La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 37 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

5Le corbeau et le ?

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Le corbeau et le ?

 

Ho le profane demanda à Basho : « Si toutes choses retournent au Tout, à quoi retourne le Tout ? »

Basho répondit : « Je te le dirai quand tu auras avalé toute l’eau

du Fleuve Ouest d’une seule gorgée. »

Ho dit : « J’ai déjà avalé toute l’eau du Fleuve Ouest d’une seule

gorgée ! »

Basho répondit : « Alors, j’ai déjà répondu à ta question. »

Légende zen

 

Un gobelet en étain était posé sur une pierre à côté de la source, à moitié

plein de rouille et d’aiguilles de pins. Ainsi… on m’avait précédé ici. Je

nettoyai le gobelet, le remplis, fermai les yeux et bus. Après quoi, je

m’adossai à une souche, fumai une pipe et me grattai le menton en me

demandant ce que j’allais faire ensuite.

 

Je décidai de ne rien faire. Je me contentai de rester assis et de regarder

l’eau couler…

 

Pendant trois, quatre et peut-être cinq jours, le Tillamook attendait. Si l’attente se prolongeait

trop, les gens de son peuple venaient le chercher. Ils venaient tous et emplissaient la forêt de leurs bavardages. Quand ils l’avaient retrouvé, ils se rassemblaient à quelque distance en aval. Ils demeuraient là et l’observaient en tendant le cou. Ils l’appelaient, riaient ou criaient — selon ce qui produisait le meilleur résultat — pour le supplier de rentrer avec eux…

mais il s’emportait. Il leur jetait des pierres, les insultait, les chassait, précisément ce qu’ils espéraient. Ils savaient que ce n’était pas eux qu’il attendait. Ils savaient

que sa longue attente était le signe de la venue d’un esprit puissant. Ils savaient, quand il leur lançait des pierres, qu’il n’était ni malade, ni fou. Ils le laissaient en paix.

Il attendait seul. Les os et le ventre, la faim et le froid, la faiblesse, la souffrance et le peuple,

tous le laissaient en paix. Le jeune Tillamook retrouvait le silence.

Et comme il se taisait, les animaux approchaient. Des jours durant ils l’avaient observé. Des

jours durant il n’avait rien remarqué. Le jeûne et les bains avaient atténué son odeur, et sa longue présence l’avait rendue familière. La nuit, ils s’approchaient du feu pour le regarder. Ils sentaient que rien de ce qui demeurait aussi longtemps silencieux ne pouvait leur vouloir de mal, que rien de ce qui demeurait aussi tranquillement assis ne pouvait être un homme. Peut-être s’agissait-il de l’une de ces étranges silhouettes qu’ils découvraient parfois dans les villages désertés, un totem abandonné, un outil ou une arme cassés, un canoë creusé dans un tronc d’arbre. Peut-être que ce Tillamook était devenu une espèce d’arbre. Peut-être qu’il était devenu un esprit.

Les petits animaux arrivaient les premiers, le roitelet, le tamia, la souris, le geai, puis le raton

laveur, l’écureuil et le corbeau, et ensuite le cerf, l’orignal et le sage coyote, et même le vieux pattes de miel, l’ours noir. Ils faisaient cercle autour de lui qui attendait, et ils l’observaient. D’autres passaient qui feignaient d’ignorer sa présence, qui le traitaient comme une vieille souche. Après, d’autres encore le frôlaient qui lui ébouriffaient les cheveux du vent de leurs ailes, mais il ne bougeait toujours pas. Encore plus tard, certains s’avançaient droit sur lui, le touchaient de leurs pattes ou de leurs museaux humides, et ils le humaient, le regardaient dans les yeux. Alors, il souriait et leur parlait doucement. Il disait : « Même vous, mes amis, même vous n’êtes pas ceux que j’attends. »

Enfin arrivait celui qu’il attendait. Il se glissait en silence, tous ses pouvoirs en sommeil, et

pourtant le garçon savait et son cœur dansait. Son esprit-gardien était venu !

L’esprit ne faisait pas de bruit, et pourtant le garçon l’entendait, et sa voix était douce car le

jeune Tillamook avait bien attendu. Il disait au garçon son nom d’homme et il lui disait son vrai nom. Il lui disait en quoi consisterait son travail. Et qu’il devienne constructeur de bateaux, sculpteur de bois, chasseur, chaman, pêcheur ou chef, il promettait de l’aider et lui disait comment réclamer son aide.

Les animaux regardaient un moment, en silence, pendant que le garçon était avec son esprit-

gardien. Les animaux ne les voyaient pas tous les deux assis là comme des amis, comme des frères ou comme un père avec son fils. Ils ne voyaient qu’une seule personne assise là, mais pas l’esprit, ni le garçon. C’était un homme qu’ils voyaient assis là, un homme qui ensuite se levait et retournait vers son peuple pour prendre les outils de sa vocation. Plus tard, cet homme les chasserait afin de nourrir et de vêtir son peuple. Et les animaux sentiraient en ce chasseur le garçon qui avait attendu si longtemps au bord de l’eau. Ce chasseur les chanterait, les tuerait rapidement et parlerait doucement à leurs esprits. Il n’y aurait pas de violence dans leur mort.

 

Je demeurai longtemps le regard rivé sur la source. Au bout d’un

moment, je compris qu’il ne me restait plus qu’à connaître les dures réalités

de l’attente, de la purification et du jeûne, et que, en conséquence, j’avais

deux cents ans de retard et que, de surcroît, je n’avais pas la couleur de peau

requise. Je n’avais pas d’anciens, du moins pas comme ceux du jeune

Tillamook. J’avais à peine connu Thomas Bigeater. Hormis Nick, Titus et

Bill Bob, les gens de mon peuple ignoraient presque tout en matière de

sources et d’esprits. Et après une journée et demie de régime myrtilles, je

me sentais faible et malade. J’ôtai mes bottes et trempai mes pieds, juste

mes pieds, dans l’eau de la source, mais ils me firent tellement mal que je

dus les retirer aussitôt. Bon, bon. Disons que « Gus » me suffirait comme

nom et que fabriquer des mouches et des cannes à pêche me suffirait

comme vocation…

Toutefois, cela ne me dérangeait guère. C’était un bon boulot, et « Gus »

me convenait très bien tant que cela évitait qu’on m’appelle « Augustin ».

De toute façon, je ne savais pas vraiment ce que je cherchais auprès de cette

source. Je n’étais pas sûr que je reconnaîtrais un esprit-gardien, même s’il me mordait le nez. Si j’étais sûr de quelque chose, c’était de ce que je

trouverais, quel que soit le nombre de peaux dont je me dépouillerais en me

récurant et en jeûnant : un pêcheur et encore un pêcheur. Il y avait en moi

des strates, des substrats et des cheminées que je n’avais même pas

commencé à explorer. Dieu sait combien je désirais connaître mon âme,

donner mon amitié à l’Ami qui avait marché à mes côtés hier à l’aube. Mais

quand j’avais plongé mes pieds dans l’eau de la source, je n’avais que trop

bien senti les limites de mes vagues aspirations : je n’y arriverais jamais.

Pas seul, en tout cas. Je ne parviendrais jamais à la véritable source des

choses à moins que Celui-qui-n’a-pas-de-nom décide de venir me trouver

pendant que je pêche.

 

Je restai un moment près de la source. Je n’attendais plus et je ne jeûnais

plus. J’avais faim et je désirais me reposer. Je suis incapable d’expliquer à

quoi cela tenait, mais dès que j’eus cessé d’attendre et de jeûner, je me

sentis soulagé. C’est drôlement dur d’être là et de vous forcer à forcer Dieu

à vous envoyer de force une révélation, une vision, un assistant spirituel ou

je ne sais quoi, mais c’est génial d’être là, surtout au bord d’une source

tapissée de pierres moussues et protégée par un toit d’épicéas, dans un

endroit qui permettrait à n’importe quelle grand-mère irlandaise de prouver

que le peuple des lutins existe. Dès que j’abandonnai ma quête d’esprits et

que je m’offris un repas composé de la fumée de ma pipe arrosée d’eau, la

faim me tenailla un peu moins. J’éprouvai alors cette même sensation de

soulagement que j’avais éprouvée les rares fois où, après être entré dans une

église, j’en étais ressorti furtivement pour retrouver le grand air. Rien

d’étonnant à cela : j’avais tenté de faire de la source de la Tamanawis une

église et, Dieu merci, j’avais échoué. Sinon, il aurait fallu que je me paye

plus de quatre-vingts kilomètres à pied chaque fois que je voulais dire un

mot à mon esprit !

Je me rappelai les paroles des anciens Tillamooks : la source est partout.

Je commençais à être conscient de leur signification, peut-être pas à un

degré très profond, mais au moins sur un plan météorologique et

géographique, ce qui, somme toute, était assez profond pour un cas

désespéré de pêcheur affamé assis dans la forêt la pipe à la bouche. Je

compris qu’une Mecque valait surtout s’il s’agissait davantage d’un endroit

au-dedans de soi que d’un endroit dans le monde. Je compris que la Mecque-Source dans la maison d’épicéas n’était à la Tamanawis que ce

qu’était pour moi mon lieu de naissance, c’est-à-dire un point de départ

tangible, mais non une source ultime. Je compris que la vraie Tamanawis

était la Tamanawis tout entière et que la source de cette rivière-là était la

pluie, les nappes phréatiques, la rosée, la fonte des neiges, le brouillard, la

brume, la pisse des animaux, les ruisselets anonymes, les marécages perdus,

les sources souterraines, et la source de toutes ces sources était les nuages,

et la source des nuages était la mer, si bien que la rivière qui coulait devant

ma cabane prenait réellement sa source « partout », du moins partout où

cette eau était passée, ce qui inclut tout l’Espace et le Temps de la terre…

Puis je me rappelai une histoire, la meilleure que j’avais jamais entendue

sur la source des rivières. Ce sont les Indiens, les Indiens d’Inde, qui la

racontent. Je ne sais pas s’ils sont apparentés aux Indiens du Nord-Ouest,

mais je sais que c’est une histoire qui aurait plu aux tribus du Nord-Ouest,

car elle parle de copulation. Les Indiens du Nord-Ouest possèdent en effet

plus d’histoires de copulation que quiconque. Quoi qu’il en soit, c’est une

histoire d’indiens d’Inde qui m’est revenue dans le bois d’épicéas. La

musique de la source lui a insufflé vie et l’air frais l’a fait danser. Et même

si l’entendre sans l’accompagnement de l’eau et de l’air, c’est un peu

comme demander à Walter Cronkite de vous lire les paroles de votre

chanson favorite, j’y attache trop d’importance pour ne pas la raconter.

C’est l’histoire du temps où la lumière de Soleil a pour la première fois

touché Océan. Voici à peu près ce que cela donne :

 

Il y a longtemps, très longtemps de cela, le vieil homme dans le ciel nommé Soleil tomba

amoureux de la femme nommée Océan et lui fît aussitôt l’amour. Au début, tout alla pour le mieux, mais dans le feu de son amour solaire, Soleil ne cessait de contempler l’adorable corps bleu-vert de sa bien-aimée avant, après et pendant leurs séances amoureuses, au point que Océan commença à se sentir transparente, brûlée par le soleil et trop exposée. Océan, comme les humains, était constituée presque entièrement d’eau, et comme les humains, elle éprouvait un sentiment d’effroi devant une adoration aussi nue et éclatante. Elle ne pouvait cependant pas y faire grand-chose, de sorte qu’elle toléra son regard brûlant. Puis elle lui donna des enfants…

et il rayonna tant qu’ils devinrent aveugles dès leur naissance ! Après le cinquième enfant —

tous des filles, et toutes aveugles —, Océan en eut assez. Elle réunit ses filles autour d’elle, les changea en nuages, puis elle leur dit : « Aidez-moi, cachez-moi aux yeux de votre père ! »

Les cinq filles firent de leur mieux. Pendant un temps, elles réussirent. Océan ressembla à la

planète Vénus, enveloppée d’une épaisse couche de nuages. Soleil essaya de s’ouvrir un passage au milieu des filles, mais toute sa chaleur et sa lumière eurent pour seul effet de les engraisser. Alors, il appela à la rescousse son frère Vent et celui-ci se mêla à l’affaire en chassant les filles-nuages vers l’intérieur. Océan, voyant la manœuvre de Vent, eut beau changer d’autres de ses filles en nuages, elle ne parvenait plus à se couvrir.

C’est alors qu’il parut évident qu’elle avait commis une erreur. Si elle avait été adorable nue, elle

était à présent encore plus ravissante, car parée de robes ondulantes de coton et de minces voiles de brume ; à son réveil et à son coucher, ses vêtements s’embrasaient d’écarlate, d’auburn et de rose ; toute la journée, les robes et les voiles ondoyaient et glissaient sur son corps, si bien que le pauvre Soleil, apercevant une épaule nue par-ci, un sein nu par-là, une gorge pâle par-ci, une cuisse lisse par-là, était constamment excité. Et constamment satisfait, car maintenant il lui faisait tout le temps l’amour, parcourant lentement son corps cependant que la planète tournait…

Océan finit par s’y habituer. Elle comprit que ses filles, bien qu’aveugles, n’en étaient pas moins

belles, et que Soleil, en dépit de son éclat gênant, était un amant doué et prolifique. Elle agrémenta ses nuits en entretenant un petit flirt secret avec Lune. (Soleil en eut vent, mais il ne s’en offusqua pas, car il se disait que les quelques attraits que possédait la vieille Lune, elle les lui avait empruntés.)

Quant aux cinq filles aveugles (elles s’appelaient Glace, Neige, Brouillard, Pluie et Rosée), Vent

accomplit parfaitement sa tâche : il chassa Neige vers les lointaines montagnes, Glace vers les endroits les plus élevés et les plus froids, Brouillard vers les caps, les marais et les vallées des fleuves, Pluie vers les extrémités de la terre et la petite Rosée droit dans la poussière du sol. Mais les cinq filles étaient des cœurs simples qui aimaient beaucoup Océan : leur seul désir était de lui obéir, et pour ce qu’elles en savaient, lui obéir, c’était la protéger de Soleil. Aussi, dès qu’elles touchaient la terre, elles s’efforçaient de retourner vers leur mère. Comme elles étaient aveugles, elles ne pouvaient pas reconnaître le nord du sud, ni l’est de l’ouest, mais elles sentaient la différence entre le haut et le bas. Sachant seulement que Océan se trouvait quelque part en dessous d’elles, elles se changeaient en eau et se mettaient à descendre à tâtons.

Comme elles ne voyaient pas où elles allaient, elles effleuraient ou frappaient à peu près toutes

les plantes et toutes les créatures sur la surface de la planète. Les plantes et les créatures s’habituèrent à elles et apprirent à se tenir à l’écart des endroits où les filles couraient avec le plus de vitesse et de vigueur. Les créatures et les plantes finirent par apprécier leur contact si doux et si souple qu’elles avaient presque l’air de s’excuser — et même l’apprécier au point qu’avec le temps, toutes les plantes et toutes les créatures en eurent besoin. Mais cela ne voulait rien dire pour les filles : ne voyant rien, rien ne les distrayait de leur tâche. Elles descendaient, aussi implacables que leur père, puis elles envahissaient les vallées et les canyons, elles gagnaient en puissance, en rapidité et en assurance et, sans le savoir, faisaient profiter de leurs bienfaits chaque plante et chaque créature, cependant qu’elles reprenaient le chemin de la mer…

 

Je plongeai une dernière fois le gobelet dans la source, bus à la santé des

filles, puis je l’empochai comme souvenir avant de redescendre vers ma

cabane. Quelques kilomètres plus loin, je m’arrêtai pour satisfaire un besoin

naturel et, encore imprégné de la légende d’Océan, je pissai dans la

Tamanawis, m’imaginant aider ainsi une petite fille aveugle à retrouver le

chemin de chez elle… Heureusement qu’il se mit à pleuvoir, sinon je me

serais peut-être assis pour fumer je ne sais quelle panacée mythico-

écologique destinée à soigner ma diarrhée.

La pluie était douce et elle semblait planer comme le ferait un esprit-

gardien, mais elle mouillait, elle était froide, j’avais faim, j’étais fatigué et

j’étais à quatre-vingts kilomètres de chez moi. Marchant vite, j’arrivai à la

fin de la piste au crépuscule. Il continuait à pleuvoir sur le même rythme.

C’était plutôt du crachin, mais il s’accrochait aux broussailles qui dégouttaient sur moi chaque fois que je les effleurais. Je décidai d’essayer

de rejoindre le chemin forestier avant d’établir mon campement pour la

nuit, dans l’espoir de rencontrer un pêcheur ou un chasseur attardé qui me

ferait faire un bout de route.

 

Lorsque j’atteignis le chemin, je titubais d’épuisement et j’étais trempé

jusqu’aux os. La nuit était noire et le ciel n’avait toujours pas refermé ses

vannes — pour se venger, pensai-je, de ce que j’avais pissé dans la rivière.

Je ramassai du bois avec l’idée de faire mon feu sur le bord du chemin pour

être sûr que si un véhicule venait à passer il s’arrêterait. Je sortis ma boîte

d’allumettes. Le carton mouillé se désagrégea et les allumettes collées

ensemble étaient inutilisables. Comme nombre de campeurs dans la

détresse, je résumai la situation d’un « Merde ! » sonore.

 

Je tremblais de froid et de faim. Je savais que dans la forêt, je ne tiendrais

pas le coup. Je me mis à marcher pour me réchauffer, et je ne tardai pas à

me rendre compte que, de fait, il me faudrait marcher jusqu’à ce qu’une

voiture arrive.

 

Aucune voiture n’arriva.

Cette nuit-là, je fis quelques découvertes. D’abord, je découvris qu’outre

le « deuxième souffle » bien connu, il en existe un troisième, un quatrième

et un cinquième, chacun plus faible et plus bref que le précédent. Puis, alors

que l’aube ne se lèverait pas avant des heures, je découvris qu’il y a un

dernier souffle qui dure jusqu’au moment où l’on s’écroule. Ce dernier

souffle, on le sent davantage dans le ventre que dans le cœur ou les

poumons. On sait qu’il est là quand on s’aperçoit que des parties

essentielles de son être commencent à mâcher et à dévorer les parties moins

essentielles. On marche en se digérant soi-même, désormais incapable de

feindre de comprendre, d’aimer, de désirer ou de rechercher quoi que ce

soit. On oublie tout ce qui a pu nous arriver et on en vient à croire que rien

d’autre ne nous arrivera que cette marche interminable dans la nuit

détrempée. On cesse de réfléchir, de percevoir, de se donner du mal,

d’effectuer le moindre geste conscient. On ne sent plus ses pieds et on se

laisse emporter par la route telle une feuille morte par le courant.

On marche ainsi toute la nuit. On trébuche dans l’obscurité. Et la nuit

dure bien plus longtemps que trois jours et trois nuits d’affilée. On n’y prête

pas attention. On continue à marcher. Jusqu’à ce que le ciel vire au gris

plombé. Le jour n’apporte aucune chaleur. Il bruine toujours. Vos bottes

pèsent vingt kilos chacune et des arbres extraordinaires se referment au-

dessus de vous et s’égouttent sur la route. Il y a en vous un petit coin qui ne

souffre pas, qui n’est pas mouillé, et vous sentez ce minuscule feu de camp

au-dedans de vous — votre vie — qui se met à crépiter au milieu de

l’humidité, de sorte que vous marchez tête baissée, penché en avant pour le

protéger du vent et de la pluie. Vous n’y prêtez pas attention. Vous vous

laissez emporter par la route telle une feuille morte par le courant.

Venu de quelque part au bord du chemin, vous entendez le cri matinal

d’un corbeau qui s’ébroue. Vous vous dites : « Corbeau est un dieu indien. »

Mais vous n’y prêtez pas attention. Vous le repérez, haut perché dans un

arbre mort qui surplombe la route. Vous regardez le corbeau. Le corbeau

vous regarde. La pluie tombe sur vous. La pluie tombe sur le corbeau. Et

puis, d’un seul coup, vous êtes le corbeau, perché haut dans l’arbre mort, et

vous vous regardez cheminer en bas à pas lourds. Vous n’y prêtez pas

attention. Vous continuez à marcher. Vous regardez l’autre vous, perdu,

trempé et épuisé qui patauge dans la boue, trop bête pour avoir des ailes et

voler. Vous attendez qu’il passe en dessous de vous, puis vous cassez une

brindille de l’arbre mort, vous vous élancez dans les airs et vous battez des

ailes au-dessus de sa tête. Vous laissez tomber la brindille, vous lancez votre

chant « Cro-a ! » et vous poursuivez votre vol. Vous jetez un coup d’œil

par-dessus votre épaule noire et luisante, et vous constatez que la brindille a

raté de peu l’oreille de l’autre vous. Quand il la ramasse dans la boue et la

glisse dans sa poche, vous chantez de nouveau « Cro-a ! » C’est votre rire.

Et c’est aussi votre cri. S’il y a une différence, vous n’y prêtez pas attention.

Vous longez le couloir que la route des hommes a creusé au travers de la

forêt, cependant que derrière vous, l’autre vous devient de plus en plus petit

et de plus en plus gris dans le crachin. Vous volez vite et sans effort grâce à

vos ailes infatigables. Tout autour de vous, vous voyez une mer infinie de

collines gris-vert aux flancs desquelles pendent des haillons de brume. La

route des hommes et la rivière font deux trouées au travers des arbres. Vous

les survolez, passant de l’une à l’autre, à la recherche de nourriture. De hautes collines se dressent derrière vous. L’océan se trouve beaucoup plus

loin devant. Il pleut…

Mais juste avant que vous ne disparaissiez à la vue de l’autre vous,

quelque chose en lui s’éveille et il éprouve un sentiment de panique. Il

craint de vous perdre. Vous, vous ne vous perdez jamais, mais il l’oublie et

il a peur. Aussi il vous rappelle en lui. Le corbeau poursuit son vol sans

vous.

Le corbeau est maintenant hors de vue. Votre corps est aussi lourd qu’une

pierre. Vos ailes sont des mains, enfoncées dans vos poches. L’une tient un

vieux gobelet en étain, l’autre la brindille que le corbeau vous a donnée. Il y

a de l’eau dans vos yeux et ce n’est ni de la sueur, ni de la pluie. Il vous faut

rire, sinon vous allez pleurer, si toutefois il y a une différence. Vous n’y

prêtez pas attention. Un océan de collines gris-vert vous entoure, aux flancs

desquelles pendent des haillons de brume. La route fait une trouée au

travers des arbres. Vous vous laissez emporter le long de ce sentier comme

l’eau qui se laisse emporter et serpente dans le lit de la rivière. La mer est

loin devant. Il pleut…

Si le corbeau continue vers la mer, il survolera bientôt le ?. Il regardera

en bas et verra les mêmes méandres que ceux que tu vois de Tamanawis

Mountain, mais tu sais à présent que le corbeau n’y lira rien, ni question, ni

mot, ni ordre, parce qu’il n’est nul besoin de mot ou de question, parce qu’il

n’y a pas de désordre. Le corbeau verra le ? comme la rivière l’a écrit, une

simple affirmation. La complexité de l’univers de la rivière depuis sa source

jusqu’à l’océan, la vie et les vies que l’eau nourrit et contient, l’infinité de

facettes qu’elle soude en une seule, tout cela ne doit pas être questionné,

mais affirmé. Affirmé ainsi que cela a été créé, dans un langage si simple, si

pur, si primordial qu’il échappe à notre examen et à notre compréhension,

de même qu’à notre esprit et à notre langue. Tout ce qu’on peut dire, c’est

qu’il existe… et, grâce au corbeau, tu en as eu un aperçu. Tu as vu que la

réponse au ? était ce même ? : la Tamanawis ne pose pas de questions. Elle

sculpte, peint et murmure tout au long de son voyage vers la mer en

compagnie de tout ce qu’elle touche, nourrit et cache, et elle chante :

« Cela… tout cela… c’est ? »

 

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