La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 26 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

4 Eddy

4

 

Eddy

 

Sweeny aux longues pattes est dans l’if.

Que tout y est désolé,

Seigneur Jésus qu’il y fait sombre.

Les branches grises m’ont blessé,

elles ont transpercé mes cuisses.

Je reste dans mon if,

sans jeu d’échecs, sans amour.

Je n’ai pas foi en les hommes

là où ils sont ;

cresson le soir, tel est mon lot.

Je ne descendrai pas.

Extrait d’un poème médiéval irlandais

 

Cependant que je grimpais dans mon cèdre, un plan se forma dans mon

esprit, un peu à la manière dont la mousse se forme dans une tasse d’eau

abandonnée. Il s’agissait d’un programme destiné à venir à bout de l’infâme

personnage que j’étais. Premièrement : grimper tout en haut de l’arbre.

 

Deuxièmement : rester accroché là jusqu’à devenir trop faible, trop

affamé et trop assoiffé pour continuer à tenir. Troisièmement : tomber du

haut de l’arbre. Quatrièmement : me casser les os en tombant.

Cinquièmement : me fracasser le crâne et me rompre le cou en heurtant le

sol. Sixièmement : tituber, me tordre au sol et saigner le temps qu’il faut.

Septièmement : ça devrait suffire.

 

Mon plan me plaisait bien. Ça me semblait être le rare genre de plan

qu’une personne douée de mes aptitudes et de mes talents particuliers soit

susceptible de mener à bien. Je l’adoptai sur-le-champ et entrepris de le

mettre à exécution. Conformément au plan, je commençai par me hisser au sommet de l’arbre. Contrairement au plan, je regardai en direction de la

rivière. La fille était toujours là. Mon plan tomba aussitôt à l’eau.

Elle avait récupéré sa canne et son poisson, et, les jambes croisées, elle

était assise sur ce même rocher qui l’avait accueillie durant ces instants

d’éternité qui m’avaient réduit à l’état d’idiot congénital. Posée ainsi sur la

mousse, on aurait dit une dryade, un bodhisattva, et elle me paraissait

toujours aussi belle, mais d’une beauté moins dévastatrice que lorsque je

m’étais tenu en face d’elle. La rivière entre nous atténuait quelque peu ma

panique. Ma langue cessa de frétiller comme une truite dans une mare. Je

me rendis compte qu’elle n’avait plus peur. Elle cria :

« Ça va, là-haut ? »

Purifié par l’eau, mortifié par les égratignures, je répondis par la stricte

vérité :

« Non.

— Vous êtes blessé ?

— Oui. »

Sa voix, en effet, portée par le pool, me transperçait le cœur et incitait cet

organe insensible à marteler sans merci le reste de mes entrailles. Au moins,

mes plaies et mes écorchures ne me faisaient pas souffrir. Dès l’instant où

mes yeux s’étaient posés sur son corps, j’avais oublié que j’en avais un.

« Vous pouvez redescendre ?

— Non, répondis-je, trouvant que non était un joli mot, facile à invoquer,

facile à prononcer.

— Pourquoi ?

— Parce que, dis-je avec précaution, craignant toute explication autre que

monosyllabique.

— Parce que quoi ?

— Juste parce que.

— Pourquoi juste parce que ?

— Parce que juste parce que.

— Très bien, si c’est tout ce que vous trouvez à dire, Monsieur-parce-

que, salut. »

Elle se redressa.

« Non ! ne partez pas !

— Pourquoi ?

— …ju… juste… juste… parce que », croassai-je.

Là-dessus, on éclata tous les deux de rire. Puis le rire mourut et le silence

s’installa. Une brise légère se leva qui joua dans ses cheveux qui jouèrent

dans mon esprit, puis la brise traversa la rivière et joua dans mon cèdre,

après quoi elle mourut à son tour. Le silence s’épaissit. Il faudrait que je

dise quelque chose. Monsieur-parce-que ? Il fallait que je dise quelque

chose. Seulement, à elle, je ne pouvais dire que quelque chose de beau, et

mon esprit était plein de ses cheveux, ma langue était redevenue truite et

pour une truite, dire quelque chose de beau, même de tiré par les cheveux,

c’était impossible. Au désespoir, j’essayai une autre tactique : fouillant ma

mémoire, je tombai sur un passage de cet ouvrage si controversé, Le Parfait

Pêcheur à la ligne, que je connaissais par cœur, et usant de tout mon art

H2Oratoire, je m’écriai :

« “Nulle vie, fidèle disciple, nulle vie n’est plus heureuse et plus

plaisante que celle du pêcheur à la ligne bien instruit !”

— Sans doute », dit-elle. Et elle sourit.

Mon Dieu ! ce sourire ! Ne désirant plus rien sur cette terre que d’en voir

un deuxième, je me lançai dans un autre extrait waltonien :

« “Certes, mon cher élève, nous pouvons dire de la pêche à la ligne,

comme le Dr Boteler le disait des fraises : ‘II ne fait pas de doute que Dieu

aurait pu créer un meilleur fruit, mais il ne fait pas de doute qu’il ne l’a pas

fait.’ De même, si je puis me permettre de juger, Dieu n’a pas créé

délassement plus calme, plus paisible et plus innocent que la pêche à la

ligne !”

— Je suppose que non », dit-elle, et elle sourit de nouveau.

Fou de bonheur, je déclamai :

« “Et maintenant, je pense qu’il est temps de retourner à votre canne à

pêche que l’on se doit de laisser dans l’eau pêcher pour elle-même — et il y

a de bonnes chances qu’elle attrape un poisson !”

— Pourquoi pas ? » dit-elle en riant.

Elle sauta à bas du rocher, entra dans l’eau et retourna des pierres jusqu’à

ce qu’elle repère une grosse écrevisse qu’elle saisit d’un geste vif et

intrépide. J’aurais tout donné pour être à la place de l’écrevisse jusqu’au

moment où elle prononça en guise d’oraison funèbre :

« La vie est courte. C’est la faute de Dieu. Désolée. »

Sur quoi, elle lui arracha la queue, écrabouilla son corps et son âme pour

en faire du compost à l’usage du Monde Jardin, puis elle décortiqua la queue, l’accrocha à son hameçon, lança sa ligne dans le trou d’eau, installa

sa branche de noisetier et regagna l’infâme rocher. Je me sentis obligé de

l’encourager par ces paroles extraites du Parfait pêcheur à la ligne :

« “Permettez-moi de vous faire remarquer, mon cher élève, que ce genre

de pêche à l’aide d’une canne laissée à elle-même, c’est comme placer de

l’argent, car elle travaille pour son propriétaire pendant qu’il ne fait que

dormir, manger ou s’amuser, ainsi que, comme vous le savez, nous le

faisons depuis une heure !”

— Ah bon, c’est ce qu’on fait ? dit-elle. Je pensais avoir attrapé une

steelhead. Et je pensais que de votre côté, vous aviez fait des trucs encore

plus bizarres, comme passer de l’état de décervelé affligé d’un bec-de-lièvre

à celui de barde écervelé, peut-être.

— “Croyez-moi, cher disciple, continuai-je de réciter. Je ne sais point

quoi en dire. Nombreux sont les gens de la campagne qui s’imaginent que

les lièvres changent de sexe tous les ans.” »

Elle sourit une nouvelle fois, mais d’un sourire qui s’acheva sur un

froncement de sourcils.

« Écoutez, mon vieux, dit-elle. Je ne voudrais pas vous… vous embêter,

mais auriez-vous peur de quelque chose ? On dirait que vous… vous

fuyez… Vous ne vous seriez pas enfui de quelque part… d’un asile, peut-

être ? Je ne vous dénoncerai pas, rien, mais je pourrais peut-être vous

aider… à redescendre sur terre si j’ose dire. Qu’est-ce que vous fabriquez

dans le coin ? Si vous êtes pêcheur, où est donc votre équipement ?

Racontez-moi un peu. »

Les mains soudain moites, pris de faiblesse, j’abandonnai Izaak Walton et

répondis :

« Je suis bien un pêcheur, mais je suis venu ici uniquement pour me

baigner. J’ai laissé mon matériel chez moi… au bord de la Tamanawis. Et je

fuis effectivement quelque chose. Et j’ai aussi peur de quelque chose, mais

pas d’un asile. J’ai des ennuis, mais… mais personne ne peut m’aider.

— Bon, très bien, mais alors qu’est-ce que vous fuyez ? Qu’est-ce qui

vous fait peur ? Et pourquoi personne ne peut vous aider ? »

Poussé par un sentiment de prudence, je voulus me taire, mais dès que

mon cœur entrevit une ouverture, les mots jaillirent de ma bouche :

« C’est vous ! C’est vous que je fuis ! C’est vous que… vous qui m’avez

fait peur… je… je veux dire que j’avais peur que vous ayez peur de moi. Je… je ne pouvais pas supporter l’idée de vous faire peur. Et si vous voulez

m’aider, je vous demande juste de rester un petit peu dans le secteur. Et

moi, je resterai là-haut. Je me plais bien dans mon arbre. Simplement ne…

ne partez pas… pas tout de suite. »

Elle garda le silence durant un bon moment. Lorsqu’elle se décida enfin à

parler, ce fut d’une voix intriguée, mais tellement douce et tellement

jolie : .

« Au début, j’ai eu peur. Plus maintenant. Mais pourquoi vous me fuyez ?

Je ne vous ai rien fait.

— Si, vous m’avez fait quelque chose.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Rien peut-être. Mais rien ne sera plus jamais pareil. »

Elle ne répondit pas. Craignant alors d’avoir produit sur elle une

impression lamentable, je tâchai de me reprendre. Le canyon résonna de ces

paroles mémorables :

« Certaines des eaux que l’on boit provoquent la folie, d’autres l’ivresse

et d’autres encore le rire inextinguible… Aristote lui-même parle d’une

rivière joyeuse qui danse… car elle bouillonne de musique, moutonne,

roule sur le sable, et continue ainsi jusqu’à ce que la musique cesse, puis

elle retrouve bientôt son calme et sa limpidité habituels. Les dauphins

adorent la musique et sont capables de nager aussi vite qu’une flèche

décochée par un arc… mais à présent, disons le bénédicité et attaquons le

petit déjeuner. Tomberiez-vous d’accord avec moi, cher disciple ?

— Dites le bénédicité si ça vous chante, mais ne tombez pas d’accord.

— Pourquoi ?

— Parce que vous risqueriez de vous rompre le cou avant que je puisse

savoir d’où provient votre baragouin. »

Mon Dieu ! ce sourire !

« Ça… c’est de Zizik Waltlick… non euh.. Zike Walston… non, non… je

veux dire… »

Elle éclata de rire.

« Ça y est, vous recommencez ! Vous voulez peut-être dire “Izaak

Walton” ? »

Mon Dieu ! ce rire !

« Ouaip, réussis-je à bégayer, fondant comme du beurre dans une poêle.

— Comment vous vous appelez ? »

Mon nom ! Elle voulait savoir comment je m’appelais !… oooh… Mais,

au fait, comment je m’appelais, déjà ? Ah ! oui ! Gus. Je lâchai :

« Gorse Vordlestine… non… Orffle-Orvisdit… merde ! Et vous ?

— Eddy, répondit-elle. Enchanté, monsieur Gorstlevorkerdorkt.

— Eddy ? Eddy comme Eddy ?

— Oui, dit-elle, éclatant à nouveau de rire. Et aussi Eddy comme mon

père, Edwin. Mais vos amis vous appellent comment, monsieur

Orgdwarststilldiftergraft ?

— Allepez-moi Gust, gémis-je.

— Avec plaisir, Gust.

— Faut que je vous dise quelchose que, Eddy.

— Je vous en prie, dites, Gust.

— Vous avez une touche. »

C’était le moins qu’on puisse dire ! Elle bondit sur sa branche de

noisetier, ferra sèchement, et une deuxième steelhead creva la surface de la

rivière avant d’entraîner la canne dans sa fuite. La fille plongea et se lança à

sa poursuite pendant que je dégringolais en bas de mon arbre dans l’espoir

de l’aider. Abandonnant de nouveaux lambeaux de peau et de vêtements

aux buissons du diable, j’atteignis la rive, hors d’haleine et ensanglanté…

mais je ne vis plus que la branche. Eddy s’était volatilisée !

Je finis par repérer une silhouette floue aux reflets bleu et or qui filait au

travers de la forêt sur l’autre berge. Elle s’enfuyait !

« Attendez ! m’écriai-je. Revenez ! revenez ! Je remonte dans mon

rabre !… dans mon brare… dans mon arbre. Revenez ! revenez ! »

Plus je m’égosillais, plus elle accélérait. Je ne voulais pas l’effrayer, mais

si elle disparaissait avant que j’en aie appris davantage sur elle.— son

adresse, le numéro d’immatriculation de sa voiture, n’importe quoi —, je ne

la reverrais jamais ! Je plongeai à mon tour dans la rivière et nageai le plus

vite possible (c’est-à-dire avec une lenteur incroyable). J’escaladai à toute

allure la pente du canyon, luttant contre les taillis, l’épuisement et les crises

cardiaques qui me menaçaient. Lorsque j’atteignis enfin la route, je parvins,

bien que réduit à l’état de loque humaine, à gagner mon pick-up en titubant,

et je démarrai, soulevant le traditionnel et révélateur nuage de poussière.

Je fonçai, pied au plancher. Si mon pick-up n’avait pas été un véritable

veau, je me serais tué au premier virage. Je rattrapai quand même la voiture

après une poursuite de moins d’un kilomètre. Je klaxonnai et agitai le bras. La voiture se rangea sur le bas-côté. Je m’arrêtai à sa hauteur… pour me

trouver face au visage furieux d’une vieille femme obèse. « Vous n’êtes pas

Eddy ! » hurlai-je et, la plantant là, bouche bée, je fis demi-tour et repartis

dans l’autre sens comme un fou. Je parcourus ainsi une quinzaine de

kilomètres, et je comptai au moins vingt croisements qu’Eddy aurait pu

emprunter. Mes nerfs étaient sur le point de lâcher, ma jauge d’essence

frôlait le zéro, j’étais effondré et mon cœur faisait du saut à la corde avec

mes intestins. Reconnaissant ma défaite, je repris lentement le chemin du

Pool de l’Aulne Brisé.

Boitant bas, je redescendis dans le canyon et me mis à la recherche de la

canne en noisetier remorquée par la steelhead. Contre tout espoir, j’espérais

découvrir dessus un indice qui me permettrait peut-être de retrouver un jour

Eddy. Je commençai par la tête du pool, puis continuai en aval. Je m’arrêtai

devant la truite morte qui gisait sur son rocher près des restes déchiquetés

de l’écrevisse. Pas la moindre canne en vue. La rivière me présentait le

visage impassible du joueur de poker. Sans la sueur qui me piquait à

l’endroit de mes coupures et de mes égratignures diverses, j’aurais pu croire

que tout cela n’avait été qu’un rêve.

Je grimpai en haut de l’aulne et demeurai blotti là, dans un état de semi-

léthargie, cependant que le soleil baissait et que la fraîcheur tombait.

L’étoile du berger apparut. Je pensai alors aux renous de Bill Bob et à mon

jumeau, mais comment pourraient-ils m’apporter un quelconque réconfort ?

Je ne craignais plus la mort. Vivre sans jamais revoir ma belle pêcheuse… ?

Mon Dieu ! quelle affreuse perspective !

L’esprit saisi d’un engourdissement métamorphique, les tripes nouées de

crampes, sentant à peine mes plaies qui me brûlaient, je restai dans mon

arbre tandis que le crépuscule s’annonçait… Soudain, quelque chose

bougea à la surface de la Siletz, à la queue du pool, un vague sillage en

forme de V qui s’approchait doucement de moi. J’effectuai un plongeon qui

constituait une insulte au plus médiocre des plongeurs, puis me précipitai,

nageant comme un chien épuisé, vers l’objet qui dérivait et qui, à cause de

la grande gerbe soulevée par mon contact rugueux avec l’eau, était parti

dans l’autre direction. Voyant que je ne le rattraperais pas, j’escaladai la

berge et me lançai à sa poursuite sans me soucier des égratignures,

coupures, plaies et bosses qui trouvaient encore de la place sur mon corps

meurtri. Pas de doute, c’était la branche de noisetier.

Elle s’immobilisa une fraction de seconde au bord des rapides, mais la

truite, à bout de forces, n’était même plus en mesure de résister à la traction

de la canne, laquelle bascula, entraînant dans sa chute la malheureuse

steelhead qui se débattait encore, étrange et pathétique spectacle. Je longeai

la rive, et je finis par arrêter la branche sur un banc de graviers. Je tirai le

poisson vers moi et me penchai pour le relâcher, mais le sang jaillissait à

gros bouillons de ses ouïes, et il était incapable de se redresser. Alors, pour

la deuxième fois de ma vie, je pleurai sur un poisson en me disant que lui et

moi formions la plus belle paire d’idiots qui aient jamais nagé dans une

rivière. Je saisis une pierre et l’expédiai dans les eaux d’un monde meilleur.

Après quoi, le cadavre, la branche de noisetier assassine et moi, on reprit le

chemin de l’aulne, on ramassa au passage le corps de la première victime,

on réussit à grimper tant bien que mal la pente du canyon maintenant gagné

par l’obscurité et, lentement, tristement, on entreprit de rentrer à la maison.

 

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