Fondation
Chapitre III
Ponyets fit un effort pour se maîtriser. « Votre Grâce, je vous prie d’être miséricordieux pour l’âme d’un homme, à l’heure où son corps va être détruit. Cet homme a été privé de toute consolation spirituelle pendant tout le temps où sa vie a été en danger. Il va maintenant s’en retourner, sans y avoir été préparé, dans le sein de l’Esprit qui nous gouverne tous. »
Le Grand Maître demanda d’un ton chargé de soupçons :
« Vous êtes un gardien des âmes ? »
Ponyets baissa humblement la tête : « J’en ai reçu la formation. Dans le vide de l’Espace, les Marchands errants ont besoin d’hommes comme moi pour veiller au côté spirituel d’une vie par ailleurs entièrement consacrée au commerce et à la poursuite des biens de ce monde. »
L’Askonien se mordilla la lèvre pensivement. « Chacun doit préparer son âme pour le voyage de retour vers les esprits ancestraux. Mais je n’aurais jamais cru que vous autres Marchands étiez croyants. »
III
– 229 –
Eskel Gorov remua sur sa couchette et ouvrit un œil au moment où Limmar Ponyets passait la porte lourdement renforcée. Celle-ci se referma aussitôt avec un bruit mat. Gorov se mit debout.
« Ponyets ! Ils vous ont envoyé ici ?
— Pur hasard, dit Ponyets d’un ton amer, ou alors, c’est l’ouvre de mon mauvais démon personnel. Numéro un, vous vous mettez dans le pétrin sur Askone. Numéro deux, ma route, connue de la Chambre de Commerce, m’amène à une cinquantaine de parsecs du système en question juste au moment où se passe le Numéro un. Numéro trois, ce n’est pas la première fois que nous travaillons ensemble, et la Chambre de Commerce le sait bien. Etes-vous encore étonné de me voir ici ?
— Soyez prudent, dit Gorov à mi-voix. On va sûrement nous écouter. Vous avez un brouilleur de champ sur vous ? »
Ponyets désigna le bracelet ouvragé qu’il avait au poignet, et Gorov parut soulagé.
Ponyets regarda autour de lui. La cellule était nue, mais vaste ; elle était bien éclairée et il n’y régnait pas de mauvaises odeurs. « Pas trop mal, dit-il, ils vous ménagent. »
– 230 –
Gorov ignora cette remarque. « Dites-moi, comment avez-vous pu venir ici ? On me garde au secret depuis presque deux semaines.
— Depuis mon arrivée, par conséquent. Le vieil oiseau qui commande ici a donc ses points faibles ? Il a l’air porté sur les discours pieux, alors j’ai essayé un truc qui a marché. Je suis ici en tant que conseiller spirituel. Il y a une chose bien chez les gens comme lui. Ils vous couperont la tête sans hésitation si cela les arrange, mais ils hésiteront toujours à mettre en danger votre âme immatérielle et problématique. C’est de la psychologie empirique, ça. Un Marchand se doit d’avoir des notions de tout. »
Le sourire de Gorov était sardonique. « Qui plus est, vous avez fait des études de théologie. Je vous aime bien, Ponyets. Je suis content que ce soit vous qu’ils aient envoyé. Mais le Grand Maître ne s’inquiète pas uniquement de mon âme. Est-ce qu’il a parlé d’une rançon ? »
Le Marchand fronça les sourcils. « Il y a fait allusion... vaguement. Il a aussi menacé de vous tuer dans la chambre à gaz. J’ai un peu éludé la question, il pouvait facilement s’agir d’un piège. Il veut donc nous extorquer quelque chose. Mais quoi ?
— De l’or.
– 231 –
— De l’or ! » Ponyets était surpris. « Le métal lui-même ? Pour quoi faire ?
— C’est leur monnaie d’échange.
— Ah oui ? Et où voulez-vous que j’en trouve ?
— Où vous pourrez. Ecoutez-moi, c’est très important. Il ne m’arrivera rien tant que le Grand Maître flairera de l’or. Promettez-lui-en ; autant qu’il en demandera. Après quoi, retournez à la Fondation s’il le faut pour en chercher. Quand je serai libre, on nous escortera jusqu’en dehors du système et puis nous nous séparerons. »
Ponyets lui lança un regard désapprobateur : « Et puis vous reviendrez et vous essaierez encore une fois.
— C’est ma mission de vendre des marchandises atomiques sur Askone.
— Ils vous rattraperont avant que vous ayez fait un parsec dans l’espace. Vous le savez, je suppose ?
— Je n’en sais rien, dit Gorov. Mais même si je le savais, cela n’y changerait rien.
— La prochaine fois, ils vous tueront. »
Gorov haussa les épaules.
Ponyets dit d’une voix calme : « Si je dois encore discuter avec le Grand Maître, je veux tout savoir. Jusqu’à maintenant, j’ai travaillé à l’aveuglette. Les quelques remarques pourtant
– 232 –
bien innocentes que j’ai faites ont déclenché une véritable crise chez Sa Grâce.
— C’est simple, dit Gorov. La seule façon dont nous puissions accroître la sécurité de la Fondation ici dans la Périphérie, c’est de constituer un empire commercial sous contrôle religieux. Nous sommes encore trop faibles pour agir par la contrainte. Nous n’avons déjà que trop à faire pour tenir en respect les Quatre Royaumes.
Ponyets acquiesçait. » Evidemment. Or, tout système qui refuse nos marchandises atomiques ne peut être soumis au contrôle religieux...
— Et risque, par conséquent, de devenir un foyer d’indépendance et d’hostilité.
— Voilà pour la théorie, dit Ponyets. Maintenant, qu’est-ce donc exactement qui nous empêche de vendre ? Une question de religion, m’a laissé entendre le Grand Maître.
— Il s’agit d’une forme de culte des ancêtres. Leurs légendes parlent d’un passé maudit dont ils n’auraient été sauvés que par les héros simples et vertueux de ces dernières générations. Cette tradition n’est que la transposition mythique de la période d’anarchie qu’ils ont connue, il y a un siècle, à l’époque où ils venaient de chasser les troupes impériales et avaient formé un gouvernement indépendant. Les progrès scientifiques et
– 233 –
l’énergie atomique s’identifient donc désormais chez eux avec l’ancien régime impérial dont ils se souviennent avec horreur.
— Ah oui ? Eh bien, cela ne les empêche pas d’avoir de jolis petits astronefs qui m’ont fort bien repéré à deux parsecs. Pour moi, ces engins sentent l’énergie atomique...
Gorov haussa les épaules. « Ce sont des survivants de l’Empire, probablement. Ce qu’ils ont ils le gardent. Mais ils ne veulent pas innover, et leur économie est entièrement non atomique. C’est cela qu’il faut changer.
— Et comment allons-nous nous y prendre ?
— En brisant leur résistance sur un point. Pour vous donner un exemple, si je pouvais vendre un canif à lame radioactive à un noble, cela l’amènerait à faire voter des lois qui lui permettent de s’en servir. Cela a l’air idiot, mais psychologiquement, c’est juste. En réussissant des ventes stratégiques en des points stratégiques, on créera une faction pro-atomique à la cour.
— Et c’est vous qu’ils envoient faire ce travail, alors que moi, je ne suis ici que pour payer votre rançon et m’en aller, en vous laissant à l’ouvrage ? Vous ne trouvez pas qu’ils sont un peu mal inspirés ?
— Pourquoi ? demanda Gorov, sur ses gardes.
– 234 –
— Enfin, tout de même, fit Ponyets, exaspéré, vous êtes un diplomate, non un Marchand, et ce n’est pas en vous baptisant Marchand que vous en deviendrez un. La mission dont vous parlez est faite pour un vendeur professionnel ; or, moi, je suis là avec un chargement qui est en train de pourrir et dont il semble bien que je ne ferai jamais rien.
— Vous voulez dire que vous allez risquer votre peau pour quelque chose qui ne vous concerne pas ? demanda Gorov avec un pâle sourire.
— Autrement dit, fit Ponyets, c’est l’affaire d’un patriote, et les Marchands ne sont pas renommés pour leur patriotisme ?
— Bien sûr que non. Les pionniers ne le sont jamais.
— Bon, je veux bien reconnaître que je ne sillonne pas l’espace pour sauver la Fondation. Mais mon but est de gagner de l’argent, et je vois là une occasion de le faire. Si j’aide en même temps la Fondation, tant mieux. J’ai déjà risqué ma vie avec des chances de réussite plus faibles, d’ailleurs.
Ponyets se leva et Gorov l’imita. « Qu’allez-vous faire ? »
Le Marchand sourit. « Je ne sais pas, Gorov,... pas encore. Mais si tout revient à vendre... je suis votre homme. Je n’ai pas l’habitude de me vanter, mais jamais encore il
– 235 –