La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 20 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

5 Je pense

5

 

Je pense

 

Pensez à l’homme

qui est tombé de son bateau de pêche

dans le brouillard au large de l’Alaska.

Il a entendu le bruit du moteur

décroître lentement, emportant sous son aile

sa cargaison inutile de poissons.

Sandra McPherson

 

Quand je me réveillai, ma Timex marchait toujours, mais le 8 : 45 affiché

sur le cadran ne m’était pas d’un grand secours, puisque j’ignorais si c’était

le matin ou le soir. Le sinistre brouillard enveloppait toujours les cèdres, si

épais que je ne distinguais pas la rivière. La cabane me paraissait plus

humide, plus sombre et plus désolée que jamais. J’allumai les lampes et le

feu, puis je nourris les poissons et préparai mon petit déjeuner, ce qui me

sembla exiger un effort surhumain. Ma gorge me faisait mal, ainsi que mes

articulations et même mes dents et mes cheveux, et au moment où je

m’installai pour manger, la nuit tomba. J’avais dormi plus de vingt heures et

je m’étais donc trompé de repas. Je l’engloutis néanmoins et j’allais me

remettre au lit quand tout me revint d’un seul coup. Par bonheur, j’avais un

panier de pêche sous la main, que je remplis d’un mélange d’œuf et de

truite déjà en voie de pré-digestion et que je m’empressai de porter, tout

dégoulinant, dans la salle de bains, après quoi, je passai une heure

formidable agenouillé dans l’étroite cabine résonnante à « dé-manger »

jusqu’à la dernière miette.

 

Je regagnai mon lit à quatre pattes, la gorge à vif, la tête en feu. J’y restai

trois jours. Je suppose que j’ai déliré — en tout cas j’entendais de l’eau

cascader tout autour de moi et, tant plongé dans le sommeil qu’éveillé, je

voyais le cadavre d’Abe flotter dans l’atmosphère grise de la pièce. Je me

débattais et me tortillais comme un ver au bout d’un hameçon, habitant d’une région qui ne pouvait pas être très éloignée de celle que mon arrière-

grand-mère appelait « l’Enfer. »

La fièvre finit par tomber et je ressentis une immense fatigue qui, en

comparaison, me parut presque agréable. Le brouillard était toujours là, tout

comme, qui se détachait au milieu, le visage blafard du pêcheur, et plus je

reprenais mes forces, plus j’avais conscience du vide noir qui s’ouvrait en

moi, un sentiment de dépression si vaste et au goût si rance que j’aurais

préféré continuer à délirer plutôt que d’avoir à l’affronter. Mais j’ai toujours

été un salaud, un type plein de ressort. Malgré moi, je me rétablis.

Au cours de ce qui me parut être l’un des derniers jours de juillet, je

réussis enfin à garder pour la première fois mon repas. Pour fêter

l’événement, je passai ma combinaison de pêche et, emmitouflé dans des

vêtements d’hiver, je descendis tant bien que mal vers la Tamanawis en

compagnie de Rodney. Après quelques piètres tentatives de lancers, je me

rendis compte que j’étais trop faible pour pêcher. L’air frais me faisait

cependant du bien, mais ce foutu brouillard ne s’était toujours pas levé, de

sorte que je m’accroupis sur un rocher au bord de l’eau pour regarder le peu

qu’il y avait à regarder.

Le monde qui s’offrait à ma vue était plutôt réduit : petites vagues qui

léchaient mon rocher et mes bottes, bancs de brouillard gris qui s’étendaient

au-dessus du vert de l’eau et des arbres, mousse verte qui recouvrait le gris

des souches et des pierres. Tout cela, c’était ce qui se trouvait à l’extérieur

de ma tête. À l’intérieur, le visage gris d’Abe continuait d’être ballotté par

un courant imaginaire d’eau verte, et moi, j’étais là, le teint vert à cause de

la grippe, en pantalon de caoutchouc vert et veste grise, assis sur la mousse

verte du rocher gris. Épouvanté par le présent, j’examinai l’avenir à la

recherche d’un signe d’encouragement. Je me dis que j’avais une journée,

une semaine, un mois, une année et peut-être même soixante années à vivre

avant que ma figure verte ne devienne grise et ne meure. Les gens gris et

verts grouillent dans un monde gris et vert, c’est tout. Monotone, absurde,

déprimant, mais simple. « Simplifiez », dit Henry Thoreau le Vert. « Okay,

répliquai-je. La vie est un tas de merde verte qui vire inexorablement au

gris. Et la vie considérée sous cet angle ne vaut pas un clou. »

Le froid de la pierre s’insinuait jusque dans mes os. C’était atroce, mais

je ne bougeai pas. Le froid, au moins, n’était ni vert ni gris. Je songeai

qu’au moment où il gagnerait ma tête, je serais à mon tour changé en pierre. Les journaux en feraient leurs gros titres (« On déterre un pêcheur

métamorphosé en pierre sur la côte de l’Oregon », « Le drame de la femme

de Lot se reproduit des siècles plus tard », « Le fils d’un célèbre pêcheur

retrouvé raide pour l’éternité »), à la suite de quoi les scientifiques se

livreraient à des recherches exhaustives. H2O voudrait m’enterrer, mais Ma,

naturellement, refuserait d’en entendre parler : « On ne gaspille pas »,

dirait-elle en m’installant dans le jardin pour faire fuir les représentantes des

produits Avon ou autres. Je resterais donc planté là, en banlieue, saison

après saison, vivant au rythme lent et pensif du granité, cependant qu’autour

de moi tout pourrirait, mourrait et disparaîtrait. Quand on sait que l’on va

garder la pose durant quelques milliers d’années, on a tendance à se montrer

un peu vaniteux : je me peignai les cheveux et la barbe à l’aide de mes

doigts déjà engourdis de froid, brandis Rodney comme pour effectuer un

beau lancer et fronçai les sourcils en direction de la rivière comme si je

venais de repérer un remous prometteur. Puis, tout en attendant d’être

pétrifié, je me mis à calculer combien de siècles allaient s’écouler avant que

la mousse et les algues ne me réduisent en sable. Mes bras levés

tomberaient en premier, supposai-je, comme sur les statues grecques ou

romaines ; peut-être que si on me laissait au bord de la rivière, des

chasseurs me feraient sauter le nez ainsi que les troupes napoléoniennes

l’avaient fait pour le Sphinx ; si on me ramenait à la maison, des vandales

ne manqueraient pas un jour ou l’autre de griffonner des obscénités sur

quelque partie de mon anatomie, et de petites plantes se glisseraient dans les

moindres interstices… Ce qui me conduisit à penser d’abord à la manière

dont les choses vertes finissaient toujours par dévorer les grises, puis au fait

qu’on pouvait construire une chaîne alimentaire fondée sur les couleurs.

Arrivé à : « La roche grise est mangée par la mousse verte qui est mangée

par la limace noire qui est mangée par l’écrevisse rouge qui est mangée par

le poisson argenté qui est mangé par le héron bleu… », je coinçai. Personne

ne mange les hérons, sauf les coyotes miteux, lesquels sont gris, ou encore

les fous crevant de faim, lesquels sont bigarrés ; puis je me rappelai que les

mergules rouges mangent les poissons argentés, que les corbeaux noirs

mangent les petits oiseaux bleus, que les Américains et les chèvres sont de

toutes les couleurs et mangent n’importe quelle cochonnerie, si bien que

toute la chaîne alimentaire se termina en queue de poisson, comme c’est

presque toujours le cas en ce qui me concerne. Avec la Nature, c’est pareil : on concocte une règle à la con pour la décrire, et elle s’empresse de vous

contredire, quitte à se crever le cul pour se transformer et se

métamorphoser. Et alors ? Eh bien, si quelqu’un est assez fort pour

appréhender les vraies lois immuables de la Nature, Elle se contente de le

tuer d’une ruade pour qu’il ne puisse pas les divulguer. Peut-être qu’Abe

savait, lui. Peut-être qu’il avait tout pigé et qu’il s’apprêtait à me le dire,

mais Dieu en a eu vent, et il a tendu Sa jambe invisible afin de le faire

trébucher et se noyer. Abe… maudit soit-il ! Si cet idiot avait seulement su

nager, mon cerveau ne connaîtrait pas toutes ces tortures, ces Qu’est-ce que

la mort, Qu’est-ce que la vie, Pourquoi j’existe, À quoi je sers ? Et puis, à

quoi bon se poser toutes ces questions ? Tout ça, ce ne sont que des

foutaises soufflées par des esprits malveillants, de la bouillie et des

abstractions qui ont pour seul but d’effrayer et de déprimer ceux à qui elles

viennent à l’esprit…

Oui, mais un pêcheur était mort, et tous ceux que je connaissais

mourraient un jour. Et ça, ce n’était pas une abstraction. Qu’est-ce que cela

signifiait ? Qu’est-ce que je devrais faire ? Pouvais-je acquérir un

équipement pour m’en protéger ? Existait-il des documents à étudier qui

rendraient tout cela compréhensible ? Des pilules qui le rendraient

supportable ? Des euphorisants qui le rendraient drôle ? Je ne savais pas. Je

ne savais rien de rien. Tout ce que j’avais en tête provenait des magazines

de pêche, des manuels de pêche, des romans de pêche. Et qu’est-ce que ces

ouvrages pouvaient bien avoir à dire sur le sens de la Vie et de la Mort ? Je

fouillai ma mémoire semi-photographique : je me souvenais de passages

sentimentaux où les auteurs pleuraient en vain leurs amis pêcheurs disparus,

d’aventures où un pêcheur à la ligne rencontre la mort à la suite d’un

malheureux accident survenu dans la nature ou, plus souvent, d’aventures

où un pêcheur a entendu raconter par un pêcheur qui le tient d’un autre

pêcheur qu’un pêcheur avait rencontré la mort à la suite d’un malheureux

accident survenu dans la nature, ce qui permet de garder la Faucheuse à

distance respectueuse pendant que nous autres, lecteurs, pareils aux bêtes

engraissées qui attendent dans le parc à bestiaux de l’abattoir, nous

ruminons la moralité en forme de pâtée que les victimes de la Mort lèguent

au royaume de la Pêche à la ligne, à savoir des maximes d’importance, du

genre : « Ne faites pas l’erreur de Fred : mettez un gilet de sauvetage » ou

« Ne faites pas la gaffe fatale d’Arnold : emportez toujours une boussole dans la forêt » ou encore « Ne jouez pas les casse-cou comme feu Ronald :

mettez des semelles antidérapantes à vos cuissardes. » Qui — et surtout

parmi les pêcheurs à la mouche qui font davantage étalage de leur science

que leurs homologues pêcheurs à l’appât — n’a pas entendu parler du

pêcheur à la ligne considéré comme le sportsman le plus enclin à la

méditation ? Nous, les rois des plumes, reprenant les termes d’Izaak

Walton, nous adorons définir notre passe-temps comme « le délassement de

l’homme contemplatif », et pourtant, nulle part dans les milliers de pages de

prose contemporaine sur la pêche que j’ai ingérées, je n’ai trouvé la

moindre réflexion philosophique, aussi rudimentaire fût-elle. Il semblerait

que depuis Walton, pratiquement aucun pêcheur n’ait pensé à ce que la mort

d’un vieux copain pouvait signifier. Je réalisai soudain à quel point nous,

les pêcheurs, formions un groupe pitoyable. On rusait, on s’acharnait, on

aguichait, on trompait, on tourmentait et, bien souvent, on tuait les objets de

notre obscur désir ; on composait avec nos crimes en s’en réjouissant, et on

les commettait avec tant d’indifférence, et si fréquemment, qu’à peine

s’était-on réjoui, on commençait à maudire la chance, jusqu’au moment où

l’on réussissait à en commettre de nouveaux. Qu’étaient nos

« contemplations » sinon des odes à la gloire de notre luxure, des

explications scientifiques, des technologies plus sophistiquées et des

techniques plus tarabiscotées destinées à nous aider à ruser, à nous acharner,

à aguicher, à tromper, à tourmenter et à tuer de manière plus efficace ? Et

quand l’un de nos grands rishis mourait, quels rites les survivants

pratiquaient-ils ? Affichant une solennité toute sacerdotale, nous faisions

circuler la bouteille jusqu’à ce que l’on n’arrive plus à la voir, et nous nous

consolions par des aphorismes du style : « Les vieux pêcheurs ne meurent

jamais. »

Sur mon rocher froid noyé dans le brouillard, je parvins, en me torturant

la cervelle, à me remémorer les deux seules allusions contemplatives au

Destin du Pêcheur que j’avais lues dans toute la littérature de pêche écrite

depuis 1900 :

 

1. Nous sommes allés au bar de l’hôtel boire la traditionnelle tournée de la veille de l’Ouverture,

mais au milieu des innombrables commandes de martinis, de bourbons et de scotches, une voix

manquait : celle de Big Jake qui, lui seul, réclamait à grands cris son rye. Personne d’autre que lui

n’était capable d’avaler ce truc-là. « Filez-moi un coup de c’te vieille gnôle ! » hurlait-il d’une voix

qui évoquait le vent du Yukon. Mais Big Jake n’était plus là pour cette nouvelle saison, et la

bouteille de rye est restée sur l’étagère derrière le bar. J’ai pensé un instant en commander pour

moi, en souvenir de lui, mais je me suis ravisé. J’avais l’impression que Jake était là à nous

regarder et que le rye, il l’aurait voulu pour lui. Personne d’autre que lui n’était capable d’avaler ce

truc-là. Que Dieu ait l’âme de ce vieux dur à cuire !

2. Je me suis arrêté chez Johnny Trois-Doigts pour lui prendre quelques mouches sèches. Sa

petite cabane était fermée, portes et fenêtres condamnées par des planches. Les mauvaises herbes avaient envahi ses beaux massifs de dahlias ; les aboiements de Nipper et de Blue n’étaient pas là pour m’accueillir. Johnny avait perdu son combat contre un type nommé Cancer. Bien peu qui pénètrent sur le ring face à lui en redescendent pour raconter le match : on a affaire à un adversaire qui pratique les coups bas ! Pauvre Johnny Trois-Doigts. Mais quelles mouches il confectionnait ! Et quand on pense qu’il lui manquait le pouce et l’index de la main droite ! J’ai encore deux streamers à poils que je lui ai achetés la saison dernière. Je les ai sortis doucement de la boîte à mouches et les ai accrochés à mon chapeau en souvenir de lui. Ce bon vieux Johnny. Maintenant qu’il est passé de l’autre côté de la Rivière, les garçons et moi, on n’a pas pu s’empêcher de croire que, toujours vêtu de sa vieille combinaison de pêche rapiécée, il continuait à attraper des truites sur l’autre rive.

 

Il n’y avait pas la moindre référence à la mort dans le Summa Piscatoria,

ni dans aucune des autres œuvres de mon père, lequel, du reste, n’évoquait

que rarement le fait qu’on tuait les poissons — sauf pour exhorter les gens à

ne pas le faire. On aurait pu attendre d’un pêcheur aussi pacifiste que lui

qu’il affichât des motivations « contemplatives » — peut-être même une

vénération gandhienne pour la non-violence, ou une appartenance secrète à

la Vedānta Society — mais, de fait, il prenait la peine de signaler que s’il

relâchait les poissons, ce n’était pas parce qu’il était, comme il disait,

inspiré par un quelconque mysticisme ou sentimentalisme de bazar ; non, il

agissait ainsi pour une seule et unique raison : « Un poisson mort ne gobera

jamais une mouche. » En rendant le poisson à la rivière et en conseillant

aux autres de l’imiter, il s’efforçait d’immortaliser l’art ancien ;

l’immortalité ou la mortalité de l’artiste n’avaient aucune importance à ses

yeux et à ceux de ses amis. Selon lui, la Vie et la Mort n’étaient que « des

abstractions à considérer sous l’aspect scientifique », et, dans ses critiques,

il a éreinté plus d’un livre commis par des pêcheurs à la ligne qui

s’autorisaient des « libertés afin de faire pleurer dans les chaumières »,

comme dans les deux extraits précités. Un jour, il m’a pris à part pour

m’expliquer le Point de Vue Scientifique sur la Vie et la Mort :

« La vie, commença-t-il, est née dans les Temps Primordiaux à partir de

certaines enzymes obscures. En luttant pour se nourrir, s’accoupler, trouver

un habitat adapté et ainsi de suite, ces minuscules substances visqueuses

sont devenues, après des siècles et des siècles d’évolution, d’une infinie

complexité pour aboutir enfin à l’Homme ! Tu vois, Augustin, ce que nous

appelons la vie n’est, dans chaque créature, qu’une Unité d’Energie Empruntée à un Tout. Et cette Unité Empruntée demeure au sein de la

créature jusqu’à ce que le corps de celle-ci ne soit plus qu’un réceptacle

devenu incapable de retenir l’énergie vitale, et c’est à ce moment-là que

survient ce qu’on appelle la mort — qui n’est rien d’autre que l’instant où

l’Unité Empruntée se voit de nouveau aspirée dans le Tout. Et le Tout

continue à progresser, à s’améliorer et à se complexifier, tandis que les

unités mortes ne font que pourrir jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’elles que

de la matière non organique qui finira par être reconstituée, et cela par le

Tout, en une nouvelle créature. Maintenant, écoute-moi bien, ce Tout est

précisément ce que les gens superstitieux et dotés d’un esprit primitif

nomment “Dieu”, et quoique toi et moi cesserons d’exister quand nos

Énergies Empruntées retourneront à ce “Dieu”, nous pouvons nous consoler

en pensant que la Pêche à la ligne continuera, elle, à exister tant que “Dieu”

existera. Ainsi, grâce à l’art de la Pêche, toi et moi pouvons en quelque

sorte revendiquer une part d’éternité ! »

Sur ce, il s’interrompit, apparemment trop ému par ses explications pour

être en mesure de poursuivre.

À l’époque, j’avais trouvé son histoire du Tout terriblement déprimante

et, assis sur mon rocher, ce fut encore pire. Les questions se bousculaient

dans mon esprit : d’abord, pourquoi cette première enzyme insignifiante

s’était-elle souciée d’exister alors que son destin était la non-existence ?

Qu’est-ce que ce maudit Tout en avait à foutre de « progresser » ou pas ?

Quelle différence y avait-il entre un Tout développé et un Tout sous-

développé ? Et pourquoi relâcher des poissons puisque la Mort refusait de

le faire quand elle nous attrapait pour nous retirer du Fleuve de la Vie ? Si

H2O avait raison, c’est que toute cette putain de création se résumait à

beaucoup de bruit pour rien. Cela, je l’avais déjà compris le jour où il avait

prononcé le Sermon du Tout. Sur le moment, je n’avais pas essayé de le

réfuter, et plus tard, je n’en avais pas éprouvé le besoin. J’avais confiance

en lui et j’étais plutôt content qu’il ait choisi cette philosophie-là parmi tant

d’autres, car il avait le don de se tromper à tous les coups sur les choses

importantes. Au fond de moi, j’avais donc rejeté la Théorie du Tout et je n’y

avais plus pensé.

Quant aux idées de Ma sur la Vie et la Mort, elles ne manquaient pas

d’être passionnantes. Elle prétendait qu’elle n’avait aucune Philosophie de

l’Existence et qu’on ne pouvait rien savoir sur la mort tant qu’on n’était pas mort, et qu’à ce moment-là, il était trop tard pour faire part à qui que ce soit

de ses découvertes. D’une personne qui professait des opinions aussi

vagues, on aurait pu penser qu’elle s’intéresserait peu aux spéculations

métaphysiques d’autrui, mais c’était justement sur ce point que Ma retenait

l’attention : elle croyait qu’il n’y avait rien à savoir, donc qu’il n’y avait

rien à dire, de sorte qu’elle ne supportait pas d’entendre quelqu’un, aussi

instruit et qualifié soit-il, avancer des théories sur la vie et la mort. Le Point

de Vue Scientifique, le Point de Vue Chrétien, le Point de Vue

Existentialiste, le Point de Vue Oriental, tout cela se définissait pour elle à

l’aide d’un seul mot : foutaise. Je l’ai entendue un jour déclarer : « Parler de

macchabées, c’est bon pour les prêtres, et les prêtres dans les églises, c’est

bon pour les crétins qu’ont rien d’autre à foutre que d’écouter un type qui

sait rien, bavasser du haut de son podium sur des trucs à quoi personne

comprend rien. Izaak Walton lui-même, il écrit à la dernière page du Parfait

Pêcheur : “Pour nous mortifier, nous devons fréquenter les églises.” Alors,

vous voulez bien me dire pourquoi celui qu’a toute sa tête irait perdre son

temps à se mortifier ? »

Le jour où H2O me gratifia de sa Théorie du Tout, Ma faisait la lessive au

sous-sol, et malgré le boucan de la machine à laver et du séchoir, elle sentit

qu’on « parlait de macchabées ». Pénétrant en trombe dans le bureau à

l’instant où son mari concluait son discours, elle se mit à tempêter et à

hurler que sa théorie n’était « qu’un complot communiste pour tourner la

tête des gosses aux idées saines et les transformer en zombis qui font la

queue pour obtenir des tickets d’alimentation en s’imaginant que leurs

ancêtres, c’étaient rien d’autre que des espèces de glaviots parlants qui

flottaient quelque part à la surface d’un marécage puant et que tout et tout le

monde allait finir dans un p… de grand trou noir au milieu de nulle part ! »

H2O protesta, affirma qu’il s’agissait simplement de l’hypothèse

scientifique la plus avancée et qu’il ne cherchait pas le moins du monde à

désillusionner mais au contraire à éclairer. À quoi Ma répliqua : « Tes

savants, c’est rien d’autre qu’un tas d’impuissants et de communistes avec

le couteau entre les dents ! y font juste que concocter des bombes, des gaz

neurotoxiques et des Érections Troyennes Géantes pour nous effacer de la

surface de c’te p… de terre ! » (La dernière arme de sa liste faisait référence

à la centrale nucléaire construite sur la Columbia River et surnommée

« Troyenne » en l’honneur de la marque de préservatifs bien connue, car sa tour de refroidissement, dessinée par des ingénieurs à l’esprit grivois,

ressemblait à un sexe masculin décapité.) H2O, qui avait toujours du mal à

répondre à de tels arguments, se retira sans autre forme de combat.

Ma permettait deux entorses à sa règle de Aucune Philosophie Autorisée :

elle laissait AGM radoter sur le Ciel, l’Enfer et le Second Avènement

(« passque AGM est vieille, et de toute façon, elle veut rien dire par là ») et

elle laissait Bill Bob, la prunelle de ses yeux, raconter tout ce qu’il voulait à

propos de n’importe quoi : malheureusement, elle ne comprenait jamais ce

qu’il disait.

Peut-être que Knickerbockers avec ses saints et ses écritures savait

quelque chose d’intéressant sur la mort : après tout, il avait réussi à calmer

l’ami d’Abe. Mais comme je ne connaissais pas Knickers, je ne pouvais pas

savoir ce qu’il savait. La seule certitude que j’avais devant cette énigme

appelée « mourir », c’était qu’un jour j’aurais à en passer par là…

Ainsi sur mon rocher dans le brouillard, j’ai pêché : j’ai pêché dans ma

tête et dans mon cœur, à la recherche d’un lambeau de notion de sagesse ou

de notion consolatrice au sujet de la mort. J’ai lancé dans les huit directions,

et je n’ai ramené que des enzymes, des Big Jake et des Johnny Trois-

Doigts, tandis que les questions impossibles à arrêter, à comprendre, à

supporter, ne cessaient de clapoter contre mon cerveau comme les vagues

vertes contre le rocher gris. Mon art de la pêche s’était fracassé sur les

écueils de l’incompréhension. J’étais abandonné comme sur une île déserte.

 

Enfin, le froid m’envahit ou, du moins, me gagna de la tête aux pieds.

Enfin, je me sentis glacé et solitaire au point que toutes mes pensées, mes

souffrances et mes idées se figèrent. Je n’étais plus triste. Je n’étais plus

rien. J’étais rien — une configuration aléatoire de molécules. Mon cœur

battait peut-être encore, mais je ne m’en rendais pas compte. Je n’avais

conscience que d’une seule chose : devant ce gouffre béant qui avait pour

nom la Mort, mon savoir se résumait à rien, mes actes ne signifiaient rien,

mes sensations ne transmettaient rien. Ce n’était pas une pensée éphémère,

mais un vide palpable qui me rongeait, plus réel que le froid, un vide, un

néant dénué de sens au milieu duquel émergeait un rocher dans le

brouillard. À partir de cet instant, l’image du cadavre dérivant au fil du

courant cessa de me hanter. Ce n’était plus nécessaire : il avait atteint son

but.

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