équation de ce double meurtre change la donne. Coupable idéal ? Suspect tout trouvé ?
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