Fondation
Chapitre VII
débarquer, et lui n’avait d’autre soutien qu’une série d’hypothèses vagues sur ce que Hari Seldon avait voulu faire. Il n’était même pas un vrai psychologue : un amateur, tout au plus, qui essayait de percer à jour les desseins du plus grand esprit de l’époque.
Et si Fara voyait juste ? Si Hari Seldon n’avait perçu d’autre problème que celui des relations avec Anacréon ? S’il s’intéressait exclusivement à l’Encyclopédie... alors, à quoi bon ce coup d’Etat ?
Il haussa les épaules et vida le contenu de son verre.
VII
Hardin observa qu’il y avait bien plus de six chaises dans le caveau, comme si l’on avait pensé y recevoir une plus nombreuse compagnie. Il alla s’asseoir dans un coin, aussi loin qu’il put des cinq autres.
Les membres du Conseil ne parurent pas s’en formaliser. Ils se parlaient très bas : on entendait parfois un mot, une syllabe, prononcés à voix un peu plus haute. Seul Jord Fara avait l’air à peu près calme. Il avait tiré
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une montre de sa poche et ne la quittait pas des yeux.
Hardin jeta un coup d’œil à la sienne, puis son regard revint à la cage de verre – absolument vide – qui occupait la moitié de la salle. C’était le seul élément un peu singulier ; rien en tout cas ne révélait la présence, où que ce fût, d’une parcelle de radium qui achevait de se désintégrer avant de déclencher un contact qui...
La lumière baissa !
Elle ne s’éteignit pas complètement, mais son éclat diminua si brusquement que Hardin sursauta. Il avait levé les yeux vers l’éclairage du plafond et, quand il les tourna de nouveau dans la direction de la cage de verre, celle-ci n’était plus vide.
Elle était occupée par une silhouette... une silhouette assise dans un fauteuil roulant !
L’apparition demeura quelques instants silencieuse, puis elle referma le livre qu’elle tenait sur les genoux et en palpa machinalement la couverture. Puis elle sourit et son visage parut s’animer.
« Je suis Hari Seldon », dit l’apparition, d’une voix chevrotante et voilée.
Hardin faillit se lever pour se présenter à son tour, mais il se maîtrisa juste à temps.
La voix continua, sur un ton parfaitement naturel : « Comme vous voyez, je suis cloué
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dans ce fauteuil et ne puis me lever pour vous saluer. Vos grands-parents sont partis pour Terminus quelques mois avant que ne me frappe la paralysie qui m’immobilise depuis lors. Je ne peux pas vous voir, vous le savez, si bien que je ne puis vous accueillir comme il conviendrait. Je ne sais même pas combien vous êtes ; tout ceci doit donc se passer sans vain cérémonial. Que ceux d’entre vous qui sont debout veuillent bien s’asseoir ; et s’il y en a qui veulent fumer, je n’y vois pas d’inconvénient. Pourquoi en verrais-je ? reprit-il avec un petit rire. Je ne suis pas vraiment ici. »
Hardin chercha machinalement un cigare dans sa poche, puis se ravisa.
Hari Seldon lâcha son livre, comme s’il le posait sur une table à côté de lui, et quand ses doigts l’eurent abandonné, le livre disparut.
Il poursuivit : « Voilà cinquante ans aujourd’hui que fut instituée cette Fondation, cinquante ans pendant lesquels ses membres ont ignoré vers quelles fins tendaient leurs efforts. Cette ignorance était nécessaire mais ne s’impose plus aujourd’hui.
« Je vous dis tout de suite que la Fondation encyclopédique est, et a toujours été, une imposture ! »
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Hardin entendit derrière lui quelques exclamations étouffées, mais il ne se retourna pas.
Hari Seldon, bien sûr, continuait imperturbable : « C’est une imposture : ni moi ni mes collègues ne nous soucions de voir jamais publié un seul volume de l’Encyclopédie. Elle a rempli son but, puisqu’elle nous a permis d’arracher à l’empereur une charte, d’attirer ici les cent mille êtres humains nécessaires à la réalisation de notre projet, et de les occuper – tandis que les événements se précisaient – jusqu’au jour où il fut trop tard pour qu’aucun d’entre eux pût revenir en arrière.
« Durant les cinquante ans que vous avez consacrés à cette escroquerie – inutile de ménager notre vocabulaire –, votre retraite a été coupée et vous n’avez plus d’autre solution que de vous atteler au projet infiniment plus important qui a été et demeure le véritable but de notre entreprise.
« A cet effet, nous vous avons installés sur une planète et dans des conditions telles qu’en cinquante ans, vous vous êtes trouvés privés de toute liberté d’action. Désormais et pour des siècles, la route est pour vous tracée. Vous allez affronter toute une série de crises, comparables à celle-ci qui est la première, et
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chaque fois, votre liberté d’action se trouvera pareillement ligotée par les circonstances, si bien que vous ne pourrez adopter qu’une solution.
« C’est la solution indiquée par nos recherches psychologiques et qui s’impose d’elle-même.
« Depuis des siècles, les civilisations galactiques stagnaient quand elles ne déclinaient pas, bien que peu de gens s’en rendissent compte. Au jour où vous m’écoutez, la Périphérie se morcelle et l’unité de l’Empire est ébranlée. Les historiens de l’avenir marqueront d’une croix les cinquante ans qui viennent de s’écouler et ils diront : «Ceci est le commencement de la chute de l’Empire Galactique. »
« Et même si personne ou presque n’a conscience de cette chute pendant des siècles encore, ils ne se seront pas trompés...
« La chute sera suivie d’une période de barbarie dont la psychohistoire nous dit qu’elle devrait normalement durer trente mille ans. Nous ne pouvons empêcher la chute. Nous ne le souhaitons même pas ; car la civilisation impériale a perdu toute la vigueur et toute la dignité qu’elle a pu avoir jadis. Mais nous pouvons abréger la durée de la période de barbarie qui doit suivre : nous pouvons la ramener à un seul millénaire.
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« Nous ne vous expliquerons pas en détail comment y parvenir, pas plus qu’il y a cinquante ans nous ne vous avions dit la vérité à propos de la Fondation. Si nous vous disions tout, le projet risquerait d’échouer ; nous aurions couru le même risque en vous révélant plus tôt que l’Encyclopédie n’était qu’une imposture ; car votre savoir supplémentaire aurait alors accru votre liberté d’action et le nombre de variables qui seraient intervenues aurait dépassé les possibilités de la psychohistoire.
« Mais il n’en sera pas ainsi, car il n’y a pas de psychologues sur Terminus et il n’y en a jamais eu, sauf Alurin... et il était du complot.
« Il est une chose pourtant que je veux vous dire : c’est que Terminus et la Fondation sœur installée à l’autre extrémité de la Galaxie sont les germes de la renaissance : de là viendront les créateurs du second Empire Galactique. La crise actuelle est le premier pas vers cette conclusion.
« C’est d’ailleurs une crise assez simple, bien plus simple que celles qui vous attendent par la suite. Voici à quoi se résume la situation : vous êtes une planète brusquement coupée des centres encore civilisés de la Galaxie, et menacée par des voisins plus puissants. Vous représentez une petite colonie de savants cernée par des mondes barbares,
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une île où subsiste l’énergie atomique au milieu d’un océan dont les confins reculent chaque jour et où l’on ne connaît que des formes d’énergie plus rudimentaires ; mais, malgré cela, vous êtes sans défense, car vous manquez de métaux.
« Vous voyez donc que vous êtes contraints par la dure nécessité à agir. Quel aspect doit prendre votre action ? Autrement dit, quelle est la solution du dilemme où vous vous trouvez ? Elle est, je crois, assez évidente ! »
L’image de Hari Seldon ouvrit la main vers le vide et le livre, une fois de plus, s’y matérialisa. Le vieux savant l’ouvrit et conclut :
« Mais, si tortueux que puisse devenir le cours de l’histoire, dites bien à vos descendants qu’il a été déterminé d’avance et qu’il mène à un nouvel Empire plus grand encore que le précédent ! »
Les yeux de Seldon s’abaissèrent vers le livre, l’apparition s’évanouit et les lumières se remirent à briller.
Hardin vit Pirenne s’approcher de lui, l’air atterré, les lèvres tremblantes.
Le président parla d’une voix ferme, mais sans timbre :
« Vous aviez raison, semble-t-il. Si vous voulez nous rejoindre ce soir à six heures, le
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Conseil va examiner avec vous les mesures à prendre. »
Ils échangèrent une poignée de main et sortirent ; Hardin, demeuré seul, sourit. Ils étaient beaux joueurs quand même : leur esprit scientifique les contraignait à reconnaître qu’ils s’étaient trompés. Seulement, c’était trop tard.
Il regarda sa montre. Tout était fini maintenant. Les hommes de Yohan Lee avaient pris le pouvoir et le Conseil ne gouvernait plus.
Les premiers astronefs anacréoniens devaient se poser le lendemain, mais cela n’avait pas d’importance non plus. Dans six mois, les envahisseurs cesseraient eux aussi de commander.
En fait, comme l’avait dit Hari Seldon, et comme l’avait deviné Salvor Hardin, depuis le jour où Haut Rodric lui avait révélé qu’Anacréon n’utilisait plus l’énergie atomique, la solution de la première crise était assez évidente.
Elle crevait les yeux !
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