La vie selon Gus Orviston
6 Bigleur et Tueur
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Bigleur et Tueur
Je vais laisser de côté mon Discours sur les Rivières et vous parler des Monstres, ou des Poissons, appelez-les comme vous voudrez, qu’elles engendrent et nourrissent…
Izaak Walton
Il a plu trois jours de suite, presque sans bruit, presque sans arrêt. C’était
la première bonne pluie depuis les averses d’août, et la première pluie que
je regardais et écoutais tomber sans pêcher. C’était une pluie qui apaisait et
adoucissait tout ce qu’elle touchait, cependant que la rivière gonflait et
récupérait dans ses flots tout le vert qu’elle avait prêté aux feuilles pour
l’espace d’un été. C’était une pluie qui chantonnait sur les trous profonds de
la rivière, qui crépitait sur les flaques, qui emportait vers le sud le chant des
oiseaux mais en amenait de nouveaux venus du Nord, celui des piverts
amoureux de la pluie, celui des grèbes huppés ou à cou noir aux yeux
écarlates et sauvages, celui des grives, des canards, des mergules et de
toutes sortes d’oiseaux au plumage roux ou rouille, teintes que l’automne
imposait aux survivants. C’était une pluie qui arrachait les dernières feuilles
des arbres, qui changeait les ravines en torrents, qui faisait chanter les
cincles, qui engendrait dans le ciel enfumé des flèches ondoyantes de vols
d’oies, qui poussait les cygnes à trompeter sur les étangs, qui incitait les
bouvreuils et les mésanges à se blottir tout en haut des aulnes dénudés. Et
puis qui apportait dans la Tamanawis les dernières bluebacks et steelheads
d’été, les saumons argentés et les mâles ainsi que les premiers chinooks
d’automne, et pourtant, alors que la pluie continuait de tomber, je ne
pêchais pas. Je regardais et je me reposais, bercé et enveloppé d’une fraîche
caresse maternelle qui cicatrisait les blessures de l’été. L’insatisfaction qui
me tenaillait, née de mes anciens désirs, même ceux que j’éprouvais pour la
pêche, pour Eddy, pour l’Ami perdu, se transformait en une triste petite
musique silencieuse, et le vide que ces désirs avaient creusé en moi
devenait un sanctuaire, un néant auquel je commençais à m’habituer et que je n’étais pas pressé de combler. Pendant que je réfléchissais à toutes ces
modifications et que je regardais la pluie qui tombait sans discontinuer
depuis le moment où je m’étais abreuvé à la source de la Tamanawis, je me
rendis compte qu’on m’avait donné un esprit-gardien. On m’avait donné
cette pluie.
Le ciel s’éclaircit, peut-être en réponse aux prières des enfants en ce jour
d’Halloween. M’attendant à des visites, je préparai une douzaine de
pommes caramel et creusai quelques citrouilles pour servir de lanternes et
éclairer le sentier noir et sinueux qui conduisait à ma cabane.
Toute la soirée, je guettai des bruits de pas, car je pensais qu’au moins
Bernie et Kernie viendraient dessiner au savon sur mes carreaux ou décorer
les arbres de papier toilette. J’attendis, mais personne ne vint. J’essayai
d’écrire une lettre à Bill Bob, mais je n’y arrivai pas. J’essayai de lire, mais
j’avais les yeux qui se fermaient. J’essayai de dormir, mais cela me rendit
nerveux. J’essayai de manger, mais je n’avais pas faim. Lorsque je finis par
m’écrouler sur le canapé, je me surpris à contempler les cannes à pêche et le
moulinet ventral que j’avais confectionnés pour Eddy, et la paix que je
croyais avoir trouvée déborda comme du lait et menaça de tourner. Il ne me
restait qu’une seule possibilité : la fête d’Halloween à la ferme Coca &
Doughnut. Je me doutais bien que les enfants étaient là. Les habitations du
comté de la Tamanawis étaient trop dispersées pour que les petits puissent
aller quêter d’une maison à l’autre, et les plus âgés étaient trop obsédés par
le sexe pour qu’on les laisse s’égailler dans les buissons et les greniers à
foin, si bien que les parents leur permettaient d’organiser des fêtes à la
maison. En recevant mon invitation, j’avais estimé que j’étais trop vieux
pour ce genre de distractions, mais après des heures passées à m’agiter et à
me torturer la cervelle, je compris que la seule chose qui me retenait à la
maison, c’était le rêve libidineux de voir Eddy débarquer pour faire la
quête, vêtue de son jean coupé et de son T-shirt bleu ciel. Je cessai de me
bercer d’illusions, enfilai à la hâte un déguisement, puis sortis en coup de
vent et dévalai le chemin en shootant dans mes citrouilles.
Quand Kernie, Bernie, Charlene, Marlene et Darlene unissaient leurs
forces, le résultat était à la hauteur. (Ernie II ne participait pas : il détestait
les fêtes). Pour le fiasco d’Halloween, ils avaient nettoyé à fond et décoré
les greniers à foin des deux granges, organisé un repas à la fortune du pot
avec échange de cadeaux, lancé cent cinquante invitations en précisant sur chacune d’elles que tous ceux qui viendraient sans contribution ou sans
déguisement seraient « catchés » par Kernie et Bernie. Habillé en clochard,
j’apportai mes pommes caramel, et me gardai d’expliquer aux chaperons
présents que mes bredouillages avinés fort convaincants étaient le fruit de la
bouteille de cabernet que j’avais sifflée en route.
La ferme était transformée en véritable maison de fous. En gros, les
invités se répartissaient ainsi : Emma et un groupe de pères et de mères
responsables occupaient la véranda de devant et envoyaient de temps à
autre des délégations pour maintenir une présence adulte dans les granges
ou pour patrouiller, munies de lampes de poche, du côté de certaines étables
et voitures garées classées « pour enfants accompagnés » où quelques
vampires et sorcières postpubescents pourraient être tentés de se retrouver
pour se multiplier. Ernie Senior et quelques-uns de ses copains aux nez
couperosés restaient près de la télé classée « autorisation parentale »,
équipés d’un jeu de cartes et de trois caisses de Burgie. Presque tous les
autres se pressaient dans les greniers à foin classés « tous publics » où l’on
trouvait en vrac des jeux stupides genre courses de cacahuètes poussées
avec le nez, pommes à attraper avec les dents dans une bassine pleine d’eau,
maisons hantées, bras de fer, concours de costumes, et puis des flirts, ! des
amourettes, des plaisanteries cochonnes, des rires gras, ; des visages rouges,
des rots, des pets, bref tout ce que l’on associe en général à ce type de
festivités. Je présentai mes respects à la véranda, puis me débarrassai
d’Ernie grâce à une rapide partie de cartes, mais payai ma victoire d’un
accès soudain de Maladie du Scrabble dû à l’action combinée du ; cabernet
et d’Ernie qui me contamina en comptant ses points tout en écorchant les
mots, après quoi j’allai errer parmi la foule entassée dans les granges en
tâchant de dire bonjour aux gosses que je connaissais sans leur cracher à la
figure des miettes de la tarte au potiron que je m’enfilai comme antidote à
la Maladie du Scrabble. Par malheur, la tarte me dessoûla un peu, de sorte
que je me rendis compte que j’avais soit dix ans de plus soit vingt ans de
moins que la majorité des participants de la fête. Dans les granges, j’avais
l’impression d’être un corbeau au milieu d’un vol d’étourneaux, et sur la
véranda, un corbeau au milieu d’un vol d’oies domestiques. Je sortis me
promener dans le jardin parsemé de souches d’arbres. Je me sentais seul et
déprimé, et je m’efforçais de chasser les visions de l’Aulne au Faîte Brisé…
quand je repérai Arjuna et Hemingway.
À mi-chemin entre les deux granges, on avait pour l’occasion arrosé
d’essence l’une des plus grosses souches avant d’y mettre le feu. Arjuna et
Hemingway (non costumés, mais armés de couteaux au cas où Bernie et
Kernie chercheraient à les « catcher ») avaient traîné des balles de foin près
des flammes et, installés dessus avec des sachets de pop-corn et un pichet
de cidre, ils exprimaient — par l’intermédiaire de toute une gamme de
regards mauvais, de ricanements, de grognements et de gestes à l’adresse
des invités qui passaient — les plus flagrants des sentiments antisociaux. Et
c’est près de cette souche enflammée, en compagnie de ces vieux durs à
cuire de cinq ans revenus de tout, que je trouvai ma place au sein du
désordre naturel.
Je tirai une balle de foin vers moi, me laissai choir dessus, jetai un œil
noir en direction des granges, de la ferme et du ciel, crachai dans le feu et
grommelai un « ’soir ».
Ils grommelèrent à l’unisson une vague réponse et, me gratifiant à peine
d’un regard, me passèrent le pop-corn et le cidre.
« Nulle, la fête, commenta Hemingway.
— Stupides truies », ajouta Arjuna, indiquant d’un signe de tête une
bande de filles acnéiques occupées à s’empiffrer près des granges.
Je ne les avais jamais vus ensemble et je me demandai comment ils
s’entendaient. Arjuna avait passé les quatre premières années de sa vie dans
les rues de Los Angeles, alors que Hemingway avait tout du bouseux qui
pêchait et chassait depuis le jour où il avait appris à se tenir sur ses jambes
et à manier un pistolet à plombs. Après avoir mangé un peu de pop-corn, je
les interrogeai pour savoir comment ils s’étaient rencontrés…
Pendant le déjeuner, me répondirent-ils. Le premier jour au jardin
d’enfants, il y avait juste un peu plus d’un mois. Hemingway faisait sa
première expérience dans le domaine scolaire, tandis qu’Arjuna avait été la
terreur de l’école Montessori de Wilshire Boulevard et avait importé dans le
comté de la Tamanawis certaines conceptions tout à fait opposées à celles
de la paysannerie locale. Il semblerait que Hemingway et lui, assis côte à
côte à la table du déjeuner, avaient décidé de s’ignorer, jusqu’au moment où
Hemingway avait sorti de son sac en papier un sandwich à la viande bien
gras. Arjuna le reluqua, prit un air mauvais, puis cracha entre ses dents :
« Mangeur de viande ! »
Hemingway en resta tout interdit. Pour autant qu’il le sache, ce n’était
pas une insulte, et pourtant le ton employé par ce garçon inconnu ne laissait
guère de doute. Il fronça les sourcils, étudia l’ample chemise de coton
indien blanc du nouveau, sa longue natte blonde, puis il ricana, gronda et
lança :
« Espèce de fille ! »
Ça, c’était une insulte. Il n’y avait pas à s’y tromper.
Le front d’Arjuna se rembrunit et il répliqua :
« C’est toi qui vas être une fille si tu continues à manger de la viande ! »
Le ricanement de Hemingway s’effaça. Il se gratta la tête. De quoi parlait
ce cinglé ? Ses paroles n’avaient pas de sens. Tâchant de demeurer sur un
terrain solide, il dit :
« C’est toi la fille, espèce de fille ! »
Arjuna lui adressa un sourire condescendant et, affichant toute la
suffisance d’un Témoin-que-rien, il déclara :
« Mon père y dit que dans la viande y a des cornes-mômes qui
transforment les hommes en femmes. C’est toi la fille ! »
Voilà qui coupa le sifflet à Hemingway. Le temps de reprendre ses idées
et il riposta avec un nouveau ricanement :
« Betty a pas de cornes-mômes sur lui. Et c’est ton père la fille, espèce de
fille ! »
Le coup atteignit Arjuna.
« Mon père est pas une fille », siffla-t-il.
Il commençait à son tour à se sentir perplexe. Il se gratta l’oreille et
demanda :
« C’est qui Betty ? »
Hemingway désigna la viande de son sandwich.
« Betty, c’était notre bœuf.
— Ah, fit Arjuna, réfléchissant. Mais le bœuf, c’est pas le mari de la
vache ? .
— Si, mais avant sa naissance je croyais que c’était une fille, alors je l’ai
appelé Betty. Il est sorti du ventre par-derrière, et on lui a quand même
laissé son nom, comme pour Charles II, parce que Pa a dit qu’on finirait tôt
ou tard par le castrer, alors va pour Betty.
— Oh, fit Arjuna, complètement perdu. C’est qui, Charles II ?
— Notre chèvre. »
Arjuna se borna à secouer la tête. Hemingway regarda sa natte voler d’un
côté et de l’autre. Il luttait contre son admiration et, au fond de lui, il se
demandait comment il serait s’il en avait une.
« C’est quoi, castrer ? finit par demander Arjuna.
— C’est quand Pa leur coupe les balles », répondit Hemingway avec
désinvolture.
Arjuna faillit s’étrangler.
« II… il leur coupe les balles… les noix, tu veux dire ? »
Il n’en croyait pas ses oreilles.
« Ouais, confirma Hemingway. Ça les rend plus gras et meilleurs à
manger. C’est quoi les cornes-momies ?
— Les cornes-mômes, corrigea Arjuna. C’est des trucs que t’as dans le
sang, les garçons, y z’ont des cornes-mômes mâles et les filles, des cornes-
mômes femelles, mais le bétail, il a des cornes-mômes femelles qui
transforment les garçons en filles quand les garçons mangent le bétail. »
Hemingway en demeura bouche bée.
« Je te crois pas !
— Pourquoi ? rugit Arjuna. Vous leur coupez les balles ! »
Hemingway tâcha de comprendre tout en reluquant la natte et la chemise
blanche du nouveau, mais il y avait trop de choses à comprendre. Cinq
minutes à parler avec ce hippie venu de la ville et il n’était plus très sûr de
la différence entre une fille et un garçon !
Ils poussèrent tous deux un soupir et restèrent assis à la table du déjeuner
sans plus rien dire. Chacun admirait intérieurement l’assurance et la force
de caractère de l’autre, mais chacun se demandait de quelle étrange planète
l’autre débarquait. Arjuna finit par se souvenir que l’affaire n’était pas
encore réglée.
« Tu m’as traité de fille », dit-il.
Hemingway s’efforça de retrouver le fil.
« Ah, ouais. Mais toi aussi, tu m’as traité de fille, à cause de… euh… (il
baissa la voix au cas où il aurait compris de travers)… des mornes-gnomes
de Betty…
— Bon, fit Arjuna, désireux de simplifier les choses. Tu veux te battre ? »
Hemingway réfléchit un instant, haussa les épaules, répondit : « Oui »,
puis, sans autre forme de procès, écrasa son poing sur le nez d’Arjuna. Le
coup était parti comme un boulet, mais Arjuna montra de quelle étoffe il était fait en répliquant par un gauche qui fit sauter trois dents à Hemingway,
après quoi ils entreprirent de se foutre consciencieusement sur la gueule,
ainsi que sur celle de la maîtresse qui tentait de les séparer.
Lorsque la maîtresse eut cessé de crier et que les deux garçons eurent
cessé de saigner, ils retournèrent à table, se serrèrent la main et échangèrent
leurs sandwiches, ce qui permit à Arjuna de goûter à son premier morceau
de viande entre deux tranches de pain industriel et à Hemingway de goûter
à son premier mélange d’avocat et de pousses de soja entre deux tranches
de pain aux huit céréales. Ainsi fut scellée une étrange alliance qui dure
encore à ce jour.
Assis sur nos balles de foin pendant que la souche continuait de brûler, on
regarda les adolescents qui se précipitaient d’une grange à l’autre et les
parents qui, lampes de poche à la main, poursuivaient d’éventuels
fornicateurs.
« Quelle soirée ridicule ! s’exclama Arjuna.
— Sales truies ! » grogna Hemingway avec un geste de mépris en
apercevant deux de ses sœurs.
Puis les deux garçons se penchèrent vers les flammes.
Je demandai à Arjuna où était Rama.
« À la maison, répondit-il. Il est malade.
— Oh ? Qu’est-ce qu’il a ?
— La vaisselle ou je sais quoi. Faut qu’y prenne des bains de vapeur et
des lavements. C’est maman qui lui fait.
— Oh ! merde, dis-je.
— C’est quoi des lavements ? demanda Hemingway.
— C’est quand on te met de l’eau dans le trou du cul, expliqua Arjuna.
— Non ?
— Si, si, affirma Arjuna. Hein, Gus ? »
J’acquiesçai d’un signe de tête.
« Ouh ! là ! là ! compatit Hemingway. Pauvre Rama !
— Vaut encore mieux se faire couper les noix comme Betty, dit Arjuna.
— Mais Betty était un bœuf, répliqua Hemingway.
— Ouais, c’est vrai, admit Arjuna.
— Au moins, il a pas à venir à cette stupide soirée », fît remarquer
Hemingway.
Arjuna et moi hochâmes la tête en chœur, puis on fixa le feu.
Quelques instants plus tard, Hemingway me demanda :
« T’as des copains invisibles, Gus ? »
Bien qu’encore à moitié soûl, je sursautai.
« Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu sais, des copains que personne voit sauf toi, précisa Arjuna.
— Ouais, intervint Hemingway. Arjuna et moi, on a tous les deux des
copains invisibles…
— Ouais, ouais, confirma Arjuna. Et y font des trucs pour nous.
— Ouais, ajouta Hemingway. Y sont toujours là quand t’as besoin
d’eux. »
J’en restai sidéré. Il semblerait donc que la quête d’un esprit-gardien ne
soit pas chose si rare… holà ! mais une seconde !
« De… de quelle sorte de copains invisibles vous parlez ?
— Le mien, c’est Bigleur, dit Hemingway, l’air terriblement sérieux.
— Le mien, c’est Tueur, dit Arjuna, tout aussi sérieux.
— Ah bon ? fis-je.
— Ouais, Bigleur et Tueur, confirma Hemingway. C’est comme ça qu’y
s’appellent.
— Je vois, dis-je, commençant à penser qu’on avait affaire à quelque
chose d’un peu moins subtil que des esprits et des pouvoirs sacrés. Et… et
qu’est-ce qu’ils font pour vous ?
— Eh ben, par exemple, Tueur écrase des petits pois sur le mur de la salle
à manger parce qu’y sait que j’aime pas ça, répondit Arjuna. Et y jette les
choux-fleurs dans les toilettes. »
Je m’efforçai de dissimuler mon envie de rire.
« Et Bigmachin, Hemingway ?
— Bigleur ! corrigèrent-ils.
— Pardon, Bigleur.
— Y déroule le papier toilette dans la salle de bains… »
Je faillis m’étrangler, mais je réussis à me reprendre.
« Et quoi d’autre ? demandai-je.
— Eh ben, y sait que j’aime pas les courgettes. Et même que je les
déteste ! Alors, une fois, il a laissé Charles III les manger dans le potager de maman, mais elle a dit que c’est moi que je l’ai fait et elle m’a flanqué une
correction ! Elle croit pas à Bigleur. C’est une athée !
— C’est quoi une athée ? demanda Arjuna.
— Quelqu’un qui croit pas à des trucs comme Bigleur et Tueur, répondit
Hemingway.
— Ah bon », fit Arjuna.
Lui et moi, on se perdit dans la contemplation des flammes.
« Bigleur est vert et violet, et puis il est maigre, et puis vraiment grand,
dit Hemingway.
— Tueur, il est à pois… à pois orange et marron. Il est gros, avec de
longues dents, dit Arjuna.
— Je vois, dis-je.
— Bigleur a découpé les poupées Barbie de Marlene et de Charlene
quand elles m’ont pas laissé regarder les matches de base-ball, dit
Hemingway. Et quand Kernie m’a fait tomber dans la boue, Bigleur lui a
fauché son ballon de football et l’a flanqué dans le poêle.
— Je vois, répétai-je.
— Et une fois, ajouta Arjuna, Bigleur m’a aidé… non pas moi… il a aidé
Tueur à allumer un feu de broussailles et y a des avions qu’ont dû venir le
bombarder avec de l’eau.
— Ouais, confirma Hemingway. Y z’ont fait ça. Nous, on a essayé de les
empêcher.
— Ouais, on a essayé, approuva Arjuna.
— Je vois », dis-je pour la troisième fois.
Et on se pencha vers le feu.
Après mon départ, Bigleur et Tueur s’étaient apparemment mis à l’œuvre.
En effet, j’appris plus tard que l’une des tartes offertes pour le concours du
meilleur mangeur de gâteau se composait de bouse fraîche recouverte d’une
couche de crème fouettée. Bernie, hypercompétitif dans ce domaine,
engloutit une dizaine de bouchées avant de se rendre compte de quoi il
s’agissait et d’arroser la table, les participants ainsi que le sol de la grange
des reliefs de son petit déjeuner, de son déjeuner et de son dîner réunis. Il
suffit alors au vainqueur de manger une toute petite tranche… car plus personne n’était capable d’avaler quoi que ce soit. Arjuna, Hemingway et
Rama se régalèrent avec les restes pendant les dix jours qui suivirent.
Quant à Bernie, il souffrit mille morts jusqu’au moment où quelqu’un
suggéra d’appeler Maggie Eaton ; à cette idée, le garçon poussa un
gémissement si pitoyable qu’Ernie Senior intervint avec sa propre panacée :
une bouteille de Old Crow. Médicament certes contestable, mais honneur
rare d’autant que distribué généreusement. En tout cas, le résultat fut
spectaculaire et Bernie se remit sur-le-champ.
Entre-temps, Emma surprit Arjuna et Hemingway sur le tas de bois en
train de s’enfiler des Burgie prélevées sur le stock de Ernie Senior. Accusés
de vol — accompli sous couvert de l’agitation provoquée par le gâteau à la
bouse de vache —, ils nièrent farouchement et prétendirent que les bières
leur avaient été fournies par une créature verte et violette et une créature
orange et marron que les athées ne pouvaient pas voir. Pour les méfaits de
Bigleur, Hemingway fut fouetté, et pour ceux de Tueur, Arjuna se vit
infliger par Steve une leçon d’une heure sur les conséquences entraînées par
un mauvais karma et un comportement trop yang. Ils reconnurent ensuite
que Hemingway s’en était tiré à meilleur compte. Pour ma part, j’en
conclus qu’on avait intérêt à bien choisir ses copains invisibles et je me
sentis soulagé de savoir mon Ami si discret.
Sur le chemin du retour, je grelottais, et à la pensée que je n’avais laissé
en partant ni lumière ni feu allumés, je n’en avais que plus froid. La lune
était presque pleine, mais il y avait du brouillard, de sorte qu’elle n’éclairait
pas et ne faisait que jeter un voile blafard sur le paysage. Les effets du vin
s’étaient dissipés et je ne ressentais plus qu’un sourd mal de tête. Un vent
âpre se leva qui agita les arbres squelettiques. Les citrouilles d’Halloween
dans lesquelles j’avais shooté étaient à moitié écrasées. Tandis que je
m’engageais dans le bois de cèdres où régnaient d’épaisses ténèbres, je me
sentis si seul que j’aurais accueilli avec joie la présence d’un fantôme,
d’une fée, de Bigleur, de Tueur ou de qui ou quoi que ce soit plutôt que de
retrouver ma cabane vide, silencieuse et glaciale. Je tournai le dernier coude
que formait le chemin et je me figeai sur place :
des volutes de fumée s’échappaient de la cheminée, une douce lumière
brillait à chaque fenêtre et un minibus Volkswagen était garé près de mon
pick-up. Je contournai la cabane pour aller jeter un coup d’œil par une fenêtre et je reculai en titubant. Je n’en croyais pas mes yeux ! Installée sur
les pierres du foyer devant un feu qui flambait il y avait l’hameçon, la ligne,
la pêcheuse de mes rêves. Restant dans l’ombre, je secouai la tête pour
m’assurer que j’étais bien éveillé, puis je pris une profonde inspiration et
regardai de nouveau : elle était bien là ! C’était Eddy c’était Eddy c’était
Eddy, seule dans ma cabane, qui attendait, qui m’attendait !
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