La vie selon Gus Orviston
5b La Grande Controverse Izaac Walton : ma propre version
5b
La Grande Controverse Izaac Walton :
ma propre version
…la plupart des hommes oublient d’adresser leurs louanges… à Celui qui nous a créés ainsi que le soleil, qui veille encore sur nous, qui nous a donné les fleurs et les averses, les ventres et la viande, le contentement et le temps d’aller pêcher.
Izaak Walton,
Le Parfait Pêcheur à la ligne
…lorsque j’engendrerai le contentement et accroîtrai la confiance dans le pouvoir, la sagesse et la providence de Dieu Tout-Puissant, je marcherai dans les prés le long d’une rivière qui coule lentement.
Izaak Walton
Je travaille pour posséder ma propre âme.
(encore et toujours) Walton
À quinze ans, j’avais lu Le Parfait Pêcheur à la ligne peut-être aussi
souvent que Moïse les Dix Commandements, et (comme Moïse ?) plus je le
lisais, plus ma perplexité et mes désillusions augmentaient, et plus je me
demandais si Izaak Walton donnait ne serait-ce que la plus légère indication
destinée à nous apprendre s’il valait mieux utiliser une canne à mouche, une
canne pour la pêche au coup, des lignes de fond, des harpons ou des
araignées. Plus je le lisais et plus il me paraissait évident qu’une seule chose
lui importait vraiment — une chose tout à fait étrangère à mon expérience,
une chose qui me rendait très mal à l’aise, une chose à la fois trop vague
pour être saisie et trop souvent évoquée pour être ignorée. Plus je le lisais et
plus j’avais l’impression que Le Parfait Pécheur à la ligne n’était que de
manière accessoire et accidentelle un livre sur la pêche. Sa profonde raison
d’être n’était pas l’amour pour la Pêche à la ligne, mais l’amour pour ce
Personnage nébuleux que les hommes appellent Dieu.
Walton met au crédit de Dieu la joie que l’on retire de toute forme de
pêche à la ligne. Ainsi, même les plaisirs obtenus par l’emploi d’un appât
ou d’une mouche constituent, à ses yeux, une référence aux dons sans cesse
renouvelés que nous recevons de notre Créateur prodigue. Izaak met aussi
au crédit de Sa Déité, décidément fort occupée, la fabrication et l’entretien
de l’Univers, et bien qu’on ne possède guère de renseignements sur la façon
dont Elle pratique ce hobby extravagant, Piscator nous assure sans
sourciller que « les diverses petites créatures vivantes ne sont pas seulement
créées, mais aussi nourries (l’homme ne sait pas comment) grâce à la bonté
du Dieu de la nature… »
Sherlock Holmes secoua la tête comme un homme loin d’être satisfait. « Ce sont des eaux très
profondes, dit-il. Je vous en prie, poursuivez votre récit 3. »
Qui était ce « Dieu de la nature » ? Pourquoi ne L’avais-je pas rencontré,
ou du moins pourquoi n’avais-je pas appris quelque chose de substantiel à
Son sujet, ou en tout cas pourquoi n’avais-je pas entendu Son Nom invoqué
autrement qu’en vain ? Pourquoi, alors que dans les eaux douces et salines
du Montana, de l’Idaho, du Nevada, de l’Oregon, de l’État de Washington,
du Wyoming, du Colorado, du Canada et de l’Alaska j’avais pêché cinq
espèces différentes de saumons, quatre espèces différentes de perches, trois
espèces différentes de poissons-chats, deux espèces différentes de truites
arcs-en-ciel, des lingues, des flets, des flétans, des poissons-lunes, des
poissons-chiens, des poissons-moustiques, des carpes, des soles, des aloses,
des éperlans, des aiglefins, des requins, des esturgeons, des harengs, des
mulets, des corégones, des roussettes, des écrevisses, des langoustes, des
grenouilles, des tortues, des chevesnes, neuf espèces différentes de truites et
tant d’autres que les nommer risquerait de me précipiter en état d’hypnose,
n’ai-je même pas entendu parler de ce Roi aux Pouvoirs illimités qui les a
créés, qui les nourrit et qui règne sur eux ? Pourquoi, alors que j’ai ri, bondi,
crié, chanté, exulté, souri, soupiré, pleuré, gloussé, juré, gambadé, triomphé,
couru tous les risques et attrapé tous les poissons, le Magicien qui se tient
derrière ces millions d’êtres et de comportements n’a-t-il pas daigné faire la
moindre Apparition ou prononcer le moindre Mot ? Pourquoi ce vieil Izaac
insiste-t-il autant pour dire que mes myriades de jubilations, de désolations
et de préoccupations ne proviennent pas de l’eau qui murmure, du poisson
qui bondit, de la canne qui ploie, de réveils à l’aube, du cœur qui s’accélère devant une bonne touche ou du vent nocturne sur un lac de montagne, mais
des imperceptibles flèches de félicité décochées par Sa Déité hyperactive ?
Et si je me contraignais d’une façon ou d’une autre à râler et à raconter des
balivernes sur la bonté de Dieu et que j’apprenne à me tourner de temps en
temps vers Son Invisible Visage, serais-je, comme Piscator, « si transporté
et stupéfait, si admiratif devant toute cette merveille, que je ne détournerais
pas volontiers le regard de ce premier objet enchanteur pour contempler les
diverses beautés que ce monde peut offrir » ?…
« Nous devons prendre en considération toutes les possibilités, mais il ne fait guère de doute
que le pauvre diable se débat dans les eaux profondes des ennuis, dit Holmes. Et je me demande si
nous parviendrons à le ramener sain et sauf au rivage 4. »
Je partageais la conclusion de Holmes. Après tout, j’avais pêché avec
peut-être davantage de passion que tout autre garçon ne l’avait jamais fait,
et non seulement je n’avais pas rencontré le Dieu de Walton, mais je n’avais
même pas eu la plus petite preuve de Son existence. Peut-être qu’il ne
résidait qu’au-dessus de l’Angleterre. Ou peut-être qu’il avait pris Sa
retraite depuis l’époque de Walton et qu’il coulait des jours paisibles dans
quelque Résidence Galactique éloignée où il avait de temps en temps le
plaisir de faire une partie de golf au cours de laquelle, à coups de drives et
de puttings adroits, Il expédiait les étoiles dans dix-huit trous noirs de
l’espace, et lâchait les diables sur nous chaque fois qu’il faisait un bogey.
Ou peut-être qu’il se cachait derrière chaque arbre, chaque rocher et chaque
buisson, ou bien qu’il était encore plus près de moi que mon propre souffle,
de sorte que, tout comme je n’avais jamais posé les yeux sur mes poumons,
je ne L’avais jamais vu… Quoi qu’il fasse et Quelle que soit la manière
dont II le fasse, Qui ou Quoi qu’il soit ou ne soit pas, s’il désirait que je Lui
prête attention, il faudrait qu’il arrête de Se montrer si discret.
Quant à Izaak Walton, il me semblait qu’il obligeait Piscator à perdre
beaucoup du temps qu’il aurait pu consacrer à la pêche pour pleurnicher sur
son divin Feu Follet, ce qui aurait été légitime si le livre s’était intitulé Le
Parfait Vicaire, mais un vrai « parfait pêcheur » devait pêcher plus
parfaitement. Donc, bien qu’on m’eût depuis l’état de fœtus incité à croire
que Le Parfait Pêcheur à la ligne était le livre le plus important du monde
et la controverse Appâts-contre-Mouches, la question la plus fondamentale
à laquelle je me heurterais jamais, je parvins dans ma quinzième année à de nouvelles conclusions fondées sur mes propres observations : 1) le débat
qui opposait mes parents n’était qu’une pure absurdité, conséquence non de
quelque paradoxe inhérent au Parfait Pêcheur à la ligne, mais de leur
irréductible entêtement ; 2) à moins qu’on ne me prouve que cette Chimère
muette et invisible dont parle tout le temps Walton est indispensable à l’art
de la pêche, je me verrai contraint de conclure que l’ouvrage classique dudit
Walton n’est qu’une antiquité au nom impropre et sans aucun intérêt pour
l’incarnation du pêcheur que je me figurais être ; 3) et en attendant, que ce
foutu bouquin et toutes ces stupidités aillent au diable.
Étant d’une nature violente, Moïse n’avait pas hésité à briser les Tables
de la Loi dès l’instant où il les avait soupçonnées de ne plus conduire
comme il convient le peuple d’Israël. Étant d’une nature aquatique, je me
bornai à enlever Le Parfait Pêcheur à la ligne de la place de choix qu’il
occupait parmi les livres de pêche dédicacés de Joe Brooks, Sparse Grey-
Hackle, Vincent Marinaro, Charles Ritz, Roderick Haig-Brown, Lee Wulff
et compagnie, et de le laisser accumuler les toiles d’araignée dans la
bibliothèque de H2O aux côtés de ses compatriotes Herbert, Spencer,
Milton, Shakespeare et Smart. Comme ultime symbole de rejet, je n’avais
pas trouvé mieux.
J’accordai cependant à Walton un dernier témoignage de considération :
je tenais depuis des années des carnets — de nombreux volumes où je
notais avec une précision mathématique le lieu, l’heure et la manière dont
j’attrapais chaque poisson. Il m’apparut que, au cas peu probable où il y
aurait quelque chose de vrai dans ce personnage de Dieu, je pourrais utiliser
le même système en ce qui Le concerne. J’ai intitulé cela « le carnet de
Dieu ».
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