La vie selon Gus Orviston
6 Anamnèse
6
Anamnèse
Dans le monde vert que nous portons en nous
comme la maladie secrète d’une ville
que nous avons fuie,
nous connaissons, aussi, l’ombre qui plane
dans l’espace vert…
Henry Carlile
J’ignore combien de temps je suis demeuré sur mon rocher. Lorsque j’en
descendis enfin, il faisait nuit. Je tombai à deux reprises en escaladant la
berge, mais je réussis malgré tout à regagner la cabane. Une fois à
l’intérieur, je fis un feu et me blottis devant, puis, tandis que les flammes
montaient et que ma rigidité cadavérique disparaissait, je découvris l’une
des vertus de la solitude : un néant doté de sensations devient ce que les
sens dudit néant perçoivent. Ainsi, je devins le feu et, en tant que feu, mon
seul désir était de flamber, de consumer, de grandir. Hébété, brûlant, j’errai
dans la pièce, nourrissant le feu jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un mur de
flammes et de langues incandescentes qui léchaient et noircissaient le
manteau de la cheminée. J’y jetai les livres, magazines et manuels de pêche
qui m’avaient trahi en présence de la mort, et puis mes vieux journaux de
pêche, mes notes et mes tableaux, et puis le Programme Idéal. Le feu
dévora tout en se riant. Alors que je me baissais pour prendre ce qui restait
au fond de la caisse où je rangeais le bois, ma main rencontra le nœud un
peu collant d’une bûche. J’allais la rajouter aux autres quand elle me
rappela quelque chose : la nuit, une chambre peuplée d’ombres, une
branche de pin noueuse. J’avais vu tout cela avant, quelque part, et je
sentais une menace peser sur mon désespoir et ma solitude.
Le feu trop alimenté diminua rapidement, mais je n’allumai pas de lampe.
Je saisis le nœud de sapin à l’aide des pincettes et le posai sur les braises.
Lorsqu’il s’enflamma, je le plaçai sur les pierres du foyer pour le regarder brûler. Quand il n’y eut plus qu’une lueur dorée projetée par la branche de
sapin, tandis que les braises s’éteignaient, un mot surgit dans mon esprit,
l’une des inventions de Bill Bob. Je le prononçai à voix haute : « Renou ».
Et d’un seul coup, les nuits passées dans une chambre plongée dans la
pénombre, le rituel du coucher que je partageais avec mon frère, le mystère
révélé mais depuis oublié, tout cela me revint en bloc…
Petit, Bill Bob observait avant de dormir un rituel que Ma appelait F
Heure du Dodo — de paisibles minutes au cours desquelles Ma ou H2O,
assis sur son lit, l’écoutaient se lancer dans un discours décousu qui
s’achevait par des murmures cependant qu’il tombait de sommeil et finissait
par s’endormir. Il tenait autant à son Heure du Dodo que H2O à s’enfiler un
dernier verre avant d’enfiler son bonnet de nuit. Il arrivait souvent que mes
parents s’installent ainsi sur son lit après s’être chamaillés, de sorte qu’il
flottait autour d’eux une aura de dissension qui empiétait sur celle de Bill
Bob et l’empêchait de dormir. Après quelques dizaines d’Heures du Dodo
passées à l’écouter discourir soixante minutes d’affilée sans manifester la
moindre intention de ralentir, Ma et H2O comprirent qu’ils n’étaient pas
faits pour ça. Ainsi fus-je nommé responsable officiel de l’Heure du Dodo.
Étant donné la pauvreté de notre répertoire de berceuses et la cacophonie
des voix des Orviston plus âgés, il n’est pas surprenant que, pour
s’endormir, Bill Bob ait trouvé sa propre voix plus harmonieuse. Étant
donné par ailleurs la spontanéité naturelle d’un enfant épuisé à l’heure du
coucher et le calme cosmique qui préside à ce moment, il n’est pas
surprenant non plus que les histoires, les soliloques et les chansons les plus
extraordinaires qu’on ait jamais entendus sur cette planète émanent des
enfants quand on les met au lit. Lorsque Bill Bob était détendu et d’humeur
bavarde et que l’atmosphère s’y prêtait, il se dépouillait de ses
accoutrements d’enfant pour quelques secondes et parfois quelques
interminables minutes, et sa voix de barde, encore que perçante pour une
voix de barde, se perdait dans de longues envolées ; il me stupéfiait en
utilisant des mots qui n’étaient pas de son âge, ni du mien, et qui, de fait,
n’appartenaient à aucun âge, ni au temps qui s’égrenait dans ce monde vert
et gris.
La plupart des enfants vont se coucher avec une peluche, un vieux bout
de couverture ou un livre écorné — et un tas de gosses, en l’absence d’un
pareil talisman, piquent des crises et hurlent jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Bill Bob, lui, n’avait rien de tel : il avait ses « renous ». Aucun d’entre nous
ne connaissait vraiment l’étymologie de ce mot, mais quand, des années
plus tard, je lui ai posé la question, il m’a répondu qu’il s’agissait sans
doute de la combinaison des mots « rêve » et « nourriture » — en quelque
sorte de la nourriture pour ses rêves. Le renou était une relique
soigneusement sélectionnée parmi les aventures de la journée, si bien qu’il
en avait chaque soir un nouveau. Tout aussi important que l’objet lui-même,
était l’endroit où on le mettait : il y en avait qui pendaient du plafond,
d’autres qu’il fourrait dans sa bouche, d’autres encore qu’il collait dans ses
cheveux, et cetera. Il ne fallait toutefois pas le déplacer avant qu’il
s’endorme. Il ne rouspétait pas, ne semblait même pas le remarquer, mais il
ne s’endormait pas. Tant que le renou ne réintégrait pas sa place, Bill Bob
restait allongé dans le noir, les yeux grands ouverts. Ma et H2O se
montraient étonnamment indulgents envers cette manie. Bill Bob avait
toujours été autonome et plutôt raisonnable, qualités qu’ils appréciaient
assez pour lui passer quelques petites bizarreries. Je me souviens cependant
de quatre soirs où il n’avait pas fermé l’œil de la nuit à la suite de
problèmes de renous. Une fois, il avait pris une couleuvre desséchée réduite
à deux dimensions qui s’était fait écraser par une voiture. Bill Bob voulait
la glisser sous son oreiller pour que la Petite Souris la gonfle comme un
ballon et lui rende sa troisième dimension, mais H2O, qui l’avait trouvée
avant la Petite Souris, l’avait flanquée à la poubelle. Une autre fois, c’était
un cadavre de petit lapin qu’il avait découvert en cherchant un trésor dans
les bois ; pour quelque obscure raison, il désirait l’accrocher avec ses
chemises dans son placard, mais comme le lapin n’était pas tout à fait
décomposé, il avait suivi le chemin du serpent. La troisième fois, le fauteur
de trouble avait été une crotte de chien séchée et blanchie par le temps qui,
chose incroyable, avait pris la forme d’un minuscule ours polaire endormi ;
à en croire Bill Bob, il avait été mangé par un chien lequel, le trouvant
indigeste, l’avait éliminé, et l’ours polaire était maintenant victime d’un
coma provoqué par son expérience innommable à l’intérieur du corps du
chien, de sorte que Bill Bob avait l’intention d’invoquer de nouveau les
pouvoirs de la Petite Souris pour qu’elle lui rende la vie, et ainsi il pourrait
acquérir un animal de compagnie plus fabuleux encore que le rat doberman
d’un certain chirurgien… seulement, Ma avait jeté le pauvre ours polaire
par la fenêtre sans se soucier un instant de ce miracle de la nature. (L’objet d’art fabriqué par le côlon canin m’avait paru si remarquable que je m’étais
glissé dehors armé d’une lampe de poche afin de le récupérer ; la tête, avec
ses espèces de grands yeux cernés, avait été cassée sous le choc, mais je
l’avais recollée, laquée et installée sur mon établi à mouches où elle trône
encore.) Le quatrième renou confisqué avait été une boule de pâte à
modeler que Bill Bob voulait plaquer sur son front dans le dessein de
l’étaler pendant la nuit sur sa figure afin de se réveiller le lendemain avec
un moule de son visage qu’il pourrait arracher et accrocher ensuite au mur
pour le plaisir esthétique de ses amis et de sa famille ; H2O le lui avait
enlevé, déclarant non sans un certain bon sens que si le plan prévu avait
réussi, le masque aurait étouffé le masqué bien avant l’aube. Dans les jours
qui avaient suivi ces bouleversements, Bill Bob s’était traîné dans la
maison, de larges cernes sous les yeux, à peine capable de faire fonctionner
en même temps deux ou trois jouets, jeux et radios au lieu des cinq ou six
habituels, au point que Ma et H2O en avaient eu le cœur serré. Chaque
refus entraînait donc une nuit blanche, de sorte que, petit à petit, en silence
et sans violence, Bill Bob avait fait pression pour obtenir davantage de
tolérance de la part de ses parents. Ils avaient fini par autoriser des renous
aussi étonnants qu’un seau d’aigrettes de pissenlits déversées dans sa taie
d’oreiller, un sac de jute plein de feuilles d’érable rouges éparpillées par
terre et sur le lit, un chien errant sous les couvertures (qui lui avait laissé en
souvenir — après que Ma avait conduit l’animal à la fourrière dès le
lendemain — des teignes qu’il affichait comme un brassard noir), un
scorpion vivant qu’il avait capturé sous une pierre dans le ranch des Carper
et posé sur sa table de nuit. Le petit monstre, qui s’était mystérieusement
échappé de sa boîte en plastique durant la nuit (échappant du même coup à
son exécution programmée par Ma), avait fait au fil des semaines des
apparitions dans chacune des pièces de la maison, et on l’avait vu une
dernière fois environ six mois plus tard se carapater sur le sol du living au
cours d’une réunion de pêcheurs à la mouche, lesquels s’étaient aussitôt
dispersés malgré H2O qui leur avait certifié que c’était le seul scorpion à
hanter sa demeure et que, en outre, il était timide et que sa piqûre n’était pas
plus dangereuse que celle d’une abeille. Du reste, il habite peut-être encore
là, quoique H2O ait un jour affirmé, pendant l’une de leurs innombrables
querelles, qu’il ne faisait guère de doute que l’infortunée créature avait
mordu Ma et était morte d’un empoisonnement du sang, à quoi Ma avait répliqué que c’était faux, qu’en réalité le scorpion était tombé amoureux de
l’une des imitations d’éphémère de Hen et était mort de folie en cherchant
en vain le moyen de baiser ladite chose.
Assis seul dans ma cabane devant le feu qui se mourait, je me remémorai
le soir où le renou de Bill Bob avait été un nœud de sapin semblable à celui
que je tenais à la main. Il l’avait enflammé avant de le mettre dans un
poêlon en fonte où on l’avait regardé brûler. À l’époque, Bill Bob avait des
lunettes sans verres à monture d’écaille qu’il chaussait pour observer ses
renous. Et là, couché sur le côté, ses lunettes sur le nez, il avait les yeux
fixés sur le bout de bois en train de se consumer. À l’Heure du Dodo, nos
conversations débutaient invariablement par les quatre mêmes phrases :
« Gussy ?
— Oui, Bill Bob.
— Faut que je te dise quelque chose.
— Je t’écoute. »
Il réfléchissait alors un moment, cherchant ce qu’il pourrait bien me dire.
Ce soir-là, il parut avoir plus de mal que d’habitude à trouver, peut-être
parce que tout était si calme à la lueur de la petite flamme. Il finit par
demander :
« Il te plaît mon renou ?
— Ça, c’est poser une question, pas dire, répliquai-je dans l’espoir de le
coincer.
— Qu’est-ce que t’es bête, c’est parce que je te l’ai pas encore dit.
— Oh », fis-je. Décidément, il n’était pas facile à coincer.
« Ouais, il me plaît. Ça fait une belle veilleuse.
— C’est quoi, une veilleuse ?
— Tu ne sais pas ce qu’est une veilleuse ? Tu plaisantes, non ?
— J’ai que sept ans, protesta-t-il. Je suis pas censé avoir un large
vocabulaire à mon âge.
— Ah bon ?
— Alors, c’est quoi, une veilleuse ?
— Eh bien, c’est une petite lampe qu’on laisse allumée la nuit et qui
éclaire peu, comme ton renou. »
Bill Bob parut méditer ces paroles comme s’il s’agissait d’une profonde
énigme. Les petites flammes, encadrées par la monture d’écaille, dansaient dans ses yeux. Je repris :
« Pour quelqu’un qui a quelque chose à me dire, tu poses beaucoup de
questions. »
Il ne m’entendait pas. Ses yeux ne cillaient plus et il paraissait à peine
respirer. Il était perdu… dans ses pensées, ses souvenirs ou quoi que ce soit
où il se perdait si souvent. Il avait la même expression que celle avec
laquelle, tout bébé, il avait contemplé la bouteille de 7-Up. Dans un
murmure, l’air absent, il demanda :
« Tu sais ce que c’est en réalité, une veilleuse ?
— Non, répondis-je.
— Eh bien, c’est ce que ça dit. Une veilleuse, ça veille.
— Ah ?
— T’as compris ?
— Non.
— Une veilleuse qui veille sur ton sommeil, la nuit.
— Et comment elle fait ?
— Elle éclaire un peu pour que tout soit plus noir autour.
— Ah bon ?
— T’as toujours pas compris ? dit-il. T’es idiot ou quoi ? » J’attrapai son
pied et le chatouillai par-dessus la couverture, mais il le retira. Il ne
plaisantait pas.
« C’est l’ombre, reprit-il.
— L’ombre ? Mais pourquoi l’appeler veilleuse, dans ce cas ?
— Parce qu’elle est peut-être noire, mais elle éclaire beaucoup plus que
toi.
— Tu rigoles, répliquai-je. J’ai la peau blanche, et toi aussi.
— La blancheur, ça compte pas. C’est l’ombre qui veille sur toi.
— Ah ! ce genre de veilleuse-là !
— Ouais, fit-il. Mais pas seulement. Tu sais ce que ton ombre est
vraiment ?
— Non, avouai-je, me demandant s’il n’avait pas étudié en cachette un
vieux livre de devinettes. À moins que ce soit le truc que le soleil fait sur le
sol.
— C’est les deux, mais c’est aussi autre chose. Tu sais quoi ?
— Non. »
Il se pencha vers moi et me confia son secret dans un souffle :
« C’est ton Ange Jardin !
— Oh, dis-je, croyant qu’il avait mal prononcé. Les Anges Gardiens sont
une institution à laquelle AGM fait souvent référence.
— Tu sais ce qu’est ton Ange Jardin ?
— Non, je ne pense pas. »
Il sourit.
« Tu vois, je t’avais bien dit que j’avais quelque chose à te dire.
— Bon, bon, alors, accouche. »
Il se pencha de nouveau vers moi et murmura :
« Ton Ange Jardin, c’est ton jumeau.
— Mon jumeau ? (Ce n’était certes pas le genre d’ange de AGM !)
— Ouais », affirma Bill Bob.
Je commençais à soupçonner qu’il ne savait pas de quoi il parlait. Je lui
demandai :
« Comment ça pourrait être mon jumeau ? Je croyais que c’était à la fois
mon ombre et la veilleuse qui veille la nuit. »
Sans marquer la moindre hésitation, il expliqua :
« Il ressemble à ton ombre et il ressemble aussi à ce qui veille la nuit,
mais en fait c’est ton jumeau.
— Je vois, dis-je avec sarcasme. J’avais un jumeau, né en même temps
que moi, mais personne à la clinique ne l’a vu, alors il a filé en douce et…
— Il est pas né en même temps que toi ! m’interrompit Bill Bob. Il est
mort quand tu es né et il est né quand tu es mort. »
Voilà qui me laissa sans voix. L’affaire se compliquait. Je finis par dire :
« Attends une seconde, Bill Bob. D’abord, quelle différence il y a entre ce
à quoi ressemble mon Ange Jardin et ce qu’il est ? »
Bill Bob leva les yeux au ciel comme devant un élève dont il n’y avait
rien à espérer.
« Ce à quoi ressemble ton Ange Jardin, c’est ce que tu vois. Ce qu’il est,
c’est ce qu’il est. Et un tas de trucs ne ressemblent pas à ce que c’est.
— Ah bon ? Et si tu m’en citais quelques-uns ?
— T’es vraiment bête, dit-il. Eh bien, la terre n’est pas plate, le soleil ne
tourne pas autour de la terre, la lune n’est pas plus grande que les étoiles,
les étoiles filantes ne sont pas des étoiles et…
— Bon, bon, d’accord ! »
Le gosse s’en sortait bien. Pour l’instant, en tout cas.
« Il y a du vrai dans ce que tu dis, Bill Bob, concédai-je. Mais tu ne t’en
tireras pas à si bon compte. Comment mon Ange Jardin pourrait-il être mon
jumeau alors qu’il n’a qu’une seule dimension, qu’il est noir, qu’il
s’allonge, raccourcit ou se distord en fonction de ce que la lumière lui fait,
qu’il est mort quand je suis né et né quand je suis mort ? Quel est donc ce
jumeau qui ne ressemble pas à un jumeau et qui ne se comporte pas comme
un jumeau ? À quoi sert-il ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec moi ? »
Bill Bob secoua tristement sa tête.
« C’est ’xactement ce que ton Ange Jardin dit de toi.
— Mais ce n’est qu’une déformation noire et ondulante de moi, ce n’est
pas moi ! »
D’une voix calme et assurée, Bill Bob répondit :
« Pas dans l’endroit où lui, il vit. Là où il vit, tu ressembles à ce qu’il
ressemble là où toi, tu vis. »
Cela me donna matière à réfléchir. Je sentais des bataillons de cellules
cérébrales se regrouper sous mon front, qui refusaient de recevoir des
ordres d’un gamin de sept ans. Je finis par répliquer :
« Mais mon Ange Jardin vit sur la terre, là où la lumière le projette.
N’importe quel imbécile qui a des yeux pour voir est en mesure de le
constater.
— N’importe quel imbécile qui a des yeux pour voir est aussi en mesure
de constater que le soleil tourne autour d’une terre plate et que la lune est
bien plus grosse que les étoiles.
— Là, tu marques un point », grommelai-je.
Il n’ouvrit pas la bouche, mais ses yeux brillèrent derrière ses lunettes
sans verres, puis il déclara :
« Ça fait deux fois que je te dis que j’ai quelque chose à te dire.
Maintenant, je te le dis : tu comprends, toutes les personnes de la terre ont
leur Ange Jardin, et tous les Anges Jardins ont leur personne.
— Ah ouais ?
— Ouais. Et toutes les personnes croient que leur Ange Jardin, c’est leur
ombre, et tous les Anges dans le Monde Jardin croient que leur personne,
c’est leur ombre à eux.
— Hé ! une seconde ! Le Monde Jardin ? C’est quoi le Monde Jardin ?
— Eh ben, le Monde Jardin, c’est là où les Anges Jardins vivent. Nous,
on vit dans notre monde et eux dans le leur. Mais si on apprend les choses qu’il faut, et puis eux aussi, on finit par devenir copains et passer comme ça
d’un monde à l’autre, et c’est vachement plus marrant que de faire des
ronds dans l’eau. »
Quelque peu estomaqué, je me dis que je ferais mieux d’essayer de lui
clouer le bec avant d’être complètement paumé :
« Mais Bill Bob, puisque notre ombre est sur le sol, il devrait suffire de
creuser un trou pour pénétrer dans le Monde Jardin sans avoir besoin
d’apprendre les choses qu’il faut et tout ça. Et toi et moi, on a creusé assez
de trous pour savoir qu’il n’existe aucun monde là-dessous, tu es d’accord ?
— Pas du tout ! s’écria-t-il, l’air méprisant et le bec nullement cloué.
Réfléchis un peu, espèce d’idiot : je te répète que tu es l’ombre de ton Ange
Jardin et que lui, il est ton ombre à toi. Tu t’imagines être debout, et lui, il
s’imagine que tu es couché. Il s’imagine être debout, et toi, tu imagines
qu’il est couché. Regarde… »
Je regardai donc mon ombre : elle était assise sur la porte fermée de la
chambre. Bill Bob reprit :
« Si tu passes la porte, t’es dans le couloir, pas dans le Monde Jardin. On
n’entre pas dans le Monde Jardin en marchant.
— Là aussi, tu as raison, dus-je de nouveau reconnaître, toujours
grommelant.
— L’ennui avec les personnes et les Anges Jardins, dit Bill Bob, c’est
qu’ils savent pas qu’ils sont jumeaux. (Ce qui, à l’évidence, lui paraissait
fort regrettable.) On croit qu’on devient plus grand et plus vieux, et eux, ils
croient qu’ils deviennent plus jeunes et plus petits. On croit qu’on…
— Hé ! attends ! attends ! l’interrompis Je. Ils croient qu’ils deviennent
plus jeunes et plus petits ? »
Il fît oui de la tête, l’expression soudain très solennelle, les yeux rivés sur
la flamme tremblotante.
« Tu vois, Gussy, dit-il, les Anges Jardins viennent de la terre, comme les
carottes. C’est leur monde, et c’est pour ça qu’on les appelle les Anges
Jardins. Quand ils sortent pour la première fois de la terre pour entrer dans
le Monde Jardin, ils sont très vieux, ou alors blessés, malades, handicapés
ou encore tristes, mais les autres Anges les aident et, petit à petit, ils se
rétablissent, et ensuite ils sont très heureux d’être dans ce monde parce que
partout c’est si joli et si calme, comme le plus beau jardin de la terre, sauf
que c’est partout comme ça et que tout le monde est très gentil, sans rien qui fasse peur, sans rien qui fasse du mal comme dans notre monde à nous.
C’est un endroit si merveilleux que plus longtemps les vieux Anges
malades y restent, plus ils deviennent jeunes et petits, heureux et gentils, et
ceux qui y vivent le plus longtemps, ce sont les enfants et les bébés. Et
encore après, ils deviennent minuscules, et puis si brillants et si heureux
qu’on dirait des flammes qui brûlent de bonheur… comme celle-là ! »
Il désigna le renou : une poche de résine s’était enflammée à l’intérieur et
formait comme une minuscule torche qui luisait et sifflait en brûlant… Au
bout d’un moment, elle se consuma et disparut. Je demandai alors :
« Et qu’arrive-t-il aux plus vieux et aux plus petits des bébés une fois
qu’ils s’éteignent ? Ils meurent ?
— Non. D’abord, ils ne s’éteignent même pas. Des fois, ils flambent
jusqu’au bout, mais la plupart du temps, ils deviennent si brillants et si
petits que personne ne peut les voir, et ils disparaissent du Monde Jardin
pour entrer dans le nôtre, et on change de place.
— On quoi ?
— On change de monde avec notre jumeau : on va là-bas et lui, il vient
ici. Tu comprends, pendant que notre jumeau devient plus jeune et plus
heureux, on devient plus vieux et plus malade jusqu’à ce qu’on meure,
qu’on passe à travers notre ombre et qu’on soit enterré. Après, on remonte
petit à petit par un long tunnel noir qui débouche sur le Monde Jardin, et on
surgit de terre comme des carottes, et alors on n’est plus des gens mais des
Anges Jardins, le genre de grands Anges Jardins tout tordus et tristes qui
sont pas là depuis longtemps. Et notre jumeau, celui qu’a disparu dans une
étincelle trop petite pour qu’on la voie, passe à travers son ombre, arrive ici,
trouve un ventre de femme et devient un bébé. C’est pour ça que c’est pas
vraiment notre monde à nous ou leur monde à eux. On les échange. Les
deux mondes nous appartiennent. On est des jumeaux. Les ombres qu’on
traverse, c’est tous les deux, nous et nos jumeaux, qui échangeons nos
places. »
En voilà une information plutôt ahurissante ! Je la ruminai, et, comparé
aux systèmes du Ciel et de l’Enfer d’AGM de même qu’aux Unités
d’Energie Empruntées et au Limon Primordial de H2O, je dois dire que le
Monde Jardin m’apparut non seulement plus joli, mais aussi plus plausible.
Il expliquait d’où nous venions avant la naissance — ce que la formule
d’AGM ne faisait pas — et où nous allions après la mort — ce que la formule de H2O ne faisait pas. Par ailleurs, les pêcheurs ne manqueraient
pas d’apprécier le sens que cela donnait au fait de relâcher les poissons, car
après un bienheureux séjour dans le Monde Jardin, on pouvait revenir ici et
attraper les arrière-arrière-petits-poissons de ceux qu’on avait épargnés.
Oui, mais il y avait tout de même un hic.
« Bill Bob, supposons qu’un type comme Chunky Chuck… (Chunky
Chuck était un copain obèse de Bill Bob)… se fasse écraser par une voiture
et qu’il meure. Son Ange Jardin ne pouvait pas être resté bien longtemps
dans le Monde Jardin, puisque Chunky n’a que sept ans. Son Ange doit
donc être encore fatigué et marqué par sa dernière vie dans ce monde
minable, sans compter qu’il doit aussi être fichtrement gros, énorme même
s’il ressemble un tant soit peu à Chunky. Alors, comment va-t-il faire pour
disparaître avant de revenir et trouver un ventre de femme juste comme
ça ? »
Bill Bob n’avait cessé de hocher la tête avec une excitation contenue,
comme s’il connaissait depuis toujours la solution au Problème Chunky
Chuck et qu’il se délectât de mes objections, de la même façon qu’un vieux
métaphysicien se délecte des paradoxes les plus épineux. Dans un murmure
ravi, il me demanda :
« Tu te souviens, Gus, je t’ai dit que des fois, les Anges Jardins, ils
flambaient jusqu’au bout mais ne s’éteignaient pas ?
— Ouais, je me souviens.
— Bon, je vais t’expliquer.
— Eh bien, explique-moi.
— Des fois, dans le Monde Jardin, un nouvel Ange Jardin de taille
normale, tout ridé et tout déglingué, et puis pas très malin et pas très
heureux comparé aux petits, se promène dans la forêt, dans les collines ou
dans la campagne loin de tout le monde. Et pendant qu’il se promène, il
entend un bruit. Il se retourne pour regarder derrière lui et il voit la Reine
du Monde Jardin sur son cheval blanc ! Elle est si belle et il est si content de
la voir, parce que, en général, ça n’arrive aux Anges qu’après des années et
des années passées dans le Monde Jardin. Il la regarde et la voit sourire, et
devant toute la beauté et l’amour qui se dégagent d’elle et remplissent tous
les coins du Monde Jardin et tous les coins du ciel, il se met à rapetisser à
toute vitesse et devient de plus en plus brillant, et puis pan ! il explose
comme un million d’ampoules de flash, et crac ! au même moment son ombre, comme Chunky Chuck, éclate dans ce monde quand la voiture le
renverse. Et alors là, tout de suite, ils changent de monde !
— Incroyable !
— Ouais, reconnut-il. Et on peut dire comme on veut : que Chunky s’est
fait écraser parce que son Ange Jardin a vu la Reine, ou que l’Ange a vu la
Reine parce que Chunky s’est fait écraser. L’un ou l’autre, ça revient au
même, et ils échangent leurs places, parce que c’est de vrais, vrais jumeaux,
et que le moindre truc que l’un y fait, les deux le font.
— Je comprends ce que tu veux dire. On ne peut pas être plus jumeau
que ça.
— Ah ça, non », affirma-t-il.
On demeura un moment silencieux à regarder le renou. Je ne sais pas à
quoi Bill Bob pensait, mais moi, je pensais que j’aimerais bien voir sa
Reine. Quelqu’un qui vous fait exploser comme un million d’ampoules de
flash… waouh ! La cosmologie de mon petit frère me plaisait de plus en
plus. Et puis, une autre idée me vint à l’esprit :
« Bill Bob ?
— Ouais, Gussy ?
— Et les animaux, les poissons par exemple ? Et puis les arbres, les
plantes, les insectes et toutes les autres bestioles de ce genre ? Elles ont des
Anges, elles aussi ? »
Il me regarda dans les yeux et répondit :
« Tout ce qui a une ombre a un Ange Jardin.
— Et une rivière, dans ce cas ? Les rivières n’ont pas d’ombre.
— Qu’est-ce que tu peux être idiot, dit-il en secouant la tête. Bien sûr que
les rivières ont une ombre, mais elle est au fond. »
Ce petit vaurien avait raison. Je me rappelai avoir distingué l’ombre
étrange et vague que faisaient les chutes d’eau. Bill Bob bâilla, sourit, ôta
ses lunettes à monture d’écaille et murmura :
« Je commence à avoir sommeil, Gus. »
Moi, sûrement pas. Pas avec ces Mondes Jardins, ces Anges et ces
jumeaux qui se trimbalaient partout à notre nez et à notre barbe.
« Explique-moi juste encore deux ou trois choses, le suppliai je.
— Bon, d’accord, accepta-t-il en soupirant.
— Tout ce qui existe a donc une ombre ?
— T’es vraiment bête, dit-il.
— Comment, je suis bête ? Nomme-moi trois choses qui n’ont pas
d’ombre. »
Comme un imbécile, je croyais le tenir ce coup-ci. Il se contenta de
contempler le renou et, d’une voix douce qui me fit passer des frissons dans
le dos, il énuméra :
« Le feu, l’air et la lumière. »
Il avait sept ans et il en savait plus que cinq comme moi réunis.
M’efforçant de sauver la face, je déclarai :
« J’en connais une autre.
— C’est quoi ?
— Les verres de tes lunettes. »
Il eut un rire ensommeillé. Voulant le réveiller, j’ajoutai :
« Et aussi les ombres, Bill Bob. Les ombres n’ont pas d’ombre.
— Mais elles croient qu’elles en ont une, dit-il avec tristesse. C’est pour
ça qu’on ne sait pas qu’on est jumeaux. C’est pour ça qu’on a peur. »
Je me grattai en vain le crâne.
« Je ne comprends pas, Bill Bob.
— Il n’y a pas d’ombre, Gussy. Non, il n’y en a pas. »
Je n’obtins pas d’autre explication.
Après un long silence, il bâilla de nouveau, puis déclara :
« Y a une autre chose dont on se sert et qu’a pas d’ombre. — Laquelle ?
— Les mots. »
Les mots ! Ce gosse me stupéfiait. Pendant que je l’observais qui
regardait le nœud de sapin, je songeai à notre famille. Si nous n’avions été
que tous les trois, Ma, H2O et moi, les unités énergétiques, les enzymes, les
gènes et les chromosomes auraient pu constituer une explication valable
dans la mesure où j’étais plausible en tant que leur progéniture. Mais ce
petit môme appelé Bill Bob, aucune de ces théories ne permettait
d’expliquer son existence. Presque tout ce que je savais était directement lié
à Ma, à H2O et à la Pêche, mais presque rien de ce que Bill Bob savait
n’était lié à quoi que ce soit. Il savait des choses que personne ne lui avait
jamais dites ou apprises. Ce n’était pas un enfant plausible. Pour expliquer
ce qu’il faisait, ce qu’il était, les mots qu’il prononçait, il aurait fallu un
Monde Jardin ou quelque chose de semblable. Il allait s’endormir et j’avais
encore des questions à lui poser…
« Bill Bob ?
— … Gussy ?
— J’ai quelque chose à te demander.
— Demande.
— Est-ce que mon Ange Jardin aime la pêche ?
— Autant que toi », répondit-il.
Formidable, pensai-je… puis une autre question surgit dans mon esprit :
« Que devient la Truite Jardin quand je tue une truite dans ce monde ?
— La Truite Jardin que ton jumeau attrape voit la Reine et explose en
lumière, répondit-il tout naturellement, comme si je lui avais demandé “On
joue aux échecs ?” ou “Qu’est-ce qu’il v a à la télé ?”
— Mais dans ce cas, est-ce que mon Ange Jardin aussi la voit ? (J’avais
le béguin pour cette Reine dont j’avais une envie folle de faire la
connaissance !)
— Non. répondit Bill Bob.
— Et pourquoi ?
— Parce que s’il la voyait, lui aussi il brûlerait. Et alors tu mourrais et ton
jumeau et toi, vous devriez changer de monde. Elle se montre seulement à
ceux qu’elle choisit. C’est pas souvent et elle est très, très discrète là-
dessus. Quand elle choisit un Ange Jardin au milieu de toute une foule
d’Anges Jardins, elle se montre juste à lui, et les autres voient rien, même
s’ils regardent à l’endroit ’xact. »
Je m’attendais plus ou moins à cette réponse. Elle était conforme aux lois
qui régissaient les mondes de Bill Bob, mais elle mettait fin à mes espoirs
de jeter un coup d’œil à sa jolie Reine. La Beauté qui tue. À quoi pouvait
servir une chose pareille ? Je commençais à soupçonner la présence en
coulisse de la main mystérieuse de Dieu. Si c’était la Reine, qui donc était
le Roi ? Et s’il y avait un Roi, quelle chance nous restait-il à nous, pauvres
petites étincelles de lumière ? Jaloux et déçu, j’oubliai mon amour pour la
Reine et concoctai une question abstruse afin de piéger Bill Bob et son
univers de contes de fées.
« Bill Bob…
— Hummm… (Il dormait à moitié,)
— Écoute, supposons que je tue une truite sur le Metolius pendant que
quelqu’un tue un cerf dans le Montana et qu’une troisième personne écrase
une souris dans le Minnesota, tandis que 8 000 personnes meurent de 8 000
causes brutales en même temps dans 8 000 endroits disséminés dans le monde, tandis que 8 millions d’animaux, 8 billions d’insectes et 8 millions
de millions de minuscules organismes, tous dotés d’une ombre, fassent
pareil au même moment, ce qui, tu ne pourras pas le nier, se produit tout le
temps… Alors comment ta Reine sur son cheval pourrait-elle être
simultanément à des milliards et des milliards d’endroits à la fois dans le
Monde Jardin ? Tu as une réponse à ça ? »
Loin d’être impressionné ou dérouté, Bill Bob, les paupières lourdes de
sommeil, me considéra avec toute l’exaspération de celui dont le chat,
demandant à sortir pour la énième fois de la journée, vient de le réveiller
par un miaulement impératif.
« Ce que tu peux être bête, dit-il. La Reine est tout le temps partout à la
fois.
— C’est impossible. »
Il secoua la tête, soupira et expliqua patiemment :
« Gus, tu te rends pas compte à quel point elle est belle. Je peux pas te la
décrire. Même le soleil couvre tout le temps une moitié de la terre en
traversant les épais nuages et en éclairant par en dessous. Et c’est pas
comparable à la lumière de la Reine. La lumière du soleil brille sur les
choses. Celle de la Reine brille à travers les choses, à travers toutes les
choses. Elle est partout à la fois, et partout où elle est, la Reine est là… » Il
se tut un instant, se pencha vers moi et reprit : « La Reine est ici, en ce
moment même ! »
Je lançai un regard nerveux autour de moi.
« Je ne la vois pas. Et je ne vois pas sa lumière, non plus… » Bill Bob
s’assit droit dans son lit pour examiner d’un air empreint de mélancolie la
chambre éclairée par le renou.
« Moi non plus, dit-il d’une voix plaintive, paraissant soudain au bord des
larmes. Quand j’étais tout petit, petit, je la voyais… mais je m’en souviens
à peine… » acheva-t-il dans un murmure.
Exaspéré par ses dérobades, je m’exclamai :
« Si elle est là, pourquoi on ne la voit pas ? Ça n’a aucun sens. Ce n’est
pas juste ! »
Bill Bob m’adressa un regard incendiaire et répliqua :
« Pourquoi on peut pas sauter d’une falaise et voler dans les airs ?
Pourquoi aux échecs on peut pas déplacer les pions comme des reines ? Pourquoi au base-ball le batteur peut pas courir directement vers la plaque
du lanceur au lieu d’avoir à passer par toutes les bases ? »
Un peu honteux, je répondis :
« Excuse-moi. J’ai l’impression d’être comme ces types qui pêchent avec
des leurres à épouvanter les poissons et qui se demandent ensuite en
pleurnichant pourquoi ils n’attrapent rien et en rejetant la faute sur les
poissons. Je suppose que, s’ils prenaient quand même quelque chose, ce
serait des poissons qui n’en valent pas la peine. Ta Reine est un peu comme
ça ? »
Bill Bob acquiesça d’un signe de tête, puis il se tourna vers le renou et
murmura :
« La Reine est là plus belle chose qui existe. Elle est partout d’où
viennent toutes les jolies choses. Alors qu’on peut même pas regarder une
chose aussi belle que le soleil sans être obligé de fermer les yeux, comment
voudrais-tu qu’on puisse regarder la Reine ? »
Il avait raison, et je retombai aussitôt sous le charme de la Reine. Bill
Bob, voyant à mon expression que je commençais à piger, déclara :
« Tu comprends, Gus, la Reine doit porter un tas de robes épaisses pour
se couvrir. Elle les fait elle-même, parce que personne est capable de faire
des vêtements qui ne laissent pas passer la lumière de la Reine. C’est pas
qu’elle aime porter tous ces trucs très lourds. Elle les porte à cause de nous.
La Reine est là… (Il chercha mon regard pour s’assurer que je
comprenais)… elle est ici, dans cette chambre, et si elle avait pas ses robes,
on exploserait. Paf ! Si tu vois la Reine avant d’être prêt, tu meurs… »
Je lançai un coup d’œil sur le renou qui continuait à brûler avec une lueur
vacillante alors qu’il ne semblait plus rien en rester. Je me perdis un instant
dans les pensées que l’histoire de Bill Bob avait éveillées en moi, et lorsque
je reportai mon attention sur lui, il était roulé en boule et paraissait dormir.
J’avais encore tant de questions à lui poser !
« Bill Bob !
— Mmmm…, marmonna-t-il, les yeux fermés.
— Ne t’endors pas tout de suite ! Je veux te demander…
— Demande.
— Tu te souviens vraiment du Monde Jardin, de la Reine et de tout ce
que tu m’as raconté ? Tu t’en souviens vraiment ? »
Il fronça légèrement les sourcils, souleva une paupière et répondit :
« Comment j’aurais pu te raconter quelque chose si je m’en souvenais
pas ?
— Tu t’en souviens donc vraiment ? » insistai-je.
Je tenais à être sûr de l’existence de cet endroit où je désirais aller un
jour. En effet, ni le ciel, ni l’enfer, ni le néant ne m’attiraient
particulièrement.
Bill Bob hocha tristement la tête.
« Oui, je m’en souviens. Pas aussi bien qu’avant, mais à ce moment-là,
j’avais pas les mots pour te le raconter, et maintenant que j’ai les mots, j’ai
oublié une bonne partie. Je t’ai dit tout ce que je me rappelle, mais ce que je
me rappelle, ça fait beaucoup, beaucoup plus que tout ce que je peux te
raconter… mais Gus… j’ai teeeellllement sommmmmmeil…
— Une dernière question, suppliai-je.
— D’accord, dit-il d’une voix endormie.
— Pourquoi certaines choses n’ont pas d’ombre ?
— Certaines choses n’ont pas besoin d’Ange Jardin.
— Mais pourquoi ?
— Ça fait deux questions, ronchonna-t-il, l’esprit toujours vif malgré le
sommeil qui le gagnait.
— S’il te plaît. Je te jure qu’après, c’est fini. Pourquoi certaines choses
n’ont pas besoin d’Ange Jardin ? »
Il sourit, soupira et garda les yeux fermés.
« Qu’est-ce que t’es bête, répondit-il enfin en se tournant vers les ombres.
Parce que certaines choses meurent jamais. » Et il s’endormit.
Je regardai se consumer le restant du renou, perdu dans le labyrinthe
d’images scintillantes que son Monde Jardin m’évoquait : je vis des
bûcherons abattre des pins géants dans les forêts de nos montagnes pendant
que dans les forêts des montagnes du Jardin, des Anges-Bûcherons, les
yeux ronds, regardaient exploser avant de toucher le sol les pins qu’ils
abattaient et qui formaient des colonnes aveuglantes de lumière ; je vis des
saumons et des steelheads qu’on attrapait et tuait dans nos rivières pendant
que, dans celles du Jardin, des Anges-Pêcheurs regardaient leurs prises
disparaître entre leurs mains dans un éclair éblouissant… et je vis que
mourir ici, c’était commencer à vivre là-bas, ce qui signifiait qu’on ne
mourait jamais, et que, par conséquent, il n’y avait rien nulle part dont il
fallait avoir vraiment peur.
Les questions continuaient à affluer dans mon esprit : que devrais-je faire
pour rencontrer mon jumeau ? Qu’en était-il du Roi, des rivières du Jardin,
des animaux du Jardin, des villes, des oiseaux, des poissons, des insectes ?
Et que devrais-je trouver, apprendre ou aimer pour voir la Reine comme elle
était en réalité et sans être consumé par sa beauté ?… Mais Bill Bob
dormait. Et demain matin, je serais parti pêcher.
Le nœud de sapin brûla entièrement. J’attendis que la dernière braise
s’éteigne, puis j’ordonnai à la veilleuse et aux Anges de plonger la chambre
dans le noir.
« Il vous a plu, le renou de mon petit frère ? » leur demandai-je.
Je savais qu’ils me répondraient. Et si les mots avaient eu des ombres, je
les aurais entendus.
Dans ma cabane au bord de la Tamanawis, le nœud de sapin se
désagrégea puis disparut. J’étais seul. Il faisait nuit noire. Aussitôt surgit
devant moi, comme éclairée par une lumière, la vision d’Abe le Pêcheur
noyé. Sa tête se dressait au-dessus d’une surface verte, mais le vert n’était
pas celui de l’eau de la rivière : c’était de l’herbe, une pelouse laissée à
l’abandon. Ses cheveux gris étaient encore mouillés, ses yeux encore
écarquillés, mais sa bouche était maintenant fermée. Derrière lui s’élevait
une crête verdoyante qui ressemblait à Tamanawis Mountain, mais cent fois
plus haute et qui n’aurait pas connu la hache du bûcheron, et tout autour
d’Abe s’étendait la prairie couverte d’une herbe si verte qu’elle paraissait
luire. Il avait l’air de regarder dans ma direction, et ses yeux hier morts et
voilés étaient à présent vivants et clairs. Sa chemise trempée apparut, puis
ce fut sa combinaison de pêche alourdie d’eau, cause de sa noyade, et
quand, enfin libéré, il se tint debout sur la vaste prairie, il sourit, puis
gloussa et éclata de rire, levant les mains au-dessus de sa tête et décrivant
de lents cercles joyeux. Il tourna, tourna et tourna ainsi au milieu de l’herbe
verte jusqu’à ce que sa silhouette rapetisse et s’évanouisse.
OceanofPDF.com