Fondation
Chapitre IV
Après Sermak, Lewis Bort était le plus ardent à rallier les dissidents qui venaient grossir les rangs du Parti de l’Action. Il ne faisait pourtant pas partie de la délégation venue trouver Salvor Hardin six mois plus tôt. Non que l’on méconnût ses efforts : bien au contraire. Son absence était seulement due à l’excellente raison qu’il séjournait à l’époque dans la capitale d’Anacréon.
Il s’était rendu là-bas à titre privé. Il ne vit aucun personnage officiel et ne fit rien d’important. Il se contenta de visiter les recoins obscurs de la planète et de fureter ça et là.
Il rentra vers la fin d’une journée d’hiver qui s’achevait sous la neige et, une heure plus tard, il était assis devant la table octogonale du bureau de Sermak.
Ses premières paroles n’étaient guère de nature à ragaillardir des gens attristés par ce crépuscule grisâtre.
« J’ai bien peur, dit-il, que nous défendions ce qu’on appelle en termes mélodramatiques une ’’cause perdue’’.
– 172 –
— Vous croyez ? fit Sermak.
— C’est-à-dire qu’il n’est décemment pas possible d’avoir une autre opinion.
— Mais l’armement... » commença Dokor Walto.
Bort l’interrompit aussitôt. « C’est de l’histoire ancienne. Je parle du peuple. Je vous avouerai que ma première idée était de fomenter une révolution de palais et de faire monter sur le trône un roi plus favorable à la Fondation. L’idée était bonne, elle l’est encore. Malheureusement, elle est impossible à réaliser. Le grand Salvor Hardin a pensé à tout.
— Si vous nous donniez quelques détails, Bort, suggéra Sermak.
— Des détails ! Oh ! c’est bien simple ! Tout tient à la situation actuelle sur Anacréon. Cette religion instituée par la Fondation, vous savez ? Eh bien, elle a pris !
— Et alors ?
— Il faut le voir pour le croire. Ici, nous n’avons qu’une grande école où sont nés les prêtres, et, de temps en temps, on organise une petite cérémonie dans un quartier discret pour les pèlerins... c’est tout. Cela n’affecte en rien notre vie quotidienne. Mais sur Anacréon... »
Lem Tarki lissa d’un doigt sa fine moustache et s’éclaircit la voix : « Quel est le
– 173 –
principe de cette religion ? Hardin nous a toujours dit qu’il ne s’agissait que d’un ramassis de momeries destinées à leur faire accepter sans discussion notre science. Vous vous souvenez, Sermak...
— Les explications de Hardin, lui rappela Sermak, ne doivent généralement pas être prises pour argent comptant. Mais dites-nous, Bort, de quelle religion il s’agit en fait ?
— Au point de vue de l’éthique, expliqua Bort, il n’y a rien à dire. On retrouve à peu près la philosophie des religions impériales. De hauts principes moraux et caetera. C’est parfait : la religion est une des grandes forces civilisatrices de l’histoire et, à cet égard...
— Nous le savons, dit Sermak impatient. Venez-en au fait.
— Eh bien, voilà. Cette religion-ci – patronnée et encouragée par la Fondation, ne l’oubliez pas – est de nature strictement autoritaire. Le clergé a le contrôle exclusif de l’équipement scientifique que nous avons remis à Anacréon, mais les prêtres n’ont de ce matériel qu’une connaissance empirique. Ils croient... heu... à la valeur spirituelle de l’énergie qu’ils contrôlent. Il y a deux mois, par exemple, un imbécile a saboté l’installation atomique du Temple Thessalien, une des plus importantes de la planète. Il a fait sauter cinq pâtés de maisons. Eh bien,
– 174 –
tout le monde, y compris les prêtres, a considéré cela comme une vengeance divine.
— Je m’en souviens. Les journaux en ont parlé. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Alors, écoutez ceci, fit Bort sèchement. Le clergé forme une hiérarchie au sommet de laquelle se trouve le roi, que l’on tient pour une sorte de petit dieu. C’est un monarque absolu de droit divin, et les gens y croient dur comme fer, ainsi que les prêtres. On ne peut pas renverser un tel souverain. Vous comprenez maintenant mon pessimisme ?
— Attendez, intervint Walto. Vous avez déclaré que c’était l’œuvre de Hardin ; que vouliez-vous dire ? Quel rôle joue-t-il là-dedans ? »
Bort considéra son interlocuteur d’un œil apitoyé.
« La Fondation a tout fait pour entretenir les gens dans leur illusion. Nous avons donné à ce charlatanisme tout l’appui de nos connaissances scientifiques. Il n’y a pas une cérémonie présidée par le roi où celui-ci ne soit pas entouré d’un halo radioactif qui brûle gravement quiconque tente de le toucher. Il peut se déplacer au-dessus du sol aux moments cruciaux, quand il est soi-disant visité par l’inspiration divine. D’un geste, il inonde le temple d’une lumière diffuse et
– 175 –
iridescente. Je ne saurais citer tous les tours que nous accomplissons pour lui ; mais même les prêtres, qui en sont les auteurs, croient à leur caractère surnaturel.
— Bigre ! dit Sermak.
— J’étais fou de rage, reprit Bort, en pensant à la chance que nous avons gâchée. Songez un peu à ce qu’était la situation voilà trente ans, quand Hardin a sauvé la Fondation des griffes d’Anacréon. A cette époque, les Anacréoniens ne se rendaient pas compte que l’Empire était en pleine décadence. Ils jouissaient certes d’une certaine autonomie depuis la révolte de Zéon, mais même quand les communications ont été rompues et que le grand-père de Lepold s’est proclamé roi, ils n’avaient pas encore compris que l’Empire était fichu.
« Si l’empereur avait eu le cran d’essayer, il aurait pu rétablir sa suzeraineté sur Anacréon en y envoyant deux croiseurs et en profitant de la guerre civile qui n’aurait pas manqué d’éclater. Nous aurions pu, nous, le faire à sa place ; mais non, il a fallu que Hardin institue ce culte du souverain. Pour ma part, je ne comprends pas ses raisons.
— Que fait Verisof ? demanda soudain Jaim Orsy. Je l’ai connu actionniste acharné. Que fait-il là-bas ? Il est donc aveugle, lui aussi ?
– 176 –
— Je ne sais pas, répliqua Bort. A leurs yeux, il est le grand prêtre. Pour autant que je sache, il joue le rôle de conseiller technique auprès du clergé. »
Dans le silence qui suivit, tous les regards se tournèrent vers Sermak. Le jeune leader se mordillait nerveusement un ongle. « Tout cela est bien louche, finit-il par dire. Je ne peux pas croire que Hardin soit aussi bête !
— Il a les apparences contre lui, fit Bort.
— Ce n’est pas possible. Il faudrait une dose colossale de stupidité pour se livrer pieds et poings liés à l’adversaire. Et je ne crois pas que Hardin soit stupide. Cependant, établir une religion qui supprime toute possibilité de troubles intérieurs, et d’autre part armer Anacréon de pied en cap ! Vraiment, je ne comprends pas.
— Je conviens que c’est assez étrange, dit Bort, mais les faits sont là. Et que pouvons-nous en déduire d’autre ?
— Il trahit, tout simplement, lança Walto. Il est à la solde d’Anacréon. »
Mais Sermak secoua la tête. « Je ne le crois pas non plus. Toute cette histoire est absurde... Dites-moi, Bort, avez-vous entendu parler d’un croiseur de bataille que la Fondation est censée avoir remis en état pour la flotte d’Anacréon ?
— Un croiseur de bataille ?
– 177 –
— Une ancienne unité de la flotte impériale.
— Non. Mais je ne suis pas surpris de ne rien savoir. Les chantiers de construction navale sont des sanctuaires où le public n’a pas le droit de pénétrer. Personne n’est jamais informé de ce qui touche à la flotte.
— Quoi qu’il en soit, il y a eu des fuites. Certains membres du parti ont évoqué la question devant le Conseil. Hardin n’a jamais nié. Ses porte-parole ont dénoncé les fauteurs de rumeurs, et les choses en sont restées là. Qu’en pensez-vous ?
— Tout cela tient, dit Bort. Si c’est vrai, c’est de la folie pure. Mais ce n’est pas pire que le reste.
— Peut-être, dit Orsy, Hardin a-t-il en réserve une arme secrète. Dans ce cas...
— Oui, fit Sermak, railleur, un diable à ressort qui sortira de sa boîte au bon moment pour effrayer le vieux Wienis. La Fondation ferait aussi bien de se faire sauter tout de suite : cela lui épargnerait une longue agonie, si c’est sur une arme secrète que nous devons compter.
— Alors, dit Orsy, s’empressant de changer de sujet, le problème se ramène à ceci : combien de temps nous reste-t-il ? Hein, Bort, que vous en semble ?
– 178 –
— D’accord, c’est à cela que se ramène le problème. Mais ne me regardez pas comme ça : je n’en sais rien. La presse anacréonienne ne contient jamais aucune allusion à la Fondation. Il n’est question pour le moment que des fêtes qui approchent. Vous savez que Lepold atteint sa majorité la semaine prochaine.
— Nous avons des mois devant nous, alors, dit Walto, souriant pour la première fois de la soirée. Cela devrait être suffisant pour...
— Pensez-vous ! fit Bort. Le roi est un dieu, je vous le répète. Vous vous imaginez peut-être qu’il aurait besoin de mener toute une campagne de propagande pour préparer son peuple à se battre ? Vous croyez qu’il sera forcé de nous accuser d’agression et de recourir à tous les vieux trucs de la diplomatie ? Quand le moment de frapper sera venu, Lepold n’aura qu’à donner un ordre et ses sujets se battront. Tout simplement. C’est ce qu’il y a de terrible avec leur système. On ne met pas en doute les ordres d’un dieu. L’envie peut aussi bien le prendre de commencer demain, comment voulez-vous le prévoir ? »
Tout le monde prit la parole à la fois, et Sermak frappait sur la table pour réclamer le silence, quand la porte de la rue s’ouvrit, livrant passage à Levi Norast. Celui-ci monta
– 179 –