La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 28 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

6 Descartes

6

 

Descartes

 

Car j’ai déjà été

un garçon et une fille, un buisson

et un oiseau, et un poisson muet

qui jaillit de la mer pour aller…

Empédocle

 

Les créatures ne se reposent pas avant d’avoir atteint la nature humaine ; alors elles arrivent à leur forme originelle, à savoir Dieu.

Maître Eckhart

 

Je me réveillai sur un canapé dans une pièce étrangère dont les murs

n’étaient couverts que de livres. L’état lamentable de mes artères crâniennes

m’interdisait de penser que Titus pût être ailleurs que dans sa chambre en

train de dormir. Personne, en effet, n’aurait été en mesure de se remettre

rapidement d’une telle quantité d’Ezra Brooks. Je réussis à me sortir du lit

et à m’habiller, puis je m’effondrai dans un fauteuil à bascule proche et me

risquai à entreprendre la tâche délicate de cligner des paupières. Mes yeux

me firent l’impression d’être des boules de sable. Je me dirigeai en titubant

vers la salle de bains, irriguai mes canalisations desséchées à l’aide de l’eau

du robinet, essayai d’en avaler un peu et faillis aussitôt vomir. Ce matin,

j’étais content de ne pas être un poisson.

Après avoir regagné mon fauteuil, je me plongeai dans une rêverie

peuplée de pools d’eau verte et de rochers moussus. Au moment où l’aulne

au faîte brisé miroitait devant moi, mon intelligence naturelle intervint pour

me souffler qu’on me regardait. Je soulevai une paupière rétive…

et étouffai un cri ! À un pas de moi, deux horribles yeux d’albinos me

contemplaient qui se détachaient au milieu d’un énorme visage noir ! Ma

terreur ne diminua qu’à peine lorsque je constatai que ledit visage

appartenait à un chien. Je me contraignis à sourire.

« Gentil chien-chien », dis-je.

Le gentil chien-chien ne sourit pas, ne remua pas la queue, ne bougea

pas, ne cilla pas. Les yeux blancs avaient des reflets turquoise. Il me

semblait voir au travers et pénétrer à l’intérieur de sa tête où s’étendaient

d’immenses espaces de ciel bleu. Cette image m’aurait sans doute

intrigué… si le chien avait eu un museau.

« Titus ? » appelai-je doucement.

Pas de réponse.

Le regard du fauve devint plus menaçant. Il y avait une exigence dans ces

yeux-là, ou dans le ciel derrière, et le ciel m’ordonnait de faire quelque

chose, mais j’étais trop hébété pour comprendre. Les yeux me disaient :

« T’as intérêt à comprendre, sinon… »

« Titus ? » appelai-je un peu plus fort.

Toujours pas de réponse. De la part de Titus en tout cas. Parce que le

chien, lui, se mit à gronder… comme un volcan. C’était un chien

gigantesque. Je pensai au clan du Loup. Je pensai aux milliers de poissons

que j’avais tués. Je regardai le vide bleu à l’intérieur du crâne du chien, et je

pensai à un dieu du ciel, à un dieu de la nature, à un dieu punitif… « Bon

chien-chien », dis-je dans un gémissement. Je m’adossai aussi loin que le

permettait le fauteuil et levai lentement les mains afin de me protéger la

figure et la gorge.

La porte d’entrée s’ouvrit à la volée. Je sursautai. Titus s’avança, un sac

de provisions dans les bras.

« Ah ! tu es debout ! » s’écria-t-il avec cette vivacité tellement

insupportable aux indolents.

Le monstre ne bougea pas, ne jeta pas même un coup d’œil à Titus, lequel

à la fois me stupéfia et me déçut au plus haut point en se dirigeant droit vers

la cuisine sans accorder la moindre attention à mon regard implorant.

« Titus ! » murmurai-je avec désespoir.

Il continua à s’activer au milieu des assiettes, des casseroles et de la

vaisselle sale, et se contenta de crier qu’il allait bientôt soigner ma gueule

de bois à l’aide d’un thé noir bien fort. Du thé noir ! Qu’est-ce que cela

représentait pour moi ? Un liquide à verser dans ma bouche et à regarder

ensuite couler par les plaies béantes que les crocs acérés allaient ouvrir dans

ma gorge !

« Titus !

— Oui ? répondit-il enfin.

— C’est ton chien ?

— Oui.

— Eh bien, il… il me regarde !

— Et alors ?

— Alors, je n’ose pas faire un geste. Qu’est-ce qu’il me veut ? Il mord ?

Je peux bouger ? Pourquoi il ne s’en va pas ? »

Titus cria de la cuisine :

« Il ne mord pas sans raison. Mais pour ce qui est de bouger, je te

conseille de le faire. Tu as pris le fauteuil de Descartes.

— Pardon, mon vieux, soufflai-je, me souvenant que ces fauves, dès

qu’ils sentaient la peur, passaient impitoyablement à l’attaque. Là,

doucement, ton vieux copain Gus va juste aller sur le canapé à côté, comme

ça ton ami Descartes pourra récupérer son fauteuil à la con… »

Tandis que je regagnais le canapé, rampant à moitié, le chien me fixait

toujours de son regard menaçant. Je m’assis avec d’infinies précautions. Le

chien attendit que je sois installé, puis il sauta sur le rocking-chair, s’assit à

son tour sans me quitter des yeux, puis, remuant son énorme tête de haut en

bas, il commença à se balancer.

« Titus !

— Oui ?

— Le chien est dans le fauteuil de Descartes maintenant. Et il se

balance ! Est-ce que je dois lui dire de descendre ? (Je ne posai la question

que pour impressionner Titus, car je n’aurais jamais osé demander quoi que

soit à ce monstre.)

— Non, tu ne dois pas, répondit Titus. Le chien est Descartes.

— Oh ! » m’exclamai-je.

Au spectacle de cette créature qui hochait sans arrêt la tête dans son

fauteuil, il était difficile de ne pas rire, mais au spectacle de ses yeux

remplis de ciel, il était difficile de ne pas hurler. Hésitant entre ces deux

attitudes extrêmes, je parvins à bégayer :

« Bon… bonjour, Descartes. »

Le chien me répondit par un signe de tête, puis, par courtoisie, se laissa

aller à remuer deux fois la queue avant de reprendre son balancement. Je ne

le savais pas encore, mais nous venions de devenir amis.

Descartes était un beau bâtard, quoique d’aspect plutôt effrayant, doté de

deux yeux déconcertants à leur manière, un peu comme ceux d’Abe

l’Enclume ou d’Eddy, des yeux qui brillaient d’une intelligence sauvage et

imprévisible. Sa généalogie était obscure ; j’aurais dit un tiers border colley

aux yeux bleus et deux tiers loup européen noir, mais Titus préférait le

définir comme moitié chien, moitié homme. En tout cas, c’était, ainsi que la

plupart des Américains, un bâtard, et son crâne était d’une taille aussi

remarquable parmi les chiens que celui de son maître parmi les hommes.

Les intelligences logées dans l’un et l’autre de ces crânes étaient épaisses,

jusqu’à friser parfois le ridicule. Les sages hochements de tête de Descartes

en constituaient un excellent exemple, de même que, plus étrange encore,

l’aptitude déclarée de Titus à comprendre les pensées de Descartes.

Titus, en effet, prenait de son chien ce qu’il appelait une « dictée

psychique », moyen de communication silencieux entre l’homme et

l’animal, qu’il traduisait ensuite à voix haute en langage humain (employant

pour sa « voix de chien » une élocution plus lente et un ton d’une octave

plus bas que pour sa propre voix), ce qui offrait aux personnes présentes

l’occasion unique d’entendre fonctionner un cerveau canin. Pour ma part,

ne connaissant pas encore les talents de Titus dans ce domaine, ni son

adhésion à une doctrine métaphysique stipulant que le but des animaux est

de parvenir à la forme humaine et par conséquent au statut de divinité,

j’ignorais que Titus appliquait cette doctrine au pied de la lettre. Il exhortait

sans cesse son chien à transcender son animalité et à se conduire « comme

un homme civilisé, et je ne veux pas dire par là un Américain ». Je me

préparais donc à une surprise :

Pendant que je regardais Descartes se balancer tranquillement, je poussai

des exclamations enthousiastes et demandai à Titus comment il avait réussi

à apprendre un tel tour à sa brute… Il sortit en trombe de la cuisine, le

regard aussi furieux que celui de Descartes, puis il leva la main pour

m’intimer de la fermer et déclara :

« S’il te plaît, Gus ! N’en fais pas tout un plat. Tu vas lui embrouiller les

idées. Le but de Descartes est d’atteindre à la condition humaine, tout

comme le nôtre est d’atteindre à la condition divine. Il ne faut pas plus

s’ébahir devant un chien qui se conduit comme un homme que devant un

homme qui se conduit comme un saint.

— Hein ? quoi ? »

Mon éducation ayant été faite sur le tas, ce genre de préceptes ésotériques

était pour moi du latin.

Titus annonça qu’il préparait des flocons d’avoine à mon intention et du

thé pour tout le monde, cette dernière boisson étant un rite qu’on observait

chez lui chaque jour aux environs de midi. Quand il retourna dans la

cuisine, son chien et moi entreprîmes de nous fixer du regard, lui qui

hochait doctement la tête, peut-être pour accompagner de profondes

pensées intérieures ou peut-être, simplement, pour continuer à se balancer,

et moi qui me tortillais sur mon canapé en me demandant comment me

comporter à l’égard de mon formidable vis-à-vis. Titus arriva à mon secours

avec un plateau en argent qui contenait une gigantesque théière, du lait et du

sucre, un bol fumant de flocons d’avoine agrémentés de raisins, de graines

de tournesol et de miel, ainsi que trois tasses et leurs soucoupes. Devinant à

qui était destinée la troisième tasse, j’émis un petit gloussement nerveux qui

s’étouffa dans ma gorge lorsque mes deux compagnons plissèrent l’un

comme l’autre leurs larges fronts : il ne s’agissait pas de sachets Lipton,

mais d’un Vrai Thé. Les gloussements n’étaient pas casher. Titus posa le

plateau sur une table basse, servit le thé le plus noir que j’aie jamais vu,

puis il se tourna vers moi pour demander :

« Du lait ?

— Non merci, répondis-je.

— Descartes ? » demanda-t-il alors en brandissant le pot de lait.

Descartes haleta un petit coup, agita un petit coup la queue. Titus versa

alors un gros nuage de lait dans la tasse du chien.

« Du sucre ? reprit alors Titus, s’adressant de nouveau à moi.

— Non merci, répétai-je, étouffant un autre gloussement inepte.

—• Descartes ? »

L’intéressé répondit comme pour le lait, mais avec plus de vigueur afin

d’indiquer son amour pour cette substance malsaine. Titus versa une

cuillerée de sucre pleine à ras bord, puis remua. J’allais commencer à

siroter mon thé pour m’empêcher de rire sottement, mais Titus m’arrêta :

« Attends. »

J’attendis. Il posa la tasse de Descartes au bord de la table devant le

fauteuil, baissa la tête (imité par le chien), puis prononça une courte prière :

« O Roi Éternel, apporte-nous la lumière, nous T’en implorons, afin que

nous voyions Ta main dans toutes Tes œuvres comme nous la voyons dans cette excellente boisson. Amen. »

Au mot « amen », Descartes se pencha et lapa sa tasse à grand bruit tout

en renversant sur la table une bonne partie de « cette excellente boisson ».

J’éprouvai un immense soulagement : si jamais il avait porté la tasse à ses

lèvres pour boire à petites gorgées, je crois que mon esprit infantile n’y

aurait pas résisté. Malgré cela, au spectacle du cérémonial observé tant par

le chien que par son maître, je me faisais l’impression d’un péquenaud en

pantalon de coutil débarquant à un bal de débutantes, et ma confusion

s’accrut quand Titus, d’une voix anormalement pesante et solennelle,

déclara :

« Aujourd’hui, comme le temps est ensoleillé mais frais, je souffre d’un

cas aigu d’exubérance non sublimée. Après le thé, j’aimerais beaucoup aller

courir dans le parc, et m’arrêter souvent en route afin de humer de frais

cadeaux laissés par mes congénères et de pisser sur les buissons et les

bouches d’incendie…

— Que… qu’est-ce que tu racontes, Titus ? » bafouillai-je.

Titus, concentré, le regard rivé sur Descartes, refusa de se laisser distraire

et poursuivit sur le même ton :

« Explorer quelques ouvertures alimentaires sous la queue de camarades

timides me serait fort agréable, et la compagnie d’une chienne en chaleur ne

nuirait pas au plaisir de ma promenade. Mais je suppose que nous allons

rester ici tout l’après-midi pendant que Maître et l’inconnu ne vont faire que

parler. Enfin… Maître pourrait au moins me donner un morceau de cette

barre de chocolat sur le bureau derrière lui.

— Bon, reprit Titus de sa voix normale. Au moins ta dernière requête est

humaine. Tiens. »

Il lança un bout de chocolat à Descartes, puis sa voix se fit de nouveau

plus lente et plus grave pour dire :

« J’aimerais avaler cette miette insignifiante en une seule bouchée, mais

Maître a exprimé son vif déplaisir devant ces manières pourtant tout ce

qu’il y a de plus normales et distinguées, et il me pousse à manger comme

un chat ! Alors, je vais faire semblant de mâcher un peu. »

Descartes happa le morceau de chocolat et se mit à le mastiquer d’une

façon tout à fait anticanine.

« Brave garçon », approuva Titus.

Descartes sourit, agita la queue et, selon Titus, répliqua :

« Oui, je suis un brave garçon, mais les meilleurs des garçons eux-mêmes

ont une vessie. Je crois que je vais demander à sortir dans le jardin afin de

vider la mienne avant que Maître et l’inconnu n’allument leurs pipes

délétères d’après déjeuner, ce qui ne manquera pas de réduire mes capacités

olfactives pour les jours à venir. »

Et, effectivement, Descartes descendit de son fauteuil, entra d’un pas

nonchalant dans la cuisine, gratta à la porte du jardin, puis, avec sa propre

voix, dit : « Ouaf ! »

Titus se leva.

« Bien, il arrive, dit Descartes par la bouche de Titus.

— Voilà, mon ami, dit Titus en ouvrant la porte.

— Merci, répondit Descartes. Pour ma prochaine incarnation, si Dieu le

veut, j’aurai des mains, ce qui m’évitera d’avoir besoin d’une aide humaine

pour les poignées de porte et autres petites choses gênantes.

— Il se pourrait, dit Titus. À condition que tu surmontes certaines de tes

faiblesses non humaines.

— À quelles faiblesses fais-tu allusion ? demanda Descartes.

— Eh bien, par exemple, grignoter des fèces de chat, attaquer le facteur

et mordre les petits chiens, pour n’en citer que trois. »

Descartes coucha les oreilles et répliqua :

Le facteur n’a aucun sens de la propriété. Il entre sans être invité, l’air

suffisant, et longe les buissons que j’ai pourtant aspergés de milliers

d’avertissements. Une telle audace me rend furieux. Quant aux petits

chiens, si tu sentais les insultes injustifiées que certains d’entre eux me

lancent, tu les châtierais toi-même. Je ne m’en prends jamais aux corniauds

qui reconnaissent mon évidente supériorité et je traite mes rares égaux avec

respect. Ton ignorance des subtilités de notre langage olfactif te rend inapte

à juger. »

Titus pesa ces arguments, puis demanda :

« Et les merdes de chat ? »

Descartes prit un air penaud.

« Euh… bon… pour ce qui est des fèces de chat, je confesse ma

faiblesse, encore que leur parfum et leur goût soient plus instructifs et

intéressants que vous autres humains ne pouvez l’imaginer. Tu ne te

demandes jamais ce qu’un homme ou une femme que tu croises dans la rue

a mangé lors de ses derniers repas ?

— Pas au point de désirer goûter leurs déjections, aboya Titus. Et en plus,

les crottes de chat te donnent des vers.

— Oui, mais tes vices à toi, l’alcool, la caféine et le tabac te détruisent le

foie, les reins, les glandes surrénales et les cellules cérébrales, riposta

Descartes.

— Touché, reconnut Titus. Qu’Allah nous protège tous les deux.

— Amen, fit Descartes en franchissant le seuil pour aller arroser un

géranium.

— Hé ! ça va pas ! s’écria une voix aiguë et furieuse qui provenait de

quelque part autour de Titus mais que je compris être celle du géranium. Je

suis pas une cuvette de chiottes !

— Toutes mes excuses », dit Descartes.

 

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