La vie selon Gus Orviston
6 Extraits du carnet de Dieu
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Extraits du carnet de Dieu
J’ai été dans l’office
Au pays de la Trinité…
L’on ne sait point quelle est la nature
De sa viande et de son poisson…
Hanes Taliesin
Lorsque je feuillette le « carnet de Dieu », je m’aperçois que mes notes
les plus fréquentes concernent de drôles de personnes, des espèces de
démarcheurs censés vendre tout un assortiment d’êtres invisibles affublés
de noms bizarres comme « le Grand Tout-Puissant », « le Père Kéocieux »,
« Notre Maître Sauveteur », « Jéroboam » ou « Notre Saigneur ». Quand on
pense que ces gens-là semblent ne jamais pêcher et, pour autant que je le
sache, arpentent juste les rues dénaturées de l’Amérique urbaine et
suburbaine, il paraît probable que leurs dieux n’ont pas grand-chose de
commun avec le « Dieu de la nature » d’Izaac Walton. D’autre part, leur
comportement n’a rien de comparable à celui si harmonieux de Piscator, car
ils sont nerveux, agités, souvent belliqueux — terrifiés à la seule idée de
bière, ignorants dans le domaine de la poésie, rejetant toute possibilité
d’erreurs dans leurs doctrines, et jamais ils ne diront quoi que ce soit
d’aussi intéressant que « Il existe également un poisson appelé épinoche »,
ou « J’ai été ravi de me promener au bord d’un ruisseau avec un petit bâton
à la main », ou encore « Les premiers chrétiens étaient, comme la plupart
des pêcheurs à la ligne, des hommes tranquilles et des partisans de la paix. »
Il paraît même probable que le calme et serein Piscator aurait eu du mal à
conserver sa bonne humeur légendaire en présence de ceux qui apportent la
parole de Dieu dans les foyers urbains-et-suburbains — car ces gens
impossibles à comprendre font profession de bombarder à domicile les
citoyens sans méfiance de petits fascicules en bandes dessinées pleins des
plus formidables et des plus déprimantes menaces, ainsi que des plus
inimaginables prophéties et admonestations ; et puis, ils collent toutes sortes d’étranges épigrammes et sombres prédictions sur leurs voitures,
provoquant ainsi la mort de nombreux automobilistes innocents qui
s’efforcent de lire leurs foutus machins ; par ailleurs, l’un de ces
autocollants les plus courants promet l’apocalypse et prévient que les
conducteurs des voitures sur les pare-chocs desquelles ils sont apposés
peuvent à tout instant s’évaporer dans les Cieux grâce à un procédé baptisé
« béatitude », et ils se moquent pas mal de l’holocauste routier qu’ils
laisseront fatalement derrière eux !
La distribution au porte-à-porte de ces bandes dessinées constitue une
part des activités de ces « Témoins » — ou plutôt de ces « Témoins-que-
rien » comme les surnomme ma mère. Les différentes réactions des
membres de ma famille face à ces colporteurs de menaces méritent d’être
signalées : H2O les classe selon leur genre — les hommes, il les appelle les
« Frères Chrétiens » en référence au brandy, et les femmes, les « Sœurs
Fatales » en référence aux sorcières dans Macbeth. Et quand ils lui
proposent leur « littéraclure » comme il dit, il leur répond froidement que sa
famille et lui sont des fidèles parmi les fidèles de l’Église anglicane et qu’ils
n’ont que faire de leur propagande. (Ce qui jette dans la plus profonde
perplexité la représentante des produits Avon lorsque c’est elle qui sonne.)
Bien entendu, aucun de nous hormis H2O ne va à l’église, sauf pour les
mariages, et les Témoins-que-rien — rendus muets par l’éloquence glacée
de l’un des Élus Congelés de Dieu (le sobriquet que donne H2O à tous les
anglicans, lui compris) — soit se retirent en silence, soit se retrouvent à
converser avec une porte qu’on leur claque au nez.
La technique de Ma était moins franche, plus sauvage en quelque sorte, et
nous ravissait à ce point Bill Bob et moi que parfois, par une triste journée
pluvieuse, nous nous agenouillions pour prier Notre Père qui êtes Odieux
ou Jésus-qui-crie de nous envoyer un Témoin-que-rien. Quand on sonnait,
Ma regardait par l’œil panoramique qu’elle avait fait installer à cet effet, et
si elle repérait des bandes dessinées, elle filait vers le placard et revenait
ouvrir lentement la porte, si bien que l’infortuné visiteur — ou visiteuse —
se trouvait confronté à une femme d’allure sauvage et inquiétante qui se
tenait sur le seuil, silencieuse et immobile, un fusil à deux coups braqué sur
ses pieds. (Ma se figurait en effet que si on leur cassait les pieds, ils cesseraient de nous casser les nôtres.) Après quoi, ses invitations à « foutre
le camp de chez moi » ne se voyaient jamais refusées, ni même discutées.
Quant à moi, ma technique consistait à attendre que quelqu’un ouvre la
porte pour que je puisse noter dans mon carnet ce qui allait se passer.
Bill Bob ne répondait presque jamais aux coups de sonnette, mais un jour
où H2O n’était pas là et où Ma était occupée, il fit entrer un Témoin-que-
rien — un Frère Chrétien renfrogné et obèse au teint rubicond qui ne daigna
pas répondre au salut amical de mon frère et nous considéra, mon carnet et
moi, d’un air soupçonneux. Un hideux sourire aux lèvres, il donna à Bill
Bob (âgé de six ans à l’époque) l’une de ses affligeantes bandes dessinées et
grommela : « Où qu’elle est ta maman, fiston ? » sans se rendre compte que
Ma et un buffle blessé étaient les deux créatures de la terre qu’il aurait le
plus intérêt à éviter. Toujours content de recevoir un cadeau, Bill Bob le
remercia courtoisement et s’éloigna en trottinant. Bien sûr, notre invité
supposa qu’il était parti chercher sa maman, mais Bill Bob revint en moins
de deux avec un illustré de Bugs Bunny et Elmer Fudd — l’un de ses
préférés — que, très gentleman, il offrit à l’étranger. Conscient que la
transaction était très avantageuse pour le Témoin-que-rien dans la mesure
où son illustré à lui ne comportait ni blagues ni dessins en couleur, je
sursautai lorsque, le regard mauvais, il se mit à hurler à propos de ce qu’il
appelait « vouloir appâter un serviteur de Jésus-qui-crie ». Il jeta Bugs et
Elmer par terre et paraissait sur le point d’empoigner Bill Bob pour le
secouer ou je ne sais quoi… quand Ma se glissa derrière lui et lui enfonça le
canon de son fusil dans les reins en crachant : « Barre-toi de chez moi, sale
coco, avant que j’te fasse éclater les poumons. » À ces paroles, Bill Bob
s’empressa de s’écarter, de peur d’être éclaboussé par les débris.
Le Témoin-que-rien se baissa pour ramasser Bugs et Elmer avec un tel
respect qu’on aurait pu croire que Jésus-qui-crie lui-même en était l’auteur,
puis il se dirigea en crabe vers la porte, faisant des petits bruits de gorge
comme s’il essayait de se montrer poli et de ne pas rendre son déjeuner sur
la moquette de Ma. Arrivé en bas des marches de la véranda, il voulut
courir un peu, mais sa poitrine parut le gêner, car il s’arrêta au bord du
trottoir, s’assit, ou plutôt s’effondra à moitié, et agrippa le devant de sa
chemise, l’air d’avoir une attaque. Quand il finit par se relever et s’en aller,
il avait toujours Bugs et Elmer sous le bras. Je crois que, grâce à nous, sa
vie a changé. Et je n’ai jamais oublié la phrase : « vouloir appâter un serviteur de Jésus-qui-crie ». Ne connaissant qu’une seule définition du mot
« appâter », je ne pouvais qu’en tirer la conclusion suivante : le pauvre
Témoin-que-rien se prenait pour une espèce d’hameçon et prenait l’illustré
de Bill Bob pour une espèce de ver. Cette énigme est le seul lien que je sois
jamais parvenu à établir entre les vendeurs de catastrophes en porte-à-porte
que je déteste et la pêche à la ligne que j’adore.
Il y a aussi dans mes carnets de nombreuses références au dieu de mon
arrière-grand-mère, Céleste Darling Carper. J’ai noté que sa Déité était
« apparemment chrétienne » et que son fils Jésus, à l’en croire, était l’auteur
de la Bible. Mais les meilleurs discours d’AGM (on l’appelait « AGM »
parce que « arrière-grand-mère » et « Céleste » nous semblaient l’un
comme l’autre un peu lourds) figuraient dans ce que nous surnommions sa
« tirade d’avant-grog » : chaque fois qu’elle venait nous voir, elle était à
peine assise (et elle tenait à peine debout) qu’elle commençait à reprocher à
Ma de me laisser pêcher le dimanche. « Carolina, tu l’as toujours fait, et tu
le fais encore, et si ton fils tombe dans les filets du diable et va en enfer, ce
sera de ta faute ! » etc., etc. Ma l’écoutait avec une patience incroyable
(nous expliquant, à Bill Bob et à moi, qu’elle « se faisait une règle de
jamais crier après quelqu’un qu’avait à vue de nez dans les quatre-vingt-dix
berges ») jusqu’à ce qu’AGM se calme un peu ; à ce moment-là, ma mère
disait : « Je regrette d’avoir été méchante, AGM. Tu prendrais pas un petit
grog ? » À quoi AGM répondait invariablement : « Je dirai pas non, vu que
c’est pas dimanche. » Si bien que Ma concoctait une horrible mixture faite
de citron, d’eau chaude et d’excellent bourbon du Kentucky qu’elle versait
dans une théière et servait dans des tasses en porcelaine sur des soucoupes
avant de tout gâcher par de grandes cuillerées de sucre. Et hop ! sermons et
réprimandes cédaient la place aux gloussements et aux petits rires, tandis
que, s’entendant comme deux doigts de la main, elles se racontaient des
histoires de famille et parlaient du bon vieux temps. Je me souviens d’un
après-midi où, encore plus pompette que d’habitude, AGM s’est penchée et
a serré le genou de Ma en disant : « Ouh ! là ! là ! Carolina, si Jésus me
voyait boire comme ça avec toi, Il se retournerait dans Sa tombe ! »
Attentif à ce rituel, je glanais des pages et des pages d’étonnantes et peu
fiables informations. Les plus significatives d’entre elles se rapportent à la
pêche à la ligne. Voici :
1. Le diable d’AGM est un pêcheur dont le jour de pêche préféré est le dimanche. 2. Le diable d’AGM n’utilise ni appâts ni mouches. Il attrape les gens dans un filet invisible et
les traîne en Enfer, lequel ressemble à une conserverie de poissons où AGM travaillait, sauf que là-dessous ce sont les gens qui remplacent les poissons.
3. Dieu ne laisse pas le diable prendre dans ses filets les gens qui vont à l’église le dimanche. 4. Dieu, par contre, le laisse prendre dans ses filets ceux qui pêchent le dimanche. 5. Dieu, une fois qu’AGM a bu un peu de grog, se moque de savoir qui pêche quand et qui prend
quoi dans ses filets.
6. AGM dit que Jésus était un pêcheur qui pêchait pour les hommes, tout comme le diable. 7. AGM dit qu’il a aussi montré à ses disciples comment faire. Elle dit, je crois, qu’ils utilisaient
plein de langues.
8. AGM dit que Jésus et les disciples pêchent aux appâts avec des hameçons invisibles, et que le
ciel, les Demeures d’Or et la jolie musique de LÀ-HAUT sont les appâts.
9. AGM ne sait pas bien si c’est le diable ou Jésus qui attrape le plus de gens, mais elle
pencherait plutôt pour le diable.
J’ai mis fin à l’expérience du carnet de Dieu en parcourant la Bible, et
j’ai résumé ainsi la conclusion à laquelle je suis parvenu :
La Bible, c’est des fois bien et des fois aussi rasoir qu’un catalogue de semences, et en plus, c’est
des fois horrible et sanglant. J’ai bien aimé les disciples pêcheurs et Jonas (que H2O appelle « la Mouche humaine »), et puis surtout Jésus et Noé. L’ânesse de Balaam, c’est pas mal non plus. J’ai bien aimé aussi comment quatre des disciples n’étaient que de vieux pêcheurs normaux jusqu’au moment où ils ont suivi Jésus sur la terre ferme et comment ils ne l’ont fait que quand Jésus le leur a demandé, et comment après sa mort, ils sont retournés tout de suite pêcher, et ils auraient probablement continué si Jésus Ressuscité n’était pas venu les rechercher, et à ce moment-là, la première chose qu’il a faite, c’est de leur montrer où attraper les cent cinquante-trois poissons. Avant ça, les disciples étaient un peu comme moi, sauf pour la technique. Ils se contentaient juste de pêcher. Et même après avoir arrêté de pêcher des poissons, ils ont continué à pêcher, mais des hommes ce coup-ci — même si je ne comprends pas très bien ce que ça veut dire. C’est pour ça qu’ils me plaisent. Ils ne s’occupaient que de leurs affaires, c’est-à-dire la pêche, et ils n’ont commencé à prier et à prêcher qu’au moment où on les en a persuadés par la ruse. Et il a fallu le fils de Dieu pour les tromper ! Et peut-être que Dieu a parlé de Sa Propre Personne à Izaak Walton, qui sait ? En tout cas, à moi, Il ne m’a jamais rien dit. Et jusqu’à ce que Lui ou un autre de Ses fils viennent me voir et me disent franchement qu’ils veulent que je sois différent de ce que je suis, je ferai comme les disciples et je resterai comme eux et moi on est, de simples pêcheurs. Je pêcherai aussi longtemps et avec autant d’acharnement que je pourrai, et ça me mènera où ça me mènera, que ce soit dans un endroit bien ou dans un endroit mal, parce que si Dieu est tout ce que la Bible et le Parfait Pêcheur à la ligne prétendent qu’il est, c’est Lui qui veut que je pêche et c’est Lui qui me transformera en poisson, en ver, en mouche, en ange, en étoile, en saint, en soleil, en grenouille ou en taco s’il le décide et qu’est-ce que j’y pourrai ? Rien. Alors, autant continuer à pêcher. Voilà, c’est tout.
Et c’est précisément ce que j’ai entrepris de faire.
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