Déchaînée
Métayer avait tout calculé. Mais que c’était…
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Métayer avait tout calculé. Mais que c’était une bonne idée de faire ces confidences à Dumond ! Enfin, pas tout non plus. Pas le plus important. Il fallait juste monter Christie contre Stéphanie et le scénario allait se construire tout seul dans la tête de Dumond. Parce que le capitaine était con, ça, on pouvait pas dire le contraire, mais il voulait absolument trouver le coupable.
Christelle Carpentier a été rapatriée au commissariat manu militari et jetée comme une malpropre dans la cellule de garde à vue. Elle n’a pas voulu parler. Elle le fera quand son avocat commis d’office déboulera. Pour l’instant, elle dort, recroquevillée sur un banc de béton.
C’est la nuit. Et la nuit, tous les chats sont gris. Et les assassins, les sadiques, les fous furieux sortent de leur nid.
Métayer ouvre avec fracas la cellule et la fait sursauter. Qu’est-ce qu’il lui veut ? Il doit être deux heures du mat’, il n’y a pas un chat dans le commissariat ni même un compagnon dans la cellule d’à côté. Il veut la faire avouer ? Elle ne dira rien, elle lui a précisé à son arrivée tout à l’heure. Pas d’avocat, pas de discussion. C’est son droit. Il pénètre dans la cellule et affiche un regard foudroyant. — À nous deux, ma jolie. J’ai adoré m’occuper de ta sœur. Je me délecte d’avance de me charger de ton cas.
Surprise, elle ne percute pas immédiatement. Le regarde avec de grands yeux, il exulte encore plus.
— Me dis pas que tu ne captes pas ? Me dis pas que tu n’as rien compris à tout ça ?
Il rit à en faire trembler les murs.
Elle tremble à l’intérieur, à l’extérieur. Son cœur s’arrête pour reprendre aussitôt.
— Tu brilles beaucoup moins, hein ? reprend-il. Ta frangine n’est plus là pour t’aider à te sentir puissante. Ah, ça oui ! Tu as joué la forte, mais à ce jeu-là, ma belle, c’est moi qui vais gagner.
Il lui caresse la joue et Christie, bien qu’elle ait envie de hurler, de pleurer et de se jeter sur lui, se contente de rejeter violemment la main du flic et lui lance un regard empli de haine.
— Ça ne sert à rien de faire la rebelle, petite conne ! La partie est finie. Impossible de récupérer un bonus vie. Impossible de faire machine arrière. T’as buté un innocent de sang-froid, c’est con, non ? Le film se rembobine et Christie essaie de tout assembler. Rien ne s’emboîte. Loulou69 a nié jusqu’au bout. Loulou69 a crié son innocence. Elle était sûre d’elle. Alors elle n’a rien entendu, rien écouté et l’a tué. Déterminée.
Décidée.
Animée.
Enragée.
Déchaînée.
Tout le contraire de ce qu’elle peut être par moments. Oui, elle a vécu en retrait de sa sœur. Oui, sa sœur était plus forte psychologiquement. Une fonceuse. Toujours. Dans n’importe quelles circonstances. Oui, Christie, elle, est une femme ambivalente. Souvent craintive, très rarement confiante. Parfois aussi sûre d’elle. Les deux, mon capitaine ! Difficile à cerner.
Quand elle était petite, sa grand-mère lui répétait sans cesse qu’elle était du signe astrologique des Gémeaux et que les gémeaux ont deux personnalités. Elle avait toujours envoyé balader de la main les convictions et les propos de son aïeule. En grandissant, en mûrissant, elle avait pris conscience que peut-être – oui, peut-être – son signe astrologique dictait son attitude et son comportement. Capable de se considérer comme une nana loin d’être à la hauteur, en dessous de tout un jour, comme de faire croire au monde entier qu’elle est inatteignable le lendemain. C’est tout ça dans le même corps, dans la même personne. Gémeaux ou pas, Christie jongle avec ces deux facettes. Pas folle, non. Juste tiraillée entre le manque de confiance en elle et l’envie de s’affirmer.
Aux côtés de sa sœur, elle se nourrissait de la force de Stéphanie pour avancer. Se laissait guider. Se faisait un peu bouffer, aussi, par la place qu’occupait sa jumelle dans leur duo. Ça lui convenait. La forte et la faible. La fonceuse et la réfléchie.
Il a bien fallu qu’elle s’affirme, avec le temps – et la perte de sa moitié. Il a bien fallu qu’elle revête le costume de la femme fatale. Naturellement parfois, instinctivement souvent.
Et alors qu’elle pensait avoir relevé le défi avec force et courage, avoir atteint l’objectif fixé pour venger sa frangine, tout se retrouve brusquement mis à mal. Tout se mélange.
— Qu’est-ce que vous racontez, là ?
Il sourit.
— Tendre naïveté, répond-il dans un dédain phénoménal. Tu croyais que tu allais régler ça, toute seule comme une grande ? Tu te pensais au-dessus de tout ? Des flics ?
Elle ne pipe pas mot, abasourdie. Déboussolée. — T’es encore plus bête que ta sœur. Tu t’es foutue toute seule dans un merdier ! T’as plongé tête baissée et tu me sers un alibi sur un plateau d’argent. Je n’aurais pas pu rêver mieux.
— C’est quoi votre problème ?
— Ah, mais je n’ai aucun problème ! En revanche, toi, t’es pas au bout de tes emmerdes ! Puisque tes neurones ont du mal à faire leur job et puisque t’es incapable de faire le lien, s’exclame-t-il comme un prof devant un cancre écervelé, je vais te le dire droit dans les yeux... J’AI-BU-TÉ-TA-SŒUR.
Christie blêmit et se met à trembler. Le monde s’écroule. Tout se bouscule dans sa tête, dans son corps, dans son cœur. Plus rien n’a de sens. Plus rien ne va.
Tout est chaos.
Loulou69 n’y était pour rien. Comme une chienne enragée, elle s’est acharnée sur lui.
Sur un innocent.
Sur un pauvre mec sans histoires.
Elle l’a épié, s’est préparée physiquement et psychologiquement pour l’anéantir alors qu’il n’avait rien fait. Elle l’a éliminé. S’est sali les mains. Pour rien.
Elle a tué un innocent.
Tout comme Alex a tué une innocente.
Elle a désormais le même pedigree que l’homme qui a sauvagement massacré sa sœur. Elle n’est plus la justicière, elle est la meurtrière. Elle a ôté la vie de celui qu’elle a détesté pendant des mois sans savoir qu’il était complètement étranger à toute cette histoire.
La scène de l’appartement et l’assaut qu’elle a donné lui remontent en mémoire sous forme de flashs.
Les menottes, la violence.
Les sévices, les coups de couteau.
LE coup de couteau.
Les cris de sa victime, son étouffement, ses appels à l’aide, ses supplications.
Tout s’entrechoque en elle comme si elle revivait sa folie meurtrière. Elle hurle que ça ne peut pas être vrai. Tout ça n’est que pure invention de la part de Métayer. Il veut la rendre folle. Elle n’a pas pu se tromper de la sorte. C’est Loulou69, le coupable. C’est lui et personne d’autre. Bien sûr que c’est lui. Elle ne peut pas avoir fait tout ça pour rien. S’être fait troncher par un tas d’inconnus pour se faire la main. Prendre son courage à bras le corps pour allumer un mec déjà chaud bouillant, l’entraîner, le charmer, le faire languir, le rendre fou et le torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Elle savait qu’elle risquait gros en s’acharnant sur lui. Mais elle devait le faire pour sauver l’honneur de sa sœur et pour se sauver elle-même de la détresse dans laquelle elle avait plongé. Si Métayer dit vrai, elle a tout risqué pour obtenir un zéro pointé. Elle va croupir en prison parce que Métayer a tout ce qu’il faut en magasin pour l’incriminer et la faire écoper de la peine maximale.
Elle est finie.
Tout est fini.
Sa vie, ses espoirs, sa vengeance.
— Il faudra aussi que je pense à remercier ton Bertrand. Grâce à lui, l’histoire est encore plus magnifique que ce que j’avais imaginé. Son côté « trop pressant » fait de lui le coupable idéal dans l’affaire de ta sœur. Elle est pas belle, la vie ?
Alex se régale et poursuit en attrapant sa proie violemment. Il la tient désormais fermement par les bras, et la force à le regarder.
— C’est moi qui l’ai enlevée, je l’ai enfermée, je l’ai frappée, je l’ai baisée... Tu t’es trompée de cible. T’as visé à côté ! Et c’est Pinturaud et toi qui allez payer à ma place !
— Stop ! Tais-toi, bordel ! lance-t-elle, à bout de nerfs. — Ah oui ! Je l’ai droguée aussi, et tu sais quoi ? Elle en a redemandé. Elle aimait ça, la salope ! Elle la voulait, sa dose ! Elle la voulait, ma queue !
Christie finit par lui cracher au visage. Il rétorque en la giflant sauvagement.
— J’ai joué avec elle et j’ai adoré ça.
— T’es qu’un salaud ! Un vrai enculé !
La deuxième gifle envoie Christie au sol. En pleurs, réduite à sa peine et son désespoir. À quatre pattes, elle a l’impression de vivre un soupçon de ce qu’a enduré Stéphanie. Il la relève sans ménagement et la rassoit sur le banc glacial.
— T’es conne comme la lune, mais tu as brillé dans le rôle de l’arroseur arrosé, félicitations du jury, Palme d’or, ovation du public. Pour seule réponse, Christie sanglote et convulse des pieds à la tête. Le sol se dérobe sous ses pieds pour la deuxième fois de sa vie. Elle reprend malgré tout un peu de courage et invective son agresseur. — Et quoi ? Tu vas faire quoi, hein ? Tue-moi tout de suite qu’on en finisse !
— Oh que oui, je vais te massacrer ! Et c’est encore plus excitant avec toi qu’avec ta pute de frangine ! Parce que, elle, elle a ruminé des jours et des nuits. Elle ne savait pas qui elle avait en face d’elle, elle a été prise au dépourvu. Jusqu’au dernier moment, elle s’est posé un milliard de questions : « Pourquoi moi ? Qui c’est ? Où suis-je ? », bon bref, je te refais pas le film, t’imagines très bien dans quel état elle devait être ! Avec elle, c’était déjà jouissif. Avec toi, c’est le nirvana. Tu as tout manigancé, tu pensais mener d’une main de maître une vengeance vouée à l’échec dès le début. Mais quel pied pour moi ! Le bonheur absolu ! — Faut te faire soigner, t’es fou à lier !
Elle rétorque, mais elle sait que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Mourir sous les coups de Métayer ou crever en prison, qu’est-ce que ça change ?
— Là-dessus, ma petite, je crois qu’on matche dans la même catégorie. Je te rappelle ce que tu as fait endurer au pauvre Loulou69 ou c’est pas la peine ? Il n’a rien demandé à personne, il a juste voulu tirer son coup avec une pute et « bim », adieu Loulou69...
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