La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 38 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

6 Bigleur et Tueur

6

 

Bigleur et Tueur

 

Je vais laisser de côté mon Discours sur les Rivières et vous parler des Monstres, ou des Poissons, appelez-les comme vous voudrez, qu’elles engendrent et nourrissent…

Izaak Walton

 

Il a plu trois jours de suite, presque sans bruit, presque sans arrêt. C’était

la première bonne pluie depuis les averses d’août, et la première pluie que

je regardais et écoutais tomber sans pêcher. C’était une pluie qui apaisait et

adoucissait tout ce qu’elle touchait, cependant que la rivière gonflait et

récupérait dans ses flots tout le vert qu’elle avait prêté aux feuilles pour

l’espace d’un été. C’était une pluie qui chantonnait sur les trous profonds de

la rivière, qui crépitait sur les flaques, qui emportait vers le sud le chant des

oiseaux mais en amenait de nouveaux venus du Nord, celui des piverts

amoureux de la pluie, celui des grèbes huppés ou à cou noir aux yeux

écarlates et sauvages, celui des grives, des canards, des mergules et de

toutes sortes d’oiseaux au plumage roux ou rouille, teintes que l’automne

imposait aux survivants. C’était une pluie qui arrachait les dernières feuilles

des arbres, qui changeait les ravines en torrents, qui faisait chanter les

cincles, qui engendrait dans le ciel enfumé des flèches ondoyantes de vols

d’oies, qui poussait les cygnes à trompeter sur les étangs, qui incitait les

bouvreuils et les mésanges à se blottir tout en haut des aulnes dénudés. Et

puis qui apportait dans la Tamanawis les dernières bluebacks et steelheads

d’été, les saumons argentés et les mâles ainsi que les premiers chinooks

d’automne, et pourtant, alors que la pluie continuait de tomber, je ne

pêchais pas. Je regardais et je me reposais, bercé et enveloppé d’une fraîche

caresse maternelle qui cicatrisait les blessures de l’été. L’insatisfaction qui

me tenaillait, née de mes anciens désirs, même ceux que j’éprouvais pour la

pêche, pour Eddy, pour l’Ami perdu, se transformait en une triste petite

musique silencieuse, et le vide que ces désirs avaient creusé en moi

devenait un sanctuaire, un néant auquel je commençais à m’habituer et que je n’étais pas pressé de combler. Pendant que je réfléchissais à toutes ces

modifications et que je regardais la pluie qui tombait sans discontinuer

depuis le moment où je m’étais abreuvé à la source de la Tamanawis, je me

rendis compte qu’on m’avait donné un esprit-gardien. On m’avait donné

cette pluie.

Le ciel s’éclaircit, peut-être en réponse aux prières des enfants en ce jour

d’Halloween. M’attendant à des visites, je préparai une douzaine de

pommes caramel et creusai quelques citrouilles pour servir de lanternes et

éclairer le sentier noir et sinueux qui conduisait à ma cabane.

Toute la soirée, je guettai des bruits de pas, car je pensais qu’au moins

Bernie et Kernie viendraient dessiner au savon sur mes carreaux ou décorer

les arbres de papier toilette. J’attendis, mais personne ne vint. J’essayai

d’écrire une lettre à Bill Bob, mais je n’y arrivai pas. J’essayai de lire, mais

j’avais les yeux qui se fermaient. J’essayai de dormir, mais cela me rendit

nerveux. J’essayai de manger, mais je n’avais pas faim. Lorsque je finis par

m’écrouler sur le canapé, je me surpris à contempler les cannes à pêche et le

moulinet ventral que j’avais confectionnés pour Eddy, et la paix que je

croyais avoir trouvée déborda comme du lait et menaça de tourner. Il ne me

restait qu’une seule possibilité : la fête d’Halloween à la ferme Coca &

Doughnut. Je me doutais bien que les enfants étaient là. Les habitations du

comté de la Tamanawis étaient trop dispersées pour que les petits puissent

aller quêter d’une maison à l’autre, et les plus âgés étaient trop obsédés par

le sexe pour qu’on les laisse s’égailler dans les buissons et les greniers à

foin, si bien que les parents leur permettaient d’organiser des fêtes à la

maison. En recevant mon invitation, j’avais estimé que j’étais trop vieux

pour ce genre de distractions, mais après des heures passées à m’agiter et à

me torturer la cervelle, je compris que la seule chose qui me retenait à la

maison, c’était le rêve libidineux de voir Eddy débarquer pour faire la

quête, vêtue de son jean coupé et de son T-shirt bleu ciel. Je cessai de me

bercer d’illusions, enfilai à la hâte un déguisement, puis sortis en coup de

vent et dévalai le chemin en shootant dans mes citrouilles.

Quand Kernie, Bernie, Charlene, Marlene et Darlene unissaient leurs

forces, le résultat était à la hauteur. (Ernie II ne participait pas : il détestait

les fêtes). Pour le fiasco d’Halloween, ils avaient nettoyé à fond et décoré

les greniers à foin des deux granges, organisé un repas à la fortune du pot

avec échange de cadeaux, lancé cent cinquante invitations en précisant sur chacune d’elles que tous ceux qui viendraient sans contribution ou sans

déguisement seraient « catchés » par Kernie et Bernie. Habillé en clochard,

j’apportai mes pommes caramel, et me gardai d’expliquer aux chaperons

présents que mes bredouillages avinés fort convaincants étaient le fruit de la

bouteille de cabernet que j’avais sifflée en route.

La ferme était transformée en véritable maison de fous. En gros, les

invités se répartissaient ainsi : Emma et un groupe de pères et de mères

responsables occupaient la véranda de devant et envoyaient de temps à

autre des délégations pour maintenir une présence adulte dans les granges

ou pour patrouiller, munies de lampes de poche, du côté de certaines étables

et voitures garées classées « pour enfants accompagnés » où quelques

vampires et sorcières postpubescents pourraient être tentés de se retrouver

pour se multiplier. Ernie Senior et quelques-uns de ses copains aux nez

couperosés restaient près de la télé classée « autorisation parentale »,

équipés d’un jeu de cartes et de trois caisses de Burgie. Presque tous les

autres se pressaient dans les greniers à foin classés « tous publics » où l’on

trouvait en vrac des jeux stupides genre courses de cacahuètes poussées

avec le nez, pommes à attraper avec les dents dans une bassine pleine d’eau,

maisons hantées, bras de fer, concours de costumes, et puis des flirts, ! des

amourettes, des plaisanteries cochonnes, des rires gras, ; des visages rouges,

des rots, des pets, bref tout ce que l’on associe en général à ce type de

festivités. Je présentai mes respects à la véranda, puis me débarrassai

d’Ernie grâce à une rapide partie de cartes, mais payai ma victoire d’un

accès soudain de Maladie du Scrabble dû à l’action combinée du ; cabernet

et d’Ernie qui me contamina en comptant ses points tout en écorchant les

mots, après quoi j’allai errer parmi la foule entassée dans les granges en

tâchant de dire bonjour aux gosses que je connaissais sans leur cracher à la

figure des miettes de la tarte au potiron que je m’enfilai comme antidote à

la Maladie du Scrabble. Par malheur, la tarte me dessoûla un peu, de sorte

que je me rendis compte que j’avais soit dix ans de plus soit vingt ans de

moins que la majorité des participants de la fête. Dans les granges, j’avais

l’impression d’être un corbeau au milieu d’un vol d’étourneaux, et sur la

véranda, un corbeau au milieu d’un vol d’oies domestiques. Je sortis me

promener dans le jardin parsemé de souches d’arbres. Je me sentais seul et

déprimé, et je m’efforçais de chasser les visions de l’Aulne au Faîte Brisé…

quand je repérai Arjuna et Hemingway.

À mi-chemin entre les deux granges, on avait pour l’occasion arrosé

d’essence l’une des plus grosses souches avant d’y mettre le feu. Arjuna et

Hemingway (non costumés, mais armés de couteaux au cas où Bernie et

Kernie chercheraient à les « catcher ») avaient traîné des balles de foin près

des flammes et, installés dessus avec des sachets de pop-corn et un pichet

de cidre, ils exprimaient — par l’intermédiaire de toute une gamme de

regards mauvais, de ricanements, de grognements et de gestes à l’adresse

des invités qui passaient — les plus flagrants des sentiments antisociaux. Et

c’est près de cette souche enflammée, en compagnie de ces vieux durs à

cuire de cinq ans revenus de tout, que je trouvai ma place au sein du

désordre naturel.

Je tirai une balle de foin vers moi, me laissai choir dessus, jetai un œil

noir en direction des granges, de la ferme et du ciel, crachai dans le feu et

grommelai un « ’soir ».

Ils grommelèrent à l’unisson une vague réponse et, me gratifiant à peine

d’un regard, me passèrent le pop-corn et le cidre.

« Nulle, la fête, commenta Hemingway.

— Stupides truies », ajouta Arjuna, indiquant d’un signe de tête une

bande de filles acnéiques occupées à s’empiffrer près des granges.

Je ne les avais jamais vus ensemble et je me demandai comment ils

s’entendaient. Arjuna avait passé les quatre premières années de sa vie dans

les rues de Los Angeles, alors que Hemingway avait tout du bouseux qui

pêchait et chassait depuis le jour où il avait appris à se tenir sur ses jambes

et à manier un pistolet à plombs. Après avoir mangé un peu de pop-corn, je

les interrogeai pour savoir comment ils s’étaient rencontrés…

Pendant le déjeuner, me répondirent-ils. Le premier jour au jardin

d’enfants, il y avait juste un peu plus d’un mois. Hemingway faisait sa

première expérience dans le domaine scolaire, tandis qu’Arjuna avait été la

terreur de l’école Montessori de Wilshire Boulevard et avait importé dans le

comté de la Tamanawis certaines conceptions tout à fait opposées à celles

de la paysannerie locale. Il semblerait que Hemingway et lui, assis côte à

côte à la table du déjeuner, avaient décidé de s’ignorer, jusqu’au moment où

Hemingway avait sorti de son sac en papier un sandwich à la viande bien

gras. Arjuna le reluqua, prit un air mauvais, puis cracha entre ses dents :

« Mangeur de viande ! »

Hemingway en resta tout interdit. Pour autant qu’il le sache, ce n’était

pas une insulte, et pourtant le ton employé par ce garçon inconnu ne laissait

guère de doute. Il fronça les sourcils, étudia l’ample chemise de coton

indien blanc du nouveau, sa longue natte blonde, puis il ricana, gronda et

lança :

« Espèce de fille ! »

Ça, c’était une insulte. Il n’y avait pas à s’y tromper.

Le front d’Arjuna se rembrunit et il répliqua :

« C’est toi qui vas être une fille si tu continues à manger de la viande ! »

Le ricanement de Hemingway s’effaça. Il se gratta la tête. De quoi parlait

ce cinglé ? Ses paroles n’avaient pas de sens. Tâchant de demeurer sur un

terrain solide, il dit :

« C’est toi la fille, espèce de fille ! »

Arjuna lui adressa un sourire condescendant et, affichant toute la

suffisance d’un Témoin-que-rien, il déclara :

« Mon père y dit que dans la viande y a des cornes-mômes qui

transforment les hommes en femmes. C’est toi la fille ! »

Voilà qui coupa le sifflet à Hemingway. Le temps de reprendre ses idées

et il riposta avec un nouveau ricanement :

« Betty a pas de cornes-mômes sur lui. Et c’est ton père la fille, espèce de

fille ! »

Le coup atteignit Arjuna.

« Mon père est pas une fille », siffla-t-il.

Il commençait à son tour à se sentir perplexe. Il se gratta l’oreille et

demanda :

« C’est qui Betty ? »

Hemingway désigna la viande de son sandwich.

« Betty, c’était notre bœuf.

— Ah, fit Arjuna, réfléchissant. Mais le bœuf, c’est pas le mari de la

vache ? .

— Si, mais avant sa naissance je croyais que c’était une fille, alors je l’ai

appelé Betty. Il est sorti du ventre par-derrière, et on lui a quand même

laissé son nom, comme pour Charles II, parce que Pa a dit qu’on finirait tôt

ou tard par le castrer, alors va pour Betty.

— Oh, fit Arjuna, complètement perdu. C’est qui, Charles II ?

— Notre chèvre. »

Arjuna se borna à secouer la tête. Hemingway regarda sa natte voler d’un

côté et de l’autre. Il luttait contre son admiration et, au fond de lui, il se

demandait comment il serait s’il en avait une.

« C’est quoi, castrer ? finit par demander Arjuna.

— C’est quand Pa leur coupe les balles », répondit Hemingway avec

désinvolture.

Arjuna faillit s’étrangler.

« II… il leur coupe les balles… les noix, tu veux dire ? »

Il n’en croyait pas ses oreilles.

« Ouais, confirma Hemingway. Ça les rend plus gras et meilleurs à

manger. C’est quoi les cornes-momies ?

— Les cornes-mômes, corrigea Arjuna. C’est des trucs que t’as dans le

sang, les garçons, y z’ont des cornes-mômes mâles et les filles, des cornes-

mômes femelles, mais le bétail, il a des cornes-mômes femelles qui

transforment les garçons en filles quand les garçons mangent le bétail. »

Hemingway en demeura bouche bée.

« Je te crois pas !

— Pourquoi ? rugit Arjuna. Vous leur coupez les balles ! »

Hemingway tâcha de comprendre tout en reluquant la natte et la chemise

blanche du nouveau, mais il y avait trop de choses à comprendre. Cinq

minutes à parler avec ce hippie venu de la ville et il n’était plus très sûr de

la différence entre une fille et un garçon !

Ils poussèrent tous deux un soupir et restèrent assis à la table du déjeuner

sans plus rien dire. Chacun admirait intérieurement l’assurance et la force

de caractère de l’autre, mais chacun se demandait de quelle étrange planète

l’autre débarquait. Arjuna finit par se souvenir que l’affaire n’était pas

encore réglée.

« Tu m’as traité de fille », dit-il.

Hemingway s’efforça de retrouver le fil.

« Ah, ouais. Mais toi aussi, tu m’as traité de fille, à cause de… euh… (il

baissa la voix au cas où il aurait compris de travers)… des mornes-gnomes

de Betty…

— Bon, fit Arjuna, désireux de simplifier les choses. Tu veux te battre ? »

Hemingway réfléchit un instant, haussa les épaules, répondit : « Oui »,

puis, sans autre forme de procès, écrasa son poing sur le nez d’Arjuna. Le

coup était parti comme un boulet, mais Arjuna montra de quelle étoffe il était fait en répliquant par un gauche qui fit sauter trois dents à Hemingway,

après quoi ils entreprirent de se foutre consciencieusement sur la gueule,

ainsi que sur celle de la maîtresse qui tentait de les séparer.

Lorsque la maîtresse eut cessé de crier et que les deux garçons eurent

cessé de saigner, ils retournèrent à table, se serrèrent la main et échangèrent

leurs sandwiches, ce qui permit à Arjuna de goûter à son premier morceau

de viande entre deux tranches de pain industriel et à Hemingway de goûter

à son premier mélange d’avocat et de pousses de soja entre deux tranches

de pain aux huit céréales. Ainsi fut scellée une étrange alliance qui dure

encore à ce jour.

 

Assis sur nos balles de foin pendant que la souche continuait de brûler, on

regarda les adolescents qui se précipitaient d’une grange à l’autre et les

parents qui, lampes de poche à la main, poursuivaient d’éventuels

fornicateurs.

« Quelle soirée ridicule ! s’exclama Arjuna.

— Sales truies ! » grogna Hemingway avec un geste de mépris en

apercevant deux de ses sœurs.

Puis les deux garçons se penchèrent vers les flammes.

Je demandai à Arjuna où était Rama.

« À la maison, répondit-il. Il est malade.

— Oh ? Qu’est-ce qu’il a ?

— La vaisselle ou je sais quoi. Faut qu’y prenne des bains de vapeur et

des lavements. C’est maman qui lui fait.

— Oh ! merde, dis-je.

— C’est quoi des lavements ? demanda Hemingway.

— C’est quand on te met de l’eau dans le trou du cul, expliqua Arjuna.

— Non ?

— Si, si, affirma Arjuna. Hein, Gus ? »

J’acquiesçai d’un signe de tête.

« Ouh ! là ! là ! compatit Hemingway. Pauvre Rama !

— Vaut encore mieux se faire couper les noix comme Betty, dit Arjuna.

— Mais Betty était un bœuf, répliqua Hemingway.

— Ouais, c’est vrai, admit Arjuna.

— Au moins, il a pas à venir à cette stupide soirée », fît remarquer

Hemingway.

Arjuna et moi hochâmes la tête en chœur, puis on fixa le feu.

Quelques instants plus tard, Hemingway me demanda :

« T’as des copains invisibles, Gus ? »

Bien qu’encore à moitié soûl, je sursautai.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu sais, des copains que personne voit sauf toi, précisa Arjuna.

— Ouais, intervint Hemingway. Arjuna et moi, on a tous les deux des

copains invisibles…

— Ouais, ouais, confirma Arjuna. Et y font des trucs pour nous.

— Ouais, ajouta Hemingway. Y sont toujours là quand t’as besoin

d’eux. »

J’en restai sidéré. Il semblerait donc que la quête d’un esprit-gardien ne

soit pas chose si rare… holà ! mais une seconde !

« De… de quelle sorte de copains invisibles vous parlez ?

— Le mien, c’est Bigleur, dit Hemingway, l’air terriblement sérieux.

— Le mien, c’est Tueur, dit Arjuna, tout aussi sérieux.

— Ah bon ? fis-je.

— Ouais, Bigleur et Tueur, confirma Hemingway. C’est comme ça qu’y

s’appellent.

— Je vois, dis-je, commençant à penser qu’on avait affaire à quelque

chose d’un peu moins subtil que des esprits et des pouvoirs sacrés. Et… et

qu’est-ce qu’ils font pour vous ?

— Eh ben, par exemple, Tueur écrase des petits pois sur le mur de la salle

à manger parce qu’y sait que j’aime pas ça, répondit Arjuna. Et y jette les

choux-fleurs dans les toilettes. »

Je m’efforçai de dissimuler mon envie de rire.

« Et Bigmachin, Hemingway ?

— Bigleur ! corrigèrent-ils.

— Pardon, Bigleur.

— Y déroule le papier toilette dans la salle de bains… »

Je faillis m’étrangler, mais je réussis à me reprendre.

« Et quoi d’autre ? demandai-je.

— Eh ben, y sait que j’aime pas les courgettes. Et même que je les

déteste ! Alors, une fois, il a laissé Charles III les manger dans le potager de maman, mais elle a dit que c’est moi que je l’ai fait et elle m’a flanqué une

correction ! Elle croit pas à Bigleur. C’est une athée !

— C’est quoi une athée ? demanda Arjuna.

— Quelqu’un qui croit pas à des trucs comme Bigleur et Tueur, répondit

Hemingway.

— Ah bon », fit Arjuna.

Lui et moi, on se perdit dans la contemplation des flammes.

« Bigleur est vert et violet, et puis il est maigre, et puis vraiment grand,

dit Hemingway.

— Tueur, il est à pois… à pois orange et marron. Il est gros, avec de

longues dents, dit Arjuna.

— Je vois, dis-je.

— Bigleur a découpé les poupées Barbie de Marlene et de Charlene

quand elles m’ont pas laissé regarder les matches de base-ball, dit

Hemingway. Et quand Kernie m’a fait tomber dans la boue, Bigleur lui a

fauché son ballon de football et l’a flanqué dans le poêle.

— Je vois, répétai-je.

— Et une fois, ajouta Arjuna, Bigleur m’a aidé… non pas moi… il a aidé

Tueur à allumer un feu de broussailles et y a des avions qu’ont dû venir le

bombarder avec de l’eau.

— Ouais, confirma Hemingway. Y z’ont fait ça. Nous, on a essayé de les

empêcher.

— Ouais, on a essayé, approuva Arjuna.

— Je vois », dis-je pour la troisième fois.

Et on se pencha vers le feu.

 

Après mon départ, Bigleur et Tueur s’étaient apparemment mis à l’œuvre.

En effet, j’appris plus tard que l’une des tartes offertes pour le concours du

meilleur mangeur de gâteau se composait de bouse fraîche recouverte d’une

couche de crème fouettée. Bernie, hypercompétitif dans ce domaine,

engloutit une dizaine de bouchées avant de se rendre compte de quoi il

s’agissait et d’arroser la table, les participants ainsi que le sol de la grange

des reliefs de son petit déjeuner, de son déjeuner et de son dîner réunis. Il

suffit alors au vainqueur de manger une toute petite tranche… car plus personne n’était capable d’avaler quoi que ce soit. Arjuna, Hemingway et

Rama se régalèrent avec les restes pendant les dix jours qui suivirent.

Quant à Bernie, il souffrit mille morts jusqu’au moment où quelqu’un

suggéra d’appeler Maggie Eaton ; à cette idée, le garçon poussa un

gémissement si pitoyable qu’Ernie Senior intervint avec sa propre panacée :

une bouteille de Old Crow. Médicament certes contestable, mais honneur

rare d’autant que distribué généreusement. En tout cas, le résultat fut

spectaculaire et Bernie se remit sur-le-champ.

Entre-temps, Emma surprit Arjuna et Hemingway sur le tas de bois en

train de s’enfiler des Burgie prélevées sur le stock de Ernie Senior. Accusés

de vol — accompli sous couvert de l’agitation provoquée par le gâteau à la

bouse de vache —, ils nièrent farouchement et prétendirent que les bières

leur avaient été fournies par une créature verte et violette et une créature

orange et marron que les athées ne pouvaient pas voir. Pour les méfaits de

Bigleur, Hemingway fut fouetté, et pour ceux de Tueur, Arjuna se vit

infliger par Steve une leçon d’une heure sur les conséquences entraînées par

un mauvais karma et un comportement trop yang. Ils reconnurent ensuite

que Hemingway s’en était tiré à meilleur compte. Pour ma part, j’en

conclus qu’on avait intérêt à bien choisir ses copains invisibles et je me

sentis soulagé de savoir mon Ami si discret.

 

Sur le chemin du retour, je grelottais, et à la pensée que je n’avais laissé

en partant ni lumière ni feu allumés, je n’en avais que plus froid. La lune

était presque pleine, mais il y avait du brouillard, de sorte qu’elle n’éclairait

pas et ne faisait que jeter un voile blafard sur le paysage. Les effets du vin

s’étaient dissipés et je ne ressentais plus qu’un sourd mal de tête. Un vent

âpre se leva qui agita les arbres squelettiques. Les citrouilles d’Halloween

dans lesquelles j’avais shooté étaient à moitié écrasées. Tandis que je

m’engageais dans le bois de cèdres où régnaient d’épaisses ténèbres, je me

sentis si seul que j’aurais accueilli avec joie la présence d’un fantôme,

d’une fée, de Bigleur, de Tueur ou de qui ou quoi que ce soit plutôt que de

retrouver ma cabane vide, silencieuse et glaciale. Je tournai le dernier coude

que formait le chemin et je me figeai sur place :

des volutes de fumée s’échappaient de la cheminée, une douce lumière

brillait à chaque fenêtre et un minibus Volkswagen était garé près de mon

pick-up. Je contournai la cabane pour aller jeter un coup d’œil par une fenêtre et je reculai en titubant. Je n’en croyais pas mes yeux ! Installée sur

les pierres du foyer devant un feu qui flambait il y avait l’hameçon, la ligne,

la pêcheuse de mes rêves. Restant dans l’ombre, je secouai la tête pour

m’assurer que j’étais bien éveillé, puis je pris une profonde inspiration et

regardai de nouveau : elle était bien là ! C’était Eddy c’était Eddy c’était

Eddy, seule dans ma cabane, qui attendait, qui m’attendait !

 

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