Fondation

Asimov · Chapitre 20 sur 44

Pages du PDF

Fondation

Chapitre V

les marches quatre à quatre, sans même ôter son manteau couvert de neige.

« Regardez-moi ça ! cria-t-il en lançant sur la table un journal tout mouillé. Et les visiophones annoncent la nouvelle.

— Par l’Espace, murmura Sermak, il va sur Anacréon ! Il va sur Anacréon !

— Cette fois, c’est la trahison, cria Tarki. Walto a raison. Il nous a vendus et maintenant il va toucher le prix de sa trahison. »

Sermak s’était levé. « Nous n’avons plus le choix. Je vais demander demain au Conseil de mettre Hardin en accusation. Et si cela ne marche pas... »

V

La neige ne tombait plus, mais elle couvrait le sol d’une épaisse couche blanche et la voiture peinait dans les rues désertes. La lumière pâle de l’aube jetait sur le décor une lueur sinistre, et personne, qu’il fût actionniste ou pro-Hardin, n’était encore assez courageux pour circuler dans la ville.

Yohan Lee n’avait pas l’air content et il ne tarda pas à exprimer sa désapprobation. « Ça

– 180 –

va faire mauvais effet, Hardin. On va dire que vous avez pris la fuite.

— Qu’ils disent ce qu’ils veulent. Il faut que j’aille sur Anacréon, et je veux pouvoir le faire tranquillement. »

Hardin se renversa sur la banquette en frissonnant. Il ne faisait pourtant pas froid dans la voiture chauffée, mais même à travers la vitre, ce paysage neigeux vous glaçait le cœur.

« Un de ces jours, il faudra climatiser Terminus, dit-il d’un ton songeur. C’est faisable.

— Il y a d’autres choses faisables, riposta Lee, que j’aimerais voir accomplies d’abord. La climatisation de Sermak, par exemple. Une jolie petite cellule bien sèche, où il fait vingt-cinq degrés tout au long de l’année, voilà ce qu’il lui faudrait.

— Et puis, continua Hardin, il me faudrait une armée de gardes du corps, et pas seulement ces deux-là. » Du geste il désigna les deux hommes assis devant, auprès du chauffeur, les yeux braqués sur la chaussée déserte, leurs projecteurs atomiques sur les genoux. « On dirait que vous tenez vraiment à faire éclater la guerre civile.

— Moi ? Pas besoin de moi, pour cela, je vous assure. Il y a d’abord Sermak : il fallait l’entendre hier pendant la séance du Conseil

– 181 –

demander votre mise en accusation pour haute trahison.

— C’était son droit, répondit Hardin, sans se démonter. D’ailleurs, sa proposition a été repoussée par 206 voix contre 184.

— Oui, une majorité de vingt-deux voix, alors que nous avions compté sur un minimum de soixante. Ne dites pas le contraire.

— C’était juste, en effet, répondit Hardin.

— Bon. Secundo : après le vote, les cinquante-neuf membres du parti actionniste se sont levés et sont sortis de la salle des séances en claquant la porte. »

Hardin garda le silence et Lee poursuivit : « Tertio : avant de partir, Sermak a crié que vous étiez un traître, que vous alliez sur Anacréon chercher vos trente deniers, que la majorité du Conseil, en refusant de voter la mise en accusation, s’était rendue coupable de complicité de trahison et que leur parti ne s’appelait pas pour rien le Parti de l’Action. Que pensez-vous de tout cela ?

— Que ça va mal.

— Et voilà maintenant que vous partez à l’aube, comme un criminel. Vous devriez faire face, Hardin, et au besoin proclamer la loi martiale, par l’Espace !

— La violence est le dernier refuge...

— ... de l’incompétence. Je sais !

– 182 –

— Parfait. Nous verrons. Maintenant, Lee, écoutez-moi bien. Il y a trente ans, pour le cinquantième anniversaire de la Fondation, le caveau a été ouvert et nous avons entendu un enregistrement de Hari Seldon qui nous a quelque peu éclairci les idées.

— Je me souviens, dit Lee en souriant, c’est le jour où nous avons pris le pouvoir.

— Parfaitement. C’était notre première crise. Voici que se présente la seconde... et dans trois semaines, nous allons célébrer le quatre-vingtième anniversaire de la Fondation. Cette coïncidence ne vous semble-t-elle pas frappante ?

— Vous voulez dire que Seldon va revenir ?

— Attendez. Seldon n’a jamais parlé de revenir, bien entendu, mais cela ne devrait pas nous étonner. Il a toujours fait de son mieux pour que nous ne sachions rien. Nous ne pouvons pas savoir si l’horloge à radium va déclencher une seconde ouverture du caveau. A chaque anniversaire de la Fondation, j’y suis allé, à tout hasard, mais Seldon n’a jamais fait de nouvelle apparition ; seulement, cette fois, nous traversons encore une crise, alors que nous n’en avions pas eu entre-temps.

— Alors, il va parler ?

— Peut-être. Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, voici ce que vous allez faire. Cet après-midi, à la séance du Conseil, quand vous aurez

– 183 –

dévoilé mon départ pour Anacréon, vous annoncerez en outre officiellement que, le 14 mars prochain, nous entendrons un nouvel enregistrement laissé par Hari Seldon et contenant un message de la plus haute importance, se rapportant à la crise qui aura été victorieusement résolue. Et prenez garde, Lee, de rien ajouter, quelles que soient les questions dont on vous assaille. »

Lee le considérait avec des yeux ronds. « Vont-ils y croire ?

— Peu importe. Cela les embarrassera, et je n’en demande pas davantage. Ils se demanderont si c’est vrai ou, dans le cas contraire, quel était mon propos en lançant cette nouvelle : et ils décideront de ne rien faire avant le 14 mars. Je serai de retour bien avant cette date. »

Lee n’avait pas l’air convaincu. « Mais dire que la crise sera ’’victorieusement résolue’’. C’est du bluff !

— Oui, mais un bluff qui les démontera complètement. Ah ! nous voici arrivés ! »

On apercevait dans le petit jour la masse sombre de l’astronef. Hardin s’avança jusqu’à l’appareil et, sur le seuil de la porte étanche, se retourna. « Au revoir, Lee. Je suis navré de vous laisser dans le pétrin, mais vous êtes le seul à qui je puisse me fier. Soyez prudent.

– 184 –