La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 11 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

6 Extraits du carnet de Dieu

6

 

Extraits du carnet de Dieu

 

J’ai été dans l’office

Au pays de la Trinité…

L’on ne sait point quelle est la nature

De sa viande et de son poisson…

Hanes Taliesin

 

Lorsque je feuillette le « carnet de Dieu », je m’aperçois que mes notes

les plus fréquentes concernent de drôles de personnes, des espèces de

démarcheurs censés vendre tout un assortiment d’êtres invisibles affublés

de noms bizarres comme « le Grand Tout-Puissant », « le Père Kéocieux »,

« Notre Maître Sauveteur », « Jéroboam » ou « Notre Saigneur ». Quand on

pense que ces gens-là semblent ne jamais pêcher et, pour autant que je le

sache, arpentent juste les rues dénaturées de l’Amérique urbaine et

suburbaine, il paraît probable que leurs dieux n’ont pas grand-chose de

commun avec le « Dieu de la nature » d’Izaac Walton. D’autre part, leur

comportement n’a rien de comparable à celui si harmonieux de Piscator, car

ils sont nerveux, agités, souvent belliqueux — terrifiés à la seule idée de

bière, ignorants dans le domaine de la poésie, rejetant toute possibilité

d’erreurs dans leurs doctrines, et jamais ils ne diront quoi que ce soit

d’aussi intéressant que « Il existe également un poisson appelé épinoche »,

ou « J’ai été ravi de me promener au bord d’un ruisseau avec un petit bâton

à la main », ou encore « Les premiers chrétiens étaient, comme la plupart

des pêcheurs à la ligne, des hommes tranquilles et des partisans de la paix. »

Il paraît même probable que le calme et serein Piscator aurait eu du mal à

conserver sa bonne humeur légendaire en présence de ceux qui apportent la

parole de Dieu dans les foyers urbains-et-suburbains — car ces gens

impossibles à comprendre font profession de bombarder à domicile les

citoyens sans méfiance de petits fascicules en bandes dessinées pleins des

plus formidables et des plus déprimantes menaces, ainsi que des plus

inimaginables prophéties et admonestations ; et puis, ils collent toutes sortes d’étranges épigrammes et sombres prédictions sur leurs voitures,

provoquant ainsi la mort de nombreux automobilistes innocents qui

s’efforcent de lire leurs foutus machins ; par ailleurs, l’un de ces

autocollants les plus courants promet l’apocalypse et prévient que les

conducteurs des voitures sur les pare-chocs desquelles ils sont apposés

peuvent à tout instant s’évaporer dans les Cieux grâce à un procédé baptisé

« béatitude », et ils se moquent pas mal de l’holocauste routier qu’ils

laisseront fatalement derrière eux !

 

La distribution au porte-à-porte de ces bandes dessinées constitue une

part des activités de ces « Témoins » — ou plutôt de ces « Témoins-que-

rien » comme les surnomme ma mère. Les différentes réactions des

membres de ma famille face à ces colporteurs de menaces méritent d’être

signalées : H2O les classe selon leur genre — les hommes, il les appelle les

« Frères Chrétiens » en référence au brandy, et les femmes, les « Sœurs

Fatales » en référence aux sorcières dans Macbeth. Et quand ils lui

proposent leur « littéraclure » comme il dit, il leur répond froidement que sa

famille et lui sont des fidèles parmi les fidèles de l’Église anglicane et qu’ils

n’ont que faire de leur propagande. (Ce qui jette dans la plus profonde

perplexité la représentante des produits Avon lorsque c’est elle qui sonne.)

Bien entendu, aucun de nous hormis H2O ne va à l’église, sauf pour les

mariages, et les Témoins-que-rien — rendus muets par l’éloquence glacée

de l’un des Élus Congelés de Dieu (le sobriquet que donne H2O à tous les

anglicans, lui compris) — soit se retirent en silence, soit se retrouvent à

converser avec une porte qu’on leur claque au nez.

La technique de Ma était moins franche, plus sauvage en quelque sorte, et

nous ravissait à ce point Bill Bob et moi que parfois, par une triste journée

pluvieuse, nous nous agenouillions pour prier Notre Père qui êtes Odieux

ou Jésus-qui-crie de nous envoyer un Témoin-que-rien. Quand on sonnait,

Ma regardait par l’œil panoramique qu’elle avait fait installer à cet effet, et

si elle repérait des bandes dessinées, elle filait vers le placard et revenait

ouvrir lentement la porte, si bien que l’infortuné visiteur — ou visiteuse —

se trouvait confronté à une femme d’allure sauvage et inquiétante qui se

tenait sur le seuil, silencieuse et immobile, un fusil à deux coups braqué sur

ses pieds. (Ma se figurait en effet que si on leur cassait les pieds, ils cesseraient de nous casser les nôtres.) Après quoi, ses invitations à « foutre

le camp de chez moi » ne se voyaient jamais refusées, ni même discutées.

Quant à moi, ma technique consistait à attendre que quelqu’un ouvre la

porte pour que je puisse noter dans mon carnet ce qui allait se passer.

Bill Bob ne répondait presque jamais aux coups de sonnette, mais un jour

où H2O n’était pas là et où Ma était occupée, il fit entrer un Témoin-que-

rien — un Frère Chrétien renfrogné et obèse au teint rubicond qui ne daigna

pas répondre au salut amical de mon frère et nous considéra, mon carnet et

moi, d’un air soupçonneux. Un hideux sourire aux lèvres, il donna à Bill

Bob (âgé de six ans à l’époque) l’une de ses affligeantes bandes dessinées et

grommela : « Où qu’elle est ta maman, fiston ? » sans se rendre compte que

Ma et un buffle blessé étaient les deux créatures de la terre qu’il aurait le

plus intérêt à éviter. Toujours content de recevoir un cadeau, Bill Bob le

remercia courtoisement et s’éloigna en trottinant. Bien sûr, notre invité

supposa qu’il était parti chercher sa maman, mais Bill Bob revint en moins

de deux avec un illustré de Bugs Bunny et Elmer Fudd — l’un de ses

préférés — que, très gentleman, il offrit à l’étranger. Conscient que la

transaction était très avantageuse pour le Témoin-que-rien dans la mesure

où son illustré à lui ne comportait ni blagues ni dessins en couleur, je

sursautai lorsque, le regard mauvais, il se mit à hurler à propos de ce qu’il

appelait « vouloir appâter un serviteur de Jésus-qui-crie ». Il jeta Bugs et

Elmer par terre et paraissait sur le point d’empoigner Bill Bob pour le

secouer ou je ne sais quoi… quand Ma se glissa derrière lui et lui enfonça le

canon de son fusil dans les reins en crachant : « Barre-toi de chez moi, sale

coco, avant que j’te fasse éclater les poumons. » À ces paroles, Bill Bob

s’empressa de s’écarter, de peur d’être éclaboussé par les débris.

Le Témoin-que-rien se baissa pour ramasser Bugs et Elmer avec un tel

respect qu’on aurait pu croire que Jésus-qui-crie lui-même en était l’auteur,

puis il se dirigea en crabe vers la porte, faisant des petits bruits de gorge

comme s’il essayait de se montrer poli et de ne pas rendre son déjeuner sur

la moquette de Ma. Arrivé en bas des marches de la véranda, il voulut

courir un peu, mais sa poitrine parut le gêner, car il s’arrêta au bord du

trottoir, s’assit, ou plutôt s’effondra à moitié, et agrippa le devant de sa

chemise, l’air d’avoir une attaque. Quand il finit par se relever et s’en aller,

il avait toujours Bugs et Elmer sous le bras. Je crois que, grâce à nous, sa

vie a changé. Et je n’ai jamais oublié la phrase : « vouloir appâter un serviteur de Jésus-qui-crie ». Ne connaissant qu’une seule définition du mot

« appâter », je ne pouvais qu’en tirer la conclusion suivante : le pauvre

Témoin-que-rien se prenait pour une espèce d’hameçon et prenait l’illustré

de Bill Bob pour une espèce de ver. Cette énigme est le seul lien que je sois

jamais parvenu à établir entre les vendeurs de catastrophes en porte-à-porte

que je déteste et la pêche à la ligne que j’adore.

 

Il y a aussi dans mes carnets de nombreuses références au dieu de mon

arrière-grand-mère, Céleste Darling Carper. J’ai noté que sa Déité était

« apparemment chrétienne » et que son fils Jésus, à l’en croire, était l’auteur

de la Bible. Mais les meilleurs discours d’AGM (on l’appelait « AGM »

parce que « arrière-grand-mère » et « Céleste » nous semblaient l’un

comme l’autre un peu lourds) figuraient dans ce que nous surnommions sa

« tirade d’avant-grog » : chaque fois qu’elle venait nous voir, elle était à

peine assise (et elle tenait à peine debout) qu’elle commençait à reprocher à

Ma de me laisser pêcher le dimanche. « Carolina, tu l’as toujours fait, et tu

le fais encore, et si ton fils tombe dans les filets du diable et va en enfer, ce

sera de ta faute ! » etc., etc. Ma l’écoutait avec une patience incroyable

(nous expliquant, à Bill Bob et à moi, qu’elle « se faisait une règle de

jamais crier après quelqu’un qu’avait à vue de nez dans les quatre-vingt-dix

berges ») jusqu’à ce qu’AGM se calme un peu ; à ce moment-là, ma mère

disait : « Je regrette d’avoir été méchante, AGM. Tu prendrais pas un petit

grog ? » À quoi AGM répondait invariablement : « Je dirai pas non, vu que

c’est pas dimanche. » Si bien que Ma concoctait une horrible mixture faite

de citron, d’eau chaude et d’excellent bourbon du Kentucky qu’elle versait

dans une théière et servait dans des tasses en porcelaine sur des soucoupes

avant de tout gâcher par de grandes cuillerées de sucre. Et hop ! sermons et

réprimandes cédaient la place aux gloussements et aux petits rires, tandis

que, s’entendant comme deux doigts de la main, elles se racontaient des

histoires de famille et parlaient du bon vieux temps. Je me souviens d’un

après-midi où, encore plus pompette que d’habitude, AGM s’est penchée et

a serré le genou de Ma en disant : « Ouh ! là ! là ! Carolina, si Jésus me

voyait boire comme ça avec toi, Il se retournerait dans Sa tombe ! »

Attentif à ce rituel, je glanais des pages et des pages d’étonnantes et peu

fiables informations. Les plus significatives d’entre elles se rapportent à la

pêche à la ligne. Voici :

1. Le diable d’AGM est un pêcheur dont le jour de pêche préféré est le dimanche. 2. Le diable d’AGM n’utilise ni appâts ni mouches. Il attrape les gens dans un filet invisible et

les traîne en Enfer, lequel ressemble à une conserverie de poissons où AGM travaillait, sauf que là-dessous ce sont les gens qui remplacent les poissons.

3. Dieu ne laisse pas le diable prendre dans ses filets les gens qui vont à l’église le dimanche. 4. Dieu, par contre, le laisse prendre dans ses filets ceux qui pêchent le dimanche. 5. Dieu, une fois qu’AGM a bu un peu de grog, se moque de savoir qui pêche quand et qui prend

quoi dans ses filets.

6. AGM dit que Jésus était un pêcheur qui pêchait pour les hommes, tout comme le diable. 7. AGM dit qu’il a aussi montré à ses disciples comment faire. Elle dit, je crois, qu’ils utilisaient

plein de langues.

8. AGM dit que Jésus et les disciples pêchent aux appâts avec des hameçons invisibles, et que le

ciel, les Demeures d’Or et la jolie musique de LÀ-HAUT sont les appâts.

9. AGM ne sait pas bien si c’est le diable ou Jésus qui attrape le plus de gens, mais elle

pencherait plutôt pour le diable.

 

J’ai mis fin à l’expérience du carnet de Dieu en parcourant la Bible, et

j’ai résumé ainsi la conclusion à laquelle je suis parvenu :

 

La Bible, c’est des fois bien et des fois aussi rasoir qu’un catalogue de semences, et en plus, c’est

des fois horrible et sanglant. J’ai bien aimé les disciples pêcheurs et Jonas (que H2O appelle « la Mouche humaine »), et puis surtout Jésus et Noé. L’ânesse de Balaam, c’est pas mal non plus. J’ai bien aimé aussi comment quatre des disciples n’étaient que de vieux pêcheurs normaux jusqu’au moment où ils ont suivi Jésus sur la terre ferme et comment ils ne l’ont fait que quand Jésus le leur a demandé, et comment après sa mort, ils sont retournés tout de suite pêcher, et ils auraient probablement continué si Jésus Ressuscité n’était pas venu les rechercher, et à ce moment-là, la première chose qu’il a faite, c’est de leur montrer où attraper les cent cinquante-trois poissons. Avant ça, les disciples étaient un peu comme moi, sauf pour la technique. Ils se contentaient juste de pêcher. Et même après avoir arrêté de pêcher des poissons, ils ont continué à pêcher, mais des hommes ce coup-ci — même si je ne comprends pas très bien ce que ça veut dire. C’est pour ça qu’ils me plaisent. Ils ne s’occupaient que de leurs affaires, c’est-à-dire la pêche, et ils n’ont commencé à prier et à prêcher qu’au moment où on les en a persuadés par la ruse. Et il a fallu le fils de Dieu pour les tromper ! Et peut-être que Dieu a parlé de Sa Propre Personne à Izaak Walton, qui sait ? En tout cas, à moi, Il ne m’a jamais rien dit. Et jusqu’à ce que Lui ou un autre de Ses fils viennent me voir et me disent franchement qu’ils veulent que je sois différent de ce que je suis, je ferai comme les disciples et je resterai comme eux et moi on est, de simples pêcheurs. Je pêcherai aussi longtemps et avec autant d’acharnement que je pourrai, et ça me mènera où ça me mènera, que ce soit dans un endroit bien ou dans un endroit mal, parce que si Dieu est tout ce que la Bible et le Parfait Pêcheur à la ligne prétendent qu’il est, c’est Lui qui veut que je pêche et c’est Lui qui me transformera en poisson, en ver, en mouche, en ange, en étoile, en saint, en soleil, en grenouille ou en taco s’il le décide et qu’est-ce que j’y pourrai ? Rien. Alors, autant continuer à pêcher. Voilà, c’est tout.

 

Et c’est précisément ce que j’ai entrepris de faire.

 

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