La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 10 sur 43

Pages du PDF

La vie selon Gus Orviston

5b La Grande Controverse Izaac Walton : ma propre version

5b

 

La Grande Controverse Izaac Walton :

ma propre version

 

…la plupart des hommes oublient d’adresser leurs louanges… à Celui qui nous a créés ainsi que le soleil, qui veille encore sur nous, qui nous a donné les fleurs et les averses, les ventres et la viande, le contentement et le temps d’aller pêcher.

Izaak Walton,

Le Parfait Pêcheur à la ligne

 

…lorsque j’engendrerai le contentement et accroîtrai la confiance dans le pouvoir, la sagesse et la providence de Dieu Tout-Puissant, je marcherai dans les prés le long d’une rivière qui coule lentement.

Izaak Walton

 

Je travaille pour posséder ma propre âme.

(encore et toujours) Walton

 

À quinze ans, j’avais lu Le Parfait Pêcheur à la ligne peut-être aussi

souvent que Moïse les Dix Commandements, et (comme Moïse ?) plus je le

lisais, plus ma perplexité et mes désillusions augmentaient, et plus je me

demandais si Izaak Walton donnait ne serait-ce que la plus légère indication

destinée à nous apprendre s’il valait mieux utiliser une canne à mouche, une

canne pour la pêche au coup, des lignes de fond, des harpons ou des

araignées. Plus je le lisais et plus il me paraissait évident qu’une seule chose

lui importait vraiment — une chose tout à fait étrangère à mon expérience,

une chose qui me rendait très mal à l’aise, une chose à la fois trop vague

pour être saisie et trop souvent évoquée pour être ignorée. Plus je le lisais et

plus j’avais l’impression que Le Parfait Pécheur à la ligne n’était que de

manière accessoire et accidentelle un livre sur la pêche. Sa profonde raison

d’être n’était pas l’amour pour la Pêche à la ligne, mais l’amour pour ce

Personnage nébuleux que les hommes appellent Dieu.

Walton met au crédit de Dieu la joie que l’on retire de toute forme de

pêche à la ligne. Ainsi, même les plaisirs obtenus par l’emploi d’un appât

ou d’une mouche constituent, à ses yeux, une référence aux dons sans cesse

renouvelés que nous recevons de notre Créateur prodigue. Izaak met aussi

au crédit de Sa Déité, décidément fort occupée, la fabrication et l’entretien

de l’Univers, et bien qu’on ne possède guère de renseignements sur la façon

dont Elle pratique ce hobby extravagant, Piscator nous assure sans

sourciller que « les diverses petites créatures vivantes ne sont pas seulement

créées, mais aussi nourries (l’homme ne sait pas comment) grâce à la bonté

du Dieu de la nature… »

Sherlock Holmes secoua la tête comme un homme loin d’être satisfait. « Ce sont des eaux très

profondes, dit-il. Je vous en prie, poursuivez votre récit 3. »

 

Qui était ce « Dieu de la nature » ? Pourquoi ne L’avais-je pas rencontré,

ou du moins pourquoi n’avais-je pas appris quelque chose de substantiel à

Son sujet, ou en tout cas pourquoi n’avais-je pas entendu Son Nom invoqué

autrement qu’en vain ? Pourquoi, alors que dans les eaux douces et salines

du Montana, de l’Idaho, du Nevada, de l’Oregon, de l’État de Washington,

du Wyoming, du Colorado, du Canada et de l’Alaska j’avais pêché cinq

espèces différentes de saumons, quatre espèces différentes de perches, trois

espèces différentes de poissons-chats, deux espèces différentes de truites

arcs-en-ciel, des lingues, des flets, des flétans, des poissons-lunes, des

poissons-chiens, des poissons-moustiques, des carpes, des soles, des aloses,

des éperlans, des aiglefins, des requins, des esturgeons, des harengs, des

mulets, des corégones, des roussettes, des écrevisses, des langoustes, des

grenouilles, des tortues, des chevesnes, neuf espèces différentes de truites et

tant d’autres que les nommer risquerait de me précipiter en état d’hypnose,

n’ai-je même pas entendu parler de ce Roi aux Pouvoirs illimités qui les a

créés, qui les nourrit et qui règne sur eux ? Pourquoi, alors que j’ai ri, bondi,

crié, chanté, exulté, souri, soupiré, pleuré, gloussé, juré, gambadé, triomphé,

couru tous les risques et attrapé tous les poissons, le Magicien qui se tient

derrière ces millions d’êtres et de comportements n’a-t-il pas daigné faire la

moindre Apparition ou prononcer le moindre Mot ? Pourquoi ce vieil Izaac

insiste-t-il autant pour dire que mes myriades de jubilations, de désolations

et de préoccupations ne proviennent pas de l’eau qui murmure, du poisson

qui bondit, de la canne qui ploie, de réveils à l’aube, du cœur qui s’accélère devant une bonne touche ou du vent nocturne sur un lac de montagne, mais

des imperceptibles flèches de félicité décochées par Sa Déité hyperactive ?

Et si je me contraignais d’une façon ou d’une autre à râler et à raconter des

balivernes sur la bonté de Dieu et que j’apprenne à me tourner de temps en

temps vers Son Invisible Visage, serais-je, comme Piscator, « si transporté

et stupéfait, si admiratif devant toute cette merveille, que je ne détournerais

pas volontiers le regard de ce premier objet enchanteur pour contempler les

diverses beautés que ce monde peut offrir » ?…

 

« Nous devons prendre en considération toutes les possibilités, mais il ne fait guère de doute

que le pauvre diable se débat dans les eaux profondes des ennuis, dit Holmes. Et je me demande si

nous parviendrons à le ramener sain et sauf au rivage 4. »

 

Je partageais la conclusion de Holmes. Après tout, j’avais pêché avec

peut-être davantage de passion que tout autre garçon ne l’avait jamais fait,

et non seulement je n’avais pas rencontré le Dieu de Walton, mais je n’avais

même pas eu la plus petite preuve de Son existence. Peut-être qu’il ne

résidait qu’au-dessus de l’Angleterre. Ou peut-être qu’il avait pris Sa

retraite depuis l’époque de Walton et qu’il coulait des jours paisibles dans

quelque Résidence Galactique éloignée où il avait de temps en temps le

plaisir de faire une partie de golf au cours de laquelle, à coups de drives et

de puttings adroits, Il expédiait les étoiles dans dix-huit trous noirs de

l’espace, et lâchait les diables sur nous chaque fois qu’il faisait un bogey.

Ou peut-être qu’il se cachait derrière chaque arbre, chaque rocher et chaque

buisson, ou bien qu’il était encore plus près de moi que mon propre souffle,

de sorte que, tout comme je n’avais jamais posé les yeux sur mes poumons,

je ne L’avais jamais vu… Quoi qu’il fasse et Quelle que soit la manière

dont II le fasse, Qui ou Quoi qu’il soit ou ne soit pas, s’il désirait que je Lui

prête attention, il faudrait qu’il arrête de Se montrer si discret.

Quant à Izaak Walton, il me semblait qu’il obligeait Piscator à perdre

beaucoup du temps qu’il aurait pu consacrer à la pêche pour pleurnicher sur

son divin Feu Follet, ce qui aurait été légitime si le livre s’était intitulé Le

Parfait Vicaire, mais un vrai « parfait pêcheur » devait pêcher plus

parfaitement. Donc, bien qu’on m’eût depuis l’état de fœtus incité à croire

que Le Parfait Pêcheur à la ligne était le livre le plus important du monde

et la controverse Appâts-contre-Mouches, la question la plus fondamentale

à laquelle je me heurterais jamais, je parvins dans ma quinzième année à de nouvelles conclusions fondées sur mes propres observations : 1) le débat

qui opposait mes parents n’était qu’une pure absurdité, conséquence non de

quelque paradoxe inhérent au Parfait Pêcheur à la ligne, mais de leur

irréductible entêtement ; 2) à moins qu’on ne me prouve que cette Chimère

muette et invisible dont parle tout le temps Walton est indispensable à l’art

de la pêche, je me verrai contraint de conclure que l’ouvrage classique dudit

Walton n’est qu’une antiquité au nom impropre et sans aucun intérêt pour

l’incarnation du pêcheur que je me figurais être ; 3) et en attendant, que ce

foutu bouquin et toutes ces stupidités aillent au diable.

Étant d’une nature violente, Moïse n’avait pas hésité à briser les Tables

de la Loi dès l’instant où il les avait soupçonnées de ne plus conduire

comme il convient le peuple d’Israël. Étant d’une nature aquatique, je me

bornai à enlever Le Parfait Pêcheur à la ligne de la place de choix qu’il

occupait parmi les livres de pêche dédicacés de Joe Brooks, Sparse Grey-

Hackle, Vincent Marinaro, Charles Ritz, Roderick Haig-Brown, Lee Wulff

et compagnie, et de le laisser accumuler les toiles d’araignée dans la

bibliothèque de H2O aux côtés de ses compatriotes Herbert, Spencer,

Milton, Shakespeare et Smart. Comme ultime symbole de rejet, je n’avais

pas trouvé mieux.

J’accordai cependant à Walton un dernier témoignage de considération :

je tenais depuis des années des carnets — de nombreux volumes où je

notais avec une précision mathématique le lieu, l’heure et la manière dont

j’attrapais chaque poisson. Il m’apparut que, au cas peu probable où il y

aurait quelque chose de vrai dans ce personnage de Dieu, je pourrais utiliser

le même système en ce qui Le concerne. J’ai intitulé cela « le carnet de

Dieu ».

 

OceanofPDF.com