Déchaînée
Son téléphone lui ayant notifié qu’un Uber…
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Son téléphone lui ayant notifié qu’un Uber l’attend en bas de chez elle, Christie descend les escaliers à la hâte et non sans mal. La prochaine fois, car il y en aura une et même plus, elle foulera les marches pieds nus, elle risquera moins sa vie. Trois étages plus bas, c’est essoufflée et haletante qu’elle monte dans la voiture, filant vers son rendez-vous. Le courant est bien passé entre eux. Le mec qui l’a « sélectionnée » a voulu en savoir plus sur elle avant de programmer leur première soirée. Alors, ils ont échangé des messages, de nombreux messages. Comme sur une appli un peu plus classique, comme sur un banal site de rencontres. Seule différence, la rencontre est monnayée. On ne joue pas dans la même catégorie. Pourtant, gentleman et beau parleur, Loulou69 a sorti le grand jeu de la drague, comme si Christie était la femme de sa vie. Au départ un peu déstabilisée quand elle a débarqué dans ce monde, elle s’est prise au jeu, fixant elle-même des barrières. Son but n’a jamais été de trouver l’homme qu’elle épousera. Encore moins ce soir. Si celui-là tombe sous son charme, tant mieux, c’est ce qu’elle souhaite. Elle veut lui plaire, lui faire tourner la tête, lui en mettre plein les mirettes et l’embobiner. Le faire fléchir, l’attendrir. Et Loulou69 se prend dans ses propres filets en lui sortant la panoplie idéale de l’homme galant, prévenant, attentionné.
Un sketch.
Du grand spectacle au théâtre du n’importe quoi. Elle le trouve pathétique et bien plus facile à amadouer qu’elle ne l’aurait pensé. Draguer et appâter sa proie est un vrai jeu d’enfants, finalement. Il semble encore plus docile que les nombreux hommes qu’elle a déjà testés. Grâce à lui et à tous les autres, elle se sent au-dessus de tout, maîtresse de son jeu, maîtresse de son rôle, maîtresse de ces messieurs. Elle s’en gargarise, cela l’excite et la satisfait. Elle se sent plus forte parce qu’elle montre qu’elle est plus forte. Elle domine parce qu’elle montre qu’elle domine. Elle poursuit sa route et laisse de côté sa soumission, sa timidité et son manque de confiance. Deux personnalités pour deux vies diamétralement opposées. Deux Christie en une. Deux caractères qui se battent pour monter sur la première marche du podium.
Un verre, un dîner, parfois plus. Avec des hommes qui pourraient être son père ou peut-être même son grand-père. Ils ont de l’argent et de l’expérience. Ou pas. Et se croient tout permis. Tous. Sans exception. Elle se laisse guider ou mène la danse selon le tempérament de ceux qu’elle rencontre. Tantôt pute, tantôt soumise, elle est malléable à souhait. Un caméléon capable de se fondre dans le décor dans lequel il est plongé. Capable même d’aller jusqu’à coucher si le jeu en vaut vraiment la chandelle. Elle s’est fait la main au fur et à mesure. Jamais de sa vie elle n’aurait imaginé aimer ça : faire croire qu’elle est ce que l’on a envie qu’elle soit. De sombres idiots. De faux manipulateurs qui pensent tout maîtriser, voilà ce qu’ils sont. Pas un pour rattraper l’autre. Elle se rappelle sa première fois et ne risque pas de l’oublier. Gauche, timide et trop réservée, elle avait enchaîné les maladresses, tant dans ses gestes que dans ses paroles et dans son attitude. Il était plus que pas mal, même sacrément beau gosse. Elle trouvait que c’était du gâchis. Un mec comme ça pouvait, elle en était sûre, trouver n’importe quelle nana sans avoir à glisser une coquette somme sous l’oreiller. Pour commencer la soirée en beauté, elle s’était cassé la figure en sortant de la limousine, la faute aux talons trop hauts et à l’habitude trop récente. Devant le parterre d’invités, elle avait essayé de faire bonne figure, mais dénotait clairement face à des femmes de bonne famille qui la toisaient comme un déchet de la société, étalé comme une déjection canine. Son chignon soigné s’était fait la malle en même temps que ses talons, et son sac s’était déversé sur le trottoir révélant ses clopes roulées – on ne fume pas de cigarettes roulées chez les riches – et son pass pour les transports en commun – on a un chauffeur quand on a du fric. La parfaite panoplie de la nana de banlieue qui fait croire qu’elle est pleine aux as, mais qui se roule ses cigarettes bon marché, qui a probablement les doigts jaunis à cause de ça et qui prend le métro. Pretty Woman version low cost . La suite de la soirée n’avait pas été plus brillante. Le client en avait été amusé, quoique parfois un peu gêné, mais toujours prévenant et aux petits soins. Il avait autant besoin d’elle qu’elle de lui. Il avait compris, dès les premières minutes, qu’il avait affaire à une novice en la matière et s’était montré plutôt indulgent. Il aurait pu glisser un avis négatif sous son profil Internet, mais Christie était tombée sur un brave type qui, sans le vouloir, l’avait intronisée dans le monde du paraître et des faux-semblants.
Pour se donner un minimum de consistance, elle avait descendu deux coupes de champagne, se servant directement au bar alors que la politesse veut que l’on attende qu’un serveur déambule dans la foule avec un plateau. Et, se sentant pousser des ailes, les joues rosies par l’alcool qu’elle ne buvait jamais – ça a bien changé depuis –, elle avait engagé la conversation avec bon nombre de convives lors de cette soirée dont elle ne connaissait ni le thème ni la raison. Les discussions la dépassaient de plusieurs têtes et elle n’avait pas compris un sombre mot de ce que tous ces gens coincés et bon chic bon genre pouvaient raconter. Elle avait tenté des interventions hasardeuses qui étaient toutes tombées à l’eau et s’étaient noyées en un clin d’œil, la faisant inévitablement passer pour une godiche. Plus les minutes défilaient, plus elle se sentait ridicule. Malgré le beau billet qui l’attendait au bout du tunnel, elle avait passé une soirée horrible. Depuis, elle n’avait cessé de se dire que puisque c’était en forgeant qu’on devenait forgeron, peut-être qu’en se prostituant elle deviendrait prostituée. Petit à petit, elle est rentrée dans le moule, a façonné sa manière d’être, de marcher et de parler pour coller parfaitement à la peau des rôles qu’elle endosse.
Ils lui ouvrent la porte, l’accompagnent et sont de vrais gentlemen. Elle se laisse guider, ne cherche pas à parler si on ne s’adresse pas à elle, devient ce qu’on attend d’elle. Accrochée à son but, elle avance. Elle fréquente les grands hôtels et les plus beaux lieux. Elle croise des célébrités, par moments, et se retient pour ne pas jouer les groupies. Elle n’a pas l’intention d’ouvrir de fan-club. Elle est là pour autre chose de bien moins futile.
Collecter des commentaires élogieux, se faire un nom et atteindre son but. Elle y est presque. Il l’a remarquée, il a cliqué, ils ont discuté, il a fixé un rendez-vous. Bingo !
Le trajet en voiture en direction de sa mission de ce soir ne dure pas plus d’une demi-heure malgré les embouteillages. Juste le temps pour elle de faire une retouche maquillage pourtant déjà admirablement réalisé et d’imaginer l’homme avec qui elle a rendez-vous. Elle l’a vu en photo à maintes reprises. En réalité, elle le connaît depuis bien plus longtemps qu’il ne croit. Elle a beaucoup discuté avec lui pour lui sortir les vers du nez et savoir qui il était vraiment, derrière un pseudonyme somme toute très classique et non évocateur. Systématiquement, elle se renseigne avant de passer le cap. Par curiosité et méfiance. Par professionnalisme. Pour faire coïncider son comportement et ses dires à leurs attentes. Elle veut aussi savoir où elle va mettre les pieds et à qui elle va confier sa langue et son entrejambe, même si la deuxième partie de la soirée n’est que très rarement consommée. Pas nécessairement souhaitée par le client ni comprise dans toutes les formules proposées. Soit vous prenez le menu Best Of, soit le menu Maxi Best Of, mais ne vous attendez pas à avoir un grand coca si vous n’avez payé que pour avoir la version normale.
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