La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 19 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

4 Où je m’évanouis avant la bataille

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Où je m’évanouis avant la bataille

 

Oh ! vous auriez dû le voir frissonner

quand on l’a sorti de l’eau !

Heinrich Hoffmann

 

Quoique frigorifié et épuisé, je me rappelai que partout où l’on voyait

Ralph Eaton, Maggie Eaton n’était pas loin, si bien que mon premier geste

en retrouvant la terre ferme et un éclair de lucidité fut d’attraper mon

pantalon pour cacher ce qu’Adam avait caché sous une feuille de vigne.

Vétérinaire à la retraite, Maggie Eaton, une vieille femme décharnée,

énergique et solide comme un roc, dispensait sa charité chrétienne auprès

des habitants de la région de Fog et des fermes environnantes en faisant

office de médecin. Par malheur, son Idée de la médecine qui découlait de

son expérience de vétérinaire se résumait en la formule suivante : L’homme

n’est pas différent des autres animaux. En conséquence, ses patients

potentiels allaient jusqu’à dissimuler des blessures graves et des maladies

incurables pour se soustraire à ses attentions charitables. Je m’empressai

d’enfiler mon pantalon, poussé non par la honte originelle de la nudité, mais

par la crainte que Maggie ne remarque l’écharde plantée dans ma cuisse et

qu’elle ne s’y attaque à l’aide d’une aiguille plus longue, plus pointue et

plus rouillée qu’un vieux clou.

 

Une fois rhabillé, je perçus soudain un bruit inhumain et me tournai vers

le ponton derrière moi : le vieux Ralph, assis sur le ventre du noyé, le

frappait à coups redoublés sur la poitrine.

« Bon Dieu ! qu’est-ce que vous fabriquez, Ralph ? m’écriai-je. Il est déjà

mort.

— Faut faire quelque chose, dit-il d’une voix entrecoupée, se refusant à

l’évidence. Faut que son cœur y reparte.

— Après un jour, ça m’étonnerait », murmurai-je, trop fatigué pour

discuter.

Quand il cessa de cogner, je crus qu’il avait recouvré son bon sens, mais

il reprit son souffle, saisit le cadavre sous les bras et le laissa retomber sur

les planches, une fois, deux fois, trois fois… Splash ! Splash ! Splash !

« Faut qu’y recommence à respirer, expliqua-t-il. Ma Maggie m’a

montré. »

Le bruit me glaça d’horreur. Près de m’évanouir, je titubai vers le

magasin et, à l’idée de ce que Maggie pourrait faire pour me ranimer, je

crus que j’allais vomir. À mi-chemin du ponton, les planches me parurent si

molles et accueillantes que je m’arrêtai pour m’y étendre… Je repris

conscience au contact de mains puissantes qui me redressaient.

« Non ! Maggie ! protestai-je dans un gémissement.

— Moi c’est Titus », répondit une voix plus grave encore que celle de

Maggie.

Je me trouvai face à un inconnu aux traits austères, plus grand mais guère

plus vieux que moi.

« Laissez-moi vous aider », dit-il en drapant son manteau autour de mes

épaules et en glissant mon bras autour de son cou.

Il portait une espèce de costume du XIXe siècle, gilet et knickerbockers. À

la réflexion, ça ne me paraissait pas plus bizarre que tous les événements

survenus depuis l’arrivée du brouillard. Tandis qu’il me traînait vers le

magasin d’Eaton, il murmura :

« “Son visage ensanglanté emporté par le courant…”

— Quoi ?

— Milton, répondit-il. Un vieux con de puritain, mais la citation me

semble appropriée.

— Je croyais qu’il s’appelait Abe, bafouillai-je en me demandant

comment ce dandy pouvait se permettre de critiquer ainsi un homme et sa

religion alors qu’il venait de se noyer.

— Je parle du poète.

— Habillé en pêcheur ?

— Du calme, mon vieux, souffla-t-il en me soutenant. Allons faire un feu

et tâcher de vous décongeler. »

Si je n’avais pas perdu connaissance, je n’aurais pu qu’être d’accord avec

sa proposition.

Quand je revins à moi et au monde qui m’entourait, je ne fus guère

étonné de constater que la situation avait empiré : j’étais allongé sur le dos,

plaqué contre le sol de béton glacé par Maggie Eaton assise sur moi à

califourchon comme Ralph sur le cadavre du pêcheur ou comme les

grenouilles cow-boys de Walton chevauchant la perche, mais au lieu de

respiration, elle semblait plutôt pratiquer la suffocation artificielle. Elle

m’écrasait les poumons sous son poids, me pinçait les narines et lançait à

ma bouche fermée le regard incendiaire qu’elle aurait réservé à un

distributeur de cigarettes ayant accepté sa monnaie mais refusé de lui

distribuer le paquet ainsi payé. Lorsque je voulus lui demander la raison de

son étrange conduite, elle essaya de me fourrer une énorme pilule dans le

gosier. Je lui mordis la main, lui recrachai la chose en pleine figure, puis

serrai les mâchoires de toutes mes forces, mais elle se contenta de proférer

un juron, de me pincer de nouveau le nez jusqu’à ce que les larmes me

montent aux yeux et de guetter le moment où je serais bien obligé de

respirer une grande goulée d’air. J’allais m’évanouir quand une main

secourable arracha ses doigts de mon nez et sa carcasse de ma poitrine,

tandis que Maggie se remettait à jurer, cette fois contre Knickerbockers.

Pendant qu’ils s’engageaient dans un débat du style Ma-versus-H2O au

sujet de la possibilité d’appliquer à ma personne un tranquillisant conçu

pour les chevaux, je fis le mort et rassemblai mes forces dans l’espoir d’être

en mesure de la repousser à coups de poing si nécessaire et de foutre le

camp si jamais elle recommençait son manège. Par bonheur, le point de vue

de Knickers parut l’avoir emporté, car Maggie abandonna son idée de pilule

et tenta de me briser les orteils dans je ne sais quel but charitable.

J’envisageais de lui rendre la pareille en lui cassant peut-être deux ou trois

dents d’une ruade quand Knickerbockers intervint de nouveau pour lui

arracher cette fois son instrument de torture — une paire de chaussettes en

laine — et me les passer aux pieds sans me faire trop souffrir. Je retombai

dans les pommes… ou je ne sais où.

Lorsque je repris connaissance, je constatai que ce coup-ci, mon sort

s’était amélioré au-delà de mes espérances les plus folles : j’étais affalé

dans une bergère à oreilles, enveloppé dans des couvertures devant un poêle

à bois où flambait un bon feu près de l’établi à mouches d’Eaton. Sur une

table à ma droite, il y avait une bouteille de brandy, lequel brandy

j’entrepris de transvaser d’abord dans un verre, puis dans ma bouche. Une porte, claqua. Maggie entra en bombant le torse. Je feignis aussitôt de me

plonger en hibernation, mais au souvenir du verre que je tenais d’une main

qui, elle, n’avait pas particulièrement l’air plongée en hibernation, je me dis

que, quitte à être expédié ad patres, autant expédier d’abord mon brandy.

Maggie s’avança, l’allure d’un Napoléon ressuscité, ce qui me procura le

sentiment d’être quelque chose comme Moscou, mais la porte reclaqua, et

mon ange gardien en culotte de golf hurla que Ralph, après une tentative

ardue mais finalement couronnée de succès, avait réussi à enlever la

combinaison de pêche du noyé et fouillait maintenant ses poches ainsi que

son portefeuille. Maggie fila à toute vitesse, lâchant un chapelet de jurons.

Mon bienfaiteur versa une bonne dose de brandy dans une casserole qu’il

mit à chauffer sur le poêle. « Je ne manquerai pas de venir vous aider à

vider cela d’ici un petit moment », dit-il, puis il repartit sans que j’aie eu le

temps de le remercier. Par la fenêtre, je le vis traverser le parking en courant

pour accueillir deux policiers et un ambulancier arrivés en même temps.

Lorsqu’ils sortirent de mon champ de vision, je me radossai dans mon

fauteuil, les yeux rivés sur mon verre dans lequel se reflétaient le gyrophare

bleu de la police et le rouge de l’ambulance, ce qui, ajouté à l’alcool sur le

feu et à l’agréable chaleur qui régnait dans la pièce, me donnait un peu

l’impression d’être à Noël. Cependant, les gens qui passaient devant la

fenêtre apportaient d’étranges cadeaux : une civière soulevée par un policier

et l’ambulancier, mon sac à dos et mes cannes à pêche entre les mains de

Maggie, Sardine portée par Ralph et le deuxième policier, mon panier, le

gilet de sauvetage d’Abe et le reste de mon matériel par Knickers. Le

cadavre disparut dans l’ambulance, et mon canoë, mon équipement de

pêche et le reste dans une vieille Plymouth 59 toute pourrie, la voiture de

Knickers. Pendant qu’il chargeait l’ensemble dans le coffre, il s’interrompit

un instant pour jeter un coup d’œil dans mon panier rempli de poissons, et

même d’où je me trouvais, je vis l’étonnement se peindre sur ses traits. Je

sus aussitôt que j’avais affaire à un vrai pêcheur.

Un luxueux camping-car vint alors se garer près des autres véhicules,

d’où descendit un type quasiment hystérique. Les policiers le conduisirent

vers l’ambulance. On rabattit la couverture, et il se cacha le visage dans ses

mains, puis se mit à sangloter si fort que le bruit me parvint malgré la

fenêtre fermée. Voilà. Sa voix était celle que j’avais entendue appeler dans

le brouillard. Pauvre homme. Tout le monde le fixait avec de grands yeux et se dandinait sur place comme de mauvais élèves convoqués chez le

proviseur, sauf Knickerbockers qui s’approcha de lui comme s’il s’agissait

d’un vieil ami, le prit à part et lui parla jusqu’à ce qu’il se calme. Après

quoi, l’homme répondit aux questions qu’on lui posait et signa les papiers

qu’on lui tendait avant de repartir dans son camping-car derrière

l’ambulance.

Les Eaton regagnèrent le magasin à pas lents et montèrent dans leurs

appartements du premier étage, tandis que les flics et Knickerbockers

venaient s’installer autour du poêle. Knickers leur offrit du brandy chaud.

Ils le contemplèrent comme si c’était le diable. « Oh, bien sûr, bien sûr,

vous êtes en service, dit-il. Excusez-moi. » Sur ce, il vida la moitié d’un

verre d’une seule lampée. L’un des flics fronça les sourcils, l’autre se passa

la langue sur les lèvres, puis ils se tournèrent vers moi et commencèrent à

m’interroger, qui j’étais, où j’habitais, où et quand j’avais découvert le

corps du noyé, pourquoi je ne m’étais pas contenté de le charger à bord du

canoë, s’il était déjà froid quand je l’avais trouvé, s’il était raidi, s’il avait

les yeux ouverts, si je le connaissais, et chacune de leurs questions résonnait

dans ma tête, cependant que mes réponses, ou mes tentatives de réponses,

les nuances et les absences de nuances se mélangeaient et frisaient

l’incohérence : oui, qui étais-je ? où habitais-je ? quand ? quand le

brouillard était-il tombé ? où ? dans la rivière. Froid ? je ne sais pas,

demandez-le-lui, à Abe. Est-ce que je le connaissais ? Je connaissais sa

chemise, son pantalon de pêche, ses cheveux clairsemés et ses doigts

blancs, c’était un pêcheur et je connaissais des pêcheurs. Non, non, je ne

l’avais jamais rencontré. Non, non, je n’essaie pas d’être drôle : j’ai

vraiment accroché sa manche, oui, avec une Light Cahill n° 12. Excusez-

moi, je n’avais pas l’intention de rire, ça m’a échappé. J’avais perdu ma

pagaie, je n’avais pas dormi depuis je ne sais combien de temps, je croyais

que c’était un poisson, sa main, je veux dire, j’avais pas mal bu la nuit

dernière. Non, oui, je suis désolé qu’il se soit noyé, je lui aurais donné

mon… il aurait dû porter son gilet de sauvetage… ou quelque chose. Oui,

des berges couvertes de broussailles. Oui, assez profond. Oui, oui. J’ai pris

la corde à l’avant. Okay. Pardonnez-moi. Au revoir.

Pauvres flics. Ils levèrent les yeux au ciel, décochèrent des regards

furibonds à Knickers chaque fois qu’il s’efforçait de traduire ma pensée,

griffonnèrent sur des feuilles roses et jaunes quand mes paroles leur semblèrent compréhensibles. Ils eurent même l’air plus content de s’en aller

que moi de les voir partir. Je regardai au travers de mon verre s’éloigner la

lumière bleue du gyrophare de leur voiture.

Knickerbockers approcha une chaise de mon fauteuil. Il me pressa de

finir mon verre et me resservit, mais je n’étais pas de taille à lutter contre

lui : il s’occupait du brandy comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie. Au

quatrième verre, il tâta ses poches, plissa le front et se tourna vers moi pour

demander :

« Assez chaud ?

— Moi ? Ouais, ça va.

— Je peux reprendre mon manteau dans ce cas ?

— Oh ! oui, naturellement. J’avais oublié. »

Il tâta alors les poches de son manteau comme il l’avait fait avec celles de

sa chemise, de sa veste et de son pantalon. Ne trouvant pas ce qu’il

cherchait, il entreprit de les vider. Il produisit tout un bric-à-brac composé

de crayons, de carnets, de pipes, de tabac à priser, de morceaux de viande

séchée, de boîtes de mouches et de carrés de chocolat, puis, les sourcils

froncés, il s’intéressa à des poches plus discrètes : poches sur la cuisse et

poches intérieures de ses knickers et de son manteau, poche de poitrine de

sa chemise et poches intérieures de sa veste. Il en tira deux blagues à tabac,

trois paquets de cigarettes de marques étrangères, une demi-douzaine de

boîtes d’allumettes, un cure-pipe, un portefeuille, des clés, un porte-

monnaie, des agates, une boussole, des marque-pages, des graines de

tournesol, une flasque en argent, une longue-vue, des coquilles d’escargot,

une loupe, un stylo à bille, des cachets de vitamines, deux petits livres reliés

de cuir, et pendant tout ce temps-là, il murmura : « À son horreur, il se

rappela qu’il avait laissé dans sa cellule son manteau ainsi que son gilet, de

même que son portefeuille, son argent, ses clés, sa montre, ses allumettes,

son plumier — tout ce qui fait la valeur de la vie, tout ce qui distingue

l’animal pourvu de multiples poches, le seigneur de la création, des

productions inférieures à une poche ou sans poche qui ont reçu la

permission de circuler sans être équipées pour le véritable combat… »

Soudain son visage émacié s’éclaira : il retroussa une manche de son

manteau, j’entendis jouer une fermeture éclair, puis apparut un mince tube

de verre duquel il extirpa un cigare noir et effilé. Il l’alluma, souffla un nuage de fumée aussi odorant que du bois en putréfaction qu’on brûlerait,

puis poussa un soupir exprimant une immense satisfaction.

« C’est, je le crains, mon dernier cigarillo, mais si quelque chose d’autre

vous fait envie, n’hésitez surtout pas à vous servir.

— Je suis bien content que ce soit le dernier, dis-je en me bouchant le

nez. Quant à ce qui me fait envie, ce serait de savoir d’où vient cette

histoire de poches, monsieur… euh… ?

— Crapaud. Crapaud de la Crapauderie. »

J’étais pour le moins troublé. Je ne voulais pas me moquer, mais s’il

s’appelait vraiment Crapaud ?

« Excusez-moi, je n’ai pas très bien compris votre nom…

— Soyons clair, dit-il. Le “visage ensanglanté” de tout à l’heure est de

John Milton. L’animal aux multiples poches est Crapaud, et il s’agit d’un

personnage de Kenneth Grahame. Quant à moi, je ne m’appelle pas

Crapaud, mais Titus — Titus Irving Gerrard pour vous servir.

— J’ai l’impression que malgré le brouillard c’est plus clair dehors,

protestai-je. Les flics ont dit qu’il s’appelait Abe Mayfield, et il n’était pas

ensanglanté, juste noyé. Et l’animal aux multiples poches, c’est vous et pas

ce Crapaud, Grapaud ou je ne sais qui. Restent John Milton et Tyrone Irving

machin-truc, et ça c’est pas vous si j’en crois ce que vous me racontez. Et

pas la peine de dire “pour vous servir” puisque vous n’avez pas arrêté de la

journée : si vous n’aviez pas écarté Maggie Eaton, je serais sans doute mort

à l’heure qu’il est. Et à propos, j’aime bien toutes ces poches, et les

knickerbockers aussi, même si je préférerais mourir plutôt que… que de les

porter. »

Une vague de nausée m’envahit.

Knickers alluma une cigarette, et lorsque le bout fut bien rouge et

incandescent, il s’en servit pour rallumer son cigare qui, baignant dans son

jus noir, s’était éteint dans un grésillement. Dès qu’une puanteur impossible

à chasser régna autour de nous, il parut satisfait.

« Je vois que des éclaircissements supplémentaires s’imposent, déclara-t-

il alors. Vous ne me semblez en effet pas habitué à l’emploi de citations

dans le cours de la conversation. Je vous concède volontiers que le mort

n’était guère ensanglanté. La citation n’était donc pas tout à fait appropriée,

ce qui est caractéristique de Milton dont la poésie (dit-on) fait sonner la

langue anglaise et (omet-on de dire) tente de nous faire marcher métaphysiquement sur la tête. Quant à moi, Allah soit loué, je ne suis pas

Milton, du moins pas à l’heure actuelle. Pas plus que je ne suis Kenneth

Grahame, de l’imagination fertile duquel a jailli le Crapaud. Ce qui nous

laisse le défunt en combinaison de pêche, selon toutes apparences un certain

Abe Mayfield, et le bien vivant en knickers, un certain Titus Gerrard. Et si

les Eaton ne m’ont pas menti, vous êtes Gus Orviston, le fils du célèbre

Henning Hale-Orviston, dont, par ennui, j’ai abandonné la lecture du

Summa Piscatoria à la moitié, mais si jamais ses pages indigestes

renferment la clé permettant de faire la pêche que vous avez faite

aujourd’hui, je ne manquerai pas de le reprendre pour le relire dix fois s’il

le faut. Encore un peu de brandy ? Une cigarette, peut-être ? Et si vous me

disiez pourquoi vous hésiteriez à porter un vêtement que vous admirez et

qui, en outre, se trouve être confortable, pratique grâce à la présence de ses

nombreuses poches, presque inusable, et que portait Théodore Gordon, le

Père de la pêche à la mouche en Amérique ? »

Essayant de ne rien oublier de tout ce fatras de propos décousus, je

répondis :

« Pour les noms, c’est bien ça. Je suis Gus, mon père est H2O, son livre

est ennuyeux et vous êtes Titus. Mais aucun livre ne détient les clés qui

permettent d’attraper ce que j’ai attrapé aujourd’hui : les truites, je les ai

prises à la mouche noyée, le noyé à la mouche sèche trempée. Et si vous

voulez, vous pouvez emporter les poissons, parce que je ne peux pas… je

ne veux pas… Je regrette de ne pas être resté au lit ce matin, d’être là, non,

ce n’est pas ce que je voulais dire, je, je… ça me fait plaisir de tailler une

bavette avec vous, Titus, mais je… je ne voudrais pas vous retarder. Vous

comprenez, je ne veux pas, ou plutôt je… je… préférerais ne pas me

retrouver tout seul dans ma cabane, non, mais ça va… si, si… ça va…

pardonnez-moi, mais… euh… » Je me tus.

Alors que je gardais le silence après mes bafouillements, Titus se bornait

à fumer et à attendre comme si je n’avais rien dit, comme s’il n’avait pas

affaire à un crétin patenté. Je bus encore une gorgée de brandy et je

l’observai avec nervosité, me demandant ce qu’il attendait ainsi. Les

knickerbockers et le gilet me fournissaient un indice : il ressemblait à ces

deux vieux pêcheurs à la mouche anglais qui avaient rendu visite à H2O —

deux parmi les quelques-uns que j’avais rencontrés et admirés —, des

hommes dont l’éloquence m’avait paru de prime abord choquante, car c’était la première fois que je voyais des gens pour qui la conversation

constituait une forme d’art. Ou de sport. Je compris alors ce que Titus

voulait : il espérait engager une belle joute oratoire contre moi. Je me

secouai, me redressai dans mon fauteuil et déclarai :

« Pardonnez-moi de digresser.

— Je vous en prie, dit-il avec un petit geste négligent de la main.

— Je vous remercie, dis-je, puis je repris le fil : je suis certes habitué aux

citations qu’on se lance à la figure — mes parents sont des adeptes de ce

genre de combat verbal —, et les noms de Milton, de Pope, de Dryden, de

Carlyle, de Donne et Compagnie me sont suffisamment familiers pour que

je puisse affirmer que je préfère de beaucoup le Cavalier Solitaire.

J’aimerais bien encore un peu de brandy et peut-être l’une de vos cigarettes

brunes, à condition qu’elles ne sentent pas comme votre cigarillo. Et si je ne

voudrais pas pour un empire porter des knickers, c’est à cause de ce moulin

à paroles qu’est ma mère, mais si vous espérez me faire croire qu’avec

votre mètre quatre-vingts et quelque vous portez le même costume

qu’autrefois Théodore Gordon avec son mètre soixante, c’est que vous

avez, pour mesurer, l’œil du vrai pêcheur. »

Titus sourit, me lança une cigarette, remplit mon verre à ras bord et téta

un grand coup à deux reprises, une. fois son cigare et une fois son brandy,

puis il dit :

« J’admets que mon costume n’est semblable à celui de Gordon que par

la coupe. Je m’interroge pour savoir à quel point les auteurs que vous avez

cités vous sont “suffisamment familiers”. Et je m’interroge par ailleurs sur

madame votre mère, cet être aux dons remarquables de clairvoyance qui,

n’étant présente ni ici, ni en votre domicile, désert de votre propre aveu,

n’en serait pas moins capable de vous voir dans vos superbes encore

qu’hypothétiques knickers et de transmettre ses sarcasmes sur des

kilomètres à la ronde, à travers montagnes inconnues, brouillards, arbres et

murs. Quant à votre prise exceptionnelle de ce jour, je ne vois aucune raison

pour que vous en éprouviez du regret ou de la consternation. Vous avez

rendu un fier service à la famille de cet homme en capturant ainsi sa

dépouille. Et puisque nous sommes tous destinés à mourir et que nous

possédons tous une âme immortelle, je ne vois pas en quoi la proximité de

cadavres devrait nous couper l’appétit. Quoi qu’il en soit, je serais ravi de

vous soulager d’une paire de vos truites. »

Absorbé dans ses circonvolutions, j’absorbai une rasade de brandy avant

de faire la réponse suivante :

« Puisque nous sommes censés posséder une âme immortelle, je dois dire

que l’âme en question, je serais ravi de la voir. Pour ce qui est de

“suffisamment familier”, ça signifie presque totalement ignorant de tous les

auteurs anglais sur cette terre à l’exception d’Izaak Walton dont Le Parfait

Pêcheur à la ligne m’est peut-être plus familier qu’à quiconque — et la

familiarité engendre parfois le mépris. Être ignorant me satisfait du reste

pleinement, car Walton à lui tout seul m’a valu plus d’ennuis que vous ne

pouvez l’imaginer. Pour les attraper, il faut les appeler comme elles ont

l’habitude qu’on les appelle, c’est-à-dire des cutthroats. Quant à ma mère,

elle n’est pas clairvoyante, mais invisible. Tenez, elle vient juste de vous

marcher sur le pied gauche. »

Sans marquer la moindre hésitation, Titus répondit :

« Allons d’abord à l’essentiel : je ne peux pas montrer matériellement

mon âme, mais je peux savoir, et je sais par intuition qu’elle existe, et cela

grâce à des explosions pneumatiques occasionnelles ainsi qu’à des

raisonnements et, aussi, grâce à des idées nées des interrogations suscitées

par les paroles des sages, des saints et des Écritures. Mais toute discussion

sur l’immortalité doit être reportée à un moment où nos énergies le

permettront. Je vous remercie pour les cutthroats. Et pour madame votre

mère, il me faut donc supposer, si ce que vous dites au sujet de mon pied

gauche est exact, qu’en plus d’être invisible, elle est effrontée et dépourvue

de poids. Et votre mépris pour Izaak Walton me paraît être du même ordre

que celui qu’on ressentirait pour les chiens affectueux, les arbres

dispensateurs d’ombre, les jardins d’agrément, les couchers de soleil et

ainsi de suite : une telle misanthropie me semblant contraire à votre bonne

nature apparente, j’en déduis qu’il existe en vous des facteurs qui déforment

votre jugement et qui n’ont pas encore été mis en lumière. »

Rassemblant les idées et le brandy qui me restaient, je pris une profonde

inspiration et répliquai :

« Je suis trop fatigué pour vous demander des précisions au sujet de vos

explosions automatiques, vos assaisonnements ou je ne sais quoi, mais je

vous présente toutes mes condoléances. Je connais deux saints, saint

Valentin et saint Glinglin, et je connais un sage, ou plutôt une sage…

femme. Par ailleurs, j’ai lu en effet des écritures qu’on appelle la sainte Bible et je l’ai trouvée déroutante, acerbe, capable de provoquer des

querelles et des guerres, mais incapable d’y mettre fin, et une partie de mon

mépris pour le livre de Walton vient du fait qu’il a pour vedette un

Personnage dont la Bible est pleine, un Personnage doté de toute

l’invisibilité, l’absence de poids et l’impudence de ma mère, un Personnage

qui n’a pas plus de rapport avec la Pêche ou les pêcheurs comme moi que

les poissons n’en ont avec la théologie. Et je vous prie de m’excuser parce

que je ne crois pas que je continuerai à vous écouter et que je suis certain

que je n’arriverai pas à vous comprendre si on poursuit sur le même terrain,

encore que je serais heureux d’y revenir à une autre occasion. »

Épuisé, je m’interrompis, tandis que mon petit cerveau de Cendrillon se

transformait en souris et en citrouilles.

Titus grommela quelque chose à propos de jeter le gant, de s’évanouir

avant la bataille, ce qui ne l’empêcha pas de m’aider à traverser le parking

et à monter dans sa voiture, un véhicule digne de son propriétaire, une

Plymouth 59 toute rouillée et cabossée, d’une indéfinissable couleur tirant

sur le jaune et le marron, surnommée « La Carpe » pour la simple raison

qu’elle ressemblait à une carpe… et à une carpe pas au mieux de sa forme

par-dessus le marché. Elle était cependant munie de grands ailerons, d’un

porte-cannes à pêche sur le toit, et elle glissait dans le brouillard, presque

aussi muette qu’une carpe. À l’intérieur, on se serait cru dans un château :

sièges avant en peau de mouton et à l’arrière, à la place de la banquette, des

petits meubles pour caser la nourriture, le matériel de pêche et les bouteilles

d’alcool, une glacière pour la bière et un réchaud Coleman pour réchauffer

le café, la soupe ou les membres engourdis du pêcheur pendant la saison

hivernale des steelheads. On trouvait aussi un râtelier à pipes en érable et un

rayon de bibliothèque aménagés à l’emplacement de la boîte à gants, soit

une rangée de pipes bien culottées suspendues au-dessus d’une vingtaine de

volumes reliés, la plupart écrits dans des langues dont je ne connaissais

même pas l’alphabet. Sur la lunette arrière, il y avait un Jésus en plastique

qui levait les bras en un geste de bénédiction quand on appuyait sur le frein,

mais Titus avait collé dans Sa main une canne à mouche faite de trois cure-

dents et d’un bout de soie monobrin terminé par une Royal Coachman

n° 20 : chaque fois que la Carpe s’arrêtait, le Bon Pêcheur lançait sa ligne et

quelque part dans le monde un pêcheur et pécheur sauvé atterrissait en frétillant sur le plancher de Son bateau, une mouche sèche de l’au-delà

accrochée à sa lèvre spirituelle.

Je réussis grâce à Titus à effectuer le court trajet entre la Carpe et ma

mezzanine, mais je suis incapable de me souvenir de son départ, car lorsque

ma tête toucha l’oreiller, je dormais déjà.

 

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