La vie selon Gus Orviston
2 Le Hollandais
2
Le Hollandais
Je refuse de bondir
Vers la mouche tentatrice
Du message qu’on m’envoie
Emplumé de brillante poésie.
Je suis un poisson trop avisé
Pour gober cet appât ;
Ce sont des eaux bien troubles,
Mais je ne me laisserai pas prendre.
La Saga de Njall le Brûlé
Il y a une chose que mon père et ses collègues font et qui m’a toujours
déconcerté : chaque fois qu’ils trouvent un bon coin pour la pêche, ils y
retournent sans tarder en compagnie d’une cargaison d’amis, prennent des
centaines de photos, concoctent des descriptions destinées à le rendre le
plus attrayant possible, expliquent dans le détail comment y pêcher et enfin
vendent leur véritable brochure touristique à la publication la plus
largement diffusée prête à l’accepter. Nous ne pouvons qu’en conclure
qu’ils recherchent la prompte destruction de leurs territoires de pêche. On
peut y voir une signification métaphysique : d’après Titus, les
métaphysiciens affirment que le Temps n’est pas linéaire mais cyclique et
que le chaos sans précédent qui règne à notre époque vient de ce que nous
approchons de la fin non seulement d’un Cycle du Temps, mais aussi d’un
Cycle des Cycles. Les queues de Cycles ont toujours annoncé des Temps
difficiles, mais ce n’est rien en comparaison de ce qui nous attend à la fin
d’un Cycle des Cycles. En effet, disent les métaphysiciens, bientôt cela va
être un tel bordel cosmique que tout le bordel va péter comme à la suite
d’un court-circuit, que la Création va disjoncter et que le Ciel va être obligé
de jouer son Joker pour nous empêcher de tous sauter, lequel Joker nous
permettra d’entrer dans le Nouvel Age. Entre-temps, disent toujours les
métaphysiciens, s’il y a un Dieu qui vous est cher, ayez son nom sur le bout
de la langue et tout ira bien pour vous. Voilà pourquoi le comportement de H2O et de ses chers collègues a un sens métaphysique : en foutant la pêche
en l’air partout où ils passent, ils nous précipitent vers le Nouvel Age, et en
s’écriant « Par le saint des saints ! qu’est-ce qui est arrivé à la pêche ? » ils
ont le nom de Dieu sur le bout de la langue. Ma confusion découle du fait
que H2O et ses collègues ne sont absolument pas métaphysiciens et que, par
conséquent, ils n’ont pas conscience ni ne tirent le moindre plaisir de la
sagesse ésotérique de leurs actes. Au contraire, après avoir vendu la mèche,
ils retournent au pool, y trouvent une nuée de pêcheurs, prennent des
photos, écrivent pour dire à quel point la pêche n’est plus ce qu’elle était,
concoctent des descriptions destinées, cette fois, à rendre l’endroit le moins
attirant possible, et se soûlent la gueule parce qu’aucun éditeur n’accepte de
toucher à leur cochonnerie, ne serait-ce que du bout d’une canne à mouche
de trois mètres.
À l’opposé, on trouve (et de qui d’autre aurait-il pu s’agir ?) Ma et ses
péquenauds de copains qui, pour leur part, préféreraient être pendus plutôt
que de révéler l’emplacement des courants anadromes connus d’eux seuls et
qu’ils ont découverts en explorant les rivières du cru. Seulement, ces
péquenauds eux aussi sont schizoïdes, puisqu’ils tuent tout ce qui se
présente jusqu’à ce que les poissons aient disparu, à la suite de quoi ils se
mettent à leur tour à pousser de hauts cris. Ils maudissent la migration vers
le nord des retraités californiens, la Commission des Pêches, le Génie
militaire, les flottes de bateaux de pêche étrangères et tous les pêcheurs
qu’ils rencontrent ; ils maudissent les loutres, les mergules, les martins-
pêcheurs, les balbuzards, les aigles, les ratons laveurs ; ils maudissent les
Temps Modernes, les exploitations forestières, les constructeurs de routes,
les cultivateurs qui pratiquent l’irrigation, les usines qui polluent (eux qui,
pourtant, en échange d’argent travaillent comme bûcherons, constructeurs
de routes, cultivateurs ou ouvriers d’usines) ; ils sifflent leurs verres,
s’empiffrent, regardent tristement la rivière et se plaignent : « C’est plus
c’que c’était. » À quoi Ma réplique : « Ça a jamais rien été. » Et ils hochent
la tête en chœur en prenant des airs de chien battu.
C’est affligeant aussi bien pour les intellos que pour les bouseux, et j’ai
souvent juré et bu de conserve avec l’un ou l’autre des deux camps, mais
plus j’ai lutté contre le membre du clan du Loup qui sommeille en moi, plus
les réponses me sont apparues évidentes : si on veut une rivière
poissonneuse, il ne sert à rien de clamer son existence sur tous les toits, il ne sert à rien de tuer tout ce qu’on prend, il ne sert à rien de travailler pour une
quelconque industrie de la pêche, il ne sert à rien de jurer, de boire et de se
lamenter. J’ai donc arrêté de tuer autant, j’ai monté davantage de mouches
sur des hameçons sans ardillon, j’ai fabriqué davantage de cannes à mouche
et moins de cannes à appât, j’ai raconté davantage d’histoires que je n’ai
donné de vrais tuyaux, et je me suis surpris à aimer davantage
qu’auparavant les rivières, les poissons et la pêche.
J’appris par Ma et ses péquenauds l’existence d’une montaison de
bluebacks dans un cours d’eau non loin de la Tamanawis ; dans ce même
cours d’eau il y a une médiocre et difficile remontée de saumons argentés,
mais en raison du matériel grossier des pêcheurs de saumons et de leur
technique tout aussi grossière, les truites de mer parviennent à passer
presque sans dommage. C’est dans cette petite rivière (appelons-la rivière
Kipu dans l’espoir que personne n’aura envie de savoir où elle est) que j’ai
expérimenté la forme de Notoriété la plus dangereuse :
C’était par une fin d’après-midi de la mi-septembre. J’avais pris la route
de la rivière Kipu après de longues heures consacrées à confectionner des
mouches, et je m’étais arrêté sur un pont à une voie qui surplombait un
profond bassin. Un vieil homme posté à la tête du trou lançait une cuiller
ondulante à saumons, mais l’eau à cet endroit était si peu profonde et si
claire, et les saumons si rares, qu’il aurait pu tout aussi bien espérer pêcher
un wapiti. Je ne pouvais pas le savoir, mais cet homme allait se révéler être
mon tentateur. Ce que je savais, par contre, c’est que l’eau dormante dans
l’ombre du pont regorgeait de grasses bluebacks qui, groupées vers le fond,
attendaient la pluie ou les ténèbres pour reprendre leur voyage vers l’amont.
L’eau étant trop calme pour pêcher à la mouche, je pris une canne à
lancer léger et (hélas ! H2O) une boîte de vers, montai un bas de ligne de
force 1 kg, rampai jusqu’au bord du pool, accrochai un ver et hop ! je ferrai
aussitôt un poisson de plus de quarante centimètres ! Lorsque celui-ci jaillit,
le vieil homme poussa un cri de triomphe et se précipita, trébuchant sur les
pierres, parlant tout seul et agitant les bras, ce qui, bien entendu, ne fit
qu’épouvanter toutes les bluebacks du trou. J’amenai mon poisson au bord
et le tuai à l’aide d’une pierre, puis j’envisageai de faire subir le même sort
au vieil homme qui s’efforçait maintenant de me serrer la main et hurlait
pour me dire quel beau saumon mâle j’avais pêché. Comme les poissons
étaient de toute manière déjà effrayés — et réfugiés sous une saillie rocheuse juste sous nos pieds —, j’adoptai une philosophie anti-clan du
Loup et tâchai de me montrer amical, ce qui n’était pas facile. Pendant que
j’essayais de lui expliquer qu’il s’agissait en réalité d’une truite de mer, le
vieux bonhomme hochait la tête comme s’il ne venait pas de prononcer le
mot de saumon, puis il balança sa cuiller de douze centimètres et de deux
cent vingt grammes au centre du pool, ce qui eut pour seul effet de chasser
sous la saillie les quelques bluebacks qui restaient.
« Mais qu’est-ce que vous fabriquez ? demandai-je.
— Ce coup-ci, j’vais les avoir, nom de Dieu ! J’me suis crevé le cul toute
la journée et pas une touche ! Avec quoi que vous l’avez eu déjà, ce
saumon ? »
J’allumai une cigarette et tirai dessus jusqu’à ce que la tête me tourne,
tandis que l’adrénaline et la nicotine se livraient en moi à une course à
mort : si la nicotine gagnait, je m’assoirais pour ne pas tomber dans les
pommes, et si c’était l’adrénaline, je foutrais ce vieux con à la flotte. Je
m’assis. Inconscient des exploits accomplis en sa faveur par la nicotine, le
vieux machin continuait à bombarder le pool avec sa cuiller B-52. Je
l’observai un moment, puis je détournai le regard pour ne pas avoir à
allumer une deuxième cigarette : je n’allais tout de même pas mourir d’un
cancer du poumon pour qu’il puisse continuer à flanquer la trouille aux
poissons !
J’entendis un soupir suivi d’un bruit de chute. Levant la tête, je constatai
qu’il avait jeté sa canne dans le sable. Il se laissa choir sur un rocher et dit
avec une grimace :
« J’ai la guigne.
— Normal pour un guignol, marmonnai-je en allumant malgré tout une
deuxième cigarette.
— Hein ?
— Rien, rien.
— J’suis là depuis le matin et pas une touche ! Tu débarques et en dix
secondes ABRACADABRA ! t’épingles un beau saumon mâle ! Comment
tu fais ? »
Entre ma nicotine et son abracadabra, j’avais j’impression que ma tête
était transformée en Liberty Bell. J’écrasai ma cigarette, pris une profonde
inspiration et lâchai :
« Lamproies.
— Hein ?
— Lamproies.
— Quoi, “lamproies” ? Qu’est-ce que les lamproies viennent faire là-
dedans ?
— Écoutez, mister Abracadabra : à la manière dont vous pêchez, il vous
faudrait des lamproies, un tas de lamproies.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que les poissons ont dans la tête un organe que nous autres
savants appelons un “cerveau”. Ce n’est qu’un tout petit cerveau, je vous
l’accorde, mais c’est un cerveau quand même. Si une lamproie attrapait un
poisson et lui suçait le cerveau, ça ne dérangerait plus le poisson en
question qu’on lui jette des pierres, qu’on pousse des cris et qu’on lui
balance une cuiller atomique accrochée à un câble transatlantique. Vous
devriez donc pêcher toujours où c’est rempli de lamproies suceuses de
cerveaux.
— Oh, » fit-il en allumant un cigare.
Puis il se tassa sur son rocher et me regarda. Je le regardai. Après avoir
fumé deux ou trois centimètres de son cigare, il me demanda :
« Pourquoi t’as arrêté de pêcher ?
— Pas de lamproies, répondis-je en montrant le pool d’un signe de tête.
Rien que des truites. Et en état de choc.
— Oh, » refit-il.
Il me reregarda. Je le reregardai. Deux centimètres de cigare plus tard, il
dit :
« Excuse-moi »
Je ne lui en voulus plus autant.
« C’est pas grave, dis-je. Si on reste un moment tranquilles, peut-être
qu’elles vont remonter, poussées par la faim. »
On se mit à bavarder, et il se révéla être plutôt sympathique. Il en
connaissait un sacré rayon sur la pêche dans le coin, et quand je dis un
« sacré rayon », j’entends aussi que tout était un peu faussé, presque mais
pas tout à fait juste, de sorte que si on n’était pas au courant, on pouvait
consacrer sa vie entière à vérifier la justesse de ses conseils qui paraissaient
cependant assez bons pour qu’on s’embarque dans un sacré nombre de
sacrées parties de pêche. Arrivé au bout de son cigare, il le jeta dans l’eau
(zipzip firent deux truites de mer, ssszt fit le cigare), puis il me demanda si je connaissais quelque chose à « notre grand sport national ». Je répondis
que oui. Puis je me tus. Il attendit. Il attendit encore. Puis il me demanda ce
que je savais. Je répondis que je savais que s’il voulait attraper « une grande
blueback nationale » il lui fallait un matériel plus léger. Il se contenta de
dire : « J’ai pas de matériel plus léger ». Alors je m’étonnai moi-même en
lui proposant : « On peut pêcher chacun notre tour avec ma canne. » Son
visage s’illumina comme l’extrémité d’un cigare allumé. Il bondit sur ses
pieds, envoya rouler plusieurs morceaux de basalte dans le pool et
zipzipzipzipzipzip firent les bluebacks, retournant se réfugier sous la saillie.
Il jura et se confondit en excuses au point que je commençai à avoir pitié de
lui. Décidément, ce type était un balourd congénital. Je m’assis pour
réfléchir à un moyen de permettre à cet empoté d’attraper une truite de
mer… et j’eus une idée de génie. « Restez là et ne bougez pas », lui
ordonnai-je. Il m’obéit.
J’allai prendre une poignée de glaise sur la berge argileuse près du pont,
accrochai un gros ver à mon hameçon, puis l’enveloppai en partie de glaise
afin de laisser les deux bouts continuer à se tortiller. Le vieil homme,
émerveillé, sortit un carnet dans lequel il se mit à griffonner, puis il me
demanda comment j’appelais mon invention. Je lui répondis qu’il s’agissait
d’un vieux truc estonien dont j’avais oublié le nom d’origine, mais que les
immigrants estoniens débarqués sur les lointains rivages d’Amérique
l’avaient rebaptisé « Hot-dog ». Il inscrivit soigneusement ce bobard dans
son carnet. Lorsqu’il eut reposé son stylo, je lui tendis ma canne.
On rampa au bord de la saillie (par prudence, je préférais ne pas le laisser
marcher), puis j’enclenchai le pick-up du moulinet et réglai le frein au
minimum pour ne pas risquer de casser le bas de ligne. Après quoi, je
descendis à la main le Hot-dog vers les cutthroats paniquées, et quand elle
toucha le fond, je murmurai : « Préparez-vous ! »
Allongés sur le ventre, on regarda : la glaise autour du ver commença à se
dissoudre et à s’effriter, si bien que le ver émergea petit à petit, telle une
strip-teaseuse qui s’extrait d’un gâteau géant… et les truites de mer furent
aussitôt prises de folie ! Quatre d’entre elles se jetèrent sur le Hot-dog et la
plus grosse l’avala si profondément avec la boue et tout qu’elle n’aurait pu
échapper au plus mauvais des pêcheurs, y compris Mr. Abra Cadabra.
C’était une belle truite de plus de cinquante centimètres et quand on
l’amena à terre, il sauta littéralement de joie… et expédia une nouvelle avalanche de pierres dans le pool. Mais maintenant, cela n’avait plus
d’importance : nous possédions la formule magique. Après deux nouveaux
Hot-dogs croqués par deux nouvelles truites, je déclarai :
« Ça fait deux chacun. Ça suffit.
— T’as raison ! s’écria-t-il. De toute façon, faut que je file en ville et que
je prépare tout ça pour le journal de demain ! »
Je faillis m’étouffer.
« Le… le quoi ! ?
— L’Oregon Reporter de demain, répondit-il, rayonnant et me tendant la
main. Je m’appelle Dutch Hines, le “Hollandais pêchant” ! »
Par la reine des saucisses ! Dutch Hines ! Il était bien plus ridé et avait
l’air bien plus débile que sur la photo qui surmontait sa rubrique bi-
hebdomadaire.
« T’as bien dit que tu t’appelais Gus, non ?
— Hein ? Quoi ? Moi ? Gus ? Non, non, c’est… c’est juste un surnom.
— Eh bien, j’aimerais t’interviewer, Gus. Et comment ! J’ai pas eu de
meilleure journée de pêche depuis que j’ai perdu neuf steelheads en une
seule matinée. C’était il y a deux hivers sur la Kilchis, avec Fuzz
Gramsay. »
Je m’en souvenais. Difficile de faire autrement… il avait pondu douze
colonnes là-dessus ! Carnet et stylo à la main, il me demanda :
« Alors, cette interview ? »
Bon sang ! Dutch Hines ! Je ne savais quoi faire. Toute ma vie sa prose
m’avait émerveillé, stupéfié que j’étais de voir qu’on pouvait écrire autant
sur si peu de poissons qu’on pêchait, et plus stupéfié encore par son emploi
systématique du « nous » de modestie. Il me rappelait Mikey, un garçon de
ma classe au cours préparatoire. Lors de l’exercice de Description d’Objet,
il parlait à chaque fois de son crayon. C’était un gros crayon vert avec le
nom et l’adresse de l’école gravés dessus. Tous les enfants de la classe
avaient le même, ce qui ne gênait pas Mikey pour autant. Il nous le
montrait, lisait ce qui était inscrit dessus, nous racontait qu’il s’agissait d’un
cadeau de sa grand-mère, ou de son père, ou encore de son oncle, puis il
disait combien il était vert, combien il était gros, comment on devait le
mettre dans le plus gros trou du taille-crayon pour le tailler, et ensuite il
faisait remarquer aux nouveaux élèves que oui, c’était un crayon, et qu’est-
ce qu’il était gros, et qu’est-ce qu’il était vert, et puis il le brandissait et continuait à le décrire jusqu’à ce que les enfants affligés d’une constitution
plus faible que les autres commencent à mourir d’ennui et que la maîtresse
soit obligée de l’empoigner par la ceinture de son pantalon pour le
reconduire à son pupitre cependant qu’il parlait toujours. Les parties de
pêche du Hollandais étaient son crayon vert, le Reporter son cours de
Description d’Objet et les yeux de l’Amérique sur le journal constituaient
les murs invisibles d’une salle de classe où l’on était enfermés… Dutch
Hines ! Fichtre ! Que faire ? Ce type avait facilement trois quarts de million
de lecteurs, c’est-à-dire un million et demi d’yeux, sans compter les
cyclopes. Et il désirait m’interviewer ! Mon cerveau se mit à vaciller et à
voleter comme un papillon de nuit attiré par la flamme qui va le brûler. Je
connaissais ses tics d’écriture. Je connaissais le Syndrome du Crayon Vert.
Je savais qu’il allait tout Décrire de cet après-midi au bord de la rivière
Kipu, parler des bluebacks, des Hot-dogs, de moi, et cela dans le cadre de
nombreuses rubriques successives si rien ne venait le distraire. Et rien ne
viendrait le distraire, car il faudrait attendre des semaines, sinon des mois,
avant qu’il n’attrape un autre poisson. Je savais qu’il avait assuré la richesse
de Fuzz Gramsay en lui faisant de la publicité et que, si je lui disais que
c’était moi qui avais fabriqué la canne, il ferait la même chose en ma
faveur. Je savais que, s’il parlait de moi, je recevrais un millier de
commandes de cannes avant la fin du mois. Je savais que, même si je
baissais mes prix et que je ne récolte qu’un maigre bénéfice de dix dollars
par canne, ça ferait dix mille dollars. Je savais qu’avec cet argent je pourrais
me payer de la publicité dans tous les magazines de pêche importants du
pays, exploiter une demi-douzaine de péons pour confectionner les cannes
et monter les mouches à ma place, tandis que je deviendrais un créateur, un
organisateur, un entrepreneur. Je pourrais ouvrir une usine de matériel de
pêche à Fog. Je pourrais embaucher des représentants, des conseillers
financiers et des spécialistes du marketing. Je pourrais automatiser et
informatiser. Je pourrais me développer. Je pourrais passer mes journées à
mettre au point des prototypes de cannes et de mouches et laisser la
paysannerie locale s’abîmer les yeux sur les étaux à mouches et respirer le
vernis à cannes. Je pourrais inonder l’univers des truites de cannes à pêche
Gus Orviston. Je pourrais faire connaître au monde entier les Puces, les
Bossues Sans Tête et les Bermudas. Je pourrais m’acheter un hydravion,
une flotte d’hydroglisseurs, monter une agence de tourisme spécialisée et emmener les gros richards pêcher aux quatre coins du globe. Je pourrais
acheter un jet, me faire des relations haut placées, m’assurer les services
d’hommes politiques, et puis de comptables, de secrétaires, de chargées de
recherche, rien que des femmes aux longues jambes et à la poitrine galbée.
Je pourrais ouvrir une chaîne de boutiques que j’appellerais « Au fidèle
Gus, Cannes 8c Mouches » et qui couvriraient tout le continent américain.
Je pourrais investir, me lancer dans l’immobilier, jouer en Bourse, partager
mon temps entre Lake Tahoe et Las Vegas, ouvrir une chaîne de restaurants
« Chez Gus, poissons et fruits de mer », des écoles de pêche « Gus le
Pêcheur », des hôtels à l’enseigne de « la Truite de Gus ». Je pourrais
m’offrir un harem pour oublier Eddy. Je pourrais attraper (ou acheter et
prétendre avoir attrapé) un poisson record afin d’accroître ma réputation. Je
pourrais spéculer sur la terre et le bois, découper la côte en parcelles,
acheter des élevages fonctionnant à l’énergie solaire et les entourer de
résidences de vacances. Je pourrais construire un dôme géodésique au-
dessus de la Tamanawis et contrôler son débit à l’aide d’un tableau de
commande situé près de l’immense lit dans lequel je me prélasserais en
compagnie de mon harem et d’où je dicterais mes histoires de poissons à
des ordinateurs qui les corrigeraient, les poliraient et les vendraient aux
grands éditeurs. Je pourrais m’acheter un porte-avions nucléaire équipé de
sources thermales, de forêts et de rivières à truites et prendre la mer tous les
week-ends pour échapper à la cohue. Je pourrais faire en sorte que, comparé
à moi, H2O ressemble à un plouc avec sa canne et son bouchon. Je pourrais
acheter toute cette foutue côte de l’Oregon, la baptiser Gussica, faire
sécession, établir mon propre programme spatial, nommer Titus mon
lieutenant Spock et me bombarder Capitaine d’un Camping-Car
Intergalactique et foncer dans l’espace à la recherche de planètes à truites
potentielles et aller où nul pêcheur n’est jamais allé. Je pourrais peupler mes
nouvelles planètes de truites arcs-en-ciel Donaldson, de cutthroats
mouchetées de noir du Montana ou de la truite Titan Salmo-Gussius que
j’aurais créée dans mes élevages solaires de Gussica. Je pourrais afficher
mon nom, mon visage, mes cannes et mes mouches dans tous les cieux
grouillant de poissons, et toutes les plus belles truites ainsi que les reines de
ces mondes, leurs habitants et leurs merveilles surnaturelles s’offriraient à
mon regard…
et ainsi de suite.
« Alors, demanda Dutch. Qu’est-ce que t’en penses ?
— D’accord, Dutch, répondis-je. On fait l’interview. »
Le lendemain, les trois quarts de million de lecteurs de l’Oregon Reporter
découvrirent cet article dans les pages sportives du journal :
LE HOLLANDAIS PÊCHANT
Dutch rencontre un fou de la pêche sur la Rivière Kipu
Eh bien, nous avons appris hier après-midi qu’il n’y a rien de vrai dans le vieux dicton affirmant
que « ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire de nouveaux tours ». Par un pur coup de chance, le vieux singe qui vous parle a appris un tas de tours d’un jeune mâle qu’il a rencontré par hasard et qui est peut-être le meilleur pêcheur que notre Grand Nord-Ouest ait connu depuis des décennies. Nous nous essayions à pêcher des saumons argentés dans la rivière Kipu, mais les remontées ne sont plus ce qu’elles étaient et ne le seront jamais plus à moins que l’on ne se décide enfin à faire quelque chose, ainsi que l’auteur de ces lignes ne cesse de le réclamer. Nous ne parlons pas ici de pollution, de pêche excessive, de braconnage, de coupes claires, d’aménagement du territoire contraire au bon sens, ni rien de ce qui fait hurler nos jeunes amis écologistes. Non, les coupables sont, à notre avis, les otaries. Oui, les otaries. Et en voici la preuve : il y a tout juste douze ans, nous pêchions en compagnie de Jocko Dreyfus qui dirige l’excellente société d’affrètement sur la Yaquina Bay, quand nous sommes tombés sur un banc de saumons argentés, et l’auteur de ces lignes venait à peine de faire une belle prise que… vous avez sans doute deviné, oui, une otarie a dévoré notre poisson encore accroché au bout de sa ligne ! Nous pensons que tous les pêcheurs en mer devraient être armés d’un fusil et tirer à vue sur ces créatures. Ces monstres pleins de graisse sont si gros et si actifs que l’on peut aisément en déduire le nombre de saumons qu’ils avalent en une seule journée !
Mais revenons au vieux singe et au jeune mâle que ses amis appellent Gus, encore qu’il nous ait
confié qu’il ne s’agissait que d’un surnom dont il ignore l’origine. Son vrai nom est Antoine Chapeau et il vient, vous n’allez pas le croire, de Palm Springs en Californie, où il tenait un salon de coiffure. Lors d’une interview exclusive qu’il nous a accordée hier, Antoine nous a déclaré :
« J’en avais plus qu’assez de passer mes journées le nez dans les coiffures des femmes. Vous
savez, Dutch, la plupart ont des cheveux de la couleur des fils monobrins. Les plus saines me rappellent de gros mollusques et celles qui portent des perruques, une fois qu’elles les ont enlevées, évoquent une pointe 5x, des algues ou quelque chose de ce genre. Je me suis dit : “C’est pas sain, ça”, alors j’ai vendu mon affaire, j’ai largué les amarres et je suis parti pour l’Oregon. Arrivé là, j’ai amorcé mon hameçon et je me suis mis à pêcher ! »
Et pour pêcher, il pêche ! Avec une passion et un talent qu’il a acquis, affirme-t-il, dans le désert
autour de Palm Springs. Chapeau nous a expliqué qu’il avait appris à pêcher en étudiant les ouvrages sur le mesmérisme, la mythologie indienne et la psychologie du comportement, ainsi qu’en s’exerçant dans le désert avec une canne à mouche. Durant toute sa jeunesse, il a pratiqué assidûment un art qu’il appelle la « Pêche sèche » et d’où il a tiré à la fois son incroyable patience et son approche « chamanistique » du sport qu’il pratique aujourd’hui en maître. Chapeau nous a déclaré :
« Après une journée passée à lancer des mouches sans hameçon dans des rivières qui ne sont que
des mirages au milieu des dunes arides, on commence à percevoir un ordre des choses inaccessible à ceux dont les esprits n’ont pas été affectés par la chaleur et la déshydratation. Voyez-vous, Dutch, les poissons vivent dans l’eau. Comprendre l’eau, c’est comprendre les poissons. Et c’est en éprouvant le besoin brûlant d’eau que l’on commence à la comprendre. Donc, pour apprendre à pêcher, il faut aller dans le désert et y rester jusqu’à ce qu’apparaissent les premières hallucinations, et à partir de ce moment-là, vous ne pouvez pas vous imaginer tout ce qu’on apprend ! »
Voilà qui nous a paru quelque peu étrange, mais il faut voir les résultats pour y croire ! L’un des
trucs qu’il a appris dans le désert de la bouche d’un vieil immigrant estonien, s’appelle un « Hot-dog ». Après que les grosses truites de mer que nous avions repérées s’étaient réfugiées sous une saillie rocheuse, Chapeau a enrobé un ver de terre d’une boule de glaise, puis il l’a laissé descendre doucement dans l’eau. Dès que le ver a commencé à émerger de la glaise, les grosses truites se sont précipitées sur le « Hot-dog » en se battant comme des chiffonnières ! Nous en avons attrapé quatre en l’espace de quelques minutes, qui faisaient toutes entre quarante et cinquante centimètres. Chapeau nous a alors demandé d’arrêter. Comme le vrai sportsman qu’il est, il ne voulait pas épuiser la source. Pendant que nous nettoyions nos prises, il a continué à parler du savoir qu’il avait acquis dans le désert et dont il se servait pour réaliser de belles pêches :
« Tout d’abord, Dutch, il faut être f…ment superstitieux. Il faut penser comme un sorcier. De nos
jours, l’approche que les gens ont de la pêche est beaucoup trop scientifique. Les poissons ne comprennent pas la science, mais ils vénèrent la magie !
« Prenez par exemple un truc que j’utilise pour les chinooks. (À propos, Dutch, peu de gens le
savent, mais les plus belles remontées de chinooks se trouvent en Californie du Nord et non pas dans l’Oregon. Vous devriez venir tenter votre chance en novembre.) Quoi qu’il en soit, quand la montée des chinooks tarde, je sors mon couteau et je sculpte un petit saumon dans un bout de bois flotté, puis je l’accroche au bout de ma ligne et le lance en amont. Je répète cela sept fois à sept endroits différents tout en récitant une incantation des Indiens Nootkas qui, traduite grossièrement, donne à peu près ceci :
On devient fort
Temps de frayer maintenant
Temps de se précipiter maintenant
Cela ne sera plus très long maintenant
On est bien maintenant
Temps de mourir.
Le rituel terminé, je ramène ma ligne, remplace le poisson-totem par un leurre conventionnel,
relance au même endroit et presque aussitôt, BINGO ! »
Voilà qui nous a semblé également curieux, mais Chapeau nous a montré le couteau même qu’il
utilise pour sculpter ces saumons-totems ! Si vous désirez d’autres preuves, je vous invite à essayer la méthode « Hot-dog » sur les bluebacks !
L’une des autres techniques adoptées par Chapeau ne convient pas aux gens prudes ! Quand il
sait qu’il y a des steelheads ou des saumons dans un trou et qu’ils ne mordent pas, il s’avance au bord pour que tous les poissons puissent le voir, plante sa canne, déroule un peu de fil, place son leurre par terre à quelques pas de la canne, pose son épuisette à côté, puis se retire dans les buissons. Là, il se dévêt complètement, après quoi il revient au bord de l’eau, gonfle les joues, tortille son corps nu à la manière d’un poisson, feint de s’approcher en nageant du leurre, s’en empare, feint d’être accroché, se débat un instant, puis jette l’épuisette sur sa tête et crie très fort pour que les poissons l’entendent : « OH ! QUE M’ARRIVE-T-IL ? OH ! OH ! JE CRAINS D’AVOIR ÉTÉ PRIS ! »
Cette pantomime psychologique d’un haut degré de raffinement sert à conditionner les
spectateurs poissons de telle sorte que, lorsqu’il retourne dans les buissons pour se rhabiller et qu’ensuite il lance de nouveau son leurre dans le pool, les poissons imitent le moindre de ses gestes, et les prises ne tardent pas à s’accumuler sur la berge, dans les limites autorisées, bien entendu !
Nous admettons que cela puisse paraître quelque peu bizarre, mais gardez-vous de rire avant
d’avoir essayé ! Antoine nous a montré comment il gonflait les joues et « nageait », et même avec ses vêtements, nous l’avons trouvé très convaincant. De plus, puisque le Hot-dog a marché (et pour marcher, il a marché !) pourquoi ses autres stratagèmes ne marcheraient-ils pas ?
Chapeau nous a promis de partager avec nous de nouveaux secrets lors de notre deuxième
rencontre prévue la semaine prochaine, à condition toutefois que nous acceptions de diffuser une annonce. Nous ne comprenons pas bien le sens de ce message, mais nous nous empressons de le publier, car nous ne voulons à aucun prix nous priver des tuyaux qu’il ne manquera pas de nous donner. Voici :
La fille qui a planté le type qui récitait Izaak Walton dans son arbre pour s’enfuir en courant
pourrait-elle contacter Gus sur l’autre rivière qu’il a nommée. Il a sa canne et son poisson qu’il désire lui rendre. Il est totalement inoffensif, mais si elle en doute, il lui suggère de venir armée, le principal étant qu’elle vienne. Merci.
Deux jours plus tard, des lettres de protestation en général plutôt
dégoulinantes de bassesse arrivèrent par sacs entiers dans les bureaux du
Reporter. Elles accusaient Dutch de sénilité, d’insanité, d’homosexualité,
de communisme et autres perversions, et exigeaient la nomination d’un
nouveau titulaire de la rubrique pêche. L’une des plus éloquentes de ces
épîtres était signée d’un certain Henning Hale-Orviston. Dutch en cita
l’un des extraits les moins insultants dans son article suivant, accompagné
de ses excuses à l’adresse des amateurs de hot-dogs, et dans sa
conclusion, il reconnaissait qu’il avait peut-être été en partie mené en
bateau, mais il invitait les sceptiques à essayer la fabuleuse méthode
« Hot-dog ». Le même jour, je reçus de Ma un télégramme ainsi rédigé :
JAMAIS ENTENDU PARLER D’UN TYPE NOMME CHAPEAU STOP QUELQUE CHOSE EN LUI ME RAPPELLE
UN CERTAIN FILS À MOI STOP GRAND TEMPS QU’ON CLOUE LE BEC À CE VIEUX CON DE HINES STOP PORTE-TOI BIEN STOP T’EMBRASSE MA
Une digression
(extrait des carnets de Titus Gerrard)
Je dois prendre pour règle de faire le moins de bruit possible pendant que je pêche, jusqu’à ce
que l’erreur de Sir Francis Bacon soit démontrée, ce que je laisse à tout homme le loisir de faire.
Izaak Walton
À l’époque de Lao-tseu et de Tchouang-tseu, les Chinois, et en particulier les taoïstes,
employaient une formule, « Les dix mille choses », censée désigner tous les objets, substances et créatures de la Création dignes d’attention. Quiconque s’est penché un tant soit peu sur les œuvres des deux Tseu ne doutera pas un instant qu’il s’agissait de deux sages. Il est évident que ces hommes-là étaient assez intelligents pour savoir qu’il y avait beaucoup plus de « milles choses » entre le ciel et la terre, et il est de même évident que leurs connaissances mathématiques leur permettaient de comprendre qu’ils auraient beau compter les « choses » du matin au soir pendant une éternité, ils n’arriveraient jamais à un chiffre suffisamment élevé pour inclure la totalité des objets, substances et créatures sous le Soleil.
Cette expression, « les dix mille choses », était le produit d’esprits incapables de compter et de
répertorier toutes les variétés de créatures et de substances, et cette incapacité ne découlait pas d’une incapacité à compter et à répertorier, mais de ce qu’ils n’avaient pas la stupidité de s’engager dans pareille entreprise. Notre bref séjour entre le Ciel et la Terre était jugé si précieux et notre but (appelé « Tao » bien qu’il soit Sans Nom) si digne de toutes nos pensées et de tous nos efforts que « dix mille choses » étaient considérées comme suffisant pour familiariser le pèlerin avec la Nature des choses. Ces « dix mille choses » ne constituent pas un synonyme puéril de « un tas et un tas de choses », mais une formule qui implique l’existence de limites horizontales à la compréhension humaine et implique que ces limites horizontales, chacun devrait se les imposer à soi-même, et que le Tao devrait être recherché par des bonds verticaux et transrationnels. Elle implique en outre qu’on ne peut pas chercher tout en comptant sans cesse et qu’on trouvera finalement le Tao dans la nature des choses et non dans le nombre des choses.
À l’époque de la Renaissance, l’idée de compter et de répertorier se répandait en Occident. L’un
des grands hommes de ce temps-là était Francis Bacon. Le grand Francis Bacon donnait des conseils très pratiques sur la manière de connaître le succès dans les arènes de la politique et de l’économie. Le grand Francis Bacon savait compter. Au cours de sa vie, Francis Bacon est devenu Lord Chancelier d’Angleterre, puis Francis Bacon a été jeté en prison pour avoir joué le jeu politique et économique qu’il préconisait et accepté des pots-de-vin de la part d’accusés dans des affaires qu’il avait à juger. Finalement, Francis Bacon a entrepris de farcir de neige des cadavres de poulets afin d’expérimenter les pouvoirs de conservation de la réfrigération, et il en est mort après être resté trop longtemps exposé au froid. Le grand Francis Bacon n’avait pas compris la nature d’une chose appelée Une Froide Journée.
Tchouang-tseu savait compter jusqu’à dix mille. Un jour qu’il se promenait le long du barrage
sur le fleuve Hao en compagnie de son ami Hui-tseu, il lui a dit :
« Vois comme les petits poissons apparaissent et filent où il leur plaît d’aller ! C’est cela que les
poissons aiment !
— Tu n’es pas un poisson, a dit Hui-tseu. Alors comment peux-tu savoir ce qu’un poisson aime ? — Tu n’es pas moi, a répliqué Tchouang-tseu. Alors comment peux-tu savoir que je ne sais pas
ce qu’un poisson aime ?
— Je ne suis pas toi, donc il est vrai que je ne sais pas ce que tu sais. D’un autre côté, tu n’es pas
un poisson, donc tu ne sais pas ce qu’un poisson aime ! »
À quoi Tchouang-tseu a répondu :
« Revenons à ta première question, veux-tu ? Tu m’as demandé comment je savais ce qu’un
poisson aimait, donc tu savais déjà que je savais quand tu m’as posé la question ! Je le sais en me tenant ici sur le bord du fleuve Hao. »
Fin de la digression
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