La vie selon Gus Orviston
4 La randonnée
4
La randonnée
pour chaque vraie serrure
il n’y a qu’une vraie clé
et elle se trouve dans un autre rêve
à présent évanoui
c’est la clé de la vraie porte
elle ouvre et la rivière et le ciel
elle est déjà en aval de la rivière
je la tiens dans ma main
ma vraie main
et je dis à ma main
tourne
ouvre la rivière
W.S. Merwin
Le vin m’avait donné sommeil et je montai me coucher. Tourné vers la
fenêtre, je regardai la rivière qui luisait sous les branches noires des cèdres.
La voix et le visage de Nick continuaient à me poursuivre, et je me
demandais ce que cela représentait pour un homme aussi meurtri dans sa
chair de manier un hameçon. Ou même de pêcher ! Chaque hameçon qu’il
touchait devait lui élancer la main, lui étreindre le cœur. Il ressentait sans
doute la même chose que Bill Bob devant la branche de pin qui se
consumait. Pas étonnant qu’il se soit si souvent interrompu dans sa tâche et
qu’il ait travaillé si lentement.
Incapable de dormir, je me tournais dans tous les sens. Mon esprit dansait
sur des images flottantes, visions furtives de rivières sous le soleil ou le
clair de lune, de lignes qui forment de longs arcs et relient l’homme à l’eau
dans un paysage baigné d’une lueur dorée à la tombée du jour, d’éclairs au
plus profond de courants verts et infinis, de remous qui troublent soudain la
surface lisse d’un pool, de mains et de mâchoires transpercées, de flancs harponnés, de sang qui teinte l’eau… Je n’arrivais pas à ordonner mes
pensées. Je me sentais cerné de toutes parts par ces images fugitives,
fuyantes et vives comme des poissons. Elles me semblaient importantes,
mais que voulaient-elles dire ? Et comment les saisir ? Elles ne cessaient de
m’échapper, de me narguer et de disparaître dès que je croyais les attraper,
et je ne trouvais pas le sommeil. Un courant, auparavant sombre et déserté,
brillait et s’animait. Les froides profondeurs se réchauffaient et
s’éclairaient. Je percevais des choses que je n’avais jamais perçues, et je
savais qu’elles avaient trait à l’âme. Je devais agir, ou du moins essayer, et
si possible les capturer.
À deux heures du matin, je me suis levé et j’ai préparé le petit déjeuner :
pancakes, œufs, café. Je n’ignorais pas que je courais un risque. Je savais
parfaitement que les sages avaient coutume de jeûner, mais je voulais être
fort et débarrassé des vapeurs d’alcool. Je n’étais pas un fakir. J’étais un
pêcheur. Et les pêcheurs mangent avant de partir pêcher. .
Manger acheva de me dégriser. Je m’assis pour réfléchir. Ces
tremblements et ces secousses que je ressentais au-dedans de moi ne
m’étaient pas inconnus : ils faisaient dans ma tête et dans mon cœur ce que
prendre un poisson avait toujours fait à mes mains qui tenaient la canne.
Mais ces ébranlements provenaient d’un flux intérieur autre que celui du
sang. C’étaient des cours d’eau que mes cinq sens ne seraient jamais en
mesure d’appréhender totalement. De quels cours d’eau s’agissait-il ? Pour
y pêcher, je devais les connaître, mais il fallait du temps pour connaître de
nouveaux cours d’eau, et le matin venu, il y aurait les gosses et les clients,
du travail à faire et des mots à dire sans rapport avec ce cours d’eau, avec
ces flots scintillants. « Bon, pensai-je. Les cours d’eau intérieurs doivent
être portables et, par conséquent, ils resteront avec moi où que j’aille. »
J’enfilai donc mon manteau d’hiver, glissai dans mes poches des fruits, ma
pipe, du tabac, un couteau et le reste des pancakes, puis je nourris les
poissons ainsi que Charles II et je cachai le panneau « Mouches à vendre »
dans les buissons avant de partir.
Je me dirigeai vers la route qui longe la rivière sans avoir de destination
précise en tête, sinon quelque endroit lointain et calme. Je décidai de
prendre plutôt en amont qu’en aval pour la seule raison que, de ce côté-là, il
n’y avait pas d’habitations humaines. Le jour ne s’était pas encore levé, et
dans la nuit sans lune les ombres semblaient projeter un voile uniforme. Je marchai vite pour me réchauffer, mais en faisant le moins de bruit possible,
et malgré le crissement de mes semelles sur le gravier, j’entendais le
discours changeant de la Tamanawis, le bruissement des feuilles, les
battements d’ailes des oiseaux que le bruit de mes pas avait dérangés. Et,
tandis que ma démarche devenait plus souple et ma respiration plus égale,
la lueur réapparaissait, mais chaque fois que je tentais de comprendre d’où
elle venait, de mettre un nom dessus ou même de deviner sa nature, elle
s’évanouissait d’un coup. C’est pourquoi je la baptisai l’inconnue.
Qu’y avait-il dans l’histoire de Nick, dans l’image de l’hameçon planté
dans sa main qui me changeât à ce point ? Qu’y avait-il eu dans ce nœud de
sapin qui eût changé à ce point Bill Bob ? Je l’ignorais. Tout ce que je
savais, c’est que j’étais parti en pleine nuit, uniquement poussé par la vision
fugitive d’un cours d’eau où miroitaient des secrets. Une cicatrice sur une
paume pouvait-elle jeter un tel sort ? Et sinon, qui me l’avait jeté ? Je
n’avais pas de réponse, mais j’avais le sentiment que celui ou celle que je
baptisais l’inconnue s’efforçait de me parler, et cela depuis longtemps. Et
ses « paroles » étaient silencieuses, prononcées dans un langage composé
d’images : le pêcheur noyé, le nœud de sapin, le ? de la rivière, le vieux
Thomas, Eddy dans l’aulne, la cicatrice sur la paume, tels étaient les
poteaux indicateurs qui jalonnaient tant mon voyage intérieur que celui que
j’entreprenais dans la nuit. Ils ne ressemblaient guère aux habituels
symboles sacrés, mais la pêche n’était pas vraiment une religion
orthodoxe… Et tout cela m’avait été donné en cadeau, comme la pluie ou
les rivières, sans que je l’aie demandé : je n’avais qu’à suivre les signaux,
comme les rivières suivent les vallées, comme le printemps suit l’hiver,
comme les feuilles jaunissent, comme les saumons frayent et comme les
oies s’en vont vers le sud en octobre. Je ne pouvais pas échanger la voie que
ces images m’éclairaient contre un chemin étroit et rectiligne, alors que les
cours d’eau, avec leurs méandres et leurs caprices, avaient toujours été
l’objet de mon amour.
L’aube se leva derrière les collines et étendit ses doigts de rose. Je
marchai vers eux, et la lueur ne s’éteignit pas. Poissons qui mordent ou
douleurs de l’enfantement, je ne savais pas de quoi il s’agissait mais, plus
j’avançais, moins je m’en préoccupais. Il me suffisait de les sentir.
Je continuai mon chemin, incapable de saisir les choses, mais rempli
d’espoir. Et lorsque les premiers rayons du soleil effleurèrent la cime des
plus grands érables aux feuilles rouges qui se dressaient sur la plus haute
crête, que les doigts de rose se fondirent dans le bleu du ciel derrière la
montagne et que les feuilles rouges s’embrasèrent pour dessiner une large
cicatrice écarlate au-dessus de l’or mat des aulnes qui ondoyaient comme
une vague, un frisson me parcourut des pieds à la tête, car j’avais le
sentiment qu’un vieil ami depuis longtemps perdu de vue cheminait,
invisible, à mes côtés…
Le moment passa. Quand les aulnes s’illuminèrent à leur tour, le frisson
cessa. Mon esprit se remit en mouvement. Cependant que je regardais les
arbres changer de couleur, je pensai au mot « botaniste », et comme les
pensées sont pareilles à des étourneaux (en général, elles arrivent en foule ;
elles savent chanter, mais elles préfèrent jacasser ; elles savent voler, mais
elles préfèrent sautiller ; elles s’expriment dans une seule langue, mais elles
grouillent presque partout), elles s’abattirent sur les botanistes et se
penchèrent sur la manière dont les feuilles caduques révèlent leurs
véritables couleurs en automne…
Les couleurs apparaissent quand l’eau et la chlorophylle, ces éléments
vitaux, vont porter ailleurs leur humidité et leur vert. Les feuilles
deviennent ensuite des fantômes et nous ne voyons plus que des ombres,
celles des minéraux qu’elles ont puisés en secret dans la terre durant tout le
printemps et tout l’été. Mais ce que les botanistes n’expliquent jamais, c’est
qui a dit à l’aulne et à l’érable de pousser l’un près de l’autre sur une même
crête et d’absorber, chacun de son côté, les seuls minéraux qui rendront
leurs feuilles soit or mat, soit rouge sang ? Pas plus qu’ils ne disent qui a dit
au sapin voisin de ne jamais mourir au nom du changement de saisons. Ni
qui a dit à l’érable et à l’aulne de le faire au nom d’un changement que les
hommes appellent octobre ? Ce que les botanistes ne nous expliquent
jamais, c’est pourquoi chaque arbre, chaque feuille et chaque aiguille
obéissent. Non qu’ils soient responsables, car n’est-ce pas ce même qui
dont ils ne parlent pas qui a décrété ce que les botanistes devaient ou ne
devaient pas savoir ? Par exemple, décrété qu’ils devaient savoir déterminer
le phylum/genre/espèce de toutes les plantes qu’un homme pouvait espérer voir. Ou, toujours par exemple, décrété qu’ils ne devaient pas savoir
pourquoi les feuilles mortes d’un certain érable devenaient du même rouge
sang que le saumon auparavant argenté qui remonte la Tamanawis pour
frayer et mourir, et cela au même changement de mois ? Ou encore, dernier
exemple, décrété qu’ils devaient se contenter d’analyser les effets de l’eau
sur le minerai de fer pour expliquer pourquoi les feuilles, les saumons et la
paume de la main doivent devenir écarlates afin d’atteindre le but qui est le
leur ? Pas plus qu’un botaniste ne se demandera, dans le cadre de sa
discipline, ce qu’est ce but ou pourquoi il ne semble pouvoir être atteint que
par ceux qui souffrent, qui connaissent la douleur et qui ont appris dans la
douleur que c’est ce but de couleur écarlate et lui seul qui pourra nous
libérer de la souffrance. « Ainsi c’est le Fer ? demandai-je à mon Ami
tandis que nous poursuivions notre chemin. C’est le Fer qui donne au sang
sa belle teinte rouge ? Et en apprenant à aimer cette couleur, subirai-je une
blessure comme Nick en a subi une ? et saurai-je ainsi ce que sont les
hameçons, ce qu’ils sont réellement ? »
Je ralentis le pas (il y avait à présent le soleil pour me réchauffer), mais je
m’efforçais toujours de faire le moins de bruit possible sur les graviers afin
d’entendre le discours de la rivière, le bruissement des feuilles caduques, le
froissement des conifères, les cris soudains d’oiseaux aux couleurs vives
qu’on voit seulement quand ils s’envolent, et les appels discrets d’oiseaux
de couleurs sombres qu’on entend mais qu’on ne voit jamais, puisqu’ils se
contentent de voltiger dans l’ombre des plus épais fourrés. Je continuais à
croire que celui que j’avais baptisé « Ami » m’accompagnait, mais je
n’arrivais toujours pas à saisir quoi que ce soit. Je marchais et je regardais,
cependant que le soleil faisait et défaisait des prismes au-dessus des franges
d’écume blanche.
Quinze kilomètres, vingt kilomètres… la route gravillonnée qui devient
chemin forestier, la rivière qui s’éloigne, la chaleur qui alourdit
l’atmosphère, et mon corps aussi qui commence à s’alourdir. Mes jambes
d’abord, et puis mon esprit qui se met à vaciller… J’envisageai un instant
de faire demi-tour. Je consultai ma montre. Elle s’était arrêtée. Elle reposait
sur mon poignet, comme morte…
et il y avait ma main, le dos bronzé, la paume pâle, les quelques cicatrices
incapables de me guider, car elles ne ressemblaient pas assez à des
cicatrices. Aussi fis-je de ma fatigue une cicatrice : pensant à l’obstination
implacable des saumons, je continuai en amont. Et, petit à petit, la patience
du pêcheur me gagna, qui balaya la fatigue, m’insuffla du courage et me
poussa vers l’avant.
Après une trentaine de kilomètres, je m’assis sur une souche et vidai les
poches de mon manteau : deux oranges, deux pommes, quelques pancakes
pliés en deux. Je mangeai le tout, puis fumai une pipe avant de repartir.
J’arrivai au premier bras de la rivière alors que le soleil était au zénith, puis
je passai devant le bras sud et entrepris de longer le bras nord, celui qui est
le plus long et charrie le plus d’eau. Tandis que je m’interrogeais pour
savoir en quoi cela m’importait, je me rendis compte qu’en réalité j’avais
quand même un vague but lorsque je m’étais mis en route avant la levée du
jour : je me dirigeais vers la source…
La source de la Tamanawis. Ni banque, ni fausse Liberty Bell cette fois.
Je n’y étais jamais allé et je ne connaissais personne qui y fût allé. J’avais
entendu dire qu’elle se trouvait à une quinzaine de kilomètres après le
dernier chemin d’accès ménagé pour les pompiers et qu’on ne pouvait
l’atteindre qu’en empruntant les pistes tracées par les cerfs et les orignaux.
J’avais étudié les cartes : elles indiquaient un marécage, puis de petits lacs
derrière des barrages érigés par les castors et enfin une montagne au pied de
laquelle la rivière s’arrêtait. Une source devait jaillir à cet endroit. Que se
passerait-il si je l’atteignais et que j’y boive ? Cela apaiserait-il ma soif ? Je
poursuivis mon chemin, cependant que mes pieds s’enfonçaient dans la
poussière.
Près d’un bosquet de sapins, un lit de mousse m’attira. Je m’allongeai…
Lorsque je me réveillai, le soleil avait déjà bien entamé sa descente. L’air
fraîchissait. Après avoir parcouru près d’une cinquantaine de kilomètres
depuis mon départ, j’arrivai à l’embranchement du chemin forestier : l’un
des sentiers se dirigeait vers le nord-est et semblait souvent emprunté,
tandis que l’autre, jonché d’aiguilles de pins et parallèle au cours de la
Tamanawis paraissait très peu fréquenté. Je m’y engageai.
Mes pas, étouffés par le tapis d’aiguilles, étaient silencieux. Il m’apparut
soudain que j’avais beaucoup marché. J’étais bien loin de chez moi,
condamné à passer la nuit dehors sans nourriture, ni abri, ni sac de
couchage. Il allait sans doute geler et les nuits d’octobre sont longues.
J’éprouvai soudain un sentiment de vide et de faiblesse, cependant que la
solitude commençait à me peser, mais je m’efforçai de transformer cela en
de nouvelles cicatrices. Je continuai ma route.
Après une soixantaine de kilomètres, le chemin forestier s’acheva sur une
espèce de cul-de-sac, mais j’aperçus une piste tracée par les sabots des cerfs
et des orignaux qui s’enfonçai dans une trouée entre les arbres, puis se
rétrécissait et devenait de plus en plus sinueuse. Il me restait peut-être
quinze kilomètres à parcourir.
Au-dessus de ma tête, les arbres verts se rejoignaient pour former une
voûte. Il faisait de plus en plus sombre malgré les quelques rayons de soleil
qui filtraient encore au travers du feuillage. Je sentis ma résolution faiblir à
la perspective de la longue nuit qui m’attendait. Un peu plus tard, je
débouchai dans une clairière pleine de myrtilles tardives. Elles étaient
petites, rouges et amères, mais je passai une heure à grignoter, car à
l’endroit où elles poussaient, il faisait encore jour. Quand le soleil disparut à
l’horizon, le ciel vira au rose et l’air prit une nuance dorée. Dans cette
lumière, mes mains avaient la teinte rouge du cèdre fraîchement coupé. Je
m’imaginais presque voir le sang qui coulait comme une nappe phréatique
sous la surface pâle de ma peau. Et je m’imaginais presque voir la cicatrice.
Une fois le soleil couché, je repartis. La forêt n’était plus qu’une masse
de silhouettes. Il n’y avait pas de vent. Le froid était vif et on entendait les
chants des oiseaux qui voletaient au milieu des coudraies et m’observaient
de leurs yeux rouges. Comment avais-je pu m’aventurer si loin sans le
moindre équipement et me laisser ainsi surprendre par la nuit ? Je continuai
à suivre la piste que je ne voyais pratiquement plus. Je la perdis même, et je
dus me mettre à genoux et tâtonner autour de moi pour repérer la trace des
sabots. Je me mis à rire. De plus en plus fort. Je devenais fou ! À quatre
pattes dans le noir à plus de soixante kilomètres de toute civilisation, sans
rien sur moi, sans endroit où aller… mais les bosquets avalèrent mon rire
comme la mer avale les cours d’eau. Je repris possession de moi-même et
poursuivis mon chemin à pas lents.
Un Indien n’aurait eu aucun mal à suivre cette piste au cœur des ténèbres.
Clatsops, Nehalems, Tillamooks, Chinooks, tous avaient vécu ici jadis,
parcouru ces mêmes territoires, mangé les baies amères, chassé et pêché.
Aujourd’hui, ils avaient disparu. Et pourquoi avaient-ils disparu si
rapidement ? Peut-être que dans ce pays avoir la peau rouge — comme les
rameaux d’érable rouge que les femmes à la peau blanche cueillent pour
servir de décoration, comme les saumons au moment du frai que les
hommes blancs tuent pour leurs œufs — c’est être voué à une fin prochaine.
Je me rappelai mes mains dans les derniers rayons du soleil qui illuminaient
la clairière. J’accélérai l’allure à la recherche d’un endroit pour la nuit.
Guidé plus par l’odeur que par la vue, je repérai un bois de cèdres et je
parvins tant bien que mal à réunir un petit tas de branches mortes. C’était du
cèdre rouge, comme autour de ma cabane, et leur parfum me rendit
nostalgique, d’autant que les cèdres étaient des arbres pitoyables, pour la
plupart condamnés, qui chacun valait facilement cinq mille de ces feuilles
de papier fabriquées par l’homme qu’on appelait dollars. Trois cents ans
pour pousser, trois minutes pour être abattus.
Les Indiens aussi les chérissaient. Ils utilisaient les plus grands pour
fabriquer des baleinières et des mâts totémiques, les plus petits pour
fabriquer des canoës. Il leur fallait deux semaines pour les abattre : ils
attaquaient le bois à l’aide de couteaux et de haches de pierre, puis
laissaient le feu et le temps faire le reste. Il leur fallait deux ans pour
fabriquer chaque bateau : herminettes de pierre et petits feux pour creuser et
durcir le bois, ciseaux et haches de pierre pour façonner et sculpter la coque
ainsi que la proue. À l’avant, il y avait une tête et un visage totémiques, et
le long de la coque, un motif ailé aux couleurs vives. À chaque bateau on
offrait de la nourriture de choix, on jetait des charmes, on parlait comme s’il
s’agissait d’un homme, et quand les baleiniers et les pêcheurs partaient en
mer, les bateaux étaient considérés comme des êtres vivants : ils aidaient à
trouver et attraper les baleines.
J’allumai un feu de bois de cèdre mort. À la lueur des flammes, les troncs
autour de moi brillèrent d’une teinte rouge et les branches d’un vert étrange.
Le vert de la naissance et le rouge de la mort, les couleurs de Noël. Les
Indiens sculptaient et peignaient des têtes, des ailes et des corps sur les
bateaux afin de pêcher des poissons ; avec des plumes et du fil, je
confectionnais des ailes, des têtes et des corps dans le même but. Peut-être que sur la Tamanawis les choses n’avaient pas tellement changé. Mon
travail était un travail ancien, un bon travail. Si seulement je pouvais en
connaître les anciennes raisons, les bonnes raisons…
Quand un jeune Tillamook arrivait à l’âge adulte, les anciens le conduisaient vers un feu. On le
mettait nu, on prenait et on brûlait son nom d’enfance, puis les gens de son village se groupaient autour de lui comme les arbres autour d’une clairière. On lui donnait une couverture, un couteau et un nœud de pin qu’on allumait. Ensuite, il prenait la branche et partait, accompagné par les chants de son peuple.
Le garçon sans nom portait le nœud dans les montagnes. Il marchait lentement et, à l’aide de la
couverture, protégeait la flamme du vent, et de la pluie comme s’il s’agissait de son âme. Il s’enfonçait dans l’intérieur tant que la flamme brûlait. Elle brûlait longtemps, si bien qu’il allait loin. Quand elle était près de mourir, il se dirigeait vers le cours d’eau le plus proche, établissait un campement, ramassait du bois et faisait un feu avant que la branche s’éteigne…
J’allumai mon feu à l’aide d’une allumette, puis laissai les flammes
s’élever, hautes et claires. À leur lueur, j’amassai le plus de bois possible en
prévision de la nuit qui s’annonçait glaciale. Avec mon couteau, je coupai
des fougères et des rameaux de cèdre pour m’en faire un lit et m’en couvrir.
Il ne me restait plus rien à faire. Rien à manger. Personne à qui parler.
Qu’est-ce que je fabriquais ici ? Pourquoi étais-je venu ? Quelque chose à
voir avec des hameçons, des cicatrices, des mains, des scintillements. Et
aussi avec un Ami. Et, à propos, où était-il passé ? Il avait disparu depuis
des heures. Si toutefois je n’avais pas rêvé. Dieu qu’il faisait froid ! Je
rajoutai du bois.
Le jeune Tillamook allumait son feu et se blottissait devant. Puis il attendait. La nuit tombait. Il
n’y accordait aucune attention. Il savait qu’il aurait longtemps à attendre. Il n’avait rien à manger. Il n’avait qu’une couverture pour tout vêtement. Comme il l’avait prévu, il sentait le froid, la faim, la solitude, mais cela ne comptait pas. Il était venu pour y faire face, pour aller au-delà de ces choses-là, si bien qu’à mesure qu’elles se présentaient, il les accueillait ainsi : Ah, faim ! te voilà ! Très bien. Installe-toi près du feu. Installe-toi dans mon ventre. Tords-toi et tortille-toi, fais d’horribles grimaces ! Parfait. Mais comme mon ventre grogne contre toi ! Comme il se plaint ! Allez, ventre, allez, faim : battez-vous ! C’est votre rôle. Moi, je n’ai pas faim. Je n’ai pas à me battre contre vous. Vous finirez par vous fatiguer et me laisser tranquille…
La nuit d’octobre se referma autour de moi. Je trouvai une grosse souche
que je traînai près du feu pour qu’elle réfléchisse la chaleur et me serve de
dossier. Je frissonnais un peu, mais pas de froid. J’entendis un hibou et
peut-être un coyote. Je pensai à Bill Bob et à Ma, au hibou et au coyote.
Des chaises musicales ? À quoi jouaient-ils ? Peu importe. Je pensai à Titus
affalé dans son fauteuil, à Descartes hochant la tête dans son rocking-chair, à l’appartement douillet, aux murs couverts de livres merveilleux, loin, très
loin d’ici. Et à Eddy. D’où venait-elle ? Où était-elle partie ? Avait-elle lu
l’annonce du Hollandais pêchant ? Et si cette nuit elle débarquait chez moi
et que je n’étais pas… ne sois pas ridicule ! Je pensai à mes amis le long de
la rivière, à Steve et à Satyavati, à Arjuna et sa machette, à Rama et son
Whitey, à Hemingway, à Charles II. À Nick. Tous si loin à présent. J’avais
parcouru une sacrée distance. Et pourquoi ? Dieu que j’étais fatigué ! Mais
l’hameçon, la main, les eaux noires en moi, qu’est-ce qu’ils signifiaient ?
S’ils ne voulaient rien dire, pourquoi continuaient-ils à flotter là, devant
mes yeux ? Si cette randonnée dans les bois ne voulait rien dire, pourquoi
me trouvais-je ici ?
Le Tillamook restait devant le feu. Le froid se glissait derrière lui et lui mordait le dos et les
jambes, aussi les tournait-il vers le feu. Puis le froid mordait son visage et ses genoux, aussi se tournait-il d’un côté, puis de l’autre, mais le froid mordait le flanc exposé. Il alimentait le feu et se mettait à tourner lentement, comme une planète, mais le froid était toujours là. Le Tillamook se lassait de tourner. Il disait : Ah, Froid ! tu es là. Très bien. Installe-toi près du feu. Installe-toi sur mon ombre et fais d’horribles grimaces. Mords ma peau et mes os. Mais ma peau et mes os vont te combattre. Allez, Froid, allez, os : battez-vous ! Vous finirez par vous fatiguer. Mais je n’ai pas froid. Je ne suis ni les os ni la peau. Je ne suis pas fatigué et je n’ai pas à me battre contre vous. Vous finirez par me laisser tranquille…
Le hibou se rapprocha. De plus en plus. Je crus même l’apercevoir. Il ne
hululait pas. Il avait son propre langage, consonnes d’arbre, voyelles de
vent. Je ne comprenais pas, mais j’écoutais. Soudain, il traversa le dôme de
rouge que formait mon feu et se posa non loin sur une branche morte. Il
était tout petit, tout gris et tout mité. Ses yeux n’étaient que des pupilles :
l’œil ne pouvait que voir. Et il me regardait. Il dit un mot dans son langage
d’arbre et de vent et m’observa. Il était tout petit, tout gris, tout mité et tout
seul. Il vivait tout le temps là. Ici. Et parfois, ici, le ciel virait au gris et il
pleuvait durant des semaines et des semaines, et malgré tout, il vivait là ce
hibou. Nous partagions le dôme de feu. Nous nous observions. Nous nous
tenions compagnie.
Je n’ai pas réentendu le coyote. Je suppose qu’il m’avait senti et qu’il
s’était enfui. Je suppose que c’était sage de sa part. Je n’avais pas d’arme.
Je ne lui voulais aucun mal. Je n’avais voulu aucun mal à Alfred le Grand,
non plus. Pas davantage que nombre de gens de ma race n’avaient voulu de
mal aux arbres ou aux Indiens. Les coyotes, les poissons, les arbres, les Indiens… si quelqu’un avait le droit de haïr ou de craindre à priori un
homme de ma couleur, c’était bien eux.
Dans les ténèbres juste au-delà du dôme, des brindilles craquèrent. Un
cerf peut-être. Je pensai au Sasquatch et je me sentis ridicule. Je doutais que
le jeune Tillamook eût pensé au Sasquatch, et s’il l’avait fait, je parie que
lui aussi s’était senti ridicule. Les brindilles craquèrent de nouveau… en
tout cas, ce ne pouvait pas être cette créature mythique. Un cerf, alors ? Ou
un ours, peut-être ? Non, pas un ours. Pas un cougouar, non plus. Ils sont
trop malins les ours et les cougouars. Et trop rares, aussi. Un cerf, peut-
être ? En tout cas, pas un Sasquatch. Au diable les Sasquatchs ! Une
légende pour rats des villes. Pour faibles d’esprit. Oui, des histoires pour
faibles d’esprit. Les citadins lâchés dans les régions sauvages en
connaissent plein : j’avais fait avec H2O des excursions où chaque nuit, à la
lueur du feu agonisant, les femmes ne faisaient que pousser de petits cris
étouffés, tandis que les hommes ne faisaient que rire, picoler et raconter des
histoires de gens (en général des femmes, en général jolies et endormies)
mutilés par des ours ou déchiquetés par des cougouars : ou encore, c’étaient
des perce-oreilles ou des mille-pattes qui s’insinuaient dans leurs oreilles et
leur dévoraient le cerveau, ou des sangsues qui, en silence, sans douleur,
leur suçaient tout le sang, ou des serpents à sonnettes à la peau froide et
visqueuse qui venaient se lover entre leurs seins, la langue dardée, les yeux
aux paupières tombantes fixes, et qui restaient là des heures durant, jusqu’à
ce que la nuit qui s’achève et le serpent qui s’enfuit emportent leur raison
avec eux, de sorte que leurs amis les trouvaient au petit matin qui
sanglotaient et gloussaient, fous et folles à jamais ; ou encore c’étaient des
extra-terrestres venus en expédition pour capturer des habitants de ce
monde, ou des zombies des bois à la recherche d’un peu de chair fraîche, ou
bien des sauvages montés comme des étalons à la recherche de compagnes,
et cela se terminait toujours par d’horribles morts à caractère sexuel ou,
parfois, par le traditionnel ils vécurent heureux… Des morts pour faibles
d’esprit. Des morts cruelles sensuelles accidentelles qui guettaient dans
l’obscurité des régions sauvages… de fait, dans les régions sauvages de
l’esprit des hommes.
Au diable les Sasquatchs ! Au diable les faibles d’esprit ! Les brindilles
craquaient toujours. Au diable les brindilles ! Ce n’était qu’un cerf… peut-
être. Le hibou regardait. Il n’avait pas peur. Je me tournai vers le feu et oubliai les brindilles. Je m’allongeai sur mon lit de rameaux de cèdre. Je me
couvris de mon mieux de branches et de fougères. Je contemplai les braises
jusqu’à ce que mes yeux me paraissent brûler et que mes paupières
s’abaissent pour les rafraîchir. Le cèdre sentait bon. Je m’endormis…
et les rêves m’assaillirent en foule qui se succédaient si rapidement que la
fin de l’un constituait le milieu du suivant, de sorte que je ne cessais de
gigoter, devenu un homme sur un tas d’ordures, un énorme tas, un petit
homme, tout mité, tout petit et tout seul. Et les ordures sont vivantes ! Elles
bougent ! Elles se soulèvent et se tortillent, elles grouillent de débris et
d’éclats d’homme, de vampires et de poux, d’histoires pour faibles d’esprit,
et le petit homme est juché au sommet des ordures, il les chevauche comme
un cow-boy, droit sur sa selle, et il galope, galope, mais comment un cow-
boy peut-il à la fois être allongé et chevaucher ? parce que la selle est par
terre, à côté du feu, à côté de la cafetière, à côté du lasso, de la guitare, des
bottes, du chapeau, des puces, et c’est la tête de l’homme et pas son cul qui
repose sur la selle, et la selle est sanglée autour du tas d’ordures, si bien
qu’il chevauche encore et encore…
Brrr ! trop froid… trop dur… feu qui baisse, le ranimer, se rallonger,
flammes, fermer les yeux, tête lourde, brindilles craquent, m’en fous, en
selle, le tas d’ordures, galoper, galoper, difficile de rester en selle,
impossible de tomber, galoper, galoper… brrr ! feu qui baisse encore, trop
dur, encore du bois, se tourner sur l’autre épaule, flammes et selles, qui se
tordent, se soulèvent, froid feu. yahoo ! galoper galoper galoper…
L’aube commence à poindre. Non, trop tôt. Rajouter du bois dans le feu.
Brrr ! bon Dieu ! les deux épaules en capilotade. Me coucher sur le dos. Au
moins, plus d’ordures. Rien qu’un bon sommeil…
Il faisait jour. Il faisait gris. L’herbe était blanche, couverte de givre. Le
feu était mort.
Tout ankylosé et endolori, je me redressai. Je sentais le cèdre. Ma tête
avait cessé de vagabonder : plus de morsures, plus de coups, plus de
fantasmes, plus d’indiens, plus rien. Juste le matin. Quelques nuages. Et le
hibou, là dans un érable rouge, qui répétait sa parole d’arbre et de vent.
Je me levai, grognant comme un vieillard arthritique. Ramasser du bois,
rallumer le feu, me réchauffer. Retourner à la clairière aux myrtilles, manger pendant une heure, attraper la diarrhée. Autres tas d’ordures. Mais
qu’est-ce que je foutais là ? Hameçons, mains et sources… pas de café, pas
de nourriture, pas de voiture, à plus de soixante kilomètres à pied de chez
moi, et tout ça pourquoi ? Pour rien que des conneries, voilà pourquoi.
Je revins vérifier le feu. Il fumait encore mais ne risquait pas de
déclencher un incendie. Pensant néanmoins aux rangers avec leurs
chapeaux à large bord, je versai de la terre sur les braises, mélangeai et
piétinai soigneusement le tout avant de cracher et de pisser dessus.
BEUUURRRKKKK ! quelle puanteur !… Putain de rangers !
Pour échapper à l’odeur, je repartis, mais toujours vers l’amont. Qu’est-ce
qui me prenait ? Au point où j’en étais, autant aller jusqu’au bout. Ainsi, je
connaîtrais au moins chaque centimètre du cours de la Tamanawis. Je restai
sur la piste tracée par les cerfs et continuai pour me réchauffer. Je bus à une
source, mangeai un peu d’oseille sauvage, suçai quelques tiges de trèfle,
fumai une pipe, me sentis mieux. Arrivé devant le marécage, je le
contournai en longeant une crête afin de rester au sec. Je passai au-dessus
des lacs de castors en même temps que le soleil et je vis cinq castors dans
trois lacs différents. On n’en voit pas souvent, car ils n’ont pas oublié les
crétins qui les transforment en chapeaux. Ma dit qu’il faut se taper des
kilomètres et des kilomètres et se lever de bonne heure pour en voir un.
Aperçu des remous prometteurs sur un lac sans castors et, pour la
première fois, regretté de ne pas avoir emporté Rodney. Aperçu deux cerfs
— de fait, une biche et son faon — et un aigle en route vers l’océan qui,
ailes déployées, porté par le vent, mettrait une heure pour faire le trajet qui
m’avait pris une journée et demie. Aperçu sept corbeaux filant à tire-d’aile
vers le soleil qui chantaient Croa Croa pour avoir l’air d’oiseaux de malheur
mais qui ne réussissaient qu’à paraître déplumés et bons à rien. Si ce
n’étaient les quelques chemins forestiers, on aurait pu se croire revenu à
n’importe quel siècle. Même les Indiens adorateurs de corbeaux n’étaient
venus ici qu’il y a dix mille ans. Moi, je contemplais tous les siècles, à
l’exception de ceux du déluge et de l’ère glaciaire.
Et puis, qui traversaient au trot une clairière, cinq orignaux dont un beau
mâle. Les regardant, je faillis trébucher sur un coq de bruyère. Il s’envola et
alla se poser cinquante mètres plus loin. J’aurais pu le tuer d’un coup de
botte. Et je n’y aurais pas manqué si j’avais eu quelque chose pour le faire
cuire. J’avais vu Ma en assommer avec un bâton, puis les plumer, les embrocher, les rôtir et les manger en rigolant sans même les retirer de la
branche qui lui avait servi de broche. Ça rendait H2O malade quand elle lui
racontait. J’aurais pu et dû faire pareil. Enfin… peut-être pas. Maudite
bestiole. Aussi belle qu’elle était stupide, plantée là en se croyant invisible.
Tout le contraire de mon Ami d’hier.
Les nuages s’amoncelaient au-dessus du Pacifique, mais, apparemment,
ils n’annonçaient rien de sérieux avant demain. Je repérai un balbuzard qui
prenait son petit déjeuner dans les lacs et, sur la rive, un vison ou un rat
musqué, je ne saurais dire. Ils se laissaient tous voir là, près de la source. Ils
m’accordaient ce privilège, car j’avais les mains vides. Pour un chasseur,
cela n’aurait pas été si facile. Pas tant à cause des fusils que de leurs
chapeaux rouges. La nature ne prend pas cette couleur à la légère. Je
m’imaginai un chasseur ici, vers le tournant du siècle : il porte un chapeau
rouge fluorescent, le premier chapeau rouge de tous les chapeaux rouges.
Les cerfs et les orignaux le voient… et, se tordant de rire, se reculent dans
les broussailles.
À cette altitude, les sujets de teinte rouille se faisaient rares. Les saumons
ne montaient pas si haut (d’autant que la rivière n’était plus qu’un petit
ruisseau), et sur la crête, les érables comme les aulnes étaient déjà dénudés
dans l’attente de l’hiver. Cette façon de se dévêtir à l’approche des frimas
constitue une bien curieuse stratégie, et les arbres ne paraissaient pas aimer
davantage le froid que les hommes, car ils frissonnaient et tremblaient,
tendaient leurs longs doigts décharnés vers la lumière ; leurs chemises en
lambeaux pourrissaient aux poignets et ils portaient des corbeaux pour
bijoux.
Je continuai à marcher en observant les animaux autour de moi. Je
ressentais par moments des tiraillements d’estomac, mais je n’y faisais plus
guère attention.
Le Tillamook. avec son nœud de pin, n’atteignait aucune source. Les anciens lui avaient dit que
la source était partout, aussi, une fois que la flamme commençait à diminuer, il établissait son campement au bord du premier cours d’eau qu’il rencontrait. Là, il attendait, nu comme un arbre en hiver, que les paroles des anciens se vérifient.
La nuit, il alimentait son feu. Le jour, il se reposait au soleil, sous la pluie ou dans l’ombre. Deux
fois par jour, il se baignait dans les eaux glacées et se frottait à l’aide de branches de sapin. Elles lui faisaient mal, il était affaibli, le froid le mordait. Mais ce n’était ni la douleur, ni la faiblesse, ni le froid qu’il attendait. Il les laissait accomplir leur œuvre. Il se sentait en paix.
La rivière serpentait et se rétrécissait au-dessus des lacs de castors. Elle
arrivait à flanc de montagne, étroite, sinueuse et calme, peuplée de petites
truites cutthroats. Elle pénétrait dans un bouquet d’épicéas en même temps
que la piste que je suivais.
Le bouquet évoquait une immense cabane en rondins. Les troncs
s’élevaient ainsi que des piliers pour former une mosaïque de vert, de noir
et de bleu du ciel. Une lumière pâle filtrait comme au travers d’un vitrail.
Au centre, il y avait un creux, entouré de fougères et d’arbres abattus, et au
fond du creux il y avait un large bassin rocheux étrangement tapissé de
pierres aux cheveux de mousse de la taille de têtes humaines, et au milieu
de ces pierres sourdait une paisible source d’où coulait, inlassable, une eau
ancienne et pure. J’avais atteint la source de la Tamanawis.
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