Fondation
Chapitre VIII
Seldon médita quelques instants et la dernière minute touchait à sa fin quand il annonça : « J’accepte l’exil. »
Gaal sentit son cœur battre plus fort. Il était ravi – qui ne le serait pas ? – d’avoir échappé à la mort. Mais, malgré son soulagement, il ne pouvait s’empêcher de regretter un peu que Seldon eût été vaincu.
VIII
Ils restèrent longtemps silencieux dans le taxi qui les emmenait au long des centaines de kilomètres de tunnels conduisant à l’université. Ce fut Gaal qui rompit le silence :
« Ce que vous avez dit à la Commission était-il vrai ? Votre exécution aurait-elle précipité la chute ?
— Je ne mens jamais quand il s’agit de calculs psychohistoriques. Cela ne m’aurait d’ailleurs avancé à rien en l’occurrence. Chen savait que je disais la vérité. C’est un politicien très habile, et les politiciens sont d’ordinaire sensibles aux vérités de la psychohistoire.
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— En ce cas, étiez-vous forcé d’accepter l’exil ? » interrogea Gaal, mais Seldon ne répondit pas.
Quand ils arrivèrent à destination, Gaal avait presque oublié qu’il pouvait exister un soleil. Les bâtiments de l’université, eux non plus, n’étaient pas à l’air libre : ils se dressaient sous le couvert d’un dôme monstrueux fait d’une matière semblable à du verre. Ce dôme formait un écran polarisant qui diffusait sur le métal de l’édifice une lumière vive mais non aveuglante.
Les bâtiments eux-mêmes n’avaient pas l’éclat dur et gris des autres constructions de Trantor. Les parois étaient d’une couleur argentée à laquelle la patine donnait des reflets d’ivoire.
« Tiens, fit Seldon, on dirait des soldats.
— Comment ? » dit Gaal ; il baissa les yeux et vit une sentinelle qui bloquait le passage.
Au même moment, un officier déboucha d’une petite porte. « Docteur Seldon ? dit-il.
— Oui.
— Nous vous attendions. Vous et votre personnel tombez désormais sous le coup de la loi martiale. J’ai mission de vous annoncer que vous avez six mois pour mettre au point vos préparatifs de départ pour Terminus.
— Six mois ! » s’exclama Gaal, mais Seldon lui serra doucement le bras.
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« Ce sont mes consignes », répéta le capitaine.
Il disparut et Gaal se tourna vers Seldon : « Mais voyons, que pouvons-nous faire en six mois ? C’est un meurtre à longue échéance, tout simplement.
— Du calme. Du calme. Passons dans mon bureau. »
Le bureau n’était pas grand, mais il était rigoureusement à l’abri de toute table d’écoute. Les dispositifs, en effet, au lieu de percevoir un silence suspect ou un brouillage plus suspect encore, enregistraient une conversation parfaitement innocente entre plusieurs interlocuteurs.
« Six mois nous suffiront, dit Seldon en s’asseyant.
— Je ne vois pas comment.
— Parce que, mon garçon, dans un projet comme le nôtre, les actions des autres se plient en fait à nos besoins. Ne vous ai-je pas déjà dit que le caractère de Chen avait été soumis à une analyse extrêmement fouillée ? Nous n’avons laissé le procès s’ouvrir qu’au moment qui convenait à notre propos.
— Mais avez-vous pu choisir aussi...
— ... d’être exilé sur Terminus ? Pourquoi pas ? » Son index pressa un coin de la table et une petite section de la paroi derrière lui
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s’écarta, révélant une série de casiers. Seul Seldon pouvait manœuvrer ce mécanisme, car le dispositif n’était sensible qu’à ses empreintes digitales.
« Vous trouverez dans ce classeur divers microfilms, dit-il. Prenez celui marqué de la lettre T. »
Gaal obéit et attendit que Seldon eût fixé la bobine dans le projecteur ; puis il ajusta les viseurs que lui tendait son hôte et regarda le film qui se déroulait devant ses yeux.
« Mais alors... commença-t-il.
— Qu’est-ce qui vous étonne ? demanda Seldon.
— Cela faisait deux ans que vous prépariez ce départ ?
— Deux ans et demi. Nous n’étions pas certains, évidemment, que le choix de Chen se porterait sur Terminus, mais nous l’espérions, et nous avons travaillé à partir de cette hypothèse.
— Mais pourquoi, docteur Seldon ? Pourquoi avez-vous voulu cet exil ? Ne serait-il pas plus facile de contrôler les événements de Trantor même ?
— Nous avions plusieurs raisons. En travaillant sur Terminus, nous bénéficierons de l’appui impérial sans que l’Empire puisse craindre que nous menacions sa sécurité.
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— Mais alors, dit Gaal, vous n’avez éveillé ces craintes que pour contraindre la Commission à vous exiler. Je ne comprends toujours pas.
— Peut-être vingt mille familles ne seraient-elles pas allées de leur plein gré s’installer aux confins de la Galaxie.
— Mais pourquoi les obliger à partir si loin ? » Gaal attendit un instant une réponse, puis reprit : « Je n’ai peut-être pas le droit de savoir.
— Pas encore, dit Seldon. Il suffit pour le moment que vous sachiez qu’une colonie scientifique va être établie sur Terminus. Et qu’une autre ira s’installer à l’extrémité opposée de la Galaxie, disons par exemple, ajouta-t-il en souriant, à Star’s End, là où finissent les étoiles. Pour le reste, je vais mourir bientôt, et vous en verrez plus que moi... Non, non, faites-moi la grâce de ne pas être bouleversé ni de manifester votre compassion. Mes docteurs me disent que je n’en ai plus que pour un an ou deux. Mais j’aurai alors fait tout ce que j’ai voulu faire, et peut-on souhaiter sort plus enviable ?
— Et après votre mort, monsieur ?
— Eh bien, j’aurai des successeurs... vous, peut-être. Et ces successeurs sauront mener à bien le projet et déclencher au moment voulu et dans les circonstances voulues la révolte
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sur Anacréon. Après cela, il suffira de laisser les événements suivre leur cours.
— Je ne comprends pas.
— Vous comprendrez un jour. » Seldon avait l’air à la fois las et satisfait. « La plupart des chercheurs partiront pour Terminus, mais certains d’entre eux resteront. Ce sont là des questions faciles à régler. Quant à moi, conclut-il dans un souffle à peine perceptible, mon rôle est fini. »
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