La vie selon Gus Orviston
1 La rivière écrit
1
La rivière écrit
… des sons, puis une phrase, puis juste un son.
C’est un endroit étrange où je suis assis,
ce discours fluide autour de moi,
voyelles liquides, gazouillis,
bavardage consonantique…
un mot, puis des sons
Kevin Oderman
La première chose que je vis en me réveillant, ce fut l’étoile du matin
d’une teinte bleu vert qui brillait entre les silhouettes noires des cèdres. Je
me sentais très bizarre, mais très bien. Je n’avais pas d’autre désir que de
regarder — pas de programme à respecter, pas de poissons à prendre. Je me
reconnaissais à peine : le pêcheur fanatique en moi était mort, et il ne restait
plus qu’un étranger. J’étais devenu un autre, quelqu’un qui, couché sur le
côté, admirait une étoile. Le pêcheur avait installé une paire de jumelles
devant la fenêtre, dont il se servait pour surveiller les truites qui jaillissaient
à la surface de la rivière. Je les braquai sur l’étoile. Le spectacle était
merveilleux : des verts, des violets et des bleus étincelants tourbillonnaient
autour d’elle qui resplendissait comme la Reine en personne. À l’œil nu, on
ne distinguait rien de ce spectre de couleurs, et même dans les jumelles, je
ne distinguais qu’une infime partie de la beauté qui devait régner là-bas.
Soudain, la pensée me frappa : les arbres, les brumes, les montagnes, les
fleurs, les poissons, les pierres et les cours d’eau, tout cela constituait sans
doute les robes destinées à protéger mes yeux de la lumière aveuglante de la
Reine, et pourtant, ils réfractaient et irisaient la lumière qui filtrait au
travers d’eux et les embellissait. Une beauté comparable à celle de la Reine
ne pouvait qu’exister. Mon cœur battait cependant que je priais pour qu’il
en soit ainsi.
Ce n’est que quand l’étoile commença à s’estomper et le jour à poindre
qu’il me vint à l’esprit que le ciel m’imitait, ou bien que c’était moi qui
imitais le ciel : le brouillard s’était levé ! Disparu pendant la nuit sans
laisser de trace. L’ancien Gus, l’obsédé des poissons, avait peut-être traité par le mépris le fait de n’être qu’un microcosme reflétant le monde, mais le
nouveau, quel qu’il soit, souriait à présent : la façon dont les deux
brouillards, le brouillard intérieur et le brouillard extérieur, s’étaient
dissipés simultanément avait presque quelque chose d’artificiel.
Je m’habillai, fourrai à la hâte quelques fruits dans un sac à dos et sortis
comme un bolide afin de tenter d’arriver au sommet de Tamanawis
Mountain avant le soleil. Pendant que je montais, les rayons du soleil
descendaient, et il remporta la victoire avec une marge suffisante pour avoir
déjà réchauffé le rocher sur lequel je m’effondrai — celui-là même où Bill
Bob s’était assis pour dessiner les cartes des quatre points cardinaux —
mais j’avoue que je n’accordai qu’un bref regard au nord, à l’ouest et à l’est
avant de me tourner vers le sud et la vallée de la rivière au cas où, après un
sevrage trop brutal, le manque d’eau risquerait de provoquer des crises de
délire. Le simple fait de voir enfin une partie de l’endroit où je vivais libéra
toute la joie que j’avais en moi : cependant que le soleil se chargeait
d’éveiller et de chauffer la vallée boisée, que ses rayons s’enfonçaient de
plus en plus profondément et tiraient de leurs lits d’arbres et de fougères les
brumes lascives, que sa chaleur animait des milliers d’oiseaux qui
s’envolaient ou chantaient en cascade, et que, enfin, il atteignait la
Tamanawis dont il embrasait la surface, j’éprouvai un bonheur qui rappelait
le Monde Jardin, si bien que je me demandai ce que deviendrait mon
jumeau si c’était moi au lieu de lui qui m’enflammais pour ne plus être
qu’un point lumineux. Laissant mon regard errer sur les méandres de la
rivière que le soleil argentait, je me mis à chantonner quand, soudain, je
m’interrompis, bouche bée, puis j’éclatai de rire au souvenir du jour où
j’étais venu ici en compagnie de Bill Bob : il avait dit qu’il aimait bien la
Tamanawis, lui qui avait pourtant une sainte horreur de l’élément liquide, et
lorsque je lui avais demandé pourquoi, il avait répondu en riant que c’était
précisément ce que la rivière me demandait. C’est seulement maintenant
que je comprenais ce qu’il avait voulu dire. C’était là, clair comme de l’eau
de roche : d’une main sûre, l’érosion, aidée sans doute par le hasard, avait
creusé un point d’interrogation sur le sol de la vallée. Une encre, composée
de milliards et de milliards de litres d’eau en mouvement et délavée par les
années et les années où les lunes et les soleils s’étaient succédé, avait
dessiné un point d’interrogation. C’était incroyable. C’était une plaisanterie.
Les rivières sont incapables d’écrire, et encore plus de poser des questions.
Pourquoi ? demandait-elle. Elle n’avait pas tort. Qu’est-ce que je savais
sur ce que les rivières étaient capables ou non de faire ? En admettant
qu’elle sache écrire, qu’est-ce qu’elle voulait dire avec son point
d’interrogation ? Et était-ce à moi qu’elle s’adressait ? Je l’ignorais. Je
regardai un peu plus loin en amont et en aval à la recherche d’un indice
susceptible de me mettre sur la voie, mais je ne vis que des gribouillages de
rapides, de tours et de détours. Et cependant, juste en dessous, l’eau — mon
élément préféré —, siècle après siècle, avait tracé un point d’interrogation
comme s’il m’était destiné.
Je me sentais devenir nerveux. Je me tournai en direction du nord-est
pour échapper à cette vue, mais aujourd’hui, la nature paraissait d’humeur
loquace et disposée à ne m’accorder aucun répit : mes yeux nouvellement
ouverts au monde tombèrent sur une montagne qui avait presque la forme
d’une tête. Au cours des années passées, on avait opéré des coupes claires à
gauche, à droite, on l’avait rasée, défoncée à coups de bulldozer, brûlée et
aspergée d’insecticides au point d’empoisonner jusqu’aux pierres et au sol,
mais on avait conservé au sommet une minable rangée de sapins atrophiés.
Le tout ressemblait à un Mohican aux cheveux verts qu’on aurait supplicié
et enterré jusqu’au cou avant de l’abandonner là pour y mourir. C’était un
tableau très pathétique : une montagne tout entière qu’on aurait non
seulement scalpée et mutilée, mais encore rendue ridicule, et qu’on aurait
en outre privée de sa dignité de montagne en l’affublant de cette crête
dérisoire. « Des arbres de semence », ainsi que les appelaient ceux qui les
avaient laissés, des hommes qui prétendaient créer des forêts pour l’avenir,
qui prétendaient qu’il n’y aurait pas de différence entre ces forêts-là et
celles qu’ils avaient assassinées. Comme si la virginité première, si belle et
si mystérieuse, n’était pas plus désirable que des rangées serrées de clones
« faciles à récolter ». Comme si les dévastations, les tueries et les mutations
forcées qu’On pratiquait sur les plantes et les animaux n’étaient pas des
crimes, mais de simples méthodes d’élevage ! Comment les bûcherons,
leurs employeurs ou les responsables quels qu’ils soient pouvaient-ils
supporter un spectacle aussi affligeant ? Les forêts leur fournissaient leurs
revenus, leurs maisons, leurs meubles, leurs battes de baseball, les manches
de leurs outils, et en retour, ils les traitaient comme des ennemis auxquels
ils mèneraient une guerre sans merci. Les hommes ne pourraient-ils pas
manifester ne serait-ce qu’un reste de gratitude ou de respect dans la manière de les tuer ? Ne pourraient-ils pas établir une différence entre un
meurtre et un sacrifice ? Je désirais prendre une tronçonneuse et aller
couper moi-même cette crête grotesque afin d’épargner la honte à la
montagne. Je désirais savoir qui avait fait cela, et ensuite l’assommer, lui
couper les cheveux à la Mohican et l’enterrer jusqu’au cou…
… mais je reportai mon regard sur la Tamanawis. Pourquoi ? me
demandait-elle. Voilà qui me calma un peu et me troubla assez pour que je
me souvienne que, de mon côté, je pêchais, mutilais et tuais des truites
comme s’il s’agissait d’ennemis en temps de guerre, que je tenais le compte
de mes milliers de victimes dans mon Journal et que je les dépouillais aussi
de toute dignité en les fourrant, qui se débattaient encore, dans mon panier
de pêche ou en les alignant comme des quilles de bowling avant de les
rejeter à l’eau, sanglantes, transpercées par mes hameçons, affaiblies par le
contact de mes mains avides, étourdies par l’air trop raréfié. Et tout cela
sans jamais accorder une seule pensée aux souffrances qu’elles enduraient
pour mon plaisir. Mon Dieu ! je n’étais rien d’autre qu’un bûcheron
aquatique. Avec Rodney en guise de tronçonneuse, j’avais opéré bien des
coupes claires au sein de multiples cours d’eau. Je baissai la tête dans
l’attente que je ne sais quel dieu des rivières m’inflige le châtiment réservé
au Mohican…
Rien ne se produisit. Je suppose que les dieux ne se mêlent pas de
mesquines vengeances. En tout cas, ils ne se mêlent pas de coupes de
cheveux. Peut-être que, plus tard, ils me noieront. Ou peut-être que la honte
qui me rongeait les entrailles était le châtiment qu’ils infligeaient.
Je voulais faire amende honorable. Ma première impulsion fut
d’envisager de construire des bassins pour y élever des poissons, de la
même façon que les bûcherons repentis consacrent leurs années de
vieillesse à planter des arbres. Je fis part de cette idée à la rivière. Vous
pouvez imaginer sa réponse… De sorte que, de nouveau, sa question me
freina et me désorienta : pourquoi élever des poissons si c’est pour les
regarder mourir entre les mains de plaisantins de mon espèce ? Ou s’ils
survivaient, en quoi compenseraient-ils les dommages infligés à ceux que
j’avais estropiés ou tués ? Et puis, quels étaient exactement ces dommages ?
Il fallait que je comprenne mon crime avant de pouvoir m’amender. Peut-
être que je devrais exercer cette activité qu’Izaak Walton recommandait
jadis aux pêcheurs : méditer.
J’essayai. Je ne suis pas certain d’avoir pratiqué la « méditation » ainsi
qu’on l’entendait, mais quoi qu’il en soit, je le fis longuement et
résolument. Était-ce la mort des poissons qui me gênait ? Mon crime était-il
de les tuer ? Si la mort des poissons constituait le cœur du problème, je
demanderais aux pêcheurs de cesser de tuer les poissons. Oui, mais après
avoir vu H2O tenter de les en convaincre durant des années, j’avais pu
constater combien les sermons de ce genre étaient suspects : pour ses amis
et lui, davantage de poissons, cela signifiait de plus belles pêches à la
mouche, de meilleures histoires, de plus beaux magazines, un plus large
public, et donc des revenus plus conséquents. Avec leurs sandwiches et
leurs bières au frais, avaient-ils, eux, besoin de la chair des poissons ?
Un jour, j’avais vu un gosse dont le surnom évoquait sa maladie
respiratoire voler ce qui restait au fond d’un gobelet en polystyrène parce
qu’il avait faim et qu’il n’avait pas d’argent. Le problème se compliquait.
Les poissons morts sont de la nourriture, mais pas les poissons vivants. Les
gens doivent manger, donc les poissons doivent mourir. Au départ, la
question est aussi simple que cela. Une condamnation morale du meurtre
des poissons se heurte aussitôt à Jésus en personne qui a donné du poisson à
manger à la multitude, qui a aidé ses disciples à en pêcher cent cinquante-
trois et qui a tenu au chaud un petit déjeuner de poissons sur le feu au bord
du rivage après la Résurrection. Si le Christ ne savait pas à ce moment-là à
quoi étaient destinés les poissons, je me demande bien qui l’aurait su ? Et
selon lui, on attrapait le poisson, on le faisait cuire, on le mangeait, on
remerciait son Père du fond du cœur, et ces remerciements sincères
rendaient la mort du poisson acceptable, la transformaient en sacrement.
Les arguments de mon père à moi contre le fait de tuer les poissons étaient
fondés sur son incapacité à comprendre la notion de Sacrifice…
Quelle différence existait-il entre le besoin et la cupidité ? Combien de
poissons un homme pouvait-il tuer avant que cela ne devienne des meurtres
gratuits ? Quels poissons pouvait-on légitimement tuer, et quand ? Et quelle
était l’étendue du sacrifice le jour où un homme décidait d’arrêter de tuer ?
Pour un pêcheur professionnel, cela voulait dire la fin d’un mode de vie, la
séparation d’avec les bateaux, les rivières et les mers. Et même pour la
pêche « sportive », si une loi interdisant de tuer conduisait le pêcheur du
dimanche à renoncer à son passe-temps, cela le couperait du dernier lien
qu’il entretenait avec la nature et ses merveilles. S’il pouvait sembler justifié de punir la cupidité, que dire lorsque les pêcheurs étaient
condamnés pour avoir conservé quelques victimes honnêtement et
chèrement acquises ? Non, ce n’était pas seulement la mort des poissons qui
me gênait. Ce que je trouvais choquant chez les faiseurs de montagnes-
Mohicans, les pêcheurs à l’araignée, les braconniers, les chasseurs de
baleines, les mineurs à ciel ouvert, les types qui répandaient des herbicides,
les constructeurs de barrages, les fabricants de réacteurs nucléaires ou tous
ceux qui convoitaient la chair, la viande, les minerais, les arbres, les
fourrures et les dollars — y compris et en tout premier lieu moi-même —,
c’était leur ingratitude et leur suffisance, cette attitude qui consiste à croire
que le monde et ses créatures nous doivent tout ce que nous pouvons
attraper, tuer, déchirer, modifier, piller, dévorer… et que nous ne leur
devons rien en échange.
Je me surpris à penser à un homme que je connaissais quand j’étais petit,
un ami de ma mère, un Indien Warm Spring appelé Thomas Bigeater, c’est-
à-dire Gros-Mangeur, un nom à priori guère engageant. Il pêchait pendant la
montaison des saumons et des steelheads aux rapides de Sherar sur la
Deschutes ainsi qu’aux chutes de Celilo sur la Columbia avant qu’elles
disparaissent, victimes du barrage de Dalles. J’avais six ans quand Ma m’a
emmené voir Thomas pêcher les saumons chinooks qui, pour la dernière
fois, allaient affronter les chutes lors de leur migration…
Ma nourrit une haine farouche contre les barrages, et elle s’est toujours
efforcée de me l’inculquer. Je me souviens qu’elle m’avait conduit au
barrage de retenue sous le lac Simtustus sur la Deschutes au moment où la
montaison d’été des steelheads s’achevait. Elle m’a planté sur un rocher et,
tendant le bras, s’est contentée de me dire : « Regarde. » Des centaines de
steelheads luttaient pour tenter de franchir les eaux blanches et écumantes
qui passaient en grondant pardessus le déversoir. La plupart, toutes
meurtries, semblaient devenir de plus en plus faibles. J’avais déjà vu
beaucoup de steelheads sur la Deschutes durant ma courte vie, mais jamais
dans cet état-là. J’ai demandé ce qui était arrivé, pourquoi elles avaient la
bouche grande ouverte, pourquoi certaines d’entre elles paraissaient
aveugles, pourquoi elles avaient l’air de poissons qui avaient avalé
l’hameçon, et Ma m’a expliqué que le barrage était récent et que les
poissons ne pouvaient pas le comprendre ; ils bataillaient contre ce flot
tumultueux depuis des semaines ; ils avaient parcouru près de 500 kilomètres depuis la mer, réussi à franchir le barrage de Bonneville,
escaladé des centaines de rapides, sauté une douzaine de chutes, mais
l’échelle mal conçue qui menait au lieu où ils étaient nés, à leurs frayères,
les arrêtait. Aussi luttaient-ils jusqu’à ce que le torrent les brise, puis ils se
laissaient dériver et redescendaient la rivière qu’ils venaient de remonter,
incapables de frayer, incapables de retourner à la mer. En aval, il y avait une
île plantée de hauts peupliers : les arbres étaient noirs de vautours trop
gorgés de chair de steelheads en décomposition pour pouvoir s’envoler.
Mais à cette époque-là aux chutes de Celilo, les chinooks n’avaient à
affronter que les pêcheurs à l’araignée et le barrage de Bonneville. Ils
arrivaient encore en grand nombre, même si ce n’était rien comparé aux
montaisons du temps où Thomas était encore enfant. Ma et moi, assis au
bord d’une falaise de basalte, on regardait de loin le vieil Indien qui
ressemblait à un nain à côté des imposantes chutes. Je m’étais attendu à un
pêcheur armé d’une lance et vêtu d’un pagne, de sorte que le spectacle de ce
gros homme à la peau brune en vêtements de Blanc ne me passionna pas
beaucoup, jusqu’au moment où Ma me donna les jumelles et où je vis que
son équipement de pêche se composait en tout et pour tout d’une lanière de
cuir, d’un casse-tête totémique et d’une épuisette de fabrication artisanale ;
et quand Ma m’eut expliqué que la massue sculptée, venant de ses ancêtres,
était sacrée, et que l’Indien eut ramené le premier chinook dans son
épuisette munie d’un manche incroyablement long, mon intérêt s’éveilla.
Thomas avait dans les soixante-dix ans, était obèse, mais il arpentait la
plate-forme branlante qui surplombait les eaux écumantes d’un pied sûr et
léger et, lorsqu’il attrapait un saumon, c’était d’une main vive, forte et tout
aussi sûre. Ensuite, il s’agenouillait au-dessus de lui, et, tandis que le
poisson se débattait dans le filet, il frottait son visage contre lui, le caressait,
lui parlait… et le chinook se calmait. L’Indien regardait alors le ciel, les
chutes, vers la mer à l’ouest, puis de nouveau le saumon. J’ignorais
pourquoi il faisait cela. Après, il le tuait à l’aide de son casse-tête sacré, et il
avait alors une expression solennelle tranchant avec la fierté ou la jubilation
qui, j’en étais venu à le croire, constituaient la marque du pêcheur satisfait
de sa prise. Son agilité malgré sa corpulence, sa jeunesse de vieil homme,
sa réussite empreinte de tristesse, sa dignité et son absence de dignité, sa
beauté et sa laideur, ses vêtements, son nom, tout cela me déconcertait et
me fascinait à la fois.
Pendant qu’on observait Thomas, deux jeunes gens, plutôt costauds et le
verbe haut, s’avancèrent sur une plate-forme en contrebas, l’air avantageux.
Les rochers tout autour étaient envahis de touristes, et chaque fois que l’un
d’eux braquait son appareil photo dans leur direction, les deux jeunes se
grattaient les fesses ou l’entrejambe, buvaient théâtralement de longues
rasades au goulot d’une bouteille de whisky ou bien faisaient un doigt
d’honneur. Je riais. Ma mère, pas du tout. La rivière grouillait de chinooks
et les deux jeunes lançaient des harpons, jurant quand ils rataient leur cible
et poussant des cris de joie quand ils l’atteignaient. Les saumons qu’ils
attrapaient ainsi, ils les arrachaient sans ménagement de la pointe et les
fourraient encore frétillants dans des sacs de jute. Ceux qu’ils manquaient
étaient des « petits malins d’enculés » et ceux qu’ils touchaient, à savoir à
peu près un sur vingt, des « gros cons d’enculés ». Et ils en blessaient par
ailleurs un grand nombre. Ma me dit que les harpons étaient interdits, que
ces deux-là étaient soûls et qu’elle ne le leur reprochait pas — mais je
n’avais que six ans et je n’avais pas une idée très claire de ce que ces
remarques signifiaient. J’étais habitué aux pêcheurs haïssables et je
préférais regarder Thomas.
Je demandai à Ma pourquoi il s’appelait « Bigeater ». Elle me répondit
que c’était parce qu’il mangeait beaucoup, puis elle m’apprit que les
Indiens avaient un nom qui nous apprenait de petites choses sur eux et un
autre qui était leur vrai nom. Alors, quel était le vrai nom de Thomas ?
Nous ne le saurons jamais, me dit-elle. Et le nôtre ? Elle me répondit que
nous n’en avions pas. Je lui demandai ensuite ce que Gus Orviston signifiait
en anglais. « Rien du tout », me répondit-elle. Je lui dis que j’aurais bien
voulu être un Indien. Moi aussi, me confia-t-elle. Mais plus maintenant. Je
l’interrogeai pour savoir pourquoi Thomas restait si longtemps agenouillé
devant chaque poisson alors qu’il aurait pu en attraper plus comme les deux
types en dessous de nous. Elle m’expliqua que Thomas priait pour les
esprits des saumons et que si je comptais, je constaterais que les deux
ivrognes n’en prenaient pas plus que lui, mais qu’ils en blessaient plus.
Thomas, lui, n’en blessait aucun. Elle ajouta que Thomas Bigeater était le
meilleur pêcheur de sa tribu et qu’à lui tout seul, il nourrissait cinq grandes
familles. « Toi aussi, Ma », dis-je. Elle sourit, mais son sourire me parut
bizarre. Forcé. Ou embarrassé, peut-être. Après, je lui demandai ce
qu’étaient les esprits et pourquoi H2O et elle ne priaient pas pour eux. Elle me répondit que, pour sa part, elle l’ignorait et que c’était pour ça qu’elle ne
priait pas pour eux, et que pour H2O, il faudrait lui poser directement la
question, et d’ailleurs, elle espérait bien ne pas avoir à entendre sa réponse.
Dans ce cas, est-ce que Thomas pourrait me dire ce qu’étaient les esprits ?
Si quelqu’un le pouvait, ce serait lui, affirma-t-elle. Est-ce qu’elle voudrait
bien le lui demander à ma place ? « Tu pourras le lui demander toi-même,
car le voici qui vient dans notre direction. »
Je levai les yeux. Thomas franchissait une frêle passerelle en bois. Il
portait son épuisette, sa massue et, à l’épaule, cinq chinooks enfilés sur la
lanière de cuir. L’ensemble ne devait pas peser loin de 80 kilos. La
passerelle oscillait à chacun de ses pas, et il n’avait pas de main libre pour
se tenir à la corde. En dessous de lui, la rivière formait une masse
bouillonnante et aveuglante de blanc.
« Thomas est brave », dis-je.
Ma hocha la tête d’une manière qui voulait dire oui.
Lorsqu’il nous aperçut, Thomas Bigeater sourit et s’avança vers nous. Je
me sentis honoré, et j’observai les touristes pour être sûr qu’ils avaient
remarqué. En fait, ils ne prêtaient attention qu’aux poissons que moi aussi,
saisi d’admiration, je contemplais avec des yeux ronds. Mais quand je me
tournai vers Thomas et Ma, je vis dans le regard de l’un une lueur de
tristesse et dans celui de l’autre une lueur de colère, ce qui me plongea dans
la perplexité. Il posa sa pêche avec précaution, s’assit à côté de moi en
poussant un grognement, nota ma confusion et sourit de nouveau, non sans
une infinie tristesse.
« Ce sont les derniers, dit-il.
— Ah ! le putain de gros enculé ! hurla l’un des poivrots.
— Maudits soient les barrages », grommela Ma.
Thomas s’était tourné vers les deux hommes en contrebas, l’expression
aussi sombre que sa peau.
« Ce n’est pas le barrage, c’est eux qui sont à blâmer ! » Les traits de
Ma se tordirent.
« Dis donc, Thomas, moi aussi je serais fumasse si des connards de
bureaucrates blancs violaient un traité de plus et noyaient mes territoires de
pêche et mon lieu de sépulture pour toujours ! »
L’Indien secoua la tête.
« Ce n’est pas pour toujours. Les barrages disparaissent, les rivières
jamais. Deux saumons peuvent engendrer un millier de saumons. Les
saumons sont un vieux peuple et un peuple patient.
— En tout cas, toi et moi, on sera plus dans le coin quand y reviendront,
dit Ma.
— Merde ! je l’ai raté, ce petit enculé ! » brailla l’un des ivrognes.
Le visage de Thomas me terrifiait. D’un ton catégorique, il répéta :
« C’est eux qui sont à blâmer. »
Ce fut au tour de Ma de secouer la tête.
« J’te comprends pas, Thomas. Tu veux dire que c’est eux qu’ont laissé
les bureaucrates blancs racheter les terres ?
— Qui paie, qui prend l’argent, tout ça n’a pas d’importance, répliqua
l’Indien en désignant les hommes soûls. C’est pour les actes que ceux-là
commettent que le peuple doit souffrir. Il en a toujours été ainsi.
— Mais, toi, tu voulais pas d’argent ! protesta Ma. Et les compagnies
d’électricité blanches, elles ont pas le droit d’agiter des liasses de dollars
sous le nez de pauvres gens ! Personne a le droit de foutre en l’air tout un
mode de vie ! »
Thomas, la tête inclinée, étudia un instant l’expression pincée de Ma,
puis il baissa les yeux. Après un long silence, il déclara :
« Tu es en colère, petite sœur. Tu veux te battre. Mais contre qui ? et avec
quelles armes ? »
Ma fit la moue et fronça les sourcils. Elle paraissait tout à coup à la fois
impuissante et irritée, un peu comme un coyote qui aboierait après un vieux
grizzli, ce qui me laissa une curieuse impression.
« Dans le temps, je me battais pour le respect des traditions, poursuivit le
vieil Indien. J’essayais de les défendre avec mes poings, avec toute ma
force. Mais ce n’étaient pas les traditions de ma tribu que le peuple
désirait. »
Ma eut l’air dérouté. Je regardai les poings de Thomas, incapable de
croire qu’ils ne pouvaient pas défendre ce qu’ils avaient choisi de défendre.
Il reprit :
« J’ai fini par me rendre compte que la plupart de mes frères étaient des
Blancs à la peau sombre. Peut-être des anciens soldats de la Cavalerie
revenus souffrir en tant qu’indiens ! » Il rit, puis il continua sur un ton de
nouveau solennel : « J’ai arrêté de me battre. J’ai arrêté parce que j’ai vu que les traditions n’avaient pas besoin d’être défendues. J’ai arrêté parce
que les traditions ne meurent jamais, ne se perdent jamais. On ne fait que
les oublier parfois.
— J’te comprends pas, Thomas, répéta Ma d’une voix lourde
d’amertume.
— Ce n’est pas le Blanc contre l’Indien la cause des souffrances,
expliqua le vieil homme. C’est le Grand Esprit qui envoie la souffrance
quand les traditions sont oubliées. Pour rappeler que les traditions, c’est
cela. Quand je m’en suis souvenu, je me suis souvenu aussi que la
souffrance nous avait déjà été envoyée de nombreuses fois auparavant, bien
avant que les Blancs n’arrivent parmi notre peuple, pullulant comme des
puces pendant la sécheresse…
— Ça y est ! j’le tiens… Ah ! saloperie de petit enculé… »
L’un des ivrognes avait transpercé un poisson de son harpon, mais,
constatant qu’il était tout petit, il s’en débarrassa d’un coup de pied et le
regarda avec mépris s’agiter et faire des soubresauts de plus en plus faibles
dans l’eau qui se teintait de rouge.
« Tu vois ! gronda Thomas. C’est exactement ce que je disais. C’est à lui-
même qu’il distribue des coups de pied ! C’est à notre peuple qu’il distribue
des coups de pied ! Il apporte la colère du Grand Esprit. Il aide à construire
le grand barrage blanc. »
La colère de Thomas s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue. Il porta
son regard en aval, vers le site du barrage, puis il ferma les yeux et se mit à
chanter lentement. Au son de sa voix grave qui se mêlait au fracas des
chutes, je voulus me réfugier tout près de Ma, mais elle ne tenait pas en
place.
« Excuse-moi, Thomas, dit-elle, mais si tu veux que je comprenne, faut
que tu me traduises. »
Le vieil Indien se tourna vers elle. Son expression me donna envie de me
cacher.
« Je chante l’histoire des jeunes gens du Peuple de la Nass River. Je ne
peux pas la chanter en anglais. L’anglais ne chante pas. Est-ce que tu t’en
prends aux oies qui passent dans le ciel en automne parce qu’elles chantent
dans leur propre langue ? »
Ma rougit et détourna le regard. C’est la seule et unique fois où je la vis
totalement prise de court.
« Excuse-moi », répéta-t-elle.
Cette fois, elle était sincère.
Thomas tendit son bras épais comme un tronc d’arbre au-dessus des
chutes et cria :
« Celilo ! cesse tes grondements ! ou alors gronde en anglais ! »
Sur ce, il pouffa comme un gamin qui vient de lâcher un pet en voiture et
décocha un coup de coude dans les côtes de Ma qui gloussa et lui agrippa le
bras. Thomas déclara alors :
« Je vais vous le raconter dans votre langue, petite sœur et petit frère.
Aussi guindée et laide qu’elle soit. »
Il me sembla qu’il accompagna ces paroles d’un clin d’œil. Je n’en étais
cependant pas sûr, car je ne savais pas si les Indiens faisaient des clins
d’œil.
Le regard de Thomas se perdit dans le vague, et il se mit à chantonner
pendant un moment. Tout le temps de son récit, il garda les yeux fixés sur la
rivière, mais comme s’il ne la voyait pas…
Il y avait un endroit dans un canyon, près d’une haute montagne, où vivait le clan du Loup
appartenant au Peuple de la Nass River. Il y avait Un bassin, sous des chutes, où venaient au printemps et en automne de nombreux saumons. Il y avait aussi beaucoup de gibier et beaucoup de baies. La vie était facile dans cet endroit, comme cela l’était autrefois ici…
Thomas engloba d’un geste le paysage autour de nous.
Or, dans cet endroit, les jeunes du clan du Loup commencèrent à faire des bêtises. Ils laissaient
des carcasses sans les enterrer. Plus tard, ils se mirent à tuer les petits animaux de la forêt uniquement pour exercer leurs talents, et ensuite ils les abandonnaient sur place. Puis ils tuèrent plus de cerfs et d’orignaux que nécessaire, gardant les meilleurs morceaux et dédaignant la peau, les os et les entrailles. Ils se vantaient de leurs prouesses de chasseurs et continuaient à tuer dans le seul désir d’accomplir de nouvelles prouesses. Ils ne disaient plus les prières sacrées pour ceux qu’ils tuaient. Ils ne se purifiaient plus avant la chasse. Ils ne donnaient plus les pièces tuées aux anciens pour que ceux-ci les partagent avec ceux qui ne pouvaient pas chasser. Aussi les anciens voulurent-ils les mettre en garde. Ils allaient s’attirer les foudres du Grand Esprit. Les jeunes se contentèrent d’en rire.
Un automne, ils se rendirent sur les territoires de pêche où ils restèrent après la tombée de la nuit.
Puis, pour s’amuser, ils attrapèrent des saumons, leur fendirent le dos et enfoncèrent des torches enflammées dans les fentes avant de les relâcher dans un petit bassin. Riant à gorge déployée, ils les regardèrent nager et tourner en rond, complètement affolés. Lorsque les torches s’éteignirent, ils laissèrent les saumons mourir et retournèrent à leurs huttes.
Un vieux Tamanawis découvrit les saumons le lendemain matin. Certains, sous le coup de la
douleur et de la panique, s’étaient échoués et avaient répandu des œufs rouges et de la semence laiteuse sur les pierres. D’autres avaient nagé jusqu’à mourir d’épuisement. D’autres encore s’étaient vidés de leur sang. Tous étaient morts, sauf un. L’ancien sut alors que de terribles catastrophes allaient s’abattre sur eux. Il revint avertir le peuple. Il lui dit qu’il fallait partir de cet endroit. Les jeunes se moquèrent de lui. Ils lui ordonnèrent de se taire avant qu’ils lui fendent à son tour le dos pour y planter une torche. Au peuple, ils dirent : « L’hiver arrive. Les saumons sèchent sur les râteliers. Il est temps de se préparer pour les cérémonies au lieu d’écouter les radotages d’un vieil imbécile. »
Le vieux répliqua : « Le feu approche. » Et il quitta cet endroit. Seules sa femme et l’une de ses
filles l’accompagnèrent.
U ne s’écoula guère de temps avant que le Grand Esprit commence à manifester sa colère.
Chaque jour pendant un petit moment, la terre tremblait et grondait. Les autres anciens étaient inquiets maintenant. Ils demandèrent aux jeunes d’essayer d’apaiser les esprits de ceux que, parmi le peuple des saumons, ils avaient torturés et tués. Ils déclarèrent que les coupables devaient jeûner, prier et faire des offrandes aux esprits en colère. Les jeunes se contentèrent une nouvelle fois de rire. Ils dirent que le grondement provenait des fantômes qui se réunissaient pour les cérémonies de l’hiver. Ils dirent que les fantômes aimaient festoyer et s’amuser, pas jeûner et prier.
Alors, durant quelque temps, les bruits dans la terre cessèrent. On oublia les paroles du
Tamanawis. Les anciens eux-mêmes pensaient que les ennuis étaient terminés. Mais un jour, on entendit un bruit plus fort qu’un millier de chutes Celilo, et de la montagne jaillirent des rivières de feu qui se déversèrent dans chaque canyon, cependant que des rochers incandescents volaient dans le ciel comme des feuilles aux premiers vents de l’automne. Les rivières de feu dévorèrent le village et ses habitants.
Mais les jeunes du clan du Loup avaient vu les rivières de feu s’avancer. Poussés par la terreur,
ils coururent très vite. Ils abandonnèrent leurs enfants et leurs parents et coururent comme des loups… mais la Forêt veillait cependant qu’ils se réfugiaient vers les hauteurs. La Forêt n’avait pas oublié qui ils étaient. Elle dit au noisetier de se pencher dans la rivière de feu. Le noisetier se pencha et s’enflamma. Alors, la Forêt appela le Vent. Le Vent arriva et, à une allure folle, transmit le feu d’un arbre à l’autre. Le feu barra le passage aux mauvais hommes.
Tous sauf un furent anéantis. Celui-là était gravement brûlé. Il savait pourquoi le peuple avait été
anéanti. Il se dit alors qu’il serait préférable de mourir, et il s’assit sous un arbre fumant pour attendre. Le vieux Tamanawis le découvrit à cet endroit. C’était un docteur, cet homme-là. Il le soigna et le ramena à la vie.
Le jeune du clan du Loup épousa la fille de l’ancien. On le connut alors sous le nom de Rien-
que-des-cicatrices. Il vécut de nombreuses années et chanta chaque hiver son histoire, un avertissement destiné aux autres clans… Voilà, c’est tout.
Je regardai la rivière et je frissonnai. J’avais peur qu’elle bondisse pour
arracher les soûlots de leur perchoir, et peut-être Ma et moi, aussi. Thomas
conclut :
« C’était la rivière de feu. Maintenant c’est le barrage de l’homme blanc.
Ce sont les armes du Grand Esprit. La même chose se répète : ce sont la
cupidité, la cruauté et l’ingratitude qui amènent la souffrance sur le
peuple. »
Je n’ai jamais demandé à Thomas ce qu’étaient les esprits. Il me semblait
qu’ils étaient encore plus grands que lui, et sa grandeur à lui me faisait déjà
assez peur comme ça, tandis qu’il se tenait près des chutes. Un mois plus
tard, elles se turent définitivement et le barrage commença à rugir… en anglais. Les anciens territoires de pêche et les lieux de sépulture furent
submergés.
Peu de temps après, Thomas Bigeater mourut pendant qu’il pêchait aux
rapides de Sherar. Il fut le premier membre non converti de sa tribu à être
enterré dans le nouveau cimetière chrétien situé au-dessus du réservoir.
Quelques fanatiques protestèrent en vain : tout comme les convertis,
l’ancien lieu de sépulture devait recevoir le baptême. En attendant que les
eaux se retirent un jour, il n’y avait pas d’autre endroit où mettre un vieux
pêcheur.
Sur Tamanawis Mountain, le soleil chauffait à présent, mais le souvenir
de Thomas me glaçait — car la comparaison entre sa manière de pêcher et
la mienne était loin d’être à mon avantage. Certes, je ne m’étais jamais
laissé aller jusqu’à traiter les truites « d’enculées », mais je ne pêchais que
pour moi-même et pour me nourrir. C’était pour moi une sorte de défi —
Gus contre les Rivières côtières — et durant tout ce temps-là, l’immense
majorité de mes adversaires passaient leur chemin, intacts, invaincus :
j’étais une puce qui provoquait un ours en hibernation ; je mourrais de
vieillesse avant que mon « ennemi » se donne seulement la peine de bâiller
ou de s’étirer. Ma seule consolation, c’était que mon Journal de Pêche avait
disparu comme les hommes du clan du Loup : réduit en cendres.
Que la cupidité, la cruauté et l’ingratitude aient causé la souffrance du
peuple, je le comprenais, mais que je puisse, moi, causer la souffrance de
quelque chose ou de quelqu’un en dehors de mes prises ou de moi-même,
cela m’épouvantait. À qui pourrais-je faire du mal ? Quel était « mon
peuple » ? Et si je le trouvais, que pourrais-je faire pour lui venir en aide ?
Je supposais qu’un peu d’amitié ne serait pas pour leur déplaire si j’avais
des amis, mais qui donc connaissais-je ? Personne…
Après tout, je l’avais voulu. Alors, était-ce cela ma faute ? Éviter tous les
pêcheurs ainsi que mes voisins, pêcher seul et seulement pour moi, était-ce
cela le crime que je commettais contre mon peuple ? Je l’ignorais, mais la
pensée me rendait mal à l’aise.
L’histoire du Grand Esprit aussi me troublait. Je m’étais dit un jour que
s’il était tellement important, Il devrait se faire un peu moins rare. Mais à
quel point était-il rare ? Je commençais à avoir l’impression que tous ceux que je respectais — Bill Bob, Knickerbockers, Thomas — adoraient je ne
sais quelle déité secrète, ce qui ne contribuait qu’à m’embrouiller davantage
les idées. D’autant que tous ceux qui n’adoraient pas de déité avaient l’air
de minables à côté de ces trois-là.
Quoi qu’il en soit, dieux ou pas dieux, je savais que je désirais effacer
toute ressemblance entre les membres du clan du Loup et moi. Le
problème, c’était comment ? Et, pendant que je réfléchissais, quels
personnages, croyez-vous, vinrent me hanter et défiler sur l’écran de mon
esprit, sinon ces deux pêcheurs au coup, ces deux hommes si prolixes et si
religieux, Piscator et Venator. Le Parfait Pêcheur à la ligne, troisième jour,
quatrième chapitre. Piscator et Venator sont sur la berge. Ils pêchent,
mangent, bavardent…
« Attention ! mon cher disciple ! s’écrie soudain Piscator. Nous avons une touche ! (Il veut dire
que lui, il a une touche, car à ce stade de sa carrière, Venator ne serait même pas capable d’attraper ne serait-ce qu’un rhume.) Ma parole, je le tiens ! Oh ! c’est un gros chevesne… » Piscator se place à distance respectueuse de la répugnante créature, mais il ordonne à Venator — qui aime les chevesnes — de l’amener et de l’enfiler sur une branche de saule. Ensuite, déjà chargés de truites (aucune pêchée par Venator), nos deux joyeux compagnons décident de regagner leurs pénates, et tandis que Piscator se livre à des commentaires verbeux sur les agneaux sans défense et les pis gonflés des mères qui bêlent à qui mieux mieux, Venator écoute patiemment, comme si ce galimatias freudien pouvait par miracle parvenir à faire de lui un pêcheur.
Peu de temps après, ils rencontrent en chemin une jolie fille qui trait les vaches, appelée
Maudlin, c’est-à-dire « larmoyante », (nom qui s’applique également à son attitude générale telle que la dépeint Walton) accompagnée de sa mère qui, n’étant pas jolie, restera anonyme. Piscator hurle à la vieille Anonyme. « Que Dieu te protège, brave femme ! »
Mais Dieu ne la protège pas de ces deux-là. Elle s’arrête net. Maudlin s’arrête net. En fait, durant
toute la scène, Maudlin et sa mère accomplissent exactement les mêmes gestes, comme le font dans certaines pubs les jeunes mamans et leurs filles adolescentes qu’on prendrait presque pour des jumelles, à ceci près que personne ne pourrait confondre Anonyme avec Maudlin. (Sauf, peut-être, Venator.) Image même de la politesse, Piscator regarde Maudlin mais s’adresse à Anonyme : « Je reviens de la pêche et comme j’ai pris plus de poissons qu’il n’en faut pour me sustenter ainsi que mon ami, je vous accorde ceci à ta fille et toi, car les poissons point je ne vends… » Sur ces paroles, il ouvre son panier. Maudlin et Anonyme s’approchent et contemplent les truites avec convoitise. Piscator et Venator s’approchent et contemplent Maudlin avec convoitise. Et là, tenez-vous bien ! Piscator leur tend le gros chevesne !
Les naïves femmes sont ravies. Piscator leur aura probablement raconté qu’il s’agissait d’un petit
porcelet ou d’une nouvelle espèce de truite. Ou peut-être aura-t-il demandé à Venator de réciter sa célèbre ode aux chevesnes : « C’est la meilleure chair que j’aie jamais goûtée… » l’interrompant avant qu’il n’explique que, dans sa jeunesse, il avait été nourri de rat frit et de chien bouilli.
Anonyme et Maudlin offrent aux deux pêcheurs un peu de « bon lait frais de vache rouge »
(rouge ? c’était peut-être du sang !). Puis la belle Maudlin leur chante une chanson qui dit que les laitières ne meurent pas de phtisie et de goutte au moindre courant d’air comme les dames de la haute société. Ensuite, c’est au tour de Venator de se montrer généreux. Piscator l’a bien éduqué. Il sourit à son maître, à la vieille Anonyme, à la jolie jeune fille, puis il s’écrie avec enthousiasme : « Je vais faire un vœu pour la laitière de Sir Thomas Overbury : “Qu’elle puisse mourir au printemps et, une fois morte, qu’un monceau de fleurs vienne couvrir son linceul !” »
Maudlin est si émue à la pensée de mourir au printemps prochain (car n’était-ce point une
manière détournée de dire qu’elle appartenait à la haute société ?) que, accompagnée de sa mère, elle chante une autre jolie chanson qui touche Piscator au point qu’il déclare :
« Un de ces jours, je vous donnerai un autre poisson. » (Plein de vers, je parie, pense Anonyme.) « Viens, cher disciple, laissons Maudlin seule », dit Piscator.
(Walton ne nous précise pas l’effet que ce butor a produit sur elle.) Ainsi, ils partent chacun de leur côté, les deux pêcheurs pour se gaver de truites, les deux
femmes pour essayer de manger le gros chevesne sans vomir…
Ce souvenir me procura un certain soulagement : je ne pourrais jamais
faire pire ! Je contemplai la vallée de la Tamanawis. Des colonnes de fumée
bleue s’élevaient çà et là, et sous chacune de ces colonnes vivaient des gens
que je n’avais jamais rencontrés, que je n’avais jamais cherché à connaître
et que je n’avais même jamais salués, sauf quand je ne pouvais pas l’éviter.
Qui que vous soyez, prenez garde ! Un Piscator d’aujourd’hui va se mettre
en quête d’un peu d’amitié !
OceanofPDF.com