Déchaînée
Sans aucune notion du temps, la prisonnière…
*
Sans aucune notion du temps, la prisonnière compte ce qui pourrait s’apparenter à des secondes, histoire de se concentrer sur quelque chose. Par peur, elle maintient les yeux fermés et fait défiler les chiffres dans sa tête. Ça l’occupe.
Fatiguée et affamée, elle oublie le 127 puis, plus tard le 1 135, allez savoir pourquoi. Sans relâche et tentant de rester concentrée, elle compte les secondes comme d’autres les moutons. Et revient à zéro quand elle arrive à 3 600. Il lui semble bien que ça fait déjà trois fois qu’elle est arrivée à ce nombre, peut-être quatre. Avec des pauses. Plus ou moins longues. Des microassoupissements. Et des plus longs. À cela, elle ajoute les heures – peu nombreuses sûrement –, déjà passées depuis son arrivée dans ce cachot, endormie. Elle pense ne pas se tromper de beaucoup en concluant qu’elle est cloîtrée ici depuis une bonne dizaine d’heures. Et elle a l’estomac vide. Aussi vide que les lieux. Elle mangerait un ours. Ou un curé et sa soutane. Son ventre crie famine. Sa gorge est sèche comme un désert aride. Elle a faim. Soif. Besoin d’en griller une. Et une inqualifiable envie d’uriner. Sa vessie va déborder, menaçant de tout lâcher sans préavis. Elle se tord de douleur, s’allonge pour ne pas compresser son corps, et tente de réfléchir à la façon de se soulager. Elle hurle de nouveau, suppliant qu’on vienne la voir. Sa voix résonne et s’évanouit contre les parois de son caveau. Il n’y a pas âme qui vive. L’aurait-on attachée sans rien ni personne autour ? C’est donc ça ? On va la laisser crever là ?
Il faut qu’elle pisse. Tout de suite. Elle y pense encore plus qu’à la clope qu’elle rêve d’aspirer d’une traite ou au verre d’eau qu’elle goberait à s’en étrangler. Elle sait pertinemment, maintenant, qu’elle va rester dans ces oubliettes un bon moment. Que visiblement, personne n’a l’intention de la nourrir ou même de lui apporter de quoi s’hydrater. Alors, si au moins elle peut soulager son envie d’uriner, ce sera déjà ça de réglé. Un souci en moins. Elle ne se souvient pas être allée aux toilettes depuis qu’elle a quitté son appartement, hormis pour aller se laver les mains au bar. Au moins quinze heures sans vider sa vessie, elle qui passe habituellement plus de temps sur le trône qu’à son poste de travail. Elle ne pense pas pouvoir se retenir davantage. Elle se trouve pathétique et pense aux SDF qui meurent de faim, de soif, tout comme elle à cet instant. Eux peuvent au moins se glisser dans un recoin, entre deux voitures ou n’importe où, pour se soulager. Et elle, là, n’a rien à manger, rien à boire et surtout rien pour pisser. Elle se fait pitié. Bien plus que le vieux clochard qui traîne dans son quartier et qu’elle regrette d’avoir méprisé de façon presque condescendante quasiment tous les jours quand elle passait devant.
Elle tente de s’éloigner le plus possible de son lit de fortune. Quelques centimètres, pas plus. De toute façon, liée au mur par cette satanée chaîne qu’elle ne saurait casser, elle ne peut pas prendre le large. En se déplaçant sur la droite, elle sent quelque chose sous ses pieds et sursaute, réussissant, malgré tout, à retenir l’urine qui ne demande qu’à jaillir. L’adrénaline est à son maximum. Des picotements lui parcourent le corps et la mettent dans tous ses états. Elle ose toucher ce qui gît sous ses pieds. Une couverture. Non, une toile de jute. Rugueuse, râpeuse et irritante. D’un coup, elle la pousse contre le mur en direction de l’endroit où elle a dormi. Prévoyante, elle pense qu’elle pourra lui servir de drap, de « sommier » ou de gilet parce qu’il caille sévère, ici. Essayant de se repérer malgré le noir absolu, elle touche le mur pour situer sa position par rapport à l’anneau soudé à celui-ci. Elle décide de faire son lieu de soulagement le plus loin possible – quoique « loin » ne soit pas vraiment le mot adéquat. Elle baisse son short de sa main libre et pense au regard pervers de son geôlier. Celui-ci a probablement disposé une caméra infrarouge capable de filmer, même dans le noir, le moindre de ses mouvements. L’enfoiré ! Et de mater, là, tout de suite, maintenant, son cul mis à nu, sa silhouette accroupie en train de faire ses besoins, tentant de manier le jet dans la direction opposée à son grabat. À la hâte, elle remonte sa culotte et son short. L’humiliation a été de courte durée, mais restera gravée. Désormais, en plus de l’odeur de moisi, de mort et de renfermé, elle devra se familiariser avec celle du liquide qu’elle vient d’évacuer.
Bien sûr qu’elle a pensé à téléphoner à ses proches, à faire le 17, mais c’était sans compter sur ses poches vides de tout et sur l’absence évidente de son sac à main. Hormis la toile de jute, la chaîne, éventuellement une petite bestiole qui a fait du bruit à son réveil et elle, il n’y a rien d’autre dans ce cachot. Rien, rien, rien. Sauf l’angoisse, la panique et la peur de mourir ici. De froid, de faim, de soif, de solitude et d’abandon. Elle pense à sa famille et à ses collègues. Ils vont s’inquiéter, c’est sûr. Mais dans combien de temps ? Dans combien de jours ? Elle est sortie vendredi soir. Selon toute vraisemblance, on doit être samedi. Peut-être dimanche, si elle a dormi plus qu’elle ne pense. Jamais elle n’appelle ses parents le week-end parce que le week-end c’est fiesta, sauf en cas de déjeuner dominical, qu’elle esquive presque tout le temps pour raison de nuit blanche la veille. Alors, elle ne contacte pas ses vieux ni le samedi ni le dimanche. Et même dans la semaine, elle n’est pas du genre à passer un coup de fil, juste pour donner des nouvelles et demander si tout se passe bien au sein du cocon parental. Elle n’aime pas le téléphone. Elle préfère de loin les échanges de messages vocaux. Ça prend moins de temps, on fait ça quand on veut. On n’est pas obligé de rester trois plombes au bout du fil pour parler des oiseaux et du beau temps. Alors il faudra attendre quelques jours encore avant que l’un des deux parents ne commence à s’inquiéter.
Au pire, c’est son directeur qui lancera l’alerte. Ou pas. Les retards et les absences sont dans la nature de la jeune femme. Elle va au boulot quand elle veut et si elle veut, incapable, de ce fait, de garder un emploi très longtemps. Elle est motivée, pourtant. Enfin, au début. Une employée modèle. Puis, un petit retard. Elle se confond en excuses, fait un beau sourire, bat des cils et le n+1 laisse couler. S’ensuivent deux retards, une absence, deux absences...
Ça, c’est le jour. La nuit, elle sort. Vendredi, c’est ce qu’elle a fait. Et elle ne se souvient pas de grand-chose. Enfin, si. Du début de soirée. Elle avait rencard. Avec un homme qu’elle n’avait jamais vu avant. Avec qui elle avait échangé quelques messages. Un beau gosse. Une bombe atomique, même. Une voiture de course. Un puissant bolide qui dépasse forcément les deux cents kilomètres-heure.
Un lieu plutôt cosy, chic, sans trop l’être, ambiance sympa, musique ni trop forte ni trop basse. Juste comme il faut pour discuter et s’apprivoiser. Elle se souvient de sa beauté, de son charisme, de sa carrure musclée à souhait. De son regard vert émeraude qui avait déjà dû en faire tomber plus d’une, de son sourire aux dents parfaitement blanches et alignées. De ses mains délicates et robustes à la fois. De son parfum envoûtant, peut-être La Nuit de l’Homme , sûrement même. Des deux bises qu’il a posées sur ses joues quand elle est entrée dans le bar. De sa voix rassurante et charmeuse. De sa barbe et de son crâne rasé de près.
Elle se souvient du premier verre qu’elle a commandé. Un mojito. Dégueulasse. Un mojito de bar, quoi. Un minuscule quartier de citron vert, beaucoup de sucre, très peu de menthe, encore moins de rhum, un seul glaçon et de l’eau pétillante à ras bords. Elle n’était pas là pour boire, mais pour passer une bonne soirée. Un bon verre l’aurait aidée, enfin, aurait ajouté un plus, mais bon, si les bars servaient de vrais cocktails avec les doses adéquates, ça se saurait.
Une discussion en a suivi une autre. C’est surtout elle qui a parlé. Elle occupait l’espace et l’ambiance face à un homme plutôt sur la réserve et presque en admiration devant une femme aguicheuse et désirable. Un deuxième verre, tout aussi infâme.
Puis le néant. Elle a ri, ça, elle en est sûre. Elle n’était pas sous le charme, en fait. Il était beau, ça oui, mais c’est tout. Elle s’en doutait. Elle voulait confirmer sa première impression. Beau gosse, point. Rien dans la caboche. Pas d’atomes crochus. Elle a fait semblant. Les mecs d’un soir, ça sert à boire et à baiser, point barre. Mais elle a ri. Comme le font toutes les femmes sur le point de craquer et de tomber dans le côté obscur de l’amour et des papillons dans le ventre. Elle ne voulait pas fléchir. Pas avec lui. Pas ce soir-là. Pas intéressant. Elle est rentrée dans son jeu, a même joué les allumeuses pour le faire bisquer.
Rien ne lui revient après. Le black-out. Pas même des bribes de conversations. Ni de trajet en taxi. Ni de rien du tout. Comment est-elle passée d’un endroit à l’autre ? Qu’a-t-il fait d’elle ? Elle lui a dit ne pas être intéressée, ça lui revient, ça. Elle lui a dit au revoir, est allée aux toilettes pendant qu’il partait. Enfin, elle croit. Elle pense au viol, inévitablement. Ce salaud aurait-il abusé d’elle ? Elle s’en souviendrait, elle est sûre, oui, qu’elle s’en souviendrait... Elle pense à l’alcool qu’elle a ingurgité. Comment a-t-elle pu tout oublier alors que, soyons clairs, l’alcool, chez elle, ne fait désormais des ravages qu’au bout de plusieurs verres si, et seulement si, elle s’aventure à faire des mélanges contre-indiqués ? Mais là, ce ne sont pas deux pauvres mojitos sous-dosés qui ont pu la faire plonger dans le vide total... Elle cherche dans les tréfonds de sa mémoire, rien n’y fait. Elle n’a aucune idée de ce qui s’est passé pendant le reste de la soirée et durant la nuit. Peut-être même qu’elle est enfermée ici depuis plusieurs jours. Qui sait ?
Le froid la tenaille de plus en plus. De nouveau, elle grelotte. Combien de temps cet enfer va-t-il durer ? Elle veut juste rentrer chez elle, prendre une douche et dormir à même le parquet s’il le faut. La lumière allumée. Tout sauf le gravier et le noir.
Elle va choper la crève dans ce mitard. En plein été. La bonne blague. La clim de sa voiture est beaucoup moins performante. D’ailleurs, elle éternue déjà. Sa gorge commence à piquer. Peut-être est-ce la sécheresse de sa bouche ou la fièvre qui monte ? Elle tente d’avaler sa salive. C’est comme si les graviers du sol avaient désormais élu domicile sur sa langue et dans sa gueule d’animal enfermé.
OceanofPDF.com