Déchaînée

Maud Viotty · Chapitre 25 sur 48

Pages du PDF

Déchaînée

— Vous avez dormi ici, ou quoi ?

*

 — Vous êtes beaucoup plus perspicace que ce que je pensais, répond Métayer à son capitaine, tout juste arrivé au commissariat, les mains pleines d’une cafetière flambant neuve.

 — J’ai acheté une Nespresso, je vous sers un petit serré ? poursuit Dumond, faisant mine de ne pas faire attention au ton sarcastique de son supérieur.

 — C’est pas de refus. J’ai épluché le dossier Carpentier toute la nuit. Et je soutiens mordicus que les deux affaires sont liées. — Pardon, mais ça n’a aucun sens. C’est une coïncidence, c’est tout, renvoie Dumond.

 — Une coïncidence ? Deux homicides sanglants en quelques mois dans un endroit aussi calme que ça, ça ne vous choque pas ? — Fallait bien un peu d’animation, réplique Dumond en souriant, on commençait à se faire chier royal avec les collègues. Au moins là, on a un os à ronger.

 — C’est franchement pas drôle. Vous iriez dire ça aux familles des victimes ?

 — Oh, c’est bon ! on est tous à cran, c’était juste pour détendre un peu l’atmosphère, va falloir vous dérider un peu, chef, sinon vous ne tiendrez pas...

 — J’ai pas dormi et franchement, j’ai pas du tout la tête à rire de vos blagues cyniques.

 — Un serré, c’est ça ?

 — C’est ça, merci.

 Dumond sort de la pièce pour s’atteler à sa tâche de serveur pendant que Métayer pousse son siège à roulettes vers l’arrière pour se lever et faire les cent pas dans son petit bureau, clope au bec. Il se frotte la barbe trop peu entretenue ces derniers temps et se gratte la joue en faisant la moue. Deux affaires morbides, deux victimes torturées, deux dossiers sur les bras. De retour avec la commande parfaitement exécutée, Dumond tend une tasse au commandant et porte l’autre à ses lèvres.

 — Merci, il me faut bien ça pour reconnecter tous mes neurones. Je persiste en disant qu’il y a forcément un lien entre les deux histoires. Même si le modus operandi n’est pas le même, ça serait franchement dingue et hallucinant que deux tarés traînent dans les parages. Il n’y en a qu’un. Il faut juste trouver ce qui l’anime, quel est ou quels sont ses mobiles... — Eh ben, bon courage.

 — C’est plus que du courage qu’il va nous falloir, c’est de la détermination et du vice. On va devoir plonger dans la personnalité de ce type pour savoir à quel point il est dérangé...

 — Vous excluez le fait que ce soit une femme qui ait fait ça ? — J’ai déjà du mal à croire qu’un homme soit capable de commettre des atrocités pareilles, alors une femme...

 — Pour couper des couilles à un homme attaché, moi, perso, je vois bien une femme... ou un pédé avide de vengeance, à la rigueur. Métayer avale une gorgée de café et tire frénétiquement sur son mégot. — Très bon, votre kawa, au pire, vous pourrez vous recycler. — Oh, un compliment ! Je prends !

 Métayer ne bronche pas et reste concentré. Il tourne les pages du document posé sur son bureau.

 — Rien, y a rien dans le dossier Carpentier. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu d’enquête, je crois que ça aurait été du pareil au même... Alors concentrons-nous sur... merde, il s’appelle comment déjà ? — Michelin. Laurent Michelin.

 — Et qu’est-ce que vous avez sur ce Laurent Michelin ? — Homme de trente-cinq ans, cadre dans une banque. Fils unique. Ses parents sont morts il y a une quinzaine d’années dans un accident de la route. Plutôt renfermé, il est adepte des jeux vidéo et passe le plus clair de son temps à jouer à la « bagarre », se moque Dumond, avec ses potes virtuels sur Call of Duty .

 — C’est tout ?

 — On n’a quasiment rien déniché d’intéressant dans son ordi, hormis des connexions sur des sites d’ escorts . Pas marié, pas d’enfant. Homme bien sous tous rapports au boulot. Que de bons retours de la part de ses collègues. Et en consultant son téléphone, on a pu trouver le contact de son « bébé d’amour », une nana avec qui il échange des messages depuis quelques semaines. Histoire récente apparemment. À en croire les textos, elle menait la barque. Mais c’est tout ce qu’on sait. — Bien sûr, vous l’avez convoquée, lance Alex. — Bien sûr, répond Dumond, imitant ironiquement son chef. C’est Sinconetti qui l’a contactée, il la reçoit cette après-midi. — Bien, espérons qu’elle fasse avancer tout ce bordel. Alex referme rapidement le dossier pour clore la discussion matinale. Pendant que Dumond regagne ses quartiers, Métayer allume une nouvelle cigarette. Une de plus ou une de moins, il n’est plus à ça près.

OceanofPDF.com