La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 12 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

7. « Recevoir une éducation » & « J’vais te montrer »

7.

 

« Recevoir une éducation »

& « J’vais te montrer »

 

Le dragonnet vulgaire… se livre à des parades nuptiales élaborées, et pourtant il abandonne ensuite les œufs et les laisse flotter sur la mer sans se soucier du sort de sa progéniture.

J.R. Norman et P.H. Greenwood,

Histoire des poissons

 

Les parents enseignent à leurs enfants un tas de trucs, des choses vraies et

utiles, et aussi de pures foutaises (exemple des premières : Ne fais pas caca

dans ton pantalon, exemple des secondes : Christophe Colomb a découvert

l’Amérique). C’est pour ça que la puberté arrive. Son but est de mettre au

tapis un enfant innocent et crédule envahi de vilaines sécrétions glandulaires

qui se manifestent dans l’esprit par la confusion, dans le corps par le rut, sur

la peau par des boutons et sur la langue par la remise en cause venimeuse et

outrecuidante de toutes les informations, exactes ou fausses, glanées depuis

l’enfance par le biais des parents. Le résultat net se traduit par quelques

années d’enfer familial qui s’achèvent sur le départ de l’enfant du nid

parental, suivi tôt ou tard d’un traité de paix et de l’émergence d’un jeune

postpubescent devenu un être humain autonome doté d’une pensée propre

qui sait que Christophe Colomb n’a fait que débarquer sans autorisation sur

une île habitée par nos lointains cousins indiens disparus, et qui sait

également ne pas faire dans son pantalon.

 

H2O estimait que le devoir le plus sacré des parents était l’éducation de

leurs enfants. Ma, pour sa part, professait une philosophie plus primitive et

soutenait qu’un enfant s’éduquait très bien tout seul et que le boulot de ses

parents, c’était juste « lui montrer ». « L’Éducation » fournie par H2O se

composa de beaucoup de jolis mots et de peu de leçons pratiques (excepté

dans le domaine de la pêche à la mouche), alors que le « j’vais te montrer »

de Ma consista en l’absence totale de jolis mots. De fait, presque tout de ce que Bill Bob et moi sommes capables d’accomplir de nos corps et de nos

mains résulte de ce que Ma nous a appris. Tandis que H2O consacrait

quelques minutes de son temps précieux réservé à son illustre carrière pour

nous gratifier de discours sur des abstractions comme l’Humanitarisme, le

Progrès, les Bonnes Manières, la Méthode Scientifique, l’Évolution, la

Tolérance et la plus belle des vertus, l’Ambition, Ma nous montrait comment

marcher, parler, lire, écrire et jurer, nous apprenait les bases de la

menuiserie, de la plomberie, du jardinage, du tir, de la mécanique

automobile, et puis comment découper et saler la viande, faire des conserves,

la cuisine, et nous enseignait aussi la lutte, la boxe, comment se battre en

traître et (dans mon cas) pêcher aux appâts. La première fois où j’ai perçu

cette contradiction, je me suis pris de colère contre H2O. Si j’ai réussi à

garder mon visage de joueur de poker, je n’ai pas réussi à contrôler mes

glandes. Trop de pluie dans une rivière entraîne une crue. Trop de sécrétions

chez un adolescent entraîne des actes de vandalisme.

Et parmi les ados américains, le vandalisme est une forme florissante d’art

primitif : le professeur à peine réveillé, en retard pour son cours, se dépêche

de gagner sa voiture et la découvre remplie de bouts de journaux détrempés ;

le censeur qui souffre d’hémorroïdes se précipite aux W.-C., s’accroupit sur

le siège, pousse un hurlement, jaillit du cabinet le pantalon aux chevilles, et

galope plus vite qu’un cheval de course pour échapper à l’opossum qui

crache dans la cuvette des toilettes ; le pion rentre chez lui après une dure

journée, et trouve un chargement de fumier déversé dans son allée ; et puis il

y a les arbres décorés de papier toilette, les blagues au téléphone,

l’introduction stratégique d’un serpent ou d’une limace dans un sac ou dans

une poche, et, au coin de la rue ou derrière un buisson, le spectacle

inévitable de visages ricanants couverts d’acné…

En tant que pêcheur, la litanie des actes de vandalisme m’ennuyait.

Seulement, moi aussi j’avais des glandes et des boutons. Qui sait si le jeune

Mozart n’a pas un jour lâché un rat dans le clavecin de son tuteur ? Pour ma

part, je glissais des poissons dans des endroits bizarres. Des poissons

vivants. Des poissons sans aucune valeur. Le coffre de ma voiture, une

Buick Spécial 1955, contenait un bac métallique dans lequel grouillait un

prodigieux assortiment de chevesnes, de carpes, carpes miroirs, carpes cuirs,

carpes écailleuses ou autres espèces de parias destinées à alimenter les

fontaines les plus huppées et les plus respectables, les piscines, les baignoires, les grands bols de punch et autres récipients domestiques dans la

région de Portland. Chaque fois que je m’interrogeais sur l’effet que

produirait un poisson-chat de deux kilos sur les pensionnaires d’un aquarium

tropical appartenant à la pom-pom girl qui m’avait traité de « tête de

poisson » quand je m’étais cogné à elle dans le couloir, ou pour savoir si une

colonie de cinq écrevisses vivantes parviendrait à rehausser la saveur de

l’énorme salade mixte insipide servie au repas de mariage de mon oncle

Zeke, ou encore sur la réaction d’un banc de brochets devant une assemblée

d’épaves qui se réveillent à côté de la fontaine Skidmore après une nuit

passée à boire, je chargeais mon coffre et je filais pour aller le découvrir. Ce

faisant, j’ai également découvert d’autres choses :

Un jour que je bouffais un hamburger au Dairy Queen près de mon lycée,

un gamin chicano qu’on surnommait « Pue-de-la-gueule » entra. Pue-de-la-

gueule paraissait avoir faim. Il avait également l’air sale, fatigué, malade et

trempé. Il avait quinze cents. Il commanda un café servi dans un gobelet en

polystyrène muni d’un couvercle, puis il en vida la moitié dans la poubelle

pour ajouter plein de lait et de sucre avant de le boire. Après quoi, il traîna

autour du comptoir, et quand il crut que personne ne le regardait, il remplit

son gobelet d’assaisonnement pour hot-dogs, oignons et ketchup, remit le

couvercle et se faufila vers la porte. Je le suivis jusqu’au stade de football où

il se glissa sous les gradins pour manger le contenu de son gobelet avec ses

mains brunes, crasseuses et émaciées.

Je n’arrivais pas à me sortir ce gamin de la tête — les pompes lamentables

qu’il faisait en éducation physique, ses somnolences en salle d’étude, sa

mauvaise haleine et ses mains. Je découvris qu’il habitait une maison qui

ressemblait à une boîte à chaussures en train de pourrir sous la pluie. Le sol

du jardin avait été réduit à l’état de terre battue par la nuée de gosses qui y

jouaient, des gosses qui portaient deux noms, celui hispano-américain et

celui qu’on leur donnait à l’école. Du genre Pue-de-la-gueule. Je remarquai

qu’il y avait une grande mare à l’entrée de l’allée, si bien que de temps en

temps, au cours de l’année scolaire, ils virent nager dedans un poisson-chat,

une perche ou un poisson-lune, et quand ils le nettoyaient après l’avoir

attrapé, ils trouvaient des dîmes dans son gosier. C’était stupide, je sais. Ça

ne servait pas à grand-chose, je le sais aussi. Je ne suis pas Dieu. Je ne suis

qu’un pêcheur.

Notre lycée s’appelait Hoover, d’après le Herbert Hoover, mais nous, on

préférait l’appeler par son prénom, « J. Edgar », conformément à l’esprit des

lieux. Quoi qu’il en soit, celui qui avait conçu le parking de J. Edgar ne

connaissait rien à l’Oregon : chaque automne, il se transformait en lac pour

plusieurs mois. Un jour de printemps, j’y déposai une carpe de près de

quatre kilos, et trois semaines s’écoulèrent avant que quelqu’un la remarque

pendant qu’elle mangeait à côté d’une épave de Studebaker. Le bruit se

répandit. Les élèves tentèrent en vain de l’attraper ou de la pêcher, mais

c’était un vieux poisson malin. On alerta le journal de Portland qui publia

une photo du parking et un article dans les pages sportives dû à la plume de

l’un des rédacteurs en chef séniles mais inamovibles qui faisaient la

réputation du quotidien. Le papier était signé « Le Hollandais nageant ». La

présence de la carpe était expliquée par l’existence d’un égout à ciel ouvert

situé à environ quatre cents mètres de là. À en croire le journaliste, le

poisson, un soir où l’égout avait débordé, aurait réussi à gagner le parking

par voie de terre, moitié rampant, moitié nageant. Puis, pour au moins la

dixième fois dans l’histoire de sa rubrique, il poursuivait en disant que pour

préparer une carpe, on la met à griller sur un bardeau de cèdre jusqu’à ce que

celui-ci devienne brun doré, après quoi on jette la carpe et on mange le

bardeau.

Quand on eut enfin attrapé la carpe, je m’empressai d’en remettre deux

autres. « Le Hollandais nageant » répliqua par un nouvel article où il

considérait la présence des poissons non seulement comme preuve de sa

théorie de la migration terrestre, mais aussi comme un exemple du

 

scepticisme injustifié de nos écologistes et autres défenseurs de la nature trop sensibles à l’égard

des possibilités de survie du poisson et du gibier… On aurait moins d’hystérie et une économie plus saine si certaines de ces personnes allaient un peu pêcher ou chasser pour se rendre compte par elles-mêmes combien « ces pauvres créatures menacées » montraient en réalité de résistance et d’astuce face à la « pollution » et aux « intrusions » de l’homme…

 

bien curieuse conclusion lorsqu’on pense à la photo qui illustrait son

article : les deux carpes plus mortes que les dodos, embrochées sur la flèche

tenue par un jeune chasseur à l’arc rayonnant et fier. Le Hollandais

continuait en s’en prenant aux pochettes d’allumettes dont le grattoir est du

mauvais côté.

À dater de ce jour, le parking J. Edgar prit le nom de Karping, et je me

trouvais plutôt malin, jusqu’à ce que surviennent deux événements : d’abord, la publicité donnée à cette affaire incita le lycée à faire réparer l’égout, de

sorte qu’on détruisit le Karping ; et ensuite, trois élèves du cours élémentaire

— deux filles et un garçon — furent hospitalisés, victimes d’une fièvre

presque mortelle contractée un soir après avoir pêché dans l’égout

mentionné par le Hollandais. J’étais dans tous mes états. Je m’imaginais ces

trois petits crétins ouvrant de grands yeux devant la photo dans le journal

puis, tout excités, descendant dans l’égout, sans avoir la moindre idée de la

manière dont on pêchait, car leurs papas étaient trop occupés au bureau pour

le leur apprendre, si bien qu’ils avaient passé la journée entière au bord de

cette eau fétide dans l’espoir d’attraper quelque monstre aquatique tout doré

surgi de nulle part. Et comme aucune carpe ne se manifestait, ils avaient

commencé à s’ennuyer. Et comme d’autre part ils avaient soif et qu’ils

étaient demeurés là assez longtemps pour oublier l’odeur de l’eau, ils avaient

bu… Aussi un matin au réveil pendant leur convalescence, ils apprirent

qu’on avait découvert dans la fontaine intérieure de l’hôpital un poisson-chat

de trente centimètres tout frétillant, lequel poisson-chat portait un collier où

était accrochée une boîte à pilules, laquelle boîte à pilules contenait un mot

disant que tous les poissons leur souhaitaient un prompt rétablissement. Bien

sûr, c’était idiot. Bien sûr, ça ne servait à rien. Seulement, quand on a grandi

dans ces banlieues — qu’on a vu les rivières, les forêts, les fermes et les

étangs mourir autour de soi et qu’on a eu la chance de s’échapper à

l’occasion de chaque week-end et des vacances scolaires pour se retrouver

sur la berge d’un torrent sauvage peuplé de beaux poissons avant de rentrer

ensuite à la maison et voir de pauvres gosses pleins d’espoir équipés de

cannes de fortune s’escrimer au bord de cours d’eau empoisonnés où même

les écrevisses ont péri — ça faisait quelque chose, et au plus profond de moi,

quelque chose commençait aussi à périr. J’aurais voulu les embarquer dans

la Winnebago de H2O et les conduire dans quelque Walhalla du Pêcheur. Ou

alors, j’aurais voulu crier à H2O et à ses copains puristes de cesser de

rouspéter, de soudoyer et de supplier pour qu’on crée des cours d’eau

réservés à la Pêche à la Mouche, alors qu’ils feraient mieux de réclamer des

eaux potables poissonneuses pour les gosses dont on a assassiné les

rivières…

Je n’ai emmené ces enfants nulle part. Je n’ai rien dit à H2O et à ses

copains. Je me suis contenté de me morfondre, de pêcher et de mijoter dans

mes sécrétions glandulaires. Aussi, de temps en temps, j’essayais de soulager ma peine en déposant des poissons vivants, des poissons sans

valeur, dans les endroits les plus bizarres.

 

H2O et moi étions dans la même pièce quand Bill Bob âgé de neuf mois a

prononcé sa première phrase. J’étais en train d’écrire dans mon Journal de

Pêche pendant que H2O montait des mouches. Bill Bob avait été un petit

marmot bien silencieux qui pleurait rarement et ne babillait jamais, se

bornant de temps en temps à lâcher un simple « Cooo », « Glooo » ou

« Glarglar ». Mais ce soir-là, alors que couché sur le dos il jouait de ses deux

mains avec les orteils de ses deux pieds, il prononça soudain sept syllabes

distinctes. Quoique le débit eût été rapide, j’entendis nettement la phrase que

je transcrivis ainsi dans mon journal : « Lo-ou-lo-ho-il-al-o. »

La réaction de H2O fut plus spectaculaire. Il se leva d’un bond et s’écria :

« Augustin ! Augustin ! Tu as entendu ? Bill Bob essaie de dire “papa” ! » Il

prit son fils dans ses bras et, amenant son visage à hauteur du sien, il dit :

« Allez, petit bonhomme ! Vas-y ! Dis papa. Allez, papa, papa, papa,

papa ! »

Bill Bob demeurait suspendu en l’air, pareil à une boule de pain de mie

détrempée, la bouche aussi inexorablement fermée que la chambre forte

d’une banque durant les weekends.

Un mois plus tard, Bill Bob et moi, on regardait la télé. H2O, affalé dans

un fauteuil, lisait une lettre du fameux pêcheur à la mouche Arnold Gingrich.

Il se trouve que je mangeais des chips, au grand intérêt de Bill Bob qui

attendit la pub pour se glisser sur mes genoux, tendre la main et dire :

« Tchup. » Je l’encourageai : « Ouais, Bill Bob, chips. C’est très bien. » Je

lui en donnai une qu’il entreprit de mâchouiller jusqu’à en faire une espèce

de pâte jaune qu’il étala sur ses yeux et son front. Lors de la pub suivante, il

tendit de nouveau la main en disant : « Tchup ». Cette fois, H2O entendit. Il

bondit de son fauteuil. « Tu as entendu cela, Gu… Augustin ? C’est mieux,

Bill Bob ! Essaie encore ! Répète papa. Paaapaaa… » Bill Bob leva la tête

au moment où un filet de salive mêlée de purée de chips lui dégoulinait sur

le menton. H2O le regarda tomber sur le tapis, jeta un coup d’œil sur la

figure couverte d’une croûte jaunâtre de Bill Bob et se borna à dire : « Veille

à m’essuyer cela », avant de se retirer dans son bureau pour méditer devant

l’aquarium dont les occupants passaient leur temps à se laver. Bill Bob

contempla la porte par laquelle son père avait disparu, se tourna vers moi et dit : « Papapapa », puis il sourit, avança la main et ajouta : « Tchup. » Je lui

en donnai une autre.

Quelques jours plus tard, Bill Bob grimpa sur les genoux de H2O, le

regarda droit dans les yeux et dit : « Maman. » H2O blêmit. Il ignorait que le

vocabulaire de Bill Bob était déjà assez substantiel et croyait donc que

« maman » était le premier mot que son fils eût prononcé. Petit, j’étais

persuadé que H2O était le meilleur père du monde. J’adorais la pêche à la

mouche, mais mon premier mot (d’après lui, en tout cas) avait été « papa ».

Bill Bob n’a jamais pêché, Bill Bob a dit « maman », et même le nom de

« Bill Bob » constituait une torture pour son intellect, de sorte que, aussi

stupide et affligeant que cela paraisse, il laissa Bill Bob grandir sans

s’occuper de lui. Voyant ce qui se passait, je commençai à m’interroger sur

le genre de père qu’il était en réalité. Je me demandai ce qu’il penserait de

moi si je ne pêchais pas à la mouche. Je me demandai ce qui arriverait si

j’adoptais en sa présence, comme je le faisais souvent en son absence, le

langage et l’accent des Carper. Je me demandai si, en dehors de son art et de

lui-même, il aimait vraiment quelqu’un ou quelque chose. Puis je me posai

les mêmes questions à mon propos. Et à force de me poser toutes ces

questions, je me sentis malheureux. Je tâchai de ne plus y penser et de me

consacrer à la pêche.

 

Je me rappelle une aventure typique de ce que Ma entendait par son

« j’vais te montrer ». Bill Bob n’était pas encore né, mais il arrondissait déjà

son ventre. J’avais dix ans. On était en décembre et, comme Ma m’y

obligeait, je pratiquais la méprisable activité consistant à vendre des cartes

de Noël au porte-à-porte — pour elle, c’était l’équivalent de la mère coyote

qui apprenait à son petit à chercher des rongeurs… J’avais le sentiment

d’être l’un de ces maudits Témoins-que-rien, mais si je parvenais à vendre

48 boîtes, j’aurais un petit canoë en fibre de verre. Aussi je battais

consciencieusement le pavé. Je ne réussis à en placer que douze, les quatre

dernières à Ma, et cela en raison des événements qui survinrent au dernier

jour de ma carrière de démarcheur.

À cause de H2O, nous habitions une banlieue chic de Portland ; aux yeux

de mon père, en effet, la pêche à la mouche était un commerce, et comme

pour tous les commerces, sa prospérité reposait sur la richesse d’une ville.

C’était lui qui avait choisi le domicile familial, mais c’était Ma qui le gouvernait et tant qu’elle vivra, un parfum de genévrier, de sauge, de

poussière et de sang frais flottera dans l’atmosphère de la demeure des

Orviston. Sur le trottoir d’en face, quelques maisons plus bas, il y avait une

construction futuriste, peinte en noir, affublée d’un tas de lucarnes, de portes

télécommandées et autres gadgets, propriété d’un chirurgien, lequel

possédait également un hors-bord noir, une Oldsmobile noire et un

doberman noir. Ce chien, dévoreur d’enfants notoire, occupait le jardin du

chirurgien entouré d’une clôture elle aussi peinte en noir. En général, le

fauve se contentait de gronder et de montrer les crocs aux passants, mais de

temps en temps, excité par la présence d’un enfant solitaire, il sautait par-

dessus la clôture haute d’un mètre cinquante avec la même facilité qu’un

cheval de haies franchirait un carton de lait, plantait ses dents dans le bras, la

jambe ou la figure du malheureux, regagnait d’un bond son territoire et

agitait sa répugnante petite queue circoncise devant son maître chaque fois

qu’un parent furieux venait se plaindre, muni de la note du médecin. Bien

sûr, ces blessures étaient bénignes comparées à celles que le chirurgien

infligeait chaque jour à l’humanité souffrante, de sorte que, imperturbable, il

montrait la clôture, expliquait qu’elle lui avait coûté très cher, qu’il était

impossible de sauter par-dessus, mentionnait le grand nombre de dobermans

noirs qui écumaient les banlieues et renvoyait chez eux les parents

maintenant tout sourires qui lui promettaient en outre d’avoir recours à ses

services la prochaine fois qu’ils auraient besoin de la greffe ou la

transplantation de quelque organe vital. Et pendant ce temps-là, le doberman

continuait à singer son maître en utilisant ses propres méthodes

chirurgicales, protégé par les manières onctueuses de ce dernier, la clôture

inefficace, la frilosité des banlieusards et le fait qu’il avait eu le flair de se

tenir à l’écart du seul danger qui le menaçait : il n’avait pas croisé le chemin

du fils de Ma Orviston…

jusqu’au jour où je vendis mes dernières boîtes de cartes de vœux.

Je pédalais à toute allure afin de rentrer à temps pour regarder l’émission

de « Gaddis le Vadrouilleur » consacrée à la pêche aux steelheads en

Colombie britannique, et c’est seulement en arrivant devant le repaire noir

du chirurgien que je me rappelai soudain que je n’étais encore jamais passé

par là en vélo… Je jetai un regard inquiet vers le jardin : le doberman était

déjà en plein vol, ses yeux fous rivés sur ma chair tendre d’enfant de dix ans.

Lorsqu’il retomba au sol de l’autre côté de la clôture, il poussa un rugissement genre chien des Baskerville qui réduisit aussitôt mon cerveau à

l’état de fromage blanc. Aveuglé par la panique, malade de peur, je me mis à

appuyer de toutes mes forces sur les pédales de mon vieux vélo qui

tournèrent plus vite qu’un batteur à œufs, fonçant comme un jeune coyote

terrifié pour essayer de me placer sous la protection de ma féroce mère. Je

fis un écart au milieu de la route et je parvins de justesse à éviter deux

voitures, espérant que l’une d’elles écraserait mon poursuivant, mais à ma

vue, leurs conducteurs pilèrent, et le monstre parvint à se glisser entre les

deux, sain et sauf. Je heurtai le trottoir, voilai la roue avant et, zigzaguant, je

réussis néanmoins à atteindre l’allée de notre maison. Je hurlai :

« MAMAN ! MAMAN ! » À cet instant, le doberman bondit, me heurta

l’épaule et m’envoya bouler comme un lièvre atteint d’un coup de fusil.

Instinctivement, je me recroquevillai dans l’attente d’être étripé par le fauve,

frappé de terreur au point que je crus m’être imaginé l’explosion qui me

perça les tympans. Comme l’attaque ne se produisait toujours pas, je me

dépliai un tout petit peu pour voir ce qui l’avait retardée. Le doberman gisait

sur la pelouse à quelques pas de moi, le corps parcouru de soubresauts, les

yeux révulsés, la langue pendante et virant au gris, un trou de la taille d’un

cantaloup dans le poitrail. Je risquai un regard vers la maison. Ma se tenait

sur le seuil, le fusil encore fumant à la main, ses yeux verts illuminés par le

sourire le plus farouche que je lui aie jamais vu. Elle dit :

« J’l’ai eu. »

A priori, personne n’aurait pu le contester. Elle s’approcha d’une

démarche nonchalante. « Bouche-toi les oreilles », me prévint-elle. Je

bouchai donc, et elle déchargea le deuxième coup dans la tête du chien.

Je me mis à brailler, puis à vomir.

Ma me releva, me nettoya, me serra dans ses bras, puis, constatant que

mes genoux avaient l’air écrabouillés, elle me balança sur son épaule comme

un vulgaire sac de bouffe pour chien et se dirigea vers la maison. Ballotté

comme un pantin, je contemplai la scène du règlement de comptes : dans la

rue, les deux voitures entre lesquelles je m’étais faufilé avaient été rejointes

par une dizaine d’autres, et une vingtaine ou plus de Suburbites fixaient avec

des yeux ronds la pelouse bien entretenue de Ma où le doberman bougeait

encore au milieu des éclaboussures de cervelle et du contenu de quatre boîtes

de cartes de vœux criblées de déchets sanglants qui souhaitaient un bon Noël

au vent qui les éparpillait, tandis que Ma marchait à grandes enjambées sans effort apparent malgré le fusil et le poids de ses fils, les quelque cinquante

kilos qu’elle portait sur ses épaules et dans son ventre.

Pendant que je regardais le Vadrouilleur attraper des steelheads

canadiennes, Ma jeta le cadavre du doberman sur le plateau de son pick-up,

le recouvrit de feuilles mortes, alla s’en débarrasser dans la décharge, acheta

une jante de vélo, et elle reprenait le chemin de la maison quand elle eut une

idée de génie : elle fit demi-tour pour se rendre dans un chenil où, après

avoir examiné les pensionnaires, elle choisit une espèce de bâtard de

chihuahua sans poils qui ressemblait à un rat, une petite créature noire et

larmoyante d’une vingtaine de centimètres de haut qu’elle emmena ensuite

chez le toiletteur où elle lui fit couper la queue et les oreilles à la façon d’un

doberman, puis elle le déposa dans le jardin du chirurgien.

Ce soir-là, quand l’Oldsmobile noire s’annonça, quelques-uns parmi les

voisins qui avaient assisté à la partie de chasse de l’après-midi se

dissimulèrent derrière les rideaux de leurs fenêtres du premier étage pour

observer ce qui allait se passer dans l’infâme jardin. Selon leur récit, le

chirurgien entra chez lui, deux sacs de provisions dans les bras, et alluma la

lumière de la cuisine pour commencer à ranger. L’un des sacs contenait deux

sacs plus petits, chacun renfermant une bouteille de gin Bombay, et l’autre,

un vieux journal enveloppant ce qui se révéla être un os énorme auquel

pendaient encore des lambeaux de chair crue sanguinolente. L’homme le

lança dans le jardin éclairé, mais n’attendit pas de voir le chien s’en emparer,

car il se disait que ce dernier était peut-être parti dévorer quelques enfants.

Les voisins avaient le regard rivé sur cet os. Ils espéraient qu’il venait de

chez le boucher et non de l’endroit où le chirurgien exerçait son emploi.

Après s’être préparé un cocktail qu’il avala en deux gorgées, il s’en servit

un deuxième qu’il avala en trois gorgées, avant de le faire suivre d’un

troisième qu’il avala en quatre gorgées. Une voisine en déduisit qu’à ce

rythme-là, il lui faudrait dix-sept gorgées pour boire son seizième cocktail.

Sans mettre en doute la justesse de son calcul, il faut cependant noter qu’un

dix-septième de cocktail peut difficilement être qualifié de « gorgée ». Une

autre voisine émit l’hypothèse que le pauvre homme, au lieu de se noyer

dans les cocktails, aurait plutôt eu besoin de compagnie. La voisine en

question, une célibataire proche de la quarantaine, ignorait encore que Ma

avait remédié à cela.

À son quatrième cocktail, le chirurgien jeta un regard vers le jardin pour

voir quand même ce que son doberman noir pensait de l’os suspect.

Lorsqu’il s’aperçut que l’os en question se promenait sur l’herbe en direction

des buissons — apparemment de par sa volonté propre — il se frotta les

yeux, étudia le contenu de son verre d’un air soupçonneux, prit une petite

gorgée pour goûter, secoua la tête et sortit enquêter sur l’affaire. Un examen

attentif lui permit de constater que la lévitation de l’os à ras du sol était le

fait d’un rat doberman — une minuscule créature fantastique mais

néanmoins bien réelle dont il ignorait jusqu’à présent l’existence. Rempli

d’émerveillement (et de gin), il tomba à quatre pattes et s’avança en

rampant. Le doberman rat le laissa approcher à presque le toucher, puis il

émit une espèce de léger vrombissement qui évoquait un peu une roulette de

dentiste. De fait, il s’agissait d’un grognement. Et aussi d’un signal indiquant

que le rat considérait l’os comme sa propriété. Ça voulait dire : « Recule-toi,

machin. » Habitué aux manifestations infiniment plus explicites de feu son

doberman, le chirurgien risque un doigt téméraire dans l’intention

d’entériner l’existence de la charmante petite bête par quelques douces

caresses. Le doigt ainsi tendu reçut aussitôt quatre trous qui ressemblaient à

peu près à ceci :

 

Au cri que poussa l’homme, les voisins craignirent tous pour la vie du rat,

mais ils avaient oublié deux choses : d’abord les quatre cocktails, et ensuite

sa profession. Au lieu de se mettre en colère, le chirurgien analysa les

blessures en expert, admirant leur parfaite symétrie et la précision avec

laquelle elles avaient été infligées. Son doberman grandeur nature aurait sans

nul doute été incapable d’une telle prouesse. Il finit son verre, suça son

doigt, regarda le rat doberman ronger son os, l’écouta grondonner, et ainsi

naquit une longue amitié. Il ne chercha jamais à savoir ce qu’était devenu

son dévoreur d’enfants, et lorsque, quelques années plus tard, il fut contraint

de déménager à la suite d’un scandale pour faute professionnelle, il emporta

son rat doberman avec lui.

La raison pour laquelle Ma s’était trouvée à point nommé dans le jardin,

armée de son fusil de chasse, était assez simple : comme l’émission de

« Gaddis le Vadrouilleur » avait commencé, elle s’était dit d’une part que

j’allais me dépêcher et que, dans ma précipitation, je risquais d’oublier le

molosse dont les proies favorites étaient justement les enfants qui se

dépêchaient, et que d’autre part le monde se porterait mieux sans le

doberman ; aussi avait-elle quitté d’un bond le fauteuil devant la télé pour

saisir le fusil (lequel est toujours chargé). Elle avait entendu les coups de

frein, m’avait vu arriver en criant, et il lui avait alors suffi de viser et de tirer.

Étant donné ses talents guerriers, le reste se devinait aisément. Le fait qu’elle

soit capable d’assimiler sur-le-champ tous ces détails et d’agir dans le même

mouvement implique un haut degré d’intelligence — une intelligence

pourtant démentie à un tout aussi haut degré par son renvoi du lycée, ses

absurdes querelles halieutiques avec H2O et son incapacité à comprendre

que le massacre actuel des poissons aura des conséquences sur la pêche

future. Je crois que c’est l’expression « intelligence naturelle » qui convient

le mieux pour décrire celle de Ma.

Un naturel est un homme (ou une créature ou encore une plante) originaire

d’une zone géographique précise — un espace bordé et délimité par des

montagnes, des fleuves ou des côtes (et non par des latitudes, des longitudes,

des États ou des frontières) qui abrite sa propre population d’herbes,

d’arbres, d’insectes, d’oiseaux, de fleurs, de cours d’eau, de collines, de

roches et d’êtres vivants (y compris les hommes), ainsi que ses propres

régimes de pluie, de vent et de conditions climatiques. L’intelligence

naturelle se développe grâce à une relation silencieuse ou à peine formulée

avec ces différents éléments : elle émerge à mesure que le naturel se plonge

dans son habitat. Le non-naturel se réveille le matin dans un corps sur un lit

dans une chambre dans un immeuble sur une rue dans un comté dans un État

dans une nation. Le naturel, lui, se réveille au centre d’un petit cosmos — ou

d’un grand si son intelligence est vaste — qu’il porte comme un vêtement, et

il perçoit les changements infimes, les migrations, les humeurs et les

machinations des créatures qui le peuplent, les plantes qui poussent, sa terre

et son ciel. L’intelligence naturelle, c’est ce que possédait Huckleberry Finn

quand il descendait le Mississippi sur un radeau, ce que Thoreau montrait au

bord de son étang, ce qu’avait Kerouac dans le parc de Désolation et qu’il

perdait presque entièrement dès qu’il humait l’atmosphère d’une ville quelle qu’elle soit. Certains, néanmoins, parviennent à en faire preuve dans les

villes, tel Artful Dodger le pickpocket dans Oliver Twist qui pratique son art

dans la foule londonienne, telle mère Teresa dans les taudis de Calcutta, tel

Woody Guthrie parmi les cueilleurs de fruits et Gandhi dans les prisons. À

peu près tout le monde en possède ne serait-ce qu’un brin là où il se sent le

plus à l’aise — ainsi H2O vêtu de tweed dans une salle bondée de puristes

de la pêche à la mouche. Mais le plus haut degré, on le trouve surtout, je

crois, dans les endroits où la terre, l’air, l’eau et le feu ont été le moins

massacrés par les hommes et les machines. Dans le désert et les broussailles

de l’est de l’Oregon ou le long de n’importe quelle rivière, Ma en manifeste,

peut-être sous une forme brute, à la manière du coyote, mais c’est

indiscutable : je l’ai vue guetter l’arrivée d’un vol d’oies sauvages de

longues minutes avant qu’on ne l’aperçoive ou qu’on ne l’entende ; je l’ai

vue déloger un rat musqué de la pointe de sa botte de pêche ; elle prédit les

orages, les morts dans la famille, les mariages, les hivers rudes ; elle devine

qui va attraper le prochain poisson quand la berge de la rivière grouille de

pêcheurs au coup ; elle repère infailliblement le coupable quand quelqu’un

pète en public ; elle m’a sauvé deux fois de la noyade ; elle est arrivée dans

le jardin à temps le jour où Bill Bob se dirigeait en trottinant vers la voiture

d’un vieux pervers qui lui avait offert des bonbons et une petite promenade,

et avant qu’on n’ait eu le temps de dire « Henning Hale-Orviston », Bill Bob

était dans ses bras, le type aux bonbons se prenait une brique dans la figure

et une autre dans la lunette arrière. Elle minimisait ces exploits et les mettait

sur le compte d’un « simple coup de pot ». Je crois que l’expression « coup

de pot intelligent » serait plus proche de la réalité. À mon avis, son

intelligence naturelle mérite largement un doctorat ès chances.

Je ne pense pas qu’il suffise de vouloir acquérir l’intelligence naturelle

pour l’obtenir, mais peut-être que, grâce à la longue fréquentation d’un

naturel intelligent ou de son monde naturel, on commence à l’attraper un peu

comme on attrape un rhume, un rhume qui vaudrait la peine qu’on l’attrape.

Pour compléter l’image de Ma la Mère, il me faut cependant souligner une

importante lacune. Ma affiche deux sentiments qu’elle appelle « bonheur »

et « entêtement ». Elle affirme que H2O éprouve les deux mêmes et rien de

plus, et elle n’en octroie aucun à Bill Bob — l’une des raisons qui font

qu’elle le considère comme la prunelle de ses yeux. À moi, elle m’en octroie

trois : « bonheur », « entêtement » et « tristesse », et elle prétend que pour chaque heure que je passe en proie aux deux premiers, j’en passe dix en

proie au dernier. Elle me surnomme « Gus le Triste ». Je peux être pensif,

préoccupé, perplexe, fatigué, introspectif ou plongé de cent manières dans ce

qui m’apparaît comme une simple absence de sentiments, pour Ma c’est

toujours la même chose : « ENCORE triste ? Allez, s’coue-toi, mon garçon !

Toujours à faire une tête comme si t’avais le cul coincé ! SOURIS, nom de

Dieu ! » Quand il s’agit de différencier deux orignaux au loin sur une crête,

deux vautours qui planent haut dans le ciel, deux truites, deux faons, deux

foals, deux fous, Ma est capable de faire preuve d’une incroyable

perspicacité, mais quand il s’agit de se livrer à des distinctions dans le

domaine intellectuel ou émotionnel, par exemple faire la différence entre les

hindous et les musulmans, entre une douleur profonde et une petite bouderie,

entre Hamlet et La Comédie des erreurs, entre les vérités philosophiques et

les ergoteries, entre le poète Rilke et le chanteur Rod McKuen et ainsi de

suite, autant s’adresser à une pierre. Durant ma puberté, cela ne faisait pas

que me gêner : j’étais à la torture, et je m’étais même convaincu que je la

haïssais à cause de cela. J’ai pourtant fini par m’apercevoir que, en réalité, ce

que je haïssais, c’était le côté on-dégaine-tout-de-suite que j’avais hérité

d’elle. Chez moi, c’était quelque chose d’épouvantable, quelque chose

d’acquis. Chez Ma, ce n’était qu’une vieille habitude. Elle ne s’offusquait

pas d’être traitée d’ignare ; elle savait qu’elle l’était et elle s’en vantait. Pour

ce qui était de « j’vais te montrer » comment faire, comment bien manger,

comment manifester du courage et du bon sens, il n’y avait pas meilleure

mère que Ma. Par contre, pour des sujets du genre C’est-quoi-la-vie ?,

comment la vivre, où et pourquoi, elle nous sortait de telles énormités qu’on

était obligés de se boucher les oreilles et de s’envoler du nid pour essayer

d’aller chercher nous-mêmes les réponses.

 

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