La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 35 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

3 Nick le Converti

3

 

Nick le Converti

 

Il faut vivre soi-même un naufrage avant de pouvoir saisir la bouée de sauvetage qu’il vous jette… Le Maître nous connaît ainsi que chacun de ses disciples mieux que nous nous connaissons nous-mêmes II lit dans l’âme de ses disciples plus qu’ils ne sont disposés à l’admettre.

Eugen Herrigel,

Le Zen et l’Art du tir à l’arc

 

Lorsque Nick est arrivé, je vivais dans un autre monde : même cabane,

même Tamanawis, même véhicule de la conscience de cent quatre-vingt-

trois centimètres de long, mais différents contenus partout. Dans la rivière,

il y avait des saumons ; dans moi, il y avait une âme ; dans la cabane, il y

avait des murs tapissés d’étranges dessins bancals de poissons, de rivières et

de moi en train de pêcher, tous dus au crayon mal assuré de petits copains à

moi inscrits dans la classe de jardin d’enfants d’Hemingway. Les livres

s’entassaient partout. Deux paires de gants en laine tricotés main qui

laissaient le bout des doigts libre étaient suspendus à un crochet à côté de la

porte de derrière, cadeaux d’Emma pour la pêche par temps froid. Sur mon

lit dans la mezzanine s’étalaient une veste et un pantalon en coton indien

blanc offerts par Steve et Satyavati que j’utilisais surtout comme pyjama,

mais que je mettais quand je me rendais à la maison-des-bougies-

sanctuaire-des-herbes-folles (me baissant le plus possible au volant de mon

pick-up lorsque je croisais des amis bûcherons ou pêcheurs qui pourraient

ne pas comprendre en quoi le coton blanc « était bon pour mes vibrations »,

ni même pourquoi j’avais seulement besoin que mes vibrations soient

bonnes). Derrière ma cabane, Kernie et Bernie avaient construit une petite

étable remplie de fourrage, et, plantée sur la falaise qui surplombait la

rivière, veillait ma chèvre apprivoisée, Charles II. Charles mangeait les

ronces autour de la cabane. Et Charles donnait deux litres de lait par jour…

Hemingway avait trois ans quand il l’avait baptisée ainsi. Il semble qu’il

avait eu un canard blanc qu’il aimait beaucoup, un mâle appelé Charles.

Charles le Mâle se créa une légende quand, par une glaciale journée d’hiver, il décida de glisser doucement sur la Tamanawis et de partir ainsi,

barbotant, vers l’immensité de l’océan, laissant Hemingway inconsolable

jusqu’au jour où l’une des chèvres d’Emma mit au monde la paire de

jumeaux la plus mal assortie qu’on pût imaginer : un gros mâle blanc et noir

bien sain aux oreilles comme des ailes d’avion, et une femelle sale et

maigrichonne aux oreilles ratatinées qui ressemblait à un minuscule

chameau sans bosse. Hemingway, en deuil de son canard, eut à peine jeté un

coup d’œil sur le chameau qu’il s’en toqua littéralement. Il se mit à vivre

avec, du matin au soir. Il le nourrissait et l’habillait, broutait et dormait

avec. Il exigea aussi qu’Ernie et Emma retirent le nom qu’ils lui avaient

donné, ce qui ne présenta guère de difficultés dans la mesure où ils avaient

appelé les jumeaux Mandy et Candy et aussitôt oublié qui était qui, ce qui

ne fut plus le cas après que la chèvre eut été baptisée Charles II. L’adoration

d’Hemingway pour Charles dura jusqu’à ce qu’elle devienne à son tour

mère et qu’il tombe amoureux de son fils, Charles III. Emma dut alors

s’occuper de Charles II et la traire et, comme chacun peut le deviner, elle

avait déjà assez à faire avec la maison, les enfants, le poulailler, le troupeau

de chèvres et le jardin, sans oublier Ernie à qui elle foutait une trempe

chaque fois qu’il la traitait de Harpie, de Chipie ou de Burgie. Comme elle

tenait à me fournir du lait de chèvre frais, je lui proposai de lui acheter

directement le fournisseur. Elle y consentit et Hemingway insista pour que

ce soit Charles II, sa seconde favorite.

 

La transformation subie par ma cabane s’étendait à la cave qui faisait

office de réfrigérateur et où s’amoncelaient bouteilles de vin, de jus de

fruits, de bière brune et blonde artisanales, viande séchée de cerf et

d’orignal, conserves de fruits et de légumes, fromages de vache et de

chèvre, souvent des crevettes et des crabes, et aussi une bonbonne d’alcool

de pommes de terre aux sinistres reflets, le tout pêché, chassé, préparé,

fabriqué, cultivé ou distillé par des amis et reçu en : échange de mouches ou

de cannes. Les termes de chacun des marchés conclus dépendaient du temps

nécessaire, du matériel et du nombre de bières bues pendant la durée du

marchandage. Et parfois, quand les mouches ou les cannes avaient produit

d’excellents résultats, leurs propriétaires se glissaient chez moi en mon

absence pour déposer un petit supplément.

Je suppose que nous autres, ermites, tendons à être plutôt ingénus. Enfin,

c’est le cas pour moi. Je ne compte plus les nuits où je suis resté à regarder

la cabane remplie de dessins, de bougies allumées, de divers cadeaux et

objets hétéroclites obtenus en échange de mon matériel, incapable de

dormir tellement mon cœur débordait — et se serrait aussi, parce que la

plupart des gens n’avaient pas la chance de vivre comme nous dans la

vallée de la Tamanawis, et aussi parce que j’avais tant à partager, mais

personne avec qui le faire. Ou plutôt pas la personne particulière à qui je

pensais. Et pour cette personne particulière, je fabriquai une nouvelle canne

en noisetier, puis une canne en bambou refendu à l’allure plus ou moins

médiévale, mais munie de véritables anneaux, d’une poignée en liège et,

pour aller avec, un moulinet ventral. Les moulinets ventraux ne sont pas de

vrais moulinets : il s’agit de simples boîtes ou paniers qu’on porte sur le

ventre, munis de deux tiges verticales autour desquelles on enroule la ligne

à la main. Je voulais ainsi éviter à Eddy d’avoir à plonger dans l’eau par

temps froid tout en l’équipant du matériel le plus primitif que je

connaissais. La plupart de ces espèces de moulinets sont métalliques, mais

comme je soupçonnais qu’elle préférerait quelque chose de plus archaïque,

j’achetai chez un brocanteur d’Astoria un panier tressé en provenance de

Tijuana, sur le devant duquel était peint un petit âne. Le panier mesurait dix

centimètres de haut, quinze de large et trente de long, la dimension idéale.

Je tapissai l’intérieur de cuir huilé, découpai une petite planche d’érable que

je posai au fond, y perçai deux trous espacés de sept ou huit centimètres,

collai des chevilles dedans, puis chargeai le « moulinet » avec du fil de

nylon de force neuf kilos et un bas de ligne monobrin. Après quoi, Satyavati

m’aida à tisser une épaisse ceinture aux couleurs de l’arc-en-ciel dans de la

laine d’agneau que Steve m’aida ensuite à fixer. Non que cela eût été

difficile, mais je ne pouvais pas m’empêcher de me la représenter autour de

la taille d’Eddy.

J’essayai la canne à l’arrivée des jeunes mâles et des saumons argentés.

Je constatai alors que j’étais capable d’effectuer des lancers longs et précis

sans avoir besoin pour autant de beaucoup de poids et que je réussissais à

faire dériver ma mouche dans des courants trop lents pour y pêcher avec du

matériel conventionnel. Le premier soir, je pris trois mâles. Le deuxième,

cinq, puis je ferrai un beau saumon argenté, une femelle à en juger par ses

bonds affolés, et bien que la canne répondît à merveille, je perdis le poisson en regardant un minibus Volkswagen arrêté sur l’autre rive. Il y. avait

quelqu’un à l’intérieur, qui m’observait à la jumelle. Il me vint à l’esprit que

c’était ce même minibus que j’avais vu près du ruisseau U.S. Grant.

Bizarre, bizarre. Je rentrai à la maison, ajoutai un scion à la canne, puis

fourrai le matériel sous le toit en attendant que se manifeste leur

propriétaire aux cheveux d’or ou, plus vraisemblablement, qu’il tombe en

poussière.

 

Afin de faire face à l’afflux de commandes, j’augmentai ma production

pour passer à quinze cannes et trois cents mouches par mois, mais je ne

voyais pas le moyen d’aller au-delà sans être pour cela obligé de

m’astreindre à une tâche fastidieuse, si bien que, à contre-cœur, je

commençai à refuser des commandes. Quoique, en vérité, pas tellement à

contrecœur. Un jour, peu de temps après l’épisode de la rivière Kipu, un

homme corpulent aux cheveux gris qui portait un costume lie-de-vin, une

chemise rose et un ensemble blanc cravate-ceinture-chaussures assorti entra

dans ma cabane comme s’il était chez lui, déclara qu’il possédait une chaîne

de magasins en Arizona, qu’il avait entendu dire que j’étais le fils de H2O,

qu’il était prêt à acheter toutes les cannes que je fabriquerais au cours des

dix prochaines années, qu’il en ferait son article de choc, qu’il les vendrait

trois fois le prix que j’en demandais et que la moitié des bénéfices me

reviendrait. Après quoi, il s’assit dans mon rocking-chair comme s’il lui

appartenait et me demanda comme si je lui appartenais :

« Alors, qu’est-ce que t’en dis, mon p’tit gars ? » Je lui dis que je voulais

bien lui vendre une canne à pêche si ça ne le dérangeait pas d’attendre un an

et demi. Il rit comme un marteau-piqueur. Il dit que je ne comprenais pas,

qu’il était disposé à m’avancer un certain nombre de billets de mille dollars

aujourd’hui même. Il dit : « Attention, mon gars, tu vas rater l’occasion de

ta vie. » Je lui répondis que j’espérais bien que ce serait la seule occasion de

ce genre que j’aurais dans ma vie, puis j’empoignai ma veste de pêche, ma

canne à mouche, lui annonçai que je fermais et lui tins la porte ouverte. Il

ricana et, sur le seuil, se retourna et cracha : « Pauvre con de hippie ! » Je

lui éclatai de rire au nez. Après son départ, je pris néanmoins mon bout de

miroir pour m’examiner. J’avais les cheveux qui me descendaient presque

sur les épaules et ma barbe était quelque peu hirsute. Je taillai tant bien que

mal l’un et l’autre à l’aide de mes ciseaux à mouches, puis j’étudiai le résultat. Je ne savais toujours pas quoi penser. Je m’étais souvent traité de

con, mais je ne voyais pas ce qu’il entendait par « hippie ». Peu m’importait

que j’en sois un ou : pas, mais je voulais savoir exactement ce que ce terme

englobait. D’un autre côté, je pouvais me raser et voir, mais je détestais me

raser. J’eus une idée…

Quelques minutes plus tard, cependant que je roulais en cahotant sur le

chemin creusé d’ornières de chez Steve et Satyavati, une pierre jaillit du

sanctuaire de mauvaises herbes et vint heurter le flanc de mon pick-up. Je

fonçai jusqu’à la ferme, puis descendis avec prudence pour enquêter (non

pas sur la pierre, car je savais d’où elle venait, mais sur la question du

hippie). Arrivé à une distance où je m’estimai à l’abri, je me glissai

derrière un arbre et, sans préambules ni explications, je criai :

« Hé ! Rama ! hé ! Arjuna !… est-ce que je suis un hippie ? »

Piaf ! Schlak ! deux pierres s’écrasèrent sur le tronc de mon arbre. Ce

n’était pas le bruit que font les projectiles lancés à l’aide d’un lance-pierres

de fortune. Ces cinglés de petits kshatriyas devaient se servir au moins d’un

bazooka ! Et tous deux étaient invisibles. Je hurlai :

« Hé ! Je joue pas ! Répondez à ma question et je m’en vais tout de

suite. »

Bzzzzzz ! Un nouveau projectile siffla à mes oreilles, rebondit sur un

rocher et fit voler des éclats dans toutes les directions. D’un buisson à droite

du chemin jaillit une voix furieuse :

« Tu pêches trop ! »

Ce devait être Arjuna. Je mis toute la largeur du tronc entre lui et moi. De

l’autre côté du chemin, un petit nuage au milieu des chardons trahit la

position de Rama avant que ne s’élève ce cri inquiétant, comme

désincarné :

« Les hippies ont les cheveeeuuuux loooonnnngs ! »

Et il lança une pierre qui passa au-dessus de moi en miaulant et se perdit

dans le feuillage. Je ne le voyais plus, par contre, je vis Arjuna se dresser

au-dessus de son buisson et envoyer un missile.

« Attention ! Rama ! » hurlai-je.

Trop tard ! Un choc sourd, un son bizarre, puis plus rien… puis un rire

étouffé.

« En plein milieu du front ! » s’écria Rama en courant se mettre à

couvert.

Un énorme casque de moto lui couvrait la tête et les épaules, tandis que

sa natte blonde lui rebondissait sur les fesses. Arjuna expédia un nouveau

projectile dans ma direction, puis s’élança derrière son frère, un masque de

plongée collé sur la figure et trois chapeaux de paille de sa mère empilés sur

son crâne de guerrier.

J’envisageai de donner une conférence afin de soutenir la thèse selon

quoi les casques ne constituaient pas toujours une protection efficace contre

les frondes (témoin Goliath), mais après réflexion, il me parut

vraisemblable que ces pédanteries ne feraient qu’attirer des projectiles de

toutes sortes sur ma tête non casquée. D’ailleurs, l’idée même de recourir

aux pédanteries me fournissait la preuve définitive : je n’étais pas un hippie.

J’attendis qu’ils aient porté la guerre au milieu des bruyères et des jacobées,

puis je regagnai furtivement mon pick-up et m’empressai de décamper.

Le lendemain matin, j’étais occupé à confectionner des mouches quand

un autre type aux cheveux gris entra, marmonna un vague bonjour, puis se

mit à inspecter les cannes et les mouches exposées près de la porte. Pensant

qu’il allait me proposer le même genre d’affaire que le premier, je me ;

préparai à lui assener une réponse bien sentie. Il finit par se tourner vers

moi, et je m’apprêtais à lui lâcher ma bombe en pleine figure… si bien que

je faillis m’étouffer dans ma propre ; colère quand, avec un sourire timide,

il dit :

« Beau travail. Superbe. Cent fois mieux que tout ce que j’ai vu dans

quatre États. Je ne voudrais pas paraître m’imposer, mais je serais tout

disposé à travailler pour vous gratuite ; ment si vous acceptiez de

m’enseigner quelques-unes de vos techniques. J’ai mon propre établi et mes

propres outils. Je suis lent mais soigneux, et je ne vous casserai pas les

oreilles par mes bavardages. Et dès que j’aurai appris tout ce que je :

pourrai apprendre, je partirai »

Mon humeur fit aussitôt marche arrière. Je l’examinai de la tête aux

pieds : la peau tannée, les vêtements rustiques, les yeux verts, le sourire

gentil, et pourtant il y avait chez lui un côté dernière-pomme-avant-le-gel,

comme si son vieux chien venait de mourir et que son sourire ne serve qu’à

l’empêcher de pleurer. Néanmoins, il suffisait d’un peu d’intelligence

naturelle pour se rendre compte que c’était un homme bon et sincère qui

travaillerait tranquillement, et peut-être même bien. J’allai dans la cuisine,

versai deux petits verres de whisky et lui en tendis un.

« Je m’appelle Gus, dis-je. Marché conclu. Vous commencez quand ?

— Merci, Gus. Moi, c’est Nick. » Il trinqua, vida son verre et reprit : « Je

ne bois même pas… j’espère que vous ne m’en voudrez pas. Demain, ça

irait ? »

Je répondis que c’était d’accord. Quand on se serra la main sur le pas de

la porte, je remarquai une cicatrice sur sa paume et, sans raison, je me

surpris à penser : « C’est la cicatrice. C’est ça qui le rend triste. »

Le lendemain matin, il arriva avec son matériel et on se mit à travailler

côte à côte. Comme annoncé, il se révéla être lent mais méticuleux, et sa

première mouche, une Renégate n° 12, était assez réussie pour qu’on puisse

la vendre. Mais quand il voulut me la donner, je la lui rendis en disant :

« C’est un cadeau, pour porter chance. »

Nick eut un petit sourire triste.

« Il y a une vieille prière de pêcheurs norvégienne, dit-il. Si on remplace

“poisson” par “mouche”, voici ce que ça donne :

 

La première mouche que j’ai faite

Au nom du Christ,

Roi des Éléments,

Le pauvre la prendra pour lui ;

Et le Roi des Pêcheurs,

Me donnera ensuite Sa bénédiction,

Et pour moi les crêtes des vagues… »

 

Quelque chose dans ces paroles, ou dans la façon dont il les prononça,

m’émut au point que je détournai la tête. Lorsque je jetai de nouveau un

coup d’œil vers Nick, j’eus la stupéfaction de voir qu’il avait la tête baissée

et que des larmes tombaient sur ses mains. Je fis semblant de n’avoir rien

remarqué, mais un sentiment de peur me gagna à la pensée qu’il était peut-

être un peu cinglé. Mais rien de la sorte ne devait se reproduire.

 

Je me pris d’affection pour Nick. Dans les semaines qui suivirent, j’eus

simplement à lui montrer deux ou trois trucs avec les nœuds, les pinces et

les outils spéciaux qui permettaient de gagner du temps, ainsi que les

matériaux et les techniques nécessaires pour confectionner les mouches

qu’il ne connaissait pas. Pour ce qui était des cannes, il en savait autant que

moi. Il était juste moins rapide, et après la première semaine, je me disais

chaque soir qu’il ne reviendrait pas le lendemain, mais il arrivait tous les matins à 7 heures tapantes et repartait à une heure, six jours par semaine, et

toujours aussi reconnaissant et enthousiaste malgré le peu de choses que je

pouvais encore lui apprendre. À la mi-octobre, j’avais rattrapé mes

commandes en retard et même pris suffisamment d’avance pour me

constituer un bon petit stock. À la fin du mois, Nick était capable de monter

des anneaux et des mouches mieux que moi, et presque aussi vite, à

condition toutefois qu’il le veuille. En effet, il conservait la curieuse

habitude de s’interrompre au milieu de son travail, souvent après avoir

placé un hameçon nu dans l’étau, et de se laisser aller à la rêverie, à

l’apathie ou à je ne sais quoi. Je pensais qu’il avait peut-être un problème de

santé, dans la mesure où je constatais qu’il ne mangeait pas beaucoup. Il

n’était pas très loquace, non plus, mais mes bavardages et mes nombreuses

questions ne paraissaient pas le déranger. Je réussis à apprendre que sa

femme et lui louaient une petite cabane au nord de Fog, que sa femme était

infirmière et norvégienne, qu’ils avaient deux grands enfants, qu’elle

quitterait son poste en novembre et qu’ils espéraient ouvrir une petite

boutique d’articles de pêche sur la côte ouest de File de Vancouver, ce qui

expliquait sa présence auprès de moi.

Une semaine avant Halloween, Nick vint pour la première fois frapper le

soir, et je compris aussitôt. Je lui ouvris et, son éternel petit sourire timide

aux lèvres, il me tendit un paquet enveloppé dans du papier cadeau.

« Cadeau d’adieu, dit-il. Ma femme finit plus tôt. On part demain pour la

Colombie britannique. Je ne te remercierai jamais assez, Gus. Ce n’est

qu’un vieux livre, mais j’ai pensé que ça te ferait plaisir. »

Je le déballai… et réussis à peine à le remercier tant j’avais du mal à

maîtriser mon fou rire : c’était Le Parfait Pêcheur à la ligne !

Après, je lui dis que j’avais moi aussi un cadeau pour lui. Je lui demandai

d’attendre dehors que je le prépare. Songeant que cela l’aiderait à démarrer

pour son magasin, j’emballai douze cannes à pêche et douze douzaines de

mouches, des sèches et des noyées, puis j’allai déposer le tout dans son

pick-up, mais il ne voulut pas en entendre parler. On s’installa pour

marchander : je parvins à lui faire accepter une canne à steelhead, une

canne à mouche, une douzaine de mouches et l’une des lampes Coleman de

H2O, mais seulement après avoir menacé de les flanquer dans la rivière s’il

refusait. Je lui donnai aussi un dessin du bois de cèdres et de la cabane, œuvre de Charlene. (Je me souvenais que c’était elle, car il était au charbon

et pas au darbon ou au marbon.)

Une fois les cadeaux chargés dans le pick-up, on demeura un moment

plantés là comme des idiots. Il avait déjà promis d’écrire. On avait dit qu’on

tâcherait de se revoir, de se rendre visite. Il n’y avait plus rien à ajouter. Je

shootai dans une pierre. Il shoota dans un pneu. Je dis :

« Fait frisquet. »

Il dit :

« Va geler demain matin. »

Puis on se tut, mais le silence n’allait pas. Toutes ces heures calmes

passées à travailler ensemble, des heures agréables. Je finis par lâcher :

« Bon Dieu ! Nick ! c’est pas une façon de se dire au revoir. C’est pas

parce que t’es trois fois plus vieux que moi et que tu bois pas qu’on va pas

s’en jeter un dernier ! »

Toujours aussi loquace, il dit :

« Sûr. »

On rentra. Nick fit un feu pendant que je fouillais dans les placards. Je

me disais que pour qu’on ait une conversation d’adieu et non pas un silence

d’adieu, il lui faudrait une bonne dose de carburant, aussi je pris une

bouteille de bourgogne que je versai dans une casserole, j’ajoutai de la

cannelle et un clou de girofle, puis je mis le tout à chauffer. Après quoi, je

posai la casserole sur le foyer de la cheminée, plongeai deux grandes tasses

dedans et en tendis une à Nick, puis on tira deux fauteuils devant le feu. À

ma grande satisfaction, et aussi à la sienne à en juger par son sourire

penaud, Nick vida sa tasse d’un trait. Il se cala dans son rocking-chair et

dit : « Bien. » Manifestement, on n’y était pas encore. Je vidai à mon tour

ma tasse, puis je nous resservis tandis qu’il bourrait et allumait une pipe —

et, comme il protégeait de sa main en coupe la flamme de l’allumette, je vis

de nouveau la cicatrice sur sa paume. Cette cicatrice, je l’avais regardée des

heures durant quand on travaillait côte à côte, et je m’étais interrogé à son

sujet, au point d’en rêver la nuit parfois. Pourtant, je n’avais jamais posé de

questions là-dessus, car j’étais persuadé que la cicatrice était la clé de sa

tristesse, de son calme et de tout son comportement. L’interroger à ce

propos comme si de rien n’était, cela me semblait impossible. Je l’avais

examinée trop longtemps, je l’avais trop détaillée. Elle lui traversait la main

de part en part, comme s’il avait subi un quart de crucifixion. Je savais que c’était ma dernière chance de savoir, aussi, pour m’insuffler du courage, je

bus une deuxième tasse puis, détournant les yeux, je demandai :

« Je sais que ça ne me regarde pas, Nick, mais je n’ai pas cessé de

m’interroger… D’où vient cette cicatrice ? »

Je sentis le changement. Je sentis une crispation. Je sentis une hésitation

— comme un cerf la première fois qu’il vous aperçoit, quand il observe,

hume l’atmosphère. Je n’avais pas besoin de lever la tête pour savoir que je

venais de me montrer terriblement indiscret. Lorsque je me résolus enfin à

le faire, je m’attendais à le voir en colère…. mais au contraire, la douceur et

la tristesse qui étaient en lui semblèrent tout à coup s’épanouir et envahir

non seulement ses yeux verts, mais aussi la moindre ride de son visage.

« J’aimerais te raconter, Gus, dit-il. Mais c’est une longue histoire. »

Je lui répondis qu’on avait de quoi boire et manger pour tenir un mois.

Il sourit de son triste petit sourire.

« Il n’y a pas d’histoire que je voudrais davantage raconter, pourvu qu’il

y ait des oreilles pour l’entendre. »

Je me reculai pour qu’il voie les miennes. Il sourit de nouveau. On

rapprocha nos fauteuils, on posa nos pieds sur les pierres du foyer. C’était

bizarre : me trouver si près de quelqu’un que je connaissais si peu me

rendait en général mal à l’aise, mais avec Nick, ce n’était pas le cas. Un

petit nuage de quiétude planait autour de lui. Je m’en étais rendu compte en

cognant accidentellement ma tête à plusieurs reprises contre la sienne

pendant que je scrutais les points délicats de ses plus petites mouches

sèches. Il n’était pas seulement discret, il était absent, de sorte que

j’avançais toujours le front, croyant ne rencontrer que le vide.

J’allumai une cigarette. Nick finit sa deuxième tasse, ferma les yeux, tira

une bouffée de sa pipe, attendit que les mots infusent, puis déclara :

« Il faut que je te prévienne, c’est une histoire de guerre, et les histoires

de guerre font souvent sur les jeunes l’effet de litres de laudanum.

— Ça ne peut pas être pire que les histoires de pêche pendant lesquelles

j’ai réussi à rester éveillé », dis-je en haussant les épaules.

Nick fronça les sourcils.

« C’est là où j’allais en venir, Gus. Parce que c’est aussi une histoire de

pêche, mais une que je prends très au sérieux, et je préférerais ne pas te la

raconter si tu dois prendre un air sceptique, parce que cette histoire, elle est

vraie.

— Je ne prendrai aucun air que ce soit avant que tu en arrives à l’épisode

où Barbe-Noire, Moby Dick, Popeye et toi avez uni vos efforts pour couler

le Bismarck. »

Il se borna à esquisser un sourire. Il était clair qu’il voulait que le calme

s’instaure avant de commencer, et pas seulement dans la pièce, mais aussi

dans nos esprits.

« Il n’y a pas de pirates, pas de baleines et pas de cuirassés dans mon

histoire, mais il y a une chose que moi-même je n’aurais peut-être pas crue

si je n’en avais pas tous les jours la preuve sous les yeux.

— Quelle preuve ? »

Il présenta sa paume comme un livre ouvert. La page était barrée par la

cicatrice rouge. Puis, d’une voix un peu hésitante, il raconta :

« Ça se passait pendant la Seconde Guerre mondiale. Je servais à bord

d’un dragueur de mines dans la mer du Nord. Tu connais les dragueurs de

mines ? »

Je hochai affirmativement la tête.

« Des petits bâtiments. Et en particulier le nôtre, même pour un dragueur

de mines. Mais on avait un bon équipage, combatif et tout, et on faisait

correctement notre boulot. Si on n’avait pas été en guerre, j’aurais presque

pu dire que ça me plaisait bien. En tout cas, guerre ou pas guerre, je ne crois

pas que j’aurais pu être sur un meilleur bateau avec de meilleurs hommes,

sauf un, l’aumônier. » Il s’interrompit, tisonna le feu, but un peu de vin et

reprit : « En général, il n’y avait pas d’aumônier à bord de bâtiments aussi

petits que le nôtre. Nous supposions que nous devions sa présence à notre

réputation sulfureuse. Quoi qu’il en soit, les autres membres de l’équipage

semblaient ne pas avoir de problèmes avec lui. C’était le style ascétique et

dévot, et comme on n’avait pas de coq à bord, c’était lui qui faisait la

cuisine, pas mal, d’ailleurs, même si je ne le lui ai jamais dit. Je crois

qu’avec le genre d’esprit religieux qui était le nôtre, il n’avait pas grand-

chose d’autre à faire. Les seules fois où on l’écoutait, c’était quand il nous

appelait à la soupe et aussi les dimanches. Le dimanche, en effet, on devait

se partager en deux équipes qui s’entassaient chacune à leur tour dans une

salle minuscule, pour chanter quelques cantiques et se farcir son sermon. Et

là, il larguait carrément les amarres ! Ses sermons étaient remplis de toutes

ces professions de foi et certitudes inébranlables affichées par certains

chrétiens. Je les détestais ! Et je me souviens encore de la plupart ! Chaque semaine, il en arrivait régulièrement à parler de Jésus à un endroit ou à un

autre. Il l’appelait “le Pêcheur d’Hommes”, faisait tout le temps remarquer

comment “IL” apaisait les mers déchaînées, comment IL secourait les

pêcheurs, les putains et les estropiés, comment IL était mort pour toi et pour

moi. Ensuite venait le moment des Allégories, et pour moi, le moment où je

réprimais mon envie de dégueuler. Dimanche après dimanche, les mêmes

petites Allégories : comme le Pêcheur avait calmé la mer de Galilée, IL

calmera la mer du Nord pour nous ; comme IL avait nourri la multitude (ça,

ça me faisait franchement gerber, car on savait bien qui était le cuistot), IL

nous nourrirait ; comme IL avait fait ça et ça, IL referait la même chose

deux mille ans plus tard pour nous autres sur notre dragueur de mines, loué

soit le Seigneur, amen. Je te le dis, Gus, il et IL commençaient tous les deux

à sérieusement me fatiguer. »

Il but une longue rasade, contempla un instant le feu, puis poursuivit :

« Je ne pouvais pas le souffrir, ce sale bigot. C’était pas seulement à

cause du vide et de la suffisance de tout son discours, mais aussi à cause du

mal que ça pourrait faire aux hommes. Tu comprends, on avait tous la

trouille, et une sacrée trouille, et on se disait, sauf l’aumônier bien sûr, que

c’était notre courage et notre adresse dans le boulot qui nous évitaient de

partir en fumée vers un Monde Meilleur. J’avais l’impression que ses foutus

sermons risquaient de nous porter malheur, au cas où des trouillards se

mettraient à l’écouter et à le croire, de sorte qu’ils laisseraient le Pêcheur

faire le travail à leur place. Et qu’est-ce que l’aumônier pouvait en avoir à

foutre ? Pour lui, sauter sur une mine, c’était gagner son ticket pour le

Paradis.

« Aussi, le jour où il a voulu m’entreprendre en tête à tête au sujet de son

Jésus, j’en ai profité. C’était l’occasion que je guettais. Je lui ai dit que son

Jésus était mort depuis bien trop longtemps pour que ça serve à quelque

chose. L’aumônier m’a répondu qu’IL était toujours vivant. Bon, peut-être,

j’ai dit. Mais dans ce cas c’est encore pire, parce que ça veut dire que c’est

un menteur. Expliquez-moi donc quel genre de Sauveur s’amuserait à créer

et à gouverner un monde où on tue, torture, mutile, assassine, gaze et écrase

les hommes par millions comme autant de mouches ? Il a répliqué que

c’étaient les hommes qui torturaient les hommes et que Jésus souffrait, avec

chaque homme qui souffrait et qu’IL souffrait plus que tous les hommes

réunis. Ça, ça m’a rendu fou de rage. Je l’ai injurié, je lui ai crié qu’il était cinglé, parce que c’étaient les hommes qui souffraient, et aussi les femmes

et les enfants, et que Jésus était soit mort, soit au ciel, là où il ne pouvait pas

souffrir, ni éprouver de la douleur ou de la pitié. L’aumônier est resté calme

et m’a dit qu’il était navré que je pense ça, qu’il me tenait pour un homme

bien et qu’un jour je comprendrais que les souffrances du Christ sont

éternelles. Là, j’ai vu rouge. J’avais envie de lui flanquer mon poing dans sa

figure qui suait la vertu. Je lui ai hurlé que c’était les souffrances de

l’homme qui étaient éternelles. Dieu ne souffre pas. Dieu ne fait rien ! Quel

Dieu permettrait une guerre comme celle dans laquelle on était engagés ? Je

l’ai traité de fils de pute condescendant et moralisateur, je lui ai dit

d’enfoncer sa piété et sa Bible dans la gorge de son dieu de Mort ! Il a gardé

le silence et je suis parti… »

Nick avait quitté son fauteuil, et il arpentait la pièce tandis les mots se

bousculaient sur ses lèvres :

« Le même soir, une tempête s’est levée, venue de nulle part, plus

violente que tout ce que j’avais jamais vu. On a été drôlement chahutés.

Entre le rugissement du vent, les coups de boutoir de la mer déchaînée et

mon envie d’aller trouver l’aumônier pour le balancer au milieu des vagues

en lui jetant au visage : “Alors, il est où ton Homme-Pêcheur qui calme les

flots en ce moment ?”, je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. Et lorsque

j’ai pris mon quart, je n’étais pas en très grande forme.

« Quand je suis arrivé sur le pont, le jour commençait juste à poindre. On

avait mis le cap sur la côte norvégienne pour s’abriter et, un peu protégés du

vent par les montagnes, on croisait à peut-être un mille de la côte en

attendant la fin de la tempête… »

Il s’immobilisa, me contempla un instant d’un air absent, puis se tourna

vers le feu.

« On a heurté une mine flottante. Elle a fait sauter tout l’avant du bateau.

La moitié de l’équipage a été tué dans son sommeil. Le souffle de

l’explosion m’a renversé, mais je n’ai pas perdu connaissance. Je suis resté

allongé sur le pont, complètement sonné, et j’ai vu les hommes se déverser

en hâte par les écoutilles, mais le bâtiment sombrait si vite que la plupart

n’ont rien pu faire. On n’a pas réussi à mettre un seul canot de sauvetage à

l’eau.

« Une vague m’a emporté par-dessus bord, ou peut-être était-ce

simplement le pont qui avait basculé dans l’eau. Toujours est-il que je suis demeuré conscient, mais j’étais comme envoûté : je ne ressentais pas la

moindre émotion. Flottant comme dans un rêve sur la crête de la vague, j’ai

regardé autour de moi : dans le creux, à peine une quinzaine d’hommes

s’efforçaient de surnager au milieu des débris. C’était tout ce qui restait du

bateau.

« Si je n’avais pas été dans cet état de léthargie, j’aurais certainement

paniqué et je me serais mis à nager. Mes mouvements auraient vidé les

poches d’air qui s’étaient formées dans mes vêtements et, frigorifié, je me

serais à coup sûr noyé. Mais je me suis contenté de me laisser porter, envahi

d’une espèce de sentiment de paix, même si je regrettais que l’eau soit

tellement froide, parce que je me rendais confusément compte que d’ici dix

ou vingt minutes on serait tous morts. Pourtant, je n’ai éprouvé aucune

peur, ni aucune joie quand, du haut de la vague suivante, j’ai aperçu un gros

chalutier qui se dirigeait vers nous. Sur le pont, il y avait six hommes qui

tenaient deux cordes prêtes et un septième qui hurlait des ordres d’une voix

si puissante que je l’entendais malgré le bruit de la mer, même si je ne

comprenais pas ce qu’il disait. Ils ont jeté les cordes à nos hommes, mais

beaucoup étaient trop engourdis par le froid pour les saisir. Aujourd’hui

encore, je continue à revoir en rêve la manière dont ils ont coulé

paisiblement ou ont dérivé, hors d’atteinte…

« Quand je me suis retrouvé de nouveau sur la crête de la vague, le

chalutier était sur la crête de celle d’après et il venait vers moi. On s’est

rejoints dans le creux et j’ai vu alors qu’ils lançaient une corde à l’intention

d’un homme de l’autre côté du bateau, et qu’au bout de la deuxième, il y

avait déjà quelqu’un qu’on halait à bord. Je me souviens encore de ce que

j’ai dit. J’ai murmuré : “Nom de Dieu ?”, et c’est tout.

« Le septième marin m’a crié quelque chose en agitant les bras et en

souriant comme si on était à un pique-nique, et puis il m’a désigné la grosse

canne à pêche qu’il avait à la main. J’ai pensé : "Ouais, t’as une belle canne

à pêche, mon pote. C’est gentil de me la montrer.” Elle semblait très lourde

et très épaisse, mais il la maniait avec dextérité, à moins que ce n’ait été

qu’un pur coup de chance. L’extrémité du fil est passée au-dessus de ma

tête, mais la ligne est retombée sur moi. J’ai essayé de l’attraper… mais je

ne sentais plus rien. Je ne sentais plus ni mes doigts, ni mes mains, et à

moins de regarder, j’étais incapable de savoir si elles étaient ouvertes ou

fermées. Tout paraissait se dérouler comme au ralenti. J’ai regardé la ligne filer entre mes doigts tandis que le bateau s’éloignait. Il fallait que je la

saisisse, que je m’y accroche, mais je ne pouvais que la regarder filer. Mes

mains ne m’obéissaient pas. J’étais aussi inconsistant que l’air.

« Le chalutier continuait à s’éloigner. Le grand marin sur le pont m’a

hurlé quelque chose dans une langue que je ne comprenais pas. Qu’est-ce

qu’il pouvait me vouloir ? Peut-être qu’il m’injuriait ou qu’il me disait juste

au revoir. Le bateau a disparu au creux de la vague d’après, alors que je

flottais en haut de la mienne. La ligne arrivait au bout, et il y avait un gros

anneau de liège. Au moment où je m’en emparais, la vague a déferlé…

« Quand j’ai pu de nouveau ouvrir les yeux, le chalutier était déjà sur la

crête de la vague suivante. J’ai regardé mes mains. Elles n’étaient plus

jointes. Le liège flottait encore à quelques coudées de moi. Je ne

comprenais pas pourquoi. Je me disais que le pêcheur, écœuré par mon

absence de réactions, avait peut-être balancé sa canne à l’eau. En réalité, il

avait lâché du mou pour que le liège reste à côté de moi. J’ai réussi à le

ressaisir, mais ça ne m’était pas d’un grand secours. Si l’homme sur le pont

tentait de me hâler, je n’arriverais jamais à m’y cramponner. J’étais trop

faible, trop paralysé par le froid, trop stupide. J’ai essayé de m’enrouler tout

entier autour de ce petit morceau de liège, de me serrer contre lui, de me

fondre en lui… et c’est alors que je l’ai vu ! »

Nick glissa la main dans l’encolure de sa chemise et se tourna vers moi,

le rouge aux joues. Il fit passer un cordon au-dessus de sa tête, dissimula

dans son poing ce qu’il y avait au bout, puis s’approcha de moi et ouvrit la

main : c’était un hameçon. Noir, très fort, long de peut-être 130 mm,

accroché à une ligne tressée de manière décorative, toute vieille et

effilochée, mais encore solide. Je sus tout de suite de quoi il s’agissait et

comment l’histoire s’était terminée. Nick reprit :

« Cet hameçon, je ne le sentais pas, mais Dieu que je le voyais ! Et je

savais à quoi les hameçons servaient. Lâche comme je suis, j’ai d’abord

essayé de glisser le poignet dans l’arrondi, mais comme tu peux le

constater, il n’est pas assez large. Le chalutier montait sur la vague suivante,

et c’était ma dernière chance. J’ai saisi l’hameçon et, tâchant de ne pas

perdre l’équilibre au milieu des remous, je l’ai planté dans ma paume…

« Le bateau a plongé au creux de la vague et une violente douleur m’a

traversé le bras. Le chalutier m’entraînait dans son sillage et j’ai disparu

sous l’eau. J’ai commencé à suffoquer. Au début, j’ai eu peur, et puis tout est devenu paisible. Je ne sentais plus ce froid abominable. Et je me suis

évanoui… »

Nick alla se rasseoir dans son fauteuil et avala une gorgée de vin chaud

avant de continuer :

« Je suis revenu à moi dans la coquerie du chalutier, vomissant de l’eau et

me demandant pourquoi celui qui m’appuyait sur la poitrine ne m’avait pas

laissé mourir en paix. » Il rit, fronça les sourcils, puis but encore un peu de

vin. « Quand j’ai repris mes esprits, j’ai vu un immense Norvégien, avec ses

cheveux blonds tout mouillés plaqués sur le front, qui souriait et me hurlait

dans les oreilles comme s’il s’imaginait qu’il suffisait de parler très fort

pour que je comprenne sa langue. À son hurlement je l’ai reconnu : c’était

le pêcheur, le septième homme. J’ai essuyé le vomi qui me dégoulinait sur

le menton, je lui ai souri de mon mieux et je lui ai demandé : “Vous ne la

fermez donc jamais ?” Un autre Norvégien s’est mis à rire. Il avait compris,

et j’ai pensé qu’il allait falloir que je fasse attention à ce que je disais.

Constatant que j’allais mieux, le grand type m’a serré l’épaule avant de

déverser d’une voix tonitruante un nouveau flot de paroles

incompréhensibles. Son compatriote a ri de plus belle. Je lui ai

demandé ce qu’il y avait de si drôle. Il m’a répondu : “Gunnulf il dit que

vous poisson drôlement dur à attraper !” Je n’ai saisi qu’au moment où je

me suis demandé pourquoi ma main me faisait aussi mal. J’ai regardé… et

j’ai eu un haut-le-cœur. L’hameçon salvateur était toujours enfoncé dans ma

paume !

« Ce vieux Gunnulf rugissait de rire, ce qui me paraissait totalement

déplacé. Il a brandi une énorme paire de tenailles et je me suis évanoui sur-

le-champ. Quand j’ai repris connaissance, je me balançais dans un hamac,

et ma main était entièrement bandée. »

Nick s’interrompit, se tourna vers moi et, pour la première fois, soutint

mon regard.

« Tu vois, Gus, dit-il, j’avais raison au sujet de Dieu. Il n’est pas juste.

S’il l’était, je me serais noyé dans ma stupidité et dans la mer du Nord.

Mais, Dieu merci, Il est plus que juste… Ce qui compte, ce n’est pas que je

ne me sois pas noyé et que j’aie été sauvé… non, ce n’est pas ça qui me

rend heureux. Ce qui me rend heureux et me fait peur à la fois, c’est ce que

j’aurais cru si j’étais mort à ce moment-là, comparé à ce que je croirai

maintenant quand je mourrai. » Il secoua la tête. « Je ne sais pas comment l’exprimer. Je ne suis toujours pas pratiquant et je ne le serai jamais, mais

depuis que cet hameçon m’a transpercé la paume, le monde n’est plus

pareil. Je ne savais rien, rien du tout, jusqu’à ce que Dieu m’ait permis de

voir cette ligne filer, hors de portée de mes mains impuissantes et paralysées

de froid. Tu es jeune, Gus, et j’ignore si tu as déjà été quelque part où on est

au-delà du salut, au-delà de l’espoir. Moi, ce jour-là, j’y étais. Et le salut

que je n’attendais pas m’a été envoyé sous la forme d’un hameçon. Depuis,

rien n’a plus jamais été et ne sera plus jamais comme avant pour moi…. »

La voix sembla lui manquer. Il tendit vers moi sa main droite refermée en

poing, puis l’ouvrit. Et là, au milieu, éclairée par la lueur des flammes, se

détachait la cicatrice, rouge et cireuse.

« Regarde, fils, dit-il dans un murmure. Regarde le signe de l’amour du

Pêcheur pour un crétin et une tête de bois ! »

Je fixai stupidement la cicatrice.

« Touche-la ! » dit-il.

La peau autour était dure et calleuse, et la cicatrice, douce et délicate.

Comme si la plaie n’était pas encore guérie. À son contact, mes doigts se

mirent à trembler.

« Ça fait encore mal ? demandai-je.

— Des fois… oui. Mais c’est une bonne douleur. »

Il saisit mes doigts de sa main martyrisée et les serra jusqu’à ce qu’il me

fasse mal, puis il me lâcha. On regarda le feu.

Après un long silence, il reprit :

« Les neuf rescapés, une fois réchauffés, se sont vite remis. Le capitaine,

l’aumônier et la plupart de mes plus proches copains avaient disparu. Les

blessés coulaient vite dans des eaux aussi glaciales. À part moi, aucun des

survivants n’avait la moindre égratignure. » Il rit. « Tu sais, ils m’ont

décoré ! J’ai bien tenté de les convaincre que je ne le méritais pas. Je leur ai

raconté exactement ce qui s’était passé, mais ils ont insisté. Il faut que la

marine américaine soit foutrement croyante pour donner une médaille à un

type qui s’est contenté de se laisser sauver. Ils devaient s’imaginer que

c’était une médaille religieuse ! »

On hocha la tête de conserve et on adressa un petit sourire complice au

feu en pensant à la marine. On se balança tranquillement, côte à côte, et on

finit tranquillement le vin. Je ne savais pas si j’étais ivre ou non. J’avais conscience d’une ouverture et d’une lumière en moi, là où auparavant il n’y

avait rien. Nick dit soudain :

« Ah, j’ai failli oublier… ce géant, Gunnulf…

— Oui ?

— Il avait une sœur, dit-il, l’air tout penaud.

— Et alors ?

— Eh bien, c’est ma femme, conclut-il avec un sourire. Et en ce moment,

elle doit se demander ce que je fabrique. »

 

Il était près de minuit quand je le raccompagnai à son pick-up. Cette fois,

nos adieux furent simples et cordiaux comme il se devait.

 

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