La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 17 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

2 De l’eau dans le cerveau

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De l’eau dans le cerveau

 

Après le départ du docteur, Koznitchev exprima le désir d’aller pêcher à la rivière. Il aimait bien la pêche à la ligne et semblait fier d’aimer une occupation si stupide.

Tolstoï,

Anna Karénine

 

Le trop bref séjour de Bill Bob me permit de constater qu’à force de

pêcher je commençais à me déliter, et pourtant je n’avais pas l’intention d’y

remédier : continuer de pêcher et me détruire, voilà qui était déprimant,

mais cesser de pêcher, voilà qui était terrifiant ! Les anneaux de Saturne ne

m’étaient pas plus étrangers que ces régions de la terre privées de rivières à

truites. Je poursuivis donc mon Programme Idéal, et je présentai bientôt

d’autres symptômes bizarres : en plus de mes insomnies, de mes difficultés

d’élocution et de mes hallucinations aquatiques, je me mis à me cacher et

même à fuir lorsque je croisais d’autres pêcheurs. Pour éviter les contacts

humains, j’entrepris de stocker des provisions et j’achetai un fût de 200

litres d’essence. Mes rapports avec mes semblables se résumèrent bientôt à

de simples « merci », « bonjour », « faites-moi le plein ». Comme bien des

ermites à l’esprit troublé, je me surpris de plus en plus souvent à raconter un

tas d’histoires, pas à moi-même, oh ! non !, mais à ma canne à pêche,

Rodney. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, nous devînmes d’une adresse qui

frisait le surnaturel dans l’art de prélever notre lot de poissons dans les

rivières côtières (« nous », c’est-à-dire Rodney et moi). On attrapait des

quantités incroyables de cutthroats, souvent plus de cent par jour. Je n’en

gardais que quelques-unes pour mon déjeuner et mon dîner, et moins je

dormais, moins j’avais d’appétit. Je mangeais quand même de la truite deux

fois par jour et je ne m’en lassais pas davantage qu’un fourmilier ne se lasse

des fourmis, lui qui utilise son long museau et sa langue gluante, moi ma

Rodney et mes mouches.

À la mi-juillet, je ne ressentais plus rien. J’étais complètement

déboussolé. J’étais piégé. J’étais « nécromancé ». J’avais la tête en coton et

je ne me rendais même plus compte à quel point ma vie était absurde.

Rodney pêchait parce que je pêchais, et je pêchais parce que Rodney

pêchait. Nous avions conclu un accord : nous étions deux articles de pêche

— vous pouvez toujours nous casser, nous perdre, nous user, nous ne

protesterons pas.

Vers la fin juillet, après une semaine de pluie inhabituelle en cette saison,

Rod et moi partîmes explorer la Tamanawis, en commençant par

l’embouchure, à la recherche de steelheads d’été ou de truites de mer. On

trouvait des steelheads dans d’autres rivières côtières, mais maintenant nous

ne pêchions plus que dans la Tamanawis, ce qui nous économisait de

l’essence et du temps, et de surcroît, nous nous imaginions qu’elle nous

appartenait. Je mourais d’envie de prendre une blueback ou une steelhead,

car j’en avais assez des truites minables. Je dis à Rodney : « Toi et moi,

attraper gros poissons, ça va être super ». Et dans mon état, ce discours

digne d’un homme de Cro-Magnon passait pour une sage démarche d’auto-

analyse. À environ un kilomètre et demi de la côte, on s’arrêta pour

examiner un large remous baptisé « le Trou de Shakespeare », non pas en

l’honneur du grand William mais de la canne et du moulinet d’un certain

Écrevisse Benson, un vieux débris de soixante-dix ans et quelque qui

habitait une cabane aussi délabrée que lui, surplombant le pool où il pêchait

depuis des décennies à l’aide d’une canne et d’un moulinet également

délabrés fabriqués à l’âge du Dvapara Yuga par la firme Shakespeare

Company. Malgré la vétusté de son matériel, Écrevisse attrapait un grand

nombre de poissons, dont certains littéralement sur le pas de sa porte,

preuve vivante qui confirmait l’adage de Walton selon lequel c’est le

violoniste et non l’archet qui fait la musique. Ce matin-là, il n’y avait

personne au Trou de Shakespeare, et la fumée bleutée qui s’échappait de la

cheminée du poêle d’Écrevisse indiquait qu’il devait préparer son petit

déjeuner — composé sans doute d’une petite dizaine d’écrevisses d’où il

tirait sa nourriture et son surnom. Jetant un coup d’œil vers le bout opposé

du trou, j’eus la bonne surprise d’apercevoir un reflet prometteur. (Étrange

comme, quand on pêche les poissons anadromes, on s’imagine qu’il n’y en

a pas un seul dans la rivière jusqu’au moment où l’on en voit un, après quoi

on se figure qu’il y en a un derrière chaque pierre ; de toute façon, on se trompe.) Je ne refermai pas la portière de mon pick-up de crainte

qu’Écrevisse ne m’entende, puis je m’approchai sur la pointe des pieds. Le

poisson se manifesta de nouveau. Je m’empressai de lancer, utilisant la

Muddler plombée que j’avais employée la veille tout en expliquant à

Rodney qu’il valait mieux se servir de la mouche qu’on avait sous la main

plutôt que de perdre du temps à élaborer « le schéma approprié » comme

l’aurait fait H2O. (Je m’échinais depuis des jours à répéter à Rodney

combien j’étais supérieur à H2O.) Je lançai en roulé à cause des buissons

derrière et laissai la Muddler dériver doucement vers l’endroit où le poisson

s’était montré. Lorsque la soie s’enfonça, je ferrai… et une belle blueback

jaillit au-dessus de l’eau dans une noble mais fantasque tentative

d’échapper à son sort en se transformant en oiseau. Elle essaya ainsi de

s’envoler une dizaine de fois, mais ses bonds se faisaient de plus en plus

faibles, les ailes tellement espérées demeuraient des nageoires, et je finis

par l’amener au bord — une superbe cutthroat de 1,6 kg avec des poux de

mer encore accrochés à ses flancs.

Dès qu’elle fut à ma merci, je me surpris à avoir pitié d’elle. Ses bonds

étaient si gracieux, ses sursauts si tristes, mais, poussé par une curiosité

gargouillante localisée dans mon estomac, j’éprouvais le désir de comparer

sa chair à celle des poissons indigènes qui constituaient mon ordinaire. En

dépit de moi-même, me désobéissant à moi-même, je pris un bout de bois et

la tuai.

J’étais prêt à relancer quand la porte d’Écrevisse s’ouvrit dans un

grincement. Il ne pouvait pas me voir, mais il connaissait mon pick-up.

« Hé ! Gus Orviston ! laisse mes nasses tranquilles ! » (Ma aimait bien

relever ses nasses, et Écrevisse pensait que le vol était un trait héréditaire.)

« Réponds, Gus ! » Pendant qu’il descendait vers la berge en chancelant sur

ses vieilles jambes, je contournai les buissons, sautai dans mon 4x4 et

démarrai sur les chapeaux de roues en gloussant comme un bouseux dans

un film de bouseux.

Je nettoyai la cutthroat dans l’évier tout en discutant de nos projets de

pêche avec Rodney. On décida de prendre Sardine (mon canoë en

aluminium) et d’aller voir du côté de l’embouchure si on ne pourrait pas

attraper quelques autres truites de mer en profitant de la marée. Je me

rappelai soudain que je n’avais pas nourri Alfred et compagnie, aussi je

jetai les boyaux de la blueback dans la poubelle et versai une poignée de boulettes dans l’aquarium. Dès qu’elles touchèrent La surface, l’eau s’agita,

les poissons, même les chabots, devinrent comme fous, et en particulier

Alfred qui était partout à la fois, qui plongeait dans les graviers, remontait

en flèche, heurtait les parois de son corps minuscule. Je ne comprenais pas

ce qui leur prenait, jusqu’au moment où je regardai mes mains — le sang de

la grosse truite ! Je leur avais donné de la nourriture arrosée du sang d’un

ennemi mortel. J’empoignai une passoire pour repêcher les boulettes, mais

les poissons ne se calmèrent pas. Alfred le Grand continuait à se cogner aux

parois, et les affreux petits chocs sourds m’emplissaient d’effroi : il allait se

tuer. Soudain, il bondit en l’air et je me précipitai pour tenter de l’attraper,

mais il me fila entre les doigts, tomba par terre sur le nez et se tortilla pour

m’échapper. Lorsque je réussis enfin à le remettre dans l’aquarium, il coula

au fond et demeura là, tandis qu’une goutte de sang perlait au bout de son

nez. Je récupérai le reste des boulettes, augmentai le débit de l’eau pour

évacuer le sang de la truite de mer, si bien que les autres poissons reprirent

progressivement le cours de leur existence normale, sauf Alfred qui, incliné

sur le flanc, nageait sans but à petits coups de nageoires, pareil aux vieux

mâles quand ils deviennent malades et aveugles. Puis il bascula et se mit à

flotter le ventre en l’air. J’essayai de lui masser les flancs pour que ses

branchies continuent à fonctionner, mais il était si menu que j’y arrivais

difficilement. Il prit une teinte verdâtre, cependant que des taches grises

apparaissaient aux endroits où sa couche protectrice avait été arrachée. Je

poursuivis mes efforts. Après une quinzaine de minutes, il frétilla

faiblement dans ma main, puis tomba au milieu des herbes. J’attrapai les

écrevisses pour les mettre dans l’évier afin qu’elles ne risquent pas de le

déchirer avec leurs pinces. Les autres poissons s’étaient rétablis. Sigrid

avait repris sa pose mélancolique, les yeux rivés sur la rivière en contrebas.

Alfred gisait au fond, une goutte de sang toujours suspendue à son nez. Au

spectacle de son regard lourd d’incompréhension, semblable à celui de la

perche-éboueur agonisante, des larmes roulèrent sur mes joues. J’étais

effondré… et puis je réagis, dégoûté de moi-même. N’avais-je pas tué des

milliers de poissons sans le moindre scrupule ? Alors, pourquoi perdrais-je

mon temps à observer celui-là ? Il vivra ou il mourra, et s’il mourait, il y en

avait des millions comme lui qui prospéraient dans tous les cours d’eau de

la côte. Je l’abandonnai à son sort, rassemblai mon équipement, après quoi je fis frire la blueback que j’avalai sans prendre le temps de bien goûter,

puis je chargeai Sardine dans le camion et pris le chemin de l’embouchure.

Je pêchai jusqu’à dix heures du soir, utilisant spinners et appâts, mouches

sèches et mouches noyées, amorçant à l’aide de crevettes et de queues

d’écrevisses. Je ne vis pas d’autres bluebacks, et je n’attrapai que des

smolts, des steelheads pour la plupart, et chacun venait me rappeler Alfred.

Mon excès de sentimentalisme me rendait de plus en plus furieux contre

moi-même et donc de plus en plus déterminé à rester où j’étais. Ail heures

et demie, je rentrai à la maison épuisé. Je déchargeai le canoë et mon

matériel, j’allumai les lampes et fis un feu, puis je préparai le dîner,

mangeai et bourrai ma pipe. C’est seulement à ce moment-là que je

m’approchai de l’aquarium…

Alfred le Grand gisait sur le flanc à la surface de l’eau ; ses nageoires et

ses ouïes ne bougeaient presque plus. Durant tout ce temps, il avait lutté

pour respirer, pour ne pas couler, créature minuscule qui s’accrochait à une

étincelle de vie. Je le retournai et recommençai à le masser, mais chaque

fois que je le lâchais, il glissait de nouveau sur le côté. Je savais que si je

n’étais pas parti, il se serait rétabli, mais maintenant il était trop affaibli. Il

vécut une heure encore, puis ses branchies s’immobilisèrent à jamais. Je me

mis à chialer, mais je m’en voulais : « Pauvre type ! Pleurnicher pour un

vulgaire petit poisson de rien du tout… comme un furet qui s’apitoierait sur

le cadavre d’un rat ! » Pauvre petit Alfred, me disais-je cependant. Mon

seul compagnon, le seul poisson qui m’eût jamais fait confiance, qui nageait

le long de mon doigt, qui grignotait les antennes des écrevisses et filait

avant de se faire prendre dans leurs pinces, qui me réconfortait par ses

danses plus que ne l’aurait fait n’importe quel Ecossais. Et puis Alfred,

Poisson Poubelle et tous ceux que j’avais tués vinrent me hanter, rejoints

bientôt par la cohorte de tout ce qui souffrait — chacune des créatures qui

saignaient et agonisaient dans le monde, chacune des plantes atteintes de

rouille, chacun des hommes malheureux sur cette terre. Combien tristes et

ridicules sont les nez qui coulent, rougis par le chagrin. Combien triste est

la mesquinerie de notre petite existence absurde qui ne vaut guère mieux

que celle des poissons. À tout hasard, je mis Alfred dans une bouteille d’eau

que j’approchai de l’une des lampes : son pauvre petit nez était écrasé, et il

flottait, blême, estropié, immobile. Je nous imaginais, Ma, H2O, Bill Bob,

tous les êtres humains et moi, raides comme des planches, le ventre en l’air… Je pris une torche et dévalai la pente vers la Tamanawis, tâchant de

susciter la colère en moi et d’étouffer cette vague de sentimentalisme pour

devenir froid, dur, solitaire et insensible, et je crus bien avoir réussi

jusqu’au moment où je vidai la bouteille et Alfred dans la rivière et où je

m’entendis déclarer : « Adieu, Alfred le Grand. Tu n’étais qu’un poisson,

mais tu étais mon ami. »

De retour chez moi, je grimpai sur la mezzanine et, laissant une bougie

allumée afin de conjurer mes visions aquatiques, je m’effondrai sur mon lit.

Mais à peine couché, tandis que je contemplais la carte de la vallée de la

Tamanawis dessinée par Bill Bob, l’eau se remit à couler : je l’entendais, je

distinguais un reflet argenté — le minuscule cadavre d’Alfred — qui

dérivait au fil du cours d’eau tracé au crayon, qui luisait dans les eaux vert

sombre, ballotté de méandres en méandres, de rapides en trous et en hauts-

fonds. Je me surprenais à l’encourager dans l’espoir qu’il parvienne à

atteindre l’océan, comme s’il s’agissait de quelque chose de terriblement

important. Et puis je me vis dans le dessin, simple bonhomme bâton qui

lançait des pommes de pin dans l’eau encombrée de petits bateaux et de

bouteilles, et qui courait le long de la berge et priait pour que tout ce qui

flotte réussisse à gagner la mer, la mer qui guérissait tout, la mer si vaste, la

mer si sage, notre ultime demeure à tous, alors vogue, Alfred, vogue au

fond de la vallée jusqu’à la mer où tu rejoindras, où tu…

Je m’assis dans mon lit.

Qu’est-ce qui me prenait ? Vogue Alfred ? De quel délire nautique

souffrais-je ? Bon Dieu ! à côté de moi Shirley Temple avait le cuir endurci

d’un rhinocéros. Alfred ! Alfred ? Qu’est-ce qui m’avait pris de baptiser un

poisson Alfred ? J’étais aussi nul que H2O. Nijinski. Sigrid. Alfred… des

conneries de première, oui ! Voilà comment j’appellerai mon prochain petit

poisson apprivoisé : Connerie de Première !

Je sautai à bas de la mezzanine, m’habillai, puis saisis un stylo, les

bouteilles de porto, et j’entrepris de vider une série de pots de 17,5

centilitres pendant que j’écrivais dans mon Journal en songeant que je

reviendrais plus tard sur l’état de mes recherches scientifiques destinées à

mesurer les effets de chaque pot — sachant très bien que tout cela n’était

qu’un prétexte pour me soûler comme un cochon. Je commençai par le récit

de ma journée de pêche, mais après deux pots, je m’adressai en bafouillant à mon ami Rodney, et je gribouillai sur une page constellée des taches que

faisaient les gouttes de porto dégoulinant de ma moustache :

 

… okay Rodney, balance la mouche au-dessus de ce poisson… Non, non, attention ! pas dans les

aulnes ! Enfin, tu peux pas faire gaffe à ce que tu fais ? (Rodney incline son scion : « Si, si, boss, je fais gaffe. Et comment, ouais, pour sûr ! ») Bon, alors recommence… Non ! pas les buissons pour le lancer arrière ! Tu sais donc rien de rien ? (Rodney agita son scion : « Si, si, m’sieur ; je le referai plus, patron, c’est juré. Vous me connaissez, boss : Rodney, toujours prêt ! ») Heure de pot n° 2 : 0 h 25. Mission pour 1 h 30, 22 juillet : pot n° 3. D’abord, vider n° 2, puis décrire en cinq milliards de mots la naissance, l’éducation et l’histoire de Rodney T. Canne :

La première chose que j’ai remarquée chez Rodney alors qu’il n’était qu’un stupide bout de bois

fut sa nudité : lui et les autres, entassés dans un tonneau chez le marchand d’articles de pêche, étaient aussi nus que le dos de la main. Ça ne paraissait d’ailleurs pas le déranger. Il ne porte toujours rien, excepté un petit peu de liège, quelques accessoires, une mince couche de vernis incolore, et heureusement qu’il n’a pas de membres, sinon j’aurais honte d’aller pêcher en sa compagnie. Je ne sais même pas de quel côté se trouve son visage ; il est comme moi, visage impassible de joueur de poker, une statue d’Indien en bois. Mais à l’inverse de moi, il mesure 2,40 m et selon les courbes de poids par rapport à la taille, il aurait dû peser dans les 135 kilos, de sorte qu’avec ses 110 grammes et quelque, il est plutôt du côté maigrichon. Mais il ne veut pas manger : il refuse la viande, les boissons et les légumes — et pour une grande perche de son espèce, il est drôlement musclé. (Pot n° 4, pipe n° 2.) Rodney est l’exemple même du Costaud silencieux, mais il est aussi très sensible : il frémit au moindre petit baiser que lui envoie une truite d’une distance de 15 ou 20 mètres. Et il m’est sacrément dévoué : il ne va jamais nulle part sans moi. J’aime beaucoup Rodney. Si, si, je crois vraiment. Il le faut pour que je le trimballe comme ça avec moi tous les jours du matin au soir et qu’on reste seuls ensemble dans des rivières trop froides sous un soleil trop chaud à contempler des eaux si brillantes qu’elles se gravent dans mon cerveau, me tiennent éveillé, remplissent mes oreilles, mes yeux, mes rêves, mon (pot n° 5) moi et Rod on est là à contempler les eaux étincelantes parce que, parce que ? parce que notre petite mouche est dessus ou dessous, sinon pourquoi, et on est curieux, Rod et moi, on se demande quelle créature argentée invisible surgie de nulle part va se précipiter vers l’innocente petite mouche traîtresse que Rod et moi on guette et c’est pour ça qu’on est là, les pieds plantés comme des piliers, des crampes dans le dos, les bras comme du plomb, la peau brûlée, le sang devenu nourriture à moustiques, les yeux vitreux, le regard hébété, transfiguré, hypnotisé, les oreilles pareil, par les torrents, les ruisseaux et les rivières et on est Rodney le Travailleur et Gus le Curieux, fiers gardiens d’un insecte irréel qui se promène à la surface de l’eau comme un chien au bout d’une laisse, et si un poisson s’avise de toucher à notre chienchien on te l’attrape que ça lui fait regretter son geste, et Rodney et moi on décrit de jolies figures en l’air que personne voit pour prendre des poissons que personne sait qu’on les prend sauf le poisson qui n’admettra jamais qu’on l’a pris jusqu’à ce qu’on les prenne encore et qu’on leur apprenne à mentir et qu’ils sont morts comme Alfred et puis à quoi on joue, Rodney ? Qu’est-ce qu’on fout ? Ouais, on sait pas, ouais, sûr, boss, ouais, patron, okay et on fait des kilomètres pour ça, on est des ermites pour ça, on perd le sommeil pour ça, on a faim pour ça, on devient fou pour ça, on vaut pas mieux que des morts pour ça, et POURQUOI ? qui nous a créés ? nous ? les poissons ? la rivière ? notre stupidité ? Non. C’est moi qui ai créé Rodney et c’est la curiosité qui m’a créé et Celui qui a créé la curiosité est probablement Celui qui nous a créés, ou peut-être que tout simplement pas je sais pas pourquoi. Et après ? est-ce que ça compte si (pot n° 6) j’ai créé rod ou si c’est lui qui m’a créé, à l’image de qui, pour quelle raison, quel jour, ou qui s’est reposé ou pas ou si je vois pas que ça vaut pas un clou ou alfred ou ce que les poissons pensent ou les gens ou s’il y a un dieu un pardieu un mordieu ou un enfer, ça fait pas de différence : la pêche, un coup de pot (n° 7), rien que la pêche, juste, idiote et simple comme dieu dieuleveut ; beurk horrible écriture et ça tourbillonne ça tourne, mais par moi et par dieu rod on va régler ça : voilà : j’ai créé Rodney il m’a créé dieu nous a créés et il le regrette mais on est là, deux durs de durs, deux terreurs de l’eau créées pour le tourment l’éducation et la destruction des truites comme les maîtres d’école pour les petits nenfants c’est tout, on leur donne ce qu’ils méritent les poissons passqu’on n’est pas nés de la dernière pluie Rod et moi on connaît les endroits où y zhabitent et où qu’y vont où qu’y vont pas et c’est comme ça qu’on leur accroche l’hameçon qui leur pend au nez pour te leur montrer et même que rodney y dort pas alors pourquoi moi ? y parle pas alors pourquoi moi ? y pense pas, boit pas, écrit pas, devient pas cinglé tout seul dans une cabane alors pourquoi moi ? Pourquoi je roupille pas au lieu de l’eau qui tourne tourbillonne et me laisse pas dormir pourquoi ? pot 5 ou 9 ou je sais plus ou pourquoi je suis pas heureux de pêcher que c’est ce que je voulais et que voulait mon idéal pêcher toujours programme que je voulais toujours et toujours et toujours et si ça me tue ça me tue et que je voudrais mourir alors bonne nuit rodney ma vieille, tout embrouillé mais c’est réglé…

 

[Je suis allé me coucher en titubant avec mon pot et mon journal.]

 

mais pourquoi rodney pourquoi dieu au lit voit que l’eau qui coule dans mes yeux hors de mes

yeux mes oreilles ma cabane tout est l’eau l’eau de la tête au pied à la cheminée et coule coulecoulecoule sans arrêt et je suce mon pied dans la bouche de mon esprit qui flotte des fois sur le flanc le ventre en l’air comme ce pauvre alfred pas question de piger mais dieu va comprendre que je glisse je louche ça tourne ouh là là dur d’écrire ça glisse encore mais y a pas de fond puits sans fond qu’au moins mon nez s’écrase pas au plus bas du plus profond fondamentalement la profonde des plus profondes des choses alors je saurai… où qui je suis étais pourquoi. Pourquoi je suis si comme si si comme ça un jour. ALORS VOILÀ ! alors voilà quoi ? sommeil fatigué ô nuit berce ce pauvre tas trempé jusqu’à ce que l’aube à l’aube de l’aube…

sauf mon dieu, je veux dire, peut-être qu’il était qu’un poisson mais AAlfred c’était mon copain.

 

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