Déchaînée
Quand le bourreau entre avec fracas dans…
*
Quand le bourreau entre avec fracas dans le cachot, la jeune femme ne réfléchit pas. Aussi violemment qu’elle le peut, elle pousse sur la porte qu’il reçoit en pleine figure, sonné. Elle y met toute sa rage. Et heureusement qu’elle avait cette rage en elle, parce que la force s’était fait la malle depuis bien longtemps déjà.
Il titube le temps de retrouver ses esprits et se tient la tête. Surpris. Assommé. Il la pensait en train de pourrir au fond du cachot. Sans bouffe, sans eau depuis plusieurs jours, elle ne devait plus ressembler à grand-chose.
Elle sait qu’elle n’a qu’une seconde, voire deux, pour le bousculer et prendre la poudre d’escampette. Coup de genou dans les bijoux. Il hurle. — Salope !
Elle n’entend rien, elle ne voit rien. Elle ne prend même pas la peine de savourer l’air frais qui pénètre ses narines. Pas le temps. Pas le moment. Peut-être qu’il fait jour. Oui, c’est ça, il fait jour. On dirait le matin. Très tôt, même. Malgré la faible intensité de la lumière, elle est éblouie et plisse les yeux pour tenter de s’acclimater et de voir où elle peut aller. Une forêt. Des arbres à perte de vue. Elle avait vu juste. Au milieu de nulle part. Il l’a enfermée dans un endroit où personne n’aurait pu soupçonner qu’une femme était martyrisée, frappée et violée. Il faut qu’elle coure. Ses jambes sont molles. Ses jambes sont faibles. Tout son corps est meurtri et sans force. Pourtant, elle trouve l’énergie nécessaire pour faire les premiers pas et engager sa fuite. Elle ne pourra pas aller bien loin, elle le sait. Une cachette. Elle doit trouver une cachette, et déjà elle entend les pas de son violeur. Ses cris, aussi.
Elle a frappé fort, apparemment. Il devrait déjà être sur elle, à l’envelopper de ses gros bras pour la remettre au cachot. — Tu perds rien pour attendre, petite pute ! Je vais te retrouver et te buter ! l’entend-elle au loin.
N’osant pas regarder en direction de la maison de pierres, elle continue sa trop lente progression, en évitant les bouts de bois sur le sol qui pourraient faire du bruit sous ses pas, en tentant de trouver un buisson, un trou, n’importe quoi, pourvu qu’elle puisse se tapir et attendre que ça se passe. Elle sait qu’elle ne pourra pas courir à perdre haleine pour sortir de la forêt. Pas la force. Pas le mental. Plus rien. L’envie ? L’envie de quoi ? Elle ne sait pas. Le sol est humide et manque de stabilité, elle glisse et se rattrape à une branche qui casse et vient lui déchirer le bras. Elle étouffe un cri et expire aussi doucement que possible. Elle trébuche en se tordant la cheville et se vautre de tout son long sur le sol humide de rosée. Sait-il par où elle est partie ? A-t-il pris la bonne direction ? Allongée, le visage dans la terre, elle n’ose pas regarder vers l’arrière, comme si le fait de tourner sa tête vers la maison de pierres lui porterait malheur. Comme si elle ne voulait pas voir la mort la rattraper. Elle décide de ne plus bouger. En réalité, c’est son corps qui lui dit « Stop, ma cocotte, tu n’iras pas plus loin, la partie s’arrête ici pour toi. »
Il la cherchera, toute la journée s’il le faut. Il ne peut pas la laisser s’échapper et risquer les flics et tout le tralala. Elle n’ira pas très loin, elle n’en est pas capable. Elle doit être là, quelque part, à quelques mètres.
OceanofPDF.com