Fondation
Chapitre III
pressentiments peser sur mes actes, mais comment puis-je être sûr d’avoir réussi ? Et quelles conséquences cela a-t-il pu avoir ? Quoi qu’il en soit, j’ai déjà pris une décision.
— Laquelle ?
— Quand la crise éclatera, je pars pour Anacréon. Je veux être sur place... Mais c’est assez pour ce soir, Verisof. Il se fait tard. Allons fêter votre retour. J’ai besoin de me détendre.
— Fêtons-le ici alors, dit Verisof. Je ne veux pas qu’on me reconnaisse, sinon vous savez ce que diraient les membres de ce fameux nouveau parti. Faites-nous donc servir de l’eau-de-vie. »
Hardin fit apporter de l’eau-de-vie... mais en petite quantité.
III
Au temps où l’Empire Galactique englobait toute la Galaxie, et où Anacréon était la plus opulente préfecture de la Périphérie, plus d’un empereur en visite était descendu au palais du vice-roi. Et pas un n’était reparti sans avoir
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tenté sa chance avec cette forteresse volante à plumes qui s’appelait l’oiseau nyak.
Avec le temps, la splendeur d’Anacréon s’était éteinte. Le palais du vice-roi n’était plus que ruines, à l’exception de l’aile restaurée par les ouvriers de la Fondation. Et aucun empereur depuis deux cents ans n’avait mis les pieds sur le royaume.
Mais la chasse au nyak demeurait le sport royal et les souverains d’Anacréon se flattaient d’être de fins tireurs au fusil à aiguille.
Lepold Ier, roi d’Anacréon – sur le papier du moins – et protecteur des Dominions, avait déjà maintes fois donné la preuve de son habileté. Il n’avait pas treize ans quand il avait abattu son premier nyak ; il avait inscrit le dixième à son tableau de chasse la semaine de son couronnement ; et il venait ce jour-là d’abattre son quarante-sixième.
« J’en aurai tué cinquante avant ma majorité, avait-il proclamé. Qui tient le pari ? »
Mais les courtisans ne parient pas sur l’habileté du roi. Ils ont trop peur de gagner. Personne donc ne releva son défi et le roi s’en fut tout heureux changer de vêtements.
« Lepold ! »
Le roi s’arrêta court en entendant la seule voix à laquelle il obéissait. Il se retourna, le visage maussade.
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Wienis, sur le seuil de son appartement, toisait son jeune neveu.
« Renvoie-les, fit-il d’un ton impatient. Débarrasse-toi d’eux. »
Sur un signe de tête du roi, les deux chambellans s’inclinèrent et se retirèrent au pied de l’escalier. Lepold pénétra dans la chambre de son oncle.
Wienis considéra d’un œil désapprobateur le costume de chasse du souverain.
« Bientôt, tu auras des choses plus importantes à faire que chasser le nyak. »
Tournant brusquement le dos, il alla s’asseoir à son bureau. Depuis qu’il était trop vieux pour supporter le vertigineux plongeon en piqué entre les ailes du nyak, et les turbulences où se trouvait pris l’appareil du chasseur, il ne cessait de critiquer ce sport.
Lepold, sachant fort bien ce qu’il en était, ne se fit pas faute de répliquer malicieusement : « Quel dommage que vous n’ayez pas été des nôtres aujourd’hui, mon oncle. Nous avons levé un nyak dans le désert de Samia, un vrai monstre. Et courageux ! Nous l’avons poursuivi deux heures durant. Et puis j’ai pris de la hauteur... » Il mimait les gestes, comme s’il était encore aux commandes de son appareil de chasse. « Et j’ai plongé en piqué. Je l’ai touché juste sous l’aile gauche. Cela l’a rendu furieux et il a fait
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une glissade de travers. Mais j’ai viré sur la gauche, en attendant que l’aigrette passe dans ma ligne de mire. Il a foncé sur moi. Je n’ai pas bougé et quand il a été à un coup d’ailes de moi...
— Lepold !
— Eh bien... je l’ai eu.
— Je n’en doute pas. Maintenant, veux-tu m’écouter ? »
Le roi haussa les épaules et s’approcha d’une table où se trouvait posé un compotier rempli de noix de Lera. Il se mit à en grignoter sans oser soutenir le regard de son oncle.
« Je suis allé voir le croiseur aujourd’hui, fit Wienis, en guise de préambule.
— Quel croiseur ?
— Il n’y en a qu’un. Le croiseur. Celui que la Fondation remet en état pour nous. L’ancien appareil de la flotte impériale. Me suis-je bien fait comprendre ?
— Ah ! celui-là. Vous voyez bien, je vous ai toujours dit que la Fondation le réparerait si nous le demandions. Ils n’ont nullement l’intention de nous attaquer : ce sont des racontars. Car enfin, s’ils en avaient l’intention, pourquoi répareraient-ils le croiseur ? Ça ne tient pas debout, vous savez.
— Lepold, tu es idiot ! »
Le roi, qui s’apprêtait à casser la coque d’une noix, rougit violemment.
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« Ecoutez, dit-il, avec une mine d’enfant boudeur, je crois que vous ne devriez pas me parler sur ce ton. Vous vous oubliez. Je suis majeur dans deux mois, vous savez.
— Oui, et tu es vraiment peu qualifié pour assurer les responsabilités du pouvoir. Si tu consacrais aux affaires publiques la moitié du temps que tu passes à chasser le nyak, je renoncerais tout de suite à la régence sans inquiétude.
— Peu m’importe. Cela n’a rien à voir, et vous le savez. Vous avez beau être mon oncle et le régent, je suis quand même le roi, et vous êtes un de mes sujets. Vous ne devriez pas me traiter d’idiot, et d’ailleurs, vous ne devriez pas vous asseoir en ma présence. Vous ne m’en avez pas demandé la permission. Je crois que vous feriez bien de vous surveiller un peu, sinon je pourrais prendre des mesures... »
Wienis ne broncha pas. « Puis-je t’appeler ’’Votre Majesté’’ ?
— Oui.
— Très bien ! Alors, Votre Majesté est idiote ! »
Le jeune roi s’assit pesamment, tandis que le régent le contemplait d’un air ironique. Mais Wienis reprit bientôt une expression sérieuse, et, posant une main sur l’épaule de son neveu, il dit :
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« Tu as raison, Lepold, je n’aurais pas dû te parler si durement. On a parfois du mal à se dominer, quand la pression des événements est telle... Tu comprends ? » Mais, si le ton s’était fait conciliant, le regard était toujours aussi cruel.
« Oui, fit Lepold, d’une voix mal assurée. Je sais ; c’est bien compliqué, la politique. » Il se demanda, non sans appréhension, s’il n’allait pas devoir subir un compte rendu détaillé des relations commerciales avec Smyrno au cours de l’année écoulée, ou un énoncé fastidieux des revendications d’Anacréon sur les mondes à peine colonisés du Corridor Rouge.
Mais déjà Wienis disait : « Mon garçon, je pensais te parler de cette question plus tôt, et peut-être aurais-je dû le faire, mais je sais que ta jeunesse s’accommode mal de l’aridité des problèmes d’Etat. Toutefois, tu vas être majeur dans deux mois. Et, dans la phase difficile que nous traversons, il faudra que tu prennes aussitôt une part active au gouvernement. Tu vas régner, Lepold. »
Lepold acquiesça, mais ne parut nullement ému.
« Nous allons être en guerre, Lepold.
— En guerre ! Mais nous venons de conclure un traité avec Smyrno...
— Il ne s’agit pas de Smyrno, mais de la Fondation.
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— Voyons, mon oncle, ils ont accepté de réparer le croiseur. Vous venez de dire...
— Lepold, l’interrompit Wienis d’un ton sec, nous allons parler d’homme à homme. Nous allons entrer en guerre avec la Fondation, que le croiseur soit ou non remis en état ; et d’autant plus tôt, même, qu’il est en cours de réparation. La Fondation est la source de toute puissance, de toute autorité. La grandeur d’Anacréon, ses astronefs, ses villes, ses habitants, son commerce dépendent des bribes de pouvoir que la Fondation nous dispense avec parcimonie. Je me souviens du temps où les cités d’Anacréon se chauffaient au charbon et au mazout. Mais peu importe ; tu ne sais pas de quoi je parle.
— Il me semble, fit timidement le roi, que nous devrions leur être reconnaissants...
— Reconnaissants ? gronda Wienis. Reconnaissants de nous distribuer quelques miettes, alors qu’ils gardent pour eux l’Espace sait quoi... et qu’ils le gardent dans quel but ? Avec l’intention assurément de régner un jour sur toute la Galaxie. »
Il posa une main sur le genou de son neveu et reprit avec force : « Lepold, tu es roi d’Anacréon. Tes enfants et les enfants de tes enfants peuvent être les rois de l’univers, si tu t’empares du pouvoir que détient la Fondation !
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— C’est vrai, ce que vous dites ! » Lepold commençait à s’animer. « Après tout, quel droit ont-ils de garder pour eux leur science ? C’est injuste, au fond. Anacréon représente tout de même quelque chose.
— Tu vois, tu commences à comprendre. Et maintenant, mon garçon, que se passerait-il si Smyrno décidait d’attaquer la Fondation afin de prendre le pouvoir pour elle-même ? Combien de temps s’écoulerait-il, à ton avis, avant que nous devenions une puissance vassale ? Combien de temps garderais-tu ton trône ?
— Par l’Espace, c’est vrai, ça ! Vous avez raison. Nous devons frapper les premiers. C’est notre intérêt le plus évident. »
Un sourire s’épanouit sur le visage de Wienis. « D’ailleurs, autrefois, dans les premières années du règne de ton grand-père, Anacréon avait établi une base militaire sur Terminus, une base d’une importance stratégique considérable. Nous avons été contraints d’abandonner cette base, à la suite des machinations du chef de la Fondation, une rusée canaille, un savant sans une goutte de sang noble dans les veines. Tu entends, Lepold ? Ton grand-père a été humilié par cet homme du commun. Je me souviens très bien de lui. Il avait à peu près mon âge quand il est venu ici avec son sourire et ses combinaisons
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diaboliques... et aussi la puissance des trois autres royaumes derrière lui. »
Lepold rougit et son regard flamboya. « Par Seldon, si j’avais été mon grand-père, je me serais battu quand même.
— Non, Lepold. Nous avons décidé d’attendre, de laver l’injure quand une meilleure occasion se présenterait. Ton père avait toujours espéré que cet honneur lui reviendrait, mais une mort prématurée... Hélas ! » Wienis détourna la tête, puis reprit, comme s’il maîtrisait son émotion : « C’était mon frère. Mais si son fils...
— N’ayez crainte, mon oncle, je ne faillirai pas à mon devoir. Ma décision est prise. Il faut qu’Anacréon extermine ce nid de vipères et sans perdre de temps.
— Pas si vite, mon neveu. Il faut d’abord attendre que soient terminées les réparations sur le croiseur de bataille. Le simple fait qu’ils acceptent d’entreprendre pour nous cette réfection prouve qu’ils nous craignent. Ces imbéciles cherchent à nous apaiser, mais rien ne nous fera changer d’avis, n’est-ce pas ? »
Le poing de Lepold s’abattit violemment sur le bureau. « Pas tant que je régnerai sur Anacréon.
— D’ailleurs, dit Wienis d’un ton sarcastique, nous devons attendre l’arrivée de Salvor Hardin.
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— Salvor Hardin ! » Le roi ouvrit de grands yeux.
« Oui, Lepold, le chef de la Fondation vient en personne à l’occasion de ton anniversaire... pour nous prodiguer sans doute des paroles mielleuses. Mais cela ne lui sera d’aucune utilité.
— Salvor Hardin ! » murmura le jeune roi.
Wienis prit un air sévère. « Son nom te ferait-il peur ? C’est ce même Salvor Hardin qui, lors de sa dernière visite, nous a si bien humiliés. Tu n’oublies pas, j’espère, cette impardonnable insulte à notre maison ? Et venant d’un homme du commun. D’un simple roturier.
— Non, non, bien sûr. Je n’oublie pas... Nous lui rendrons la monnaie de sa pièce... mais, j’ai un peu peur. »
Le régent se leva. « Peur ? De quoi ? De quoi, pauvre... » Il se contint à grand-peine.
« Ce serait... il me semble que ce serait une sorte de... blasphème, vous savez, d’attaquer la Fondation. Je veux dire...
— Je t’écoute.
— Eh bien, bredouilla Lepold, s’il existe vraiment un Esprit Galactique, il... heu... enfin, cela lui déplairait peut-être. Vous ne croyez pas ?
— Non, je ne crois pas », répliqua sèchement Wienis. Il s’assit et considéra son
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neveu d’un air apitoyé et amusé. « Parce que tu t’inquiètes vraiment de ce que pourrait penser l’Esprit Galactique ? Voilà ce que c’est que de te laisser la bride sur le cou. Tu as vu souvent Verisof, je parie.
— Il m’a expliqué des tas de choses...
— A propos de l’Esprit Galactique ?
— Oui.
— Mais, pauvre innocent, il croit à toutes ces histoires encore moins que moi, et je n’y crois absolument pas. Combien de fois t’ai-je dit que tout cela ne rimait à rien ?
— Je sais, je sais. Mais Verisof...
— Je me fiche de Verisof. Ce ne sont que des mots. « Il y eut un bref silence, puis Lepold déclara d’un ton lourd de réprobation : » N’empêche que tout le monde croit au fait que le prophète Hari Seldon a créé la Fondation pour mettre en pratique ses commandements et pour qu’un jour le monde puisse retrouver le Paradis Terrestre ; et aussi que quiconque désobéit à ses commandements sera anéanti pour l’éternité. Les gens y croient. J’ai présidé des cérémonies, je l’ai bien vu.
— Les gens, oui, mais pas nous. Et tu peux être heureux qu’ils y croient, car, selon cette doctrine de charlatans, tu es roi de droit divin, et tu es toi-même un demi-dieu. C’est bien commode. Cela supprime toute éventualité de
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révolte et t’assure une autorité absolue. C’est pourquoi, Lepold, tu dois ordonner toi-même la guerre contre la Fondation. Je ne suis que le régent et un humain comme les autres. Toi, tu es roi et plus qu’à demi divin... pour eux.
— Mais je ne le suis pas vraiment, n’est-ce pas ? fit le roi, d’un ton songeur.
— Non, pas vraiment, répondit Wienis, mais tu l’es pour tout le monde, sauf pour les membres de la Fondation. Tu comprends ? Tout le monde sauf les gens de la Fondation. Quand tu te seras débarrassé d’eux, plus personne ne contestera ta divinité. Penses-y un peu !
— Et après, nous pourrons nous servir tout seuls des boîtes à énergie, des temples, des engins qui volent sans équipage, et du pain sacré qui guérit le cancer et les autres maladies ? Verisof disait que seuls ceux qui ont reçu la bénédiction de l’Esprit Galactique pouvaient...
— C’est ce que dit Verisof ! Mais Verisof est ton pire ennemi après Salvor Hardin. Suis mes conseils, Lepold, et ne t’occupe pas d’eux. A nous deux, nous recréerons un empire... pas seulement le royaume d’Anacréon... mais un empire comprenant les milliards de soleils de la Galaxie. Cela ne vaut-il pas mieux qu’un soi-disant Paradis Terrestre ?
— S-si.
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— Très bien. Je suppose, ajouta-t-il d’un ton péremptoire, que nous pouvons considérer la question comme réglée. Va. Je te rejoins. Ah ! encore une chose, Lepold. »
Le jeune roi s’arrêta sur le seuil.
« Prends garde quand tu chasses le nyak, mon garçon. Depuis le malheureux accident dont ton père a été victime, j’ai parfois les plus sinistres pressentiments. Dans l’ardeur de la chasse, quand les aiguilles des fusils sillonnent le ciel, on ne sait pas ce qui peut arriver. J’espère que tu es prudent. Et tu feras ce que je t’ai dit à propos de la Fondation, n’est-ce pas ?
— Mais oui... certainement.
— Bon ! » Il suivit des yeux son neveu qui s’éloignait dans le couloir, puis revint à son bureau.
Les pensées de Lepold, tandis qu’il regagnait ses appartements, étaient sombres. Peut-être en effet valait-il mieux battre la Fondation et acquérir le pouvoir dont parlait Wienis. Mais une fois que la guerre serait finie et qu’il aurait affermi sa position... Il songea soudain que Wienis et ses deux vantards de fils étaient maintenant ses héritiers directs.
Mais il était roi. Et les rois pouvaient faire exécuter les gens.
Même leurs oncles et leurs cousins.
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