La vie selon Gus Orviston
7. « Recevoir une éducation » & « J’vais te montrer »
7.
« Recevoir une éducation »
& « J’vais te montrer »
Le dragonnet vulgaire… se livre à des parades nuptiales élaborées, et pourtant il abandonne ensuite les œufs et les laisse flotter sur la mer sans se soucier du sort de sa progéniture.
J.R. Norman et P.H. Greenwood,
Histoire des poissons
Les parents enseignent à leurs enfants un tas de trucs, des choses vraies et
utiles, et aussi de pures foutaises (exemple des premières : Ne fais pas caca
dans ton pantalon, exemple des secondes : Christophe Colomb a découvert
l’Amérique). C’est pour ça que la puberté arrive. Son but est de mettre au
tapis un enfant innocent et crédule envahi de vilaines sécrétions glandulaires
qui se manifestent dans l’esprit par la confusion, dans le corps par le rut, sur
la peau par des boutons et sur la langue par la remise en cause venimeuse et
outrecuidante de toutes les informations, exactes ou fausses, glanées depuis
l’enfance par le biais des parents. Le résultat net se traduit par quelques
années d’enfer familial qui s’achèvent sur le départ de l’enfant du nid
parental, suivi tôt ou tard d’un traité de paix et de l’émergence d’un jeune
postpubescent devenu un être humain autonome doté d’une pensée propre
qui sait que Christophe Colomb n’a fait que débarquer sans autorisation sur
une île habitée par nos lointains cousins indiens disparus, et qui sait
également ne pas faire dans son pantalon.
H2O estimait que le devoir le plus sacré des parents était l’éducation de
leurs enfants. Ma, pour sa part, professait une philosophie plus primitive et
soutenait qu’un enfant s’éduquait très bien tout seul et que le boulot de ses
parents, c’était juste « lui montrer ». « L’Éducation » fournie par H2O se
composa de beaucoup de jolis mots et de peu de leçons pratiques (excepté
dans le domaine de la pêche à la mouche), alors que le « j’vais te montrer »
de Ma consista en l’absence totale de jolis mots. De fait, presque tout de ce que Bill Bob et moi sommes capables d’accomplir de nos corps et de nos
mains résulte de ce que Ma nous a appris. Tandis que H2O consacrait
quelques minutes de son temps précieux réservé à son illustre carrière pour
nous gratifier de discours sur des abstractions comme l’Humanitarisme, le
Progrès, les Bonnes Manières, la Méthode Scientifique, l’Évolution, la
Tolérance et la plus belle des vertus, l’Ambition, Ma nous montrait comment
marcher, parler, lire, écrire et jurer, nous apprenait les bases de la
menuiserie, de la plomberie, du jardinage, du tir, de la mécanique
automobile, et puis comment découper et saler la viande, faire des conserves,
la cuisine, et nous enseignait aussi la lutte, la boxe, comment se battre en
traître et (dans mon cas) pêcher aux appâts. La première fois où j’ai perçu
cette contradiction, je me suis pris de colère contre H2O. Si j’ai réussi à
garder mon visage de joueur de poker, je n’ai pas réussi à contrôler mes
glandes. Trop de pluie dans une rivière entraîne une crue. Trop de sécrétions
chez un adolescent entraîne des actes de vandalisme.
Et parmi les ados américains, le vandalisme est une forme florissante d’art
primitif : le professeur à peine réveillé, en retard pour son cours, se dépêche
de gagner sa voiture et la découvre remplie de bouts de journaux détrempés ;
le censeur qui souffre d’hémorroïdes se précipite aux W.-C., s’accroupit sur
le siège, pousse un hurlement, jaillit du cabinet le pantalon aux chevilles, et
galope plus vite qu’un cheval de course pour échapper à l’opossum qui
crache dans la cuvette des toilettes ; le pion rentre chez lui après une dure
journée, et trouve un chargement de fumier déversé dans son allée ; et puis il
y a les arbres décorés de papier toilette, les blagues au téléphone,
l’introduction stratégique d’un serpent ou d’une limace dans un sac ou dans
une poche, et, au coin de la rue ou derrière un buisson, le spectacle
inévitable de visages ricanants couverts d’acné…
En tant que pêcheur, la litanie des actes de vandalisme m’ennuyait.
Seulement, moi aussi j’avais des glandes et des boutons. Qui sait si le jeune
Mozart n’a pas un jour lâché un rat dans le clavecin de son tuteur ? Pour ma
part, je glissais des poissons dans des endroits bizarres. Des poissons
vivants. Des poissons sans aucune valeur. Le coffre de ma voiture, une
Buick Spécial 1955, contenait un bac métallique dans lequel grouillait un
prodigieux assortiment de chevesnes, de carpes, carpes miroirs, carpes cuirs,
carpes écailleuses ou autres espèces de parias destinées à alimenter les
fontaines les plus huppées et les plus respectables, les piscines, les baignoires, les grands bols de punch et autres récipients domestiques dans la
région de Portland. Chaque fois que je m’interrogeais sur l’effet que
produirait un poisson-chat de deux kilos sur les pensionnaires d’un aquarium
tropical appartenant à la pom-pom girl qui m’avait traité de « tête de
poisson » quand je m’étais cogné à elle dans le couloir, ou pour savoir si une
colonie de cinq écrevisses vivantes parviendrait à rehausser la saveur de
l’énorme salade mixte insipide servie au repas de mariage de mon oncle
Zeke, ou encore sur la réaction d’un banc de brochets devant une assemblée
d’épaves qui se réveillent à côté de la fontaine Skidmore après une nuit
passée à boire, je chargeais mon coffre et je filais pour aller le découvrir. Ce
faisant, j’ai également découvert d’autres choses :
Un jour que je bouffais un hamburger au Dairy Queen près de mon lycée,
un gamin chicano qu’on surnommait « Pue-de-la-gueule » entra. Pue-de-la-
gueule paraissait avoir faim. Il avait également l’air sale, fatigué, malade et
trempé. Il avait quinze cents. Il commanda un café servi dans un gobelet en
polystyrène muni d’un couvercle, puis il en vida la moitié dans la poubelle
pour ajouter plein de lait et de sucre avant de le boire. Après quoi, il traîna
autour du comptoir, et quand il crut que personne ne le regardait, il remplit
son gobelet d’assaisonnement pour hot-dogs, oignons et ketchup, remit le
couvercle et se faufila vers la porte. Je le suivis jusqu’au stade de football où
il se glissa sous les gradins pour manger le contenu de son gobelet avec ses
mains brunes, crasseuses et émaciées.
Je n’arrivais pas à me sortir ce gamin de la tête — les pompes lamentables
qu’il faisait en éducation physique, ses somnolences en salle d’étude, sa
mauvaise haleine et ses mains. Je découvris qu’il habitait une maison qui
ressemblait à une boîte à chaussures en train de pourrir sous la pluie. Le sol
du jardin avait été réduit à l’état de terre battue par la nuée de gosses qui y
jouaient, des gosses qui portaient deux noms, celui hispano-américain et
celui qu’on leur donnait à l’école. Du genre Pue-de-la-gueule. Je remarquai
qu’il y avait une grande mare à l’entrée de l’allée, si bien que de temps en
temps, au cours de l’année scolaire, ils virent nager dedans un poisson-chat,
une perche ou un poisson-lune, et quand ils le nettoyaient après l’avoir
attrapé, ils trouvaient des dîmes dans son gosier. C’était stupide, je sais. Ça
ne servait pas à grand-chose, je le sais aussi. Je ne suis pas Dieu. Je ne suis
qu’un pêcheur.
Notre lycée s’appelait Hoover, d’après le Herbert Hoover, mais nous, on
préférait l’appeler par son prénom, « J. Edgar », conformément à l’esprit des
lieux. Quoi qu’il en soit, celui qui avait conçu le parking de J. Edgar ne
connaissait rien à l’Oregon : chaque automne, il se transformait en lac pour
plusieurs mois. Un jour de printemps, j’y déposai une carpe de près de
quatre kilos, et trois semaines s’écoulèrent avant que quelqu’un la remarque
pendant qu’elle mangeait à côté d’une épave de Studebaker. Le bruit se
répandit. Les élèves tentèrent en vain de l’attraper ou de la pêcher, mais
c’était un vieux poisson malin. On alerta le journal de Portland qui publia
une photo du parking et un article dans les pages sportives dû à la plume de
l’un des rédacteurs en chef séniles mais inamovibles qui faisaient la
réputation du quotidien. Le papier était signé « Le Hollandais nageant ». La
présence de la carpe était expliquée par l’existence d’un égout à ciel ouvert
situé à environ quatre cents mètres de là. À en croire le journaliste, le
poisson, un soir où l’égout avait débordé, aurait réussi à gagner le parking
par voie de terre, moitié rampant, moitié nageant. Puis, pour au moins la
dixième fois dans l’histoire de sa rubrique, il poursuivait en disant que pour
préparer une carpe, on la met à griller sur un bardeau de cèdre jusqu’à ce que
celui-ci devienne brun doré, après quoi on jette la carpe et on mange le
bardeau.
Quand on eut enfin attrapé la carpe, je m’empressai d’en remettre deux
autres. « Le Hollandais nageant » répliqua par un nouvel article où il
considérait la présence des poissons non seulement comme preuve de sa
théorie de la migration terrestre, mais aussi comme un exemple du
scepticisme injustifié de nos écologistes et autres défenseurs de la nature trop sensibles à l’égard
des possibilités de survie du poisson et du gibier… On aurait moins d’hystérie et une économie plus saine si certaines de ces personnes allaient un peu pêcher ou chasser pour se rendre compte par elles-mêmes combien « ces pauvres créatures menacées » montraient en réalité de résistance et d’astuce face à la « pollution » et aux « intrusions » de l’homme…
bien curieuse conclusion lorsqu’on pense à la photo qui illustrait son
article : les deux carpes plus mortes que les dodos, embrochées sur la flèche
tenue par un jeune chasseur à l’arc rayonnant et fier. Le Hollandais
continuait en s’en prenant aux pochettes d’allumettes dont le grattoir est du
mauvais côté.
À dater de ce jour, le parking J. Edgar prit le nom de Karping, et je me
trouvais plutôt malin, jusqu’à ce que surviennent deux événements : d’abord, la publicité donnée à cette affaire incita le lycée à faire réparer l’égout, de
sorte qu’on détruisit le Karping ; et ensuite, trois élèves du cours élémentaire
— deux filles et un garçon — furent hospitalisés, victimes d’une fièvre
presque mortelle contractée un soir après avoir pêché dans l’égout
mentionné par le Hollandais. J’étais dans tous mes états. Je m’imaginais ces
trois petits crétins ouvrant de grands yeux devant la photo dans le journal
puis, tout excités, descendant dans l’égout, sans avoir la moindre idée de la
manière dont on pêchait, car leurs papas étaient trop occupés au bureau pour
le leur apprendre, si bien qu’ils avaient passé la journée entière au bord de
cette eau fétide dans l’espoir d’attraper quelque monstre aquatique tout doré
surgi de nulle part. Et comme aucune carpe ne se manifestait, ils avaient
commencé à s’ennuyer. Et comme d’autre part ils avaient soif et qu’ils
étaient demeurés là assez longtemps pour oublier l’odeur de l’eau, ils avaient
bu… Aussi un matin au réveil pendant leur convalescence, ils apprirent
qu’on avait découvert dans la fontaine intérieure de l’hôpital un poisson-chat
de trente centimètres tout frétillant, lequel poisson-chat portait un collier où
était accrochée une boîte à pilules, laquelle boîte à pilules contenait un mot
disant que tous les poissons leur souhaitaient un prompt rétablissement. Bien
sûr, c’était idiot. Bien sûr, ça ne servait à rien. Seulement, quand on a grandi
dans ces banlieues — qu’on a vu les rivières, les forêts, les fermes et les
étangs mourir autour de soi et qu’on a eu la chance de s’échapper à
l’occasion de chaque week-end et des vacances scolaires pour se retrouver
sur la berge d’un torrent sauvage peuplé de beaux poissons avant de rentrer
ensuite à la maison et voir de pauvres gosses pleins d’espoir équipés de
cannes de fortune s’escrimer au bord de cours d’eau empoisonnés où même
les écrevisses ont péri — ça faisait quelque chose, et au plus profond de moi,
quelque chose commençait aussi à périr. J’aurais voulu les embarquer dans
la Winnebago de H2O et les conduire dans quelque Walhalla du Pêcheur. Ou
alors, j’aurais voulu crier à H2O et à ses copains puristes de cesser de
rouspéter, de soudoyer et de supplier pour qu’on crée des cours d’eau
réservés à la Pêche à la Mouche, alors qu’ils feraient mieux de réclamer des
eaux potables poissonneuses pour les gosses dont on a assassiné les
rivières…
Je n’ai emmené ces enfants nulle part. Je n’ai rien dit à H2O et à ses
copains. Je me suis contenté de me morfondre, de pêcher et de mijoter dans
mes sécrétions glandulaires. Aussi, de temps en temps, j’essayais de soulager ma peine en déposant des poissons vivants, des poissons sans
valeur, dans les endroits les plus bizarres.
H2O et moi étions dans la même pièce quand Bill Bob âgé de neuf mois a
prononcé sa première phrase. J’étais en train d’écrire dans mon Journal de
Pêche pendant que H2O montait des mouches. Bill Bob avait été un petit
marmot bien silencieux qui pleurait rarement et ne babillait jamais, se
bornant de temps en temps à lâcher un simple « Cooo », « Glooo » ou
« Glarglar ». Mais ce soir-là, alors que couché sur le dos il jouait de ses deux
mains avec les orteils de ses deux pieds, il prononça soudain sept syllabes
distinctes. Quoique le débit eût été rapide, j’entendis nettement la phrase que
je transcrivis ainsi dans mon journal : « Lo-ou-lo-ho-il-al-o. »
La réaction de H2O fut plus spectaculaire. Il se leva d’un bond et s’écria :
« Augustin ! Augustin ! Tu as entendu ? Bill Bob essaie de dire “papa” ! » Il
prit son fils dans ses bras et, amenant son visage à hauteur du sien, il dit :
« Allez, petit bonhomme ! Vas-y ! Dis papa. Allez, papa, papa, papa,
papa ! »
Bill Bob demeurait suspendu en l’air, pareil à une boule de pain de mie
détrempée, la bouche aussi inexorablement fermée que la chambre forte
d’une banque durant les weekends.
Un mois plus tard, Bill Bob et moi, on regardait la télé. H2O, affalé dans
un fauteuil, lisait une lettre du fameux pêcheur à la mouche Arnold Gingrich.
Il se trouve que je mangeais des chips, au grand intérêt de Bill Bob qui
attendit la pub pour se glisser sur mes genoux, tendre la main et dire :
« Tchup. » Je l’encourageai : « Ouais, Bill Bob, chips. C’est très bien. » Je
lui en donnai une qu’il entreprit de mâchouiller jusqu’à en faire une espèce
de pâte jaune qu’il étala sur ses yeux et son front. Lors de la pub suivante, il
tendit de nouveau la main en disant : « Tchup ». Cette fois, H2O entendit. Il
bondit de son fauteuil. « Tu as entendu cela, Gu… Augustin ? C’est mieux,
Bill Bob ! Essaie encore ! Répète papa. Paaapaaa… » Bill Bob leva la tête
au moment où un filet de salive mêlée de purée de chips lui dégoulinait sur
le menton. H2O le regarda tomber sur le tapis, jeta un coup d’œil sur la
figure couverte d’une croûte jaunâtre de Bill Bob et se borna à dire : « Veille
à m’essuyer cela », avant de se retirer dans son bureau pour méditer devant
l’aquarium dont les occupants passaient leur temps à se laver. Bill Bob
contempla la porte par laquelle son père avait disparu, se tourna vers moi et dit : « Papapapa », puis il sourit, avança la main et ajouta : « Tchup. » Je lui
en donnai une autre.
Quelques jours plus tard, Bill Bob grimpa sur les genoux de H2O, le
regarda droit dans les yeux et dit : « Maman. » H2O blêmit. Il ignorait que le
vocabulaire de Bill Bob était déjà assez substantiel et croyait donc que
« maman » était le premier mot que son fils eût prononcé. Petit, j’étais
persuadé que H2O était le meilleur père du monde. J’adorais la pêche à la
mouche, mais mon premier mot (d’après lui, en tout cas) avait été « papa ».
Bill Bob n’a jamais pêché, Bill Bob a dit « maman », et même le nom de
« Bill Bob » constituait une torture pour son intellect, de sorte que, aussi
stupide et affligeant que cela paraisse, il laissa Bill Bob grandir sans
s’occuper de lui. Voyant ce qui se passait, je commençai à m’interroger sur
le genre de père qu’il était en réalité. Je me demandai ce qu’il penserait de
moi si je ne pêchais pas à la mouche. Je me demandai ce qui arriverait si
j’adoptais en sa présence, comme je le faisais souvent en son absence, le
langage et l’accent des Carper. Je me demandai si, en dehors de son art et de
lui-même, il aimait vraiment quelqu’un ou quelque chose. Puis je me posai
les mêmes questions à mon propos. Et à force de me poser toutes ces
questions, je me sentis malheureux. Je tâchai de ne plus y penser et de me
consacrer à la pêche.
Je me rappelle une aventure typique de ce que Ma entendait par son
« j’vais te montrer ». Bill Bob n’était pas encore né, mais il arrondissait déjà
son ventre. J’avais dix ans. On était en décembre et, comme Ma m’y
obligeait, je pratiquais la méprisable activité consistant à vendre des cartes
de Noël au porte-à-porte — pour elle, c’était l’équivalent de la mère coyote
qui apprenait à son petit à chercher des rongeurs… J’avais le sentiment
d’être l’un de ces maudits Témoins-que-rien, mais si je parvenais à vendre
48 boîtes, j’aurais un petit canoë en fibre de verre. Aussi je battais
consciencieusement le pavé. Je ne réussis à en placer que douze, les quatre
dernières à Ma, et cela en raison des événements qui survinrent au dernier
jour de ma carrière de démarcheur.
À cause de H2O, nous habitions une banlieue chic de Portland ; aux yeux
de mon père, en effet, la pêche à la mouche était un commerce, et comme
pour tous les commerces, sa prospérité reposait sur la richesse d’une ville.
C’était lui qui avait choisi le domicile familial, mais c’était Ma qui le gouvernait et tant qu’elle vivra, un parfum de genévrier, de sauge, de
poussière et de sang frais flottera dans l’atmosphère de la demeure des
Orviston. Sur le trottoir d’en face, quelques maisons plus bas, il y avait une
construction futuriste, peinte en noir, affublée d’un tas de lucarnes, de portes
télécommandées et autres gadgets, propriété d’un chirurgien, lequel
possédait également un hors-bord noir, une Oldsmobile noire et un
doberman noir. Ce chien, dévoreur d’enfants notoire, occupait le jardin du
chirurgien entouré d’une clôture elle aussi peinte en noir. En général, le
fauve se contentait de gronder et de montrer les crocs aux passants, mais de
temps en temps, excité par la présence d’un enfant solitaire, il sautait par-
dessus la clôture haute d’un mètre cinquante avec la même facilité qu’un
cheval de haies franchirait un carton de lait, plantait ses dents dans le bras, la
jambe ou la figure du malheureux, regagnait d’un bond son territoire et
agitait sa répugnante petite queue circoncise devant son maître chaque fois
qu’un parent furieux venait se plaindre, muni de la note du médecin. Bien
sûr, ces blessures étaient bénignes comparées à celles que le chirurgien
infligeait chaque jour à l’humanité souffrante, de sorte que, imperturbable, il
montrait la clôture, expliquait qu’elle lui avait coûté très cher, qu’il était
impossible de sauter par-dessus, mentionnait le grand nombre de dobermans
noirs qui écumaient les banlieues et renvoyait chez eux les parents
maintenant tout sourires qui lui promettaient en outre d’avoir recours à ses
services la prochaine fois qu’ils auraient besoin de la greffe ou la
transplantation de quelque organe vital. Et pendant ce temps-là, le doberman
continuait à singer son maître en utilisant ses propres méthodes
chirurgicales, protégé par les manières onctueuses de ce dernier, la clôture
inefficace, la frilosité des banlieusards et le fait qu’il avait eu le flair de se
tenir à l’écart du seul danger qui le menaçait : il n’avait pas croisé le chemin
du fils de Ma Orviston…
jusqu’au jour où je vendis mes dernières boîtes de cartes de vœux.
Je pédalais à toute allure afin de rentrer à temps pour regarder l’émission
de « Gaddis le Vadrouilleur » consacrée à la pêche aux steelheads en
Colombie britannique, et c’est seulement en arrivant devant le repaire noir
du chirurgien que je me rappelai soudain que je n’étais encore jamais passé
par là en vélo… Je jetai un regard inquiet vers le jardin : le doberman était
déjà en plein vol, ses yeux fous rivés sur ma chair tendre d’enfant de dix ans.
Lorsqu’il retomba au sol de l’autre côté de la clôture, il poussa un rugissement genre chien des Baskerville qui réduisit aussitôt mon cerveau à
l’état de fromage blanc. Aveuglé par la panique, malade de peur, je me mis à
appuyer de toutes mes forces sur les pédales de mon vieux vélo qui
tournèrent plus vite qu’un batteur à œufs, fonçant comme un jeune coyote
terrifié pour essayer de me placer sous la protection de ma féroce mère. Je
fis un écart au milieu de la route et je parvins de justesse à éviter deux
voitures, espérant que l’une d’elles écraserait mon poursuivant, mais à ma
vue, leurs conducteurs pilèrent, et le monstre parvint à se glisser entre les
deux, sain et sauf. Je heurtai le trottoir, voilai la roue avant et, zigzaguant, je
réussis néanmoins à atteindre l’allée de notre maison. Je hurlai :
« MAMAN ! MAMAN ! » À cet instant, le doberman bondit, me heurta
l’épaule et m’envoya bouler comme un lièvre atteint d’un coup de fusil.
Instinctivement, je me recroquevillai dans l’attente d’être étripé par le fauve,
frappé de terreur au point que je crus m’être imaginé l’explosion qui me
perça les tympans. Comme l’attaque ne se produisait toujours pas, je me
dépliai un tout petit peu pour voir ce qui l’avait retardée. Le doberman gisait
sur la pelouse à quelques pas de moi, le corps parcouru de soubresauts, les
yeux révulsés, la langue pendante et virant au gris, un trou de la taille d’un
cantaloup dans le poitrail. Je risquai un regard vers la maison. Ma se tenait
sur le seuil, le fusil encore fumant à la main, ses yeux verts illuminés par le
sourire le plus farouche que je lui aie jamais vu. Elle dit :
« J’l’ai eu. »
A priori, personne n’aurait pu le contester. Elle s’approcha d’une
démarche nonchalante. « Bouche-toi les oreilles », me prévint-elle. Je
bouchai donc, et elle déchargea le deuxième coup dans la tête du chien.
Je me mis à brailler, puis à vomir.
Ma me releva, me nettoya, me serra dans ses bras, puis, constatant que
mes genoux avaient l’air écrabouillés, elle me balança sur son épaule comme
un vulgaire sac de bouffe pour chien et se dirigea vers la maison. Ballotté
comme un pantin, je contemplai la scène du règlement de comptes : dans la
rue, les deux voitures entre lesquelles je m’étais faufilé avaient été rejointes
par une dizaine d’autres, et une vingtaine ou plus de Suburbites fixaient avec
des yeux ronds la pelouse bien entretenue de Ma où le doberman bougeait
encore au milieu des éclaboussures de cervelle et du contenu de quatre boîtes
de cartes de vœux criblées de déchets sanglants qui souhaitaient un bon Noël
au vent qui les éparpillait, tandis que Ma marchait à grandes enjambées sans effort apparent malgré le fusil et le poids de ses fils, les quelque cinquante
kilos qu’elle portait sur ses épaules et dans son ventre.
Pendant que je regardais le Vadrouilleur attraper des steelheads
canadiennes, Ma jeta le cadavre du doberman sur le plateau de son pick-up,
le recouvrit de feuilles mortes, alla s’en débarrasser dans la décharge, acheta
une jante de vélo, et elle reprenait le chemin de la maison quand elle eut une
idée de génie : elle fit demi-tour pour se rendre dans un chenil où, après
avoir examiné les pensionnaires, elle choisit une espèce de bâtard de
chihuahua sans poils qui ressemblait à un rat, une petite créature noire et
larmoyante d’une vingtaine de centimètres de haut qu’elle emmena ensuite
chez le toiletteur où elle lui fit couper la queue et les oreilles à la façon d’un
doberman, puis elle le déposa dans le jardin du chirurgien.
Ce soir-là, quand l’Oldsmobile noire s’annonça, quelques-uns parmi les
voisins qui avaient assisté à la partie de chasse de l’après-midi se
dissimulèrent derrière les rideaux de leurs fenêtres du premier étage pour
observer ce qui allait se passer dans l’infâme jardin. Selon leur récit, le
chirurgien entra chez lui, deux sacs de provisions dans les bras, et alluma la
lumière de la cuisine pour commencer à ranger. L’un des sacs contenait deux
sacs plus petits, chacun renfermant une bouteille de gin Bombay, et l’autre,
un vieux journal enveloppant ce qui se révéla être un os énorme auquel
pendaient encore des lambeaux de chair crue sanguinolente. L’homme le
lança dans le jardin éclairé, mais n’attendit pas de voir le chien s’en emparer,
car il se disait que ce dernier était peut-être parti dévorer quelques enfants.
Les voisins avaient le regard rivé sur cet os. Ils espéraient qu’il venait de
chez le boucher et non de l’endroit où le chirurgien exerçait son emploi.
Après s’être préparé un cocktail qu’il avala en deux gorgées, il s’en servit
un deuxième qu’il avala en trois gorgées, avant de le faire suivre d’un
troisième qu’il avala en quatre gorgées. Une voisine en déduisit qu’à ce
rythme-là, il lui faudrait dix-sept gorgées pour boire son seizième cocktail.
Sans mettre en doute la justesse de son calcul, il faut cependant noter qu’un
dix-septième de cocktail peut difficilement être qualifié de « gorgée ». Une
autre voisine émit l’hypothèse que le pauvre homme, au lieu de se noyer
dans les cocktails, aurait plutôt eu besoin de compagnie. La voisine en
question, une célibataire proche de la quarantaine, ignorait encore que Ma
avait remédié à cela.
À son quatrième cocktail, le chirurgien jeta un regard vers le jardin pour
voir quand même ce que son doberman noir pensait de l’os suspect.
Lorsqu’il s’aperçut que l’os en question se promenait sur l’herbe en direction
des buissons — apparemment de par sa volonté propre — il se frotta les
yeux, étudia le contenu de son verre d’un air soupçonneux, prit une petite
gorgée pour goûter, secoua la tête et sortit enquêter sur l’affaire. Un examen
attentif lui permit de constater que la lévitation de l’os à ras du sol était le
fait d’un rat doberman — une minuscule créature fantastique mais
néanmoins bien réelle dont il ignorait jusqu’à présent l’existence. Rempli
d’émerveillement (et de gin), il tomba à quatre pattes et s’avança en
rampant. Le doberman rat le laissa approcher à presque le toucher, puis il
émit une espèce de léger vrombissement qui évoquait un peu une roulette de
dentiste. De fait, il s’agissait d’un grognement. Et aussi d’un signal indiquant
que le rat considérait l’os comme sa propriété. Ça voulait dire : « Recule-toi,
machin. » Habitué aux manifestations infiniment plus explicites de feu son
doberman, le chirurgien risque un doigt téméraire dans l’intention
d’entériner l’existence de la charmante petite bête par quelques douces
caresses. Le doigt ainsi tendu reçut aussitôt quatre trous qui ressemblaient à
peu près à ceci :
Au cri que poussa l’homme, les voisins craignirent tous pour la vie du rat,
mais ils avaient oublié deux choses : d’abord les quatre cocktails, et ensuite
sa profession. Au lieu de se mettre en colère, le chirurgien analysa les
blessures en expert, admirant leur parfaite symétrie et la précision avec
laquelle elles avaient été infligées. Son doberman grandeur nature aurait sans
nul doute été incapable d’une telle prouesse. Il finit son verre, suça son
doigt, regarda le rat doberman ronger son os, l’écouta grondonner, et ainsi
naquit une longue amitié. Il ne chercha jamais à savoir ce qu’était devenu
son dévoreur d’enfants, et lorsque, quelques années plus tard, il fut contraint
de déménager à la suite d’un scandale pour faute professionnelle, il emporta
son rat doberman avec lui.
La raison pour laquelle Ma s’était trouvée à point nommé dans le jardin,
armée de son fusil de chasse, était assez simple : comme l’émission de
« Gaddis le Vadrouilleur » avait commencé, elle s’était dit d’une part que
j’allais me dépêcher et que, dans ma précipitation, je risquais d’oublier le
molosse dont les proies favorites étaient justement les enfants qui se
dépêchaient, et que d’autre part le monde se porterait mieux sans le
doberman ; aussi avait-elle quitté d’un bond le fauteuil devant la télé pour
saisir le fusil (lequel est toujours chargé). Elle avait entendu les coups de
frein, m’avait vu arriver en criant, et il lui avait alors suffi de viser et de tirer.
Étant donné ses talents guerriers, le reste se devinait aisément. Le fait qu’elle
soit capable d’assimiler sur-le-champ tous ces détails et d’agir dans le même
mouvement implique un haut degré d’intelligence — une intelligence
pourtant démentie à un tout aussi haut degré par son renvoi du lycée, ses
absurdes querelles halieutiques avec H2O et son incapacité à comprendre
que le massacre actuel des poissons aura des conséquences sur la pêche
future. Je crois que c’est l’expression « intelligence naturelle » qui convient
le mieux pour décrire celle de Ma.
Un naturel est un homme (ou une créature ou encore une plante) originaire
d’une zone géographique précise — un espace bordé et délimité par des
montagnes, des fleuves ou des côtes (et non par des latitudes, des longitudes,
des États ou des frontières) qui abrite sa propre population d’herbes,
d’arbres, d’insectes, d’oiseaux, de fleurs, de cours d’eau, de collines, de
roches et d’êtres vivants (y compris les hommes), ainsi que ses propres
régimes de pluie, de vent et de conditions climatiques. L’intelligence
naturelle se développe grâce à une relation silencieuse ou à peine formulée
avec ces différents éléments : elle émerge à mesure que le naturel se plonge
dans son habitat. Le non-naturel se réveille le matin dans un corps sur un lit
dans une chambre dans un immeuble sur une rue dans un comté dans un État
dans une nation. Le naturel, lui, se réveille au centre d’un petit cosmos — ou
d’un grand si son intelligence est vaste — qu’il porte comme un vêtement, et
il perçoit les changements infimes, les migrations, les humeurs et les
machinations des créatures qui le peuplent, les plantes qui poussent, sa terre
et son ciel. L’intelligence naturelle, c’est ce que possédait Huckleberry Finn
quand il descendait le Mississippi sur un radeau, ce que Thoreau montrait au
bord de son étang, ce qu’avait Kerouac dans le parc de Désolation et qu’il
perdait presque entièrement dès qu’il humait l’atmosphère d’une ville quelle qu’elle soit. Certains, néanmoins, parviennent à en faire preuve dans les
villes, tel Artful Dodger le pickpocket dans Oliver Twist qui pratique son art
dans la foule londonienne, telle mère Teresa dans les taudis de Calcutta, tel
Woody Guthrie parmi les cueilleurs de fruits et Gandhi dans les prisons. À
peu près tout le monde en possède ne serait-ce qu’un brin là où il se sent le
plus à l’aise — ainsi H2O vêtu de tweed dans une salle bondée de puristes
de la pêche à la mouche. Mais le plus haut degré, on le trouve surtout, je
crois, dans les endroits où la terre, l’air, l’eau et le feu ont été le moins
massacrés par les hommes et les machines. Dans le désert et les broussailles
de l’est de l’Oregon ou le long de n’importe quelle rivière, Ma en manifeste,
peut-être sous une forme brute, à la manière du coyote, mais c’est
indiscutable : je l’ai vue guetter l’arrivée d’un vol d’oies sauvages de
longues minutes avant qu’on ne l’aperçoive ou qu’on ne l’entende ; je l’ai
vue déloger un rat musqué de la pointe de sa botte de pêche ; elle prédit les
orages, les morts dans la famille, les mariages, les hivers rudes ; elle devine
qui va attraper le prochain poisson quand la berge de la rivière grouille de
pêcheurs au coup ; elle repère infailliblement le coupable quand quelqu’un
pète en public ; elle m’a sauvé deux fois de la noyade ; elle est arrivée dans
le jardin à temps le jour où Bill Bob se dirigeait en trottinant vers la voiture
d’un vieux pervers qui lui avait offert des bonbons et une petite promenade,
et avant qu’on n’ait eu le temps de dire « Henning Hale-Orviston », Bill Bob
était dans ses bras, le type aux bonbons se prenait une brique dans la figure
et une autre dans la lunette arrière. Elle minimisait ces exploits et les mettait
sur le compte d’un « simple coup de pot ». Je crois que l’expression « coup
de pot intelligent » serait plus proche de la réalité. À mon avis, son
intelligence naturelle mérite largement un doctorat ès chances.
Je ne pense pas qu’il suffise de vouloir acquérir l’intelligence naturelle
pour l’obtenir, mais peut-être que, grâce à la longue fréquentation d’un
naturel intelligent ou de son monde naturel, on commence à l’attraper un peu
comme on attrape un rhume, un rhume qui vaudrait la peine qu’on l’attrape.
Pour compléter l’image de Ma la Mère, il me faut cependant souligner une
importante lacune. Ma affiche deux sentiments qu’elle appelle « bonheur »
et « entêtement ». Elle affirme que H2O éprouve les deux mêmes et rien de
plus, et elle n’en octroie aucun à Bill Bob — l’une des raisons qui font
qu’elle le considère comme la prunelle de ses yeux. À moi, elle m’en octroie
trois : « bonheur », « entêtement » et « tristesse », et elle prétend que pour chaque heure que je passe en proie aux deux premiers, j’en passe dix en
proie au dernier. Elle me surnomme « Gus le Triste ». Je peux être pensif,
préoccupé, perplexe, fatigué, introspectif ou plongé de cent manières dans ce
qui m’apparaît comme une simple absence de sentiments, pour Ma c’est
toujours la même chose : « ENCORE triste ? Allez, s’coue-toi, mon garçon !
Toujours à faire une tête comme si t’avais le cul coincé ! SOURIS, nom de
Dieu ! » Quand il s’agit de différencier deux orignaux au loin sur une crête,
deux vautours qui planent haut dans le ciel, deux truites, deux faons, deux
foals, deux fous, Ma est capable de faire preuve d’une incroyable
perspicacité, mais quand il s’agit de se livrer à des distinctions dans le
domaine intellectuel ou émotionnel, par exemple faire la différence entre les
hindous et les musulmans, entre une douleur profonde et une petite bouderie,
entre Hamlet et La Comédie des erreurs, entre les vérités philosophiques et
les ergoteries, entre le poète Rilke et le chanteur Rod McKuen et ainsi de
suite, autant s’adresser à une pierre. Durant ma puberté, cela ne faisait pas
que me gêner : j’étais à la torture, et je m’étais même convaincu que je la
haïssais à cause de cela. J’ai pourtant fini par m’apercevoir que, en réalité, ce
que je haïssais, c’était le côté on-dégaine-tout-de-suite que j’avais hérité
d’elle. Chez moi, c’était quelque chose d’épouvantable, quelque chose
d’acquis. Chez Ma, ce n’était qu’une vieille habitude. Elle ne s’offusquait
pas d’être traitée d’ignare ; elle savait qu’elle l’était et elle s’en vantait. Pour
ce qui était de « j’vais te montrer » comment faire, comment bien manger,
comment manifester du courage et du bon sens, il n’y avait pas meilleure
mère que Ma. Par contre, pour des sujets du genre C’est-quoi-la-vie ?,
comment la vivre, où et pourquoi, elle nous sortait de telles énormités qu’on
était obligés de se boucher les oreilles et de s’envoler du nid pour essayer
d’aller chercher nous-mêmes les réponses.
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