La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 30 sur 43

Pages du PDF

La vie selon Gus Orviston

8 Petit, mais fort

8

 

Petit, mais fort

 

Pensez à cette eau qui coule vers la ville… Voyez comme elle est claire et pure ! Mais quand elle entre en ville… les gens y lavent leurs mains, leur figure, leurs pieds et d’autres parues de leur corps, ainsi que leurs vêtements et leurs tapis, et l’urine de tous les quartiers de la ville, et puis les crottins des chevaux et des mules s’y déversent et se mélangent à elle. Regardez-la lorsqu’elle sort de la ville ! Bien que ce soit la même eau, qui transforme la poussière en argile… qui rend la plaine verdoyante… de sales choses se sont mêlées à elle.

Djalāl al-Dīn Rūmī

 

J’entrai à la maison sans sonner, et je me fis aussitôt l’effet d’être un

cambrioleur. Bizarre qu’il eût suffi d’une si courte absence pour que je n’aie

plus le sentiment d’être « chez moi ». Des voix provenaient du bureau de

H2O, des voix gaies entrecoupées de rires et de gloussements. Personne ne

s’était jamais conduit ainsi quand j’habitais là. Je poussai la porte.

À peine avais-je franchi le seuil que ce fut la bousculade : Bill Bob, Ma

et H2O s’interrompirent dans ce qu’ils faisaient et bondirent sur leurs pieds

comme si j’étais un maître d’école qui surprenait une bande de vilains

garnements en train de passer de petites couleuvres au taille-crayon.

« Qu’est-ce que vous fabriquez ? » demandai-je avec, cette fois,

l’impression d’être réellement un intrus.

Ils étaient tout rouges et arboraient des sourires idiots. Bill Bob fut le

premier à réagir :

« Mu… musicales, bafouilla-t-il. On jouait aux chai… aux chaises

musicales. »

Ma et H2O hochèrent la tête comme des crétins.

« Ah oui, dis-je. Les chaises musicales. Je vois. Bien, bien… » Je me

tournai vers H2O dont le visage, quand il mentait, était plus transparent que

de la cellophane. « Et où est la musique ? »

Ma se mit à chantonner L’Hymne de combat de la République. H2O

gloussa convulsivement.

« Des chaises musicales ! Héhéhé ! Idiot, huhuhuhuhuhu. Se sent tout

bête, héhéhé. On croyait que tu étais un de mes amis pêcheurs si pompeux.

Alors, euh… »

Il semblait avoir du mal à lutter contre le fou rire, et la gaieté était si rare

chez mon père que je ne savais qu’en penser. J’examinai la situation. Une

chose au moins paraissait corroborer l’explication de Bill Bob : personne

n’occupait la place qu’il aurait dû occuper. Ma, qui chantait toujours Y

Hymne de Combat, était plantée derrière l’établi où H2O montait ses

mouches, et il y avait une mouche dans l’étau ; H2O, fredonnant quelques

notes, se trouvait devant la table où Ma fabriquait ses cannes, et il y avait

une canne légère pour la pêche à la cuiller en cours de construction ; Bill

Bob, marquant la mesure des deux pieds, se tenait au milieu d’un fouillis

composé d’outils, de bidons d’huile, de bobines de fil de pêche et d’un

vieux moulinet de surf-casting en dix ou quinze morceaux.

« Bon, repris-je. C’est quoi, tout ce cirque ? »

Ma avait une pince à la main. Elle s’assit devant l’étau de H2O, chanta

« Glory-glory-allé-lou-ya », saisit les plumes de la mouche avec la pince et

les arracha en s’écriant :

« Et si on jouait un peu au Sabotage Musical ? »

H2O ricana comme un dément, arracha l’un des anneaux de la canne et

noya l’Hymne de combat sous un Rule, Britannia digne d’un chanteur

d’opéra.

Bill Bob, les yeux rivés au sol, affichant un sourire si large qu’il devait

lui faire mal aux joues, évitait soigneusement mon regard incrédule.

Mais qu’est-ce qui leur prenait ? Je secouai la tête, m’effondrai dans un

fauteuil et marmonnai :

« Alors maintenant, vous vous amusez à détruire vos matériels

respectifs ? Eh bien, je trouve que c’est un spectacle plutôt pathétique !

— Et comment ! acquiesça Ma. On a toujours été pathétiques, Gus, mais

on est encore plus pathétiques depuis que t’es plus là pour nous aider à

rester civilisés. »

H2O approuva d’un vigoureux signe de tête.

« La Grande Controverse Izaak Walton fait plus que jamais rage ! hurla-t-

il en arrachant un deuxième anneau. Nous ne nous rendions pas compte de

l’influence pacificatrice que tu exerçais sur nous, mon fils.

— Moi non plus », dit Bill Bob, arborant toujours son sourire placide.

Le fait que lui aussi le reconnaisse me serra le cœur.

H2O continua à chanter, mais Ma se dirigea vers la porte en déclarant :

« C’est pas une façon de traiter le fils prodigue. Rappliquez tous dans la

cuisine qu’on fasse un sandwich pour Gus. »

Pendant qu’ils sortaient en traînant les pieds, je constatai que H2O avait

perdu du poids tandis que Ma en avait gagné. Pour la première fois, je

remarquai qu’ils commençaient plus ou moins à se ressembler, et je me

sentis tout péteux. Bill Bob mit les écouteurs de ses radios et voulut leur

emboîter le pas, mais je l’attrapai par les fils, le débranchai et m’écriai :

« Maintenant, ça suffit, les conneries ! Tu vas m’expliquer ce qui se

passe !

— Rien, répondit-il en haussant les épaules. Y se passe rien du tout.

— Ah bon, rien du tout ? Depuis quand les engueulades entre Ma et H2O

te font rire ? Et qu’est-ce que tu fous avec ce moulinet de surf-casting ? Toi

aussi tu vas te mettre à pêcher et à devenir idiot ?

— Sûrement pas, répliqua-t-il en s’asseyant au milieu des pièces

détachées du moulinet pour les astiquer.

— Alors qu’est-ce que tu trafiques ?

— J’émets.

— Tu quoi ?

— J’émets, répéta-t-il en désignant un cerf-volant en kit posé dans un

coin. J’envoie un cerf-volant équipé d’un récepteur radio, je le laisse flotter

là-haut, je mets mes écouteurs et je pêche les ondes radio. Et j’en attrape

beaucoup, surtout du côté de la montagne pelée derrière chez oncle Zeke.

L’autre jour, j’ai capté de la musique d’indiens Hopis venue d’Albuquerque

et du hockey de Toronto. Mais c’était avec une ligne à main. Sur ce

moulinet, je vais pouvoir enrouler douze cents mètres de fil ! Je vais essayer

de prendre des trucs d’Europe ou même de Chine, peut-être ! »

Je soupirai. Il y avait au moins encore quelqu’un de sensé dans la famille.

« Allons manger », dis-je.

Dans la cuisine, H2O et Ma étaient déjà engagés dans un débat animé

pour savoir si Charles Cotton avait ou non pêché aux vers. J’avalai mon

sandwich en vitesse, puis j’annonçai que je sortais me promener. Je serais

bien retourné tout de suite en stop à la Tamanawis, mais ce soir, en souvenir

du passé, je voulais border Bill Bob dans son lit. Peut-être que je parviendrais à lui faire avouer ce qui s’était réellement passé dans le bureau

de H2O. Chaises musicales mon cul !

 

Il était deux heures de l’après-midi et il bruinait. En outre, cette banlieue

paumée n’offrait guère d’endroits de promenade. Je marchai un moment,

longeant quelques flaques boueuses que j’imaginais peuplées de poissons,

mais comme, bien sûr, il n’y en avait pas, je ne tardai pas à trouver le

spectacle déprimant. De toute façon, c’était déprimant depuis le début. Je

me souvins soudain de l’existence d’un ruisseau appelé U.S. Grant. C’était

un ruisseau « suburbanisé », mais c’était quand même un ruisseau. Je pris

dans cette direction.

Il y a à peine un siècle, ces banlieues étaient encore un marécage, une

vaste étendue constituée d’étangs, de petits cours d’eau, de bourbiers, de

tourbières et de prés, demeure de plus de visons, de rats musqués, de

castors, de canards, de cerfs et de hérons qu’on en compte aujourd’hui dans

toute la vallée de la Willamette. Petit à petit, on l’avait morcelée, asséchée,

comblée, emprisonnée dans des conduites, enterrée vivante. L’U.S. Grant

était à présent le seul cours d’eau non troglodyte à des kilomètres à la

ronde, et peut-être que dans les quarante-huit heures on allait l’enterrer à

son tour… car l’U.S. Grant était mort. Je le savais pour une raison bien

simple : c’est moi qui l’avais tué.

L’U.S. Grant faisait près de quinze kilomètres de long, ce qui ne m’avait

pas empêché de l’assassiner. J’étais pourtant content de l’avoir fait, non

parce que j’avais réussi à dominer quelqu’un qui était des milliers de fois

plus grand que moi, mais parce que j’avais épargné à quelqu’un que

j’aimais d’intolérables souffrances éternelles. Si j’emploie « quelqu’un » à

propos d’un cours d’eau, c’est qu’il s’agissait alors d’un être vivant, d’une

personne masculine ou féminine. Mais, après l’avoir tué, je lui avais restitué

son statut d’objet.

Quand j’étais petit, je l’appelais « Sisisicu ». Ça veut dire « petit, mais

fort », et ç’avait été son nom pendant des siècles. Seulement, les colons

blancs ne parlaient pas indien. Du moins ils ne le parlaient pas assez bien

pour savoir que les Indiens ne se désignaient pas eux-mêmes sous le nom

d’indiens, et ils n’ont jamais su quel nom ils se donnaient. Aujourd’hui, les

Indiens et le ruisseau sont morts, alors peut-être que ça n’a plus tellement

d’importance. C’est le fruit d’une amusante coïncidence que les colons aient choisi de rebaptiser Sisisicu d’après un type qui était lui aussi en

quelque sorte « petit, mais fort » et autour de qui flottait une odeur de cigare

froid, le genre d’odeur que le ruisseau a de même fini par dégager. On a

presque l’impression que les colons avaient deviné que, avant que leurs

petits-enfants en aient terminé avec Sisisicu, « U.S. Grant » serait un nom

qui lui irait comme un gant.

Le cadavre était un énorme machin difficile à manier — impossible à

déplacer et trop gros pour être enseveli. Personne n’y avait pensé avant que

je le tue, et je suis sans doute encore le seul à y penser. Quoi qu’il en soit, il

gît là, dans la banlieue de Portland, une charogne liquide constituée de

centaines et des centaines de litres d’eau. Un ruisseau crevé.

Il ressemble toujours à un ruisseau et les gens lui donnent toujours le nom

de « ruisseau ». « Ne joue pas dans ce ruisseau dégoûtant ! » disent les

mères à leurs enfants. Mais vous connaissez les enfants. Ils y jouent quand

même, se coupent la main ou le pied sur des débris de verre ou de métal,

vont chez le médecin quand les plaies s’infectent. C’est un problème de

sémantique : le mot « ruisseau » ne convient plus, mais il n’en existe pas

encore d’autre pour désigner ce que deviennent les ruisseaux après leur

mort. Je suppose que les créateurs du langage n’ont pas prévu que les

ruisseaux puissent mourir. Je considère néanmoins que « U.S.G » est un

nom approprié pour qualifier le cadavre de Sisisicu. C’est un peu comme

une onomatopée : on y trouve à la fois les initiales de l’ancien président et

un son qui évoque le terme « usagé ». Un ruisseau qui a fini de servir.

Marchant à pas lourds sous le crachin, j’arrivai au ruisseau à peu près au

milieu de son cours et entrepris de le remonter. Cela faisait des années que

je ne l’avais pas vu, sauf de l’intérieur d’une voiture ; je n’y avais pas pêché

depuis l’âge de douze ans, à l’époque où j’y attrapais de jolies coupures et

un tas d’écrevisses. Je me fis la réflexion que ces jours-là étaient depuis

longtemps enfuis… « L’eau », selon le dictionnaire, sert à désigner des

dizaines de liquides et solutions aqueuses comme l’eau oxygénée, l’eau de

Javel, la sueur (être en eau), le whisky frelaté (eau de feu), les larmes, etc.,

et le pauvre Sisisicu semblait les contenir tous. Par une curieuse

coïncidence, le mot « mort » comporte à peu près le même nombre de

définitions, dont la plupart paraissaient également s’appliquer au petit

Sisisicu. Partout où le courant s’accélérait un tant soit peu, de l’écume se

formait, des bulles jaunâtres qui recouvraient tout ce qu’elles touchaient d’une mousse pareille à celle qui sort de la gueule d’un chien enragé. Je

plongeai la main dedans et la retirai gantée d’une pellicule grasse et tiédasse

qui sentait comme une rue sous un soleil brûlant.

Je continuai à le suivre en amont, poussé par le désir nostalgique de voir,

de toucher et de sentir. Je remonterais ainsi jusqu’à la source du ruisseau de

mon enfance et je découvrirais, pour le meilleur ou pour le pire, ce

qu’étaient devenues les eaux de mon passé.

Le chemin était difficile. Je ne cessais de pénétrer dans des propriétés

privées, la plupart du temps des jardins de banlieue, m’attirant les regards

furieux et les soupçons de tous les chiens et les habitants du voisinage.

J’allai cependant de l’avant : les Indiens n’avaient pas de mot pour désigner

la violation de propriété, de sorte que je n’avais rien à me reprocher. En

outre, j’avais parcouru ce quartier riverain avant même qu’on y construisît

toutes ces maisons aux couleurs de bonbons. J’avais pêché dans ce petit

cours d’eau, je l’avais aimé, ce qui, estimais-je, me conférait le droit de

passage. Ce pèlerinage ne concernait que le Sisisicu et moi. Ceux qui

avaient édicté des lois pour protéger ces jardins des intrus n’en avaient

édicté aucune pour protéger le Sisisicu du poison, de la saleté et des égouts.

Ce n’étaient pas mes lois et je les envoyais au diable. Je poursuivis ma route

avec une résolution renforcée.

Lorsqu’il passait sous une rue, je devais m’écarter du ruisseau, ce qui

contrevenait aux règles que je m’étais imposées, mais les conduites étaient

sombres et puaient trop, si bien que je préférais traverser et rejoindre le

Sisisicu de l’autre côté. La pluie tombait de plus en plus drue.

Au bout de deux longues heures marquées par la tristesse, j’arrivai à un

gros tuyau qui se déversait dans le talus bordant une route à quatre voies qui

menait à une vaste zone industrielle construite sur un terrain plat. Je

traversai la route. Il n’y avait plus de ruisseau de l’autre côté. Était-ce donc

là qu’il prenait sa source, parmi ces sordides hectares de lotissements où

avaient poussé comme autant de boutons purulents chaînes de fast-food,

bureaux d’agences immobilières, stations-service, centres commerciaux,

usines, églises de pacotille, salons funéraires, écoles en béton ? Cette

conclusion ne me satisfaisait pas. Il y avait de l’eau dans le tuyau. Elle

devait donc venir de quelque part et j’étais bien décidé à savoir d’où.

Je repérai une plaque d’égout au milieu de la chaussée. Dès que les

voitures se furent immobilisées au feu rouge, je me précipitai pour écouter. Je perçus un glouglou étouffé. Serait-ce le Sisisicu ou bien le simple

écoulement d’eaux usées ? Je trouvai dans ma poche une note d’épicerie

que je roulai en boule, puis je soulevai la plaque, lançai le bout de papier et

courus vers le talus où j’avais repéré la conduite. La boule de papier jaillit,

couverte de mousse graisseuse. Je retournai sur la route et j’allai d’une

plaque d’égout à l’autre, vérifiant de temps en temps que le Sisisicu coulait

toujours en dessous. J’arrivai ainsi à un endroit où l’eau réapparaissait le

long d’un caniveau. Il s’agissait à l’évidence d’un petit affluent que je

suivis sur une centaine de mètres, jusqu’au moment où il disparaissait de

nouveau dans un trou qui s’ouvrait au bord du trottoir. Je regardai autour de

moi : toute la banlieue s’étendait en contrebas à l’exception d’un immeuble

de trois étages qui se dressait non loin, celui de la banque Benjamin

Franklin, une réplique à l’échelle de l’Independence Hall. La conduite

devait donc venir de là. Je soupirai, rassemblai mon courage et me dirigeai

vers l’entrée de la banque. Tel Burton à la recherche des sources du Nil, il

me fallait interroger les indigènes. Trempé par la pluie, les vêtements

imprégnés de l’eau du ruisseau, la barbe et les cheveux dégoulinants, je

n’étais guère présentable, mais ce n’était pas le moment de se laisser arrêter

par de pareilles considérations. Je m’avançai droit vers le bureau du

directeur.

Le directeur en question était un type trapu au visage affable qui,

lorsqu’il me vit approcher, leva vers moi un visage qui n’était plus aussi

affable.

« Puis-je vous être utile ? demanda-t-il.

— Eh bien, oui. J’aimerais vous poser quelques questions au sujet de

votre immeuble. »

Ses lèvres se pincèrent, ses yeux accrochèrent le regard du garde chargé

de la sécurité, lequel comprit aussitôt et hocha la tête. Voyant cela, le

directeur revint à moi. Je lui demandai alors :

« Combien vous avez d’étages ? »

Il fronça les sourcils.

« Trois, sans compter le sous-sol. Tous équipés de nombreux systèmes

d’alarme et de caméras. Pourquoi ? »

J’affichai mon sourire le plus stupide.

« Je prépare un article pour mon école. Sur… euh… sur le…

Independence Hall. Ce bâtiment en est bien une copie ?

— Ah ! »

Fondant de soulagement, il sourit comme un Père Noël de grand magasin.

C’est tout le problème avec les mensonges : ils sont si rassurants.

« Vous avez des… des toilettes dans la tour ? »

Il fronça de nouveau les sourcils.

« Non, mais il y a plusieurs stations-service en bas de la rue. »

Je réactivai mon sourire :

« Non, non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je n’en ai pas besoin. Je

souhaiterais juste savoir. »

Ça ne marcha pas comme je l’espérais. Il examina mes vêtements sales et

trempés, tandis que la moitié de son visage se fermait et que l’autre souriait.

De la fente en diagonale que formait sa bouche jaillit le mot de

« Toilettes », rien de plus.

« C’est pour une classe d’architecture, mentis-je. J’étudie pour devenir

plombier. »

Il parut de nouveau rassuré, et sa bouche reprit une position horizontale.

« Des lavabos dans la tour ?

— Non, non, pas de lavabos, répondit-il, à présent coopératif. Pas de

canalisations d’eau au-delà du robinet du deuxième étage. Ce sera tout ?

— Ouais, je crois. Merci beaucoup. »

Je ressortis et restai planté dehors sous la pluie. Mon regard allait de la

banque au caniveau. Le pèlerinage s’achevait sur un mystère. L’eau des

robinets et des toilettes part dans les égouts, non ? Le Sisisicu était entré

dans le caniveau, et à ma connaissance, les banques ne déversent pas leur

merde directement dans la rue. Sûrement pas. Alors où était passé mon

ruisseau ?

Soudain, je compris mon erreur. L’interview du directeur avait été inutile

et ma théorie du Robinet-du-deuxième-étage, à l’instar de celle du lac

Victoria de Burton, ne tenait pas, née d’un excès de hâte… En effet, en haut

de la tour de la banque, il y avait une répliqué de la Liberty Bell. La pluie

tombait à seaux sur la cloche, se rassemblait dessus, dégoulinait lentement

le long des flancs de cuivre, se déversait sur le toit, puis du toit dans les

gouttières, des gouttières dans un tuyau d’écoulement et de là dans un

bassin (et peut-être une source souterraine où venaient jadis s’abreuver les

cerfs et les Indiens), pour atterrir enfin dans la conduite du caniveau. Là se trouvait la véritable source des eaux qui avaient été le Sisisicu : une fausse

Liberty Bell au sommet d’un faux Independence Hall !

Le garde chargé de la sécurité sortit par la porte vitrée de la banque et

vint faire les cent pas sur le trottoir. Il regardait passer les voitures, il

regardait tomber la pluie, il regardait à ma droite, à ma gauche, devant moi,

derrière moi. Je voyais bien qu’il était embarrassé. J’imaginais ce que le

directeur lui avait dit : « Allez surveiller un peu ce que fait ce type. » Alors,

il s’exécutait. Il fallait bien qu’il mérite son salaire. Je savais qu’il ne

s’attachait pas à mon apparence. J’avais le sentiment qu’il pourrait même

s’agir d’un pêcheur et qu’il aimerait peut-être rentrer dans cette banque

aussi trempé et couvert de boue que moi.

Je lui demandai :

« Vous voyez cette cloche, là-haut ?

— Ouais, répondit-il.

— Eh bien, c’est la source d’un ruisseau. Je l’ai suivi tout le long. Il

s’appelle l’U.S. Grant et les Indiens l’appelaient le Sisisicu. »

Il ne dit rien.

Je désignai la cloche :

« Dans le temps, je pêchais de belles truites ici », ajoutai-je.

Le garde leva les yeux, et il se tenait encore ainsi sous la pluie, le regard

fixé sur la cloche, quand je tournai le coin, trois rues plus loin.

 

OceanofPDF.com