Déchaînée
Abandonnée à son sort, réduite à un…
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Abandonnée à son sort, réduite à un amas de chair à l’agonie, elle n’a plus aucun espoir. Qu’elle aimerait avoir un peu plus de jugeote pour tenter de trouver le truc qu’il lui permettrait de sortir ! Si elle pouvait se libérer, aurait-elle la force de faire ne serait-ce qu’un pas pour s’éloigner ? Il la retrouverait et l’égorgerait sur place. À dix centimètres de la maison dans laquelle elle est enfermée.
Non, elle ne voit pas de solution, hormis celle de se laisser crever. Peut-être qu’elle devrait se tuer. Se suicider.
Ça irait plus vite.
Ça serait moins douloureux.
Et tout serait enfin fini.
Et se tuer comment ? Bonne question ! En se tapant dessus avec l’espèce de plateau en bois avec lequel elle a essayé d’assommer son bourreau ? Si encore elle avait une lame de rasoir, elle n’irait pas par quatre chemins. Mais même ça, elle pense qu’elle n’en serait pas capable. Si elle avait les neurones de Mac Gyver, elle transformerait le prochain bol de céréales auquel elle aurait droit en arme de poing ou en couteau capable de couper la chaîne. Mais elle n’a pas un soupçon de discernement. Elle n’a plus la faculté de réfléchir et elle a toujours été nulle en bricolage parce que le bricolage, c’est pour les hommes. Les femmes ne veulent pas se casser les ongles. Pas les femmes comme elles, en tout cas. Elle a toujours revendiqué le girl power , criait haut et fort que les femmes n’avaient pas besoin des mâles pour vivre. Tout ça en appelant son papounet chéri quand il fallait simplement donner trois coups de marteau dans un mur ou changer une roue crevée. Les hommes jouent les gros bras, autant qu’ils servent à quelque chose. À l’heure qu’il est, elle donnerait n’importe quoi pour une clope, ça c’est sûr, mais surtout pour un mec, même gringalet, qui passerait là par hasard et qui lui filerait un petit coup de pouce pour sortir de cette merde.
Il n’y a rien à faire, il faut qu’elle se détache, qu’elle se démette le pouce pour faire passer sa main à travers l’anneau puis qu’elle enfonce la porte pour s’échapper. Même si elle meurt, elle aura au moins essayé. Affaiblie, desséchée, anémiée, meurtrie et blessée dedans et dehors, elle s’assoit face au mur, pose ses pieds sur celui-ci et tire de toutes ses forces pour se luxer le pouce, se casser la main ou n’importe quoi d’autre qui permettrait la délivrance. Elle crache autour de l’anneau pour humidifier et faire glisser autant que faire se peut son membre. Le recul de ses jambes appuyées au mur n’est pas suffisant, elle s’éloigne un peu et glisse à cause du gravier. Aucune prise, rien à faire.
Elle pose ses fesses au sol, passe la chaîne entre le mur et ses pieds et tire de nouveau. Ça bloque. La main ne veut pas céder. Il va lui falloir encore plus de force et davantage de courage. Elle sait que la douleur sera atroce. Mais qu’est-ce, au regard de ce qu’elle vit depuis plusieurs jours ? Le métacarpe lâche en craquant et en soulevant le cœur de la jeune femme. Le pouce pend. Elle étouffe ses cris au risque de réveiller la bête qui, si ça se trouve, fait le guet, juste derrière la porte. La caméra. Elle a oublié la caméra. En réalité, elle n’est pas sûre qu’il y en ait une.
Si caméra il y a, il est au courant qu’elle tente le tout pour le tout. Si caméra il y a, il est en route pour venir l’achever. Si caméra il y a, elle est morte si elle reste là. Délicatement, et pour ne pas aggraver la douleur, elle glisse sa main meurtrie à travers l’anneau pour se libérer, et laisse échapper un sanglot. Elle aurait dû faire ça, dès le début, quand elle était encore forte et vaillante. Ou en tout cas, moins violée, moins droguée, moins affaiblie. Elle tente de se mouvoir jusqu’à la sortie. Ses jambes sont lourdes et molles, elle a l’impression d’être un pantin désarticulé. Engourdie des pieds à la tête, avec une douleur insupportable à la main, elle titube et tient à peine sur ses jambes. La fuite n’est pas gagnée. La porte, maintenant. Une autre paire de manches. La défoncer à coups d’épaule ? Impossible. Pourtant, elle n’a pas d’autres choix. Elle s’élance et vient s’écraser sur le bois, tombe au sol, s’éclate les genoux sur les cailloux et se retient sur sa main déjà cabossée. Les larmes inondent ses joues et son visage tout entier. Prise entre l’étau et l’enclume. Elle ne pouvait pas rêver mieux. Soit elle arrive à sortir et elle ne se donne pas cinq minutes avant qu’il ne la rattrape, soit elle échoue et il la retrouvera avec une main cassée, une épaule luxée et une tentative d’évasion échouée. Ce qui lui vaudra une sentence encore plus sadique que les viols à répétition. Malgré tout, foutu pour foutu, elle se relève et essaie encore de défoncer la porte. Bis repetita . Même joueur joue encore. Elle laisse échapper un rugissement. Échoue. En criant et en tombant à la renverse après avoir percuté la porte. Elle se moque qu’il puisse l’entendre. Elle hurle. Elle sait qu’il va venir, à un moment ou un autre. S’il ne la filme pas, il passera dans une heure, dans un jour, dans deux. Elle va l’attendre, sagement. Aux aguets. Derrière, prête à l’assommer avec la porte et le plateau. Et à courir. Vite. Très vite.
Il va bientôt revenir, c’est sûr. Et quand il sera là, elle passera à l’action. Elle jouera sa vie. Remportera peut-être – sûrement – sa mort, mais au point où elle en est...
Elle s’assoit contre le mur, de façon à être cachée par la porte quand il l’ouvrira. S’il a tout visionné, elle est cuite. Ça fait longtemps qu’elle est sur le feu, alors...
Elle se tapote la figure de sa main valide pour se maintenir éveillée. Elle est à l’affût du moindre bruit. Plusieurs heures s’écoulent et il n’est toujours pas là. Donc il ne sait pas qu’elle s’est libérée. Sinon, il aurait rappliqué illico presto pour lui infliger une correction à la hauteur du délit commis.
Soudain, des pas. Son cœur fait des bonds de plus en plus rapidement. Doucement, elle se lève et vacille. Sa tête est lourde d’avoir été durement frappée et son corps faible d’avoir très peu été alimenté. Droite. Déterminée à frapper. À agir, à s’enfuir et à vivre.
D’un coup de pied magistral, il ouvre la porte.
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