La vie selon Gus Orviston
5 Jésus continue à pêcher
5
Jésus continue à pêcher
Quand elle m’a quitté, j’ai perdu mon boulot, j’ai pleuré pendant un an, tous mes poèmes sont mort-nés, et j’ai décidé de ne plus faire que pécher et boire. Dans la rivière, il y avait une truite et j’étais sur la berge, le cœur à sa place dans ma poitrine, les nuages à leur place au-dessus de ma tête, et elle était à New York pour toujours, et moi, à pêcher et à boire pour toujours.
Jim Harrison (de nouveau)
Après une nuit de sommeil troublé et entrecoupé de soupirs tout aussi
troublés, l’aube me trouva couvert de teinture d’iode et de pansements, le
cul posé sur un lit de pierre à côté de la Tamanawis, laquelle avait le cul
posé sur son propre lit de pierre. Teinture d’iode, pansements, pierres et
culs… voilà de quoi la Vie était faite. Pour la millième fois je soupirai, puis
grommelai un « bonjour » à la rivière. Elle gargouilla une réponse
incompréhensible, jusqu’à ce que je me souvienne que le gargouillis
provenait du sommet de son point d’interrogation. Telle était donc sa
réponse.
« Tu as raison, dis-je. Ce n’est pas un bonjour. » ?
« Parce que je ne la reverrai jamais. » ?
« Tu sais, Rivière, tu es plus bête que je le pensais. » ?
« Parce que je croyais qu’une eau savait ce que toutes les eaux savaient,
parce que l’eau est un seul et unique élément et qu’elle est là depuis
toujours, mais si d’être là depuis toujours ne sert qu’à t’apprendre à répéter
pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, je suppose que
l’immortalité n’est pas tout à fait ce qu’elle devrait être. »
?
« Je ne sais pas, merde ! Et je ne sais pas non plus pourquoi elle s’est
enfuie, ni pourquoi il a fallu que je la voie si je ne dois jamais la revoir, ni
pourquoi elle a souri mais fichu le camp, ri mais fichu le camp, ni pourquoi elle a parlé mais fichu le camp, demandé mon nom mais fichu le camp,
mais bon Dieu ! qu’elle était belle ! et elle pêchait comme Thomas, Ma,
H2O et Piscator réunis, et je crois que je deviendrais cinglé si je ne devais
jamais la revoir !
— Pourquoi ? .
— Parce que je suis fou amoureux d’elle.
— Pourquoi elle t’a griffé comme ça ?
— Les broussailles et les épines… Hé ! qui est-ce qui a parlé ? »
Je pivotai d’un bloc. C’était Steve. Accompagné de Rama et d’Arjuna.
Avec leurs nattes. Avec la machette d’Arjuna. Et avec la poupée en coton
indien blanc de Rama, un singe.
« Tu as une mine épouvantable, dit Steve. Elle est belle, hein ?
— Oui, très », murmurai-je, embarrassé.
Il secoua la tête.
« C’est comme ça.
— Ouais. Bien sûr. Je suppose. Comment s’appelle ton singe, Rama ?
— Hanumân le dieu-singe, répondit Steve.
— Whitey, répondit Rama.
— Hanumân ou Whitey ? demandai-je.
— Juste Whitey, dit Rama. Maman et papa l’appellent Hanumân, mais
c’est mon Whitey.
— Hanumân, l’asticota Steve.
— Whitey ! » s’écria Rama.
F demanda la Tamanawis.
« Parce qu’il est blanc, répondisse.
— Ouais, fit Rama.
— Bon, fit Steve. On va sur la montagne. Tu veux venir ?
— Ouais », répondis-je.
On se mit en marche, Steve et moi avec des cannes, Arjuna avec sa
machette, Rama avec son Whitey, et Whitey avec ses trois longues mèches
en fil qui se dressaient sur son crâne comme des antennes.
« Hé ! Rama ! demandai-je. Pourquoi Whitey a ces drôles de cheveux ?
Ça le fait ressembler à un hanneton.
— C’est maman qui les a faits… je vais te montrer. »
Il tressa les trois cheveux pour en faire une natte au bout de laquelle il
enroula un élastique identique au sien et à celui d’Arjuna et de Steve, puis il embrassa l’horrible figure du singe en disant : « Oh ! Whitey que tu es
beau ! » Ensuite, il défit la natte, la refit un peu plus loin en répétant la
même chose, puis la défit, la refit et ainsi de suite jusqu’en haut de la
montagne. Pendant ce temps-là, Arjuna attaquait les épineux à coups de
machette, Steve m’indiquait les plantes comestibles et je me bornais à
acquiescer en prononçant des paroles inintelligibles, car je ne pensais qu’à
ma belle pêcheuse.
On arriva au sommet. Je m’assis pour regarder le panorama et je montrai
à Steve le F de la Tamanawis. Rama, Whitey et Arjuna combattirent
quelques monstres qui, aux yeux de Steve et aux miens, ressemblaient
plutôt à des souches pourries, mais dont ils s’acharnèrent à couper les
membres et les crocs à l’aide de la machette. Après quoi, on redescendit et
on mangea les oranges que j’avais récupérées. Je dis à Steve que je
préférerais lui montrer mes cannes et mes mouches quand je me sentirais
mieux. « C’est comme ça », dit-il. Puis ce fut l’heure qu’ils partent. Je
remarquai alors qu’il manquait quelqu’un.
« Hé ! Rama ! Où est Whitey ? »
Rama mit ses deux mains sales devant son visage et les contempla d’un
air incrédule.
« Whitey ! s’écria-t-il. Où es-tu ?
— Tu l’as laissé là-haut, grogna Arjuna en désignant la montagne de sa
machette. Pendant qu’on tuait les monstres.
— Whitey ! hurla Rama, le regard levé vers le sommet. Whitey !
Whitey ! »
Son cri pitoyable me remémorait le copain d’Abe l’Enclume qui appelait
en vain dans le brouillard.
« Je vais aller le chercher, dit Steve. Tu veux bien surveiller les gamins,
Gus ?
— Avec plaisir », dis-je, sincère, heureux d’avoir de la compagnie.
Arjuna, Rama et moi attendîmes une heure et demie au bord de la rivière.
Arjuna s’inquiétait à l’idée d’être en retard pour le déjeuner. Entre mes
inquiétudes au sujet d’Eddy, je m’inquiétais pour Steve. Toutes les deux ou
trois minutes, Rama soupirait et disait : « Ô Whitey, ô Whitey, j’espère qu’il
va te retrouver. » Quel beau trio de geignards on formait !
Steve revint enfin. Les mains vides. Rama gémit : « Whitey ! » •
Avec un grand sourire, Steve se retourna… Il portait la poupée sur le dos,
attachée à sa natte.
« Whitey ! tu es revenu ! » s’écria Rama.
Steve détacha le singe et le rendit à son maître. L’enfant le serra un
moment dans ses bras, puis entreprit de tresser les trois poils qu’il avait sur
le caillou. Je ne sais pas, mais je trouvai la scène émouvante… tous les trois
réunis avec leurs vêtements de coton et leurs nattes, Steve qui souriait à
chaque chose qui était ce qu’elle était, Arjuna qui se grattait le ventre avec
le manche de sa machette en disant : « J’ai faim », Rama qui nouait
l’élastique au bout des fils de coton figurant les cheveux de son singe en
s’exclamant : « Ô Whitey que tu es beau ! »
Leur départ me désola. Je retournai sur mon rocher au bord de la rivière
et regardai l’eau couler, regrettant de ne pas avoir un Steve pour me
ramener mon amour perdu.
Après un moment, j’aperçus un type assez loin en aval qui pêchait à la
mouche, ce qui me rappela la branche de noisetier — tout ce qui me restait
d’Eddy. J’allai la chercher dans le pick-up, puis reposai mon cul sur mon
rocher et restai assis là comme une chiffe molle à caresser cette arme si
meurtrière pour les poissons et à gémir Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
pendant que, pour une fois, la Tamanawis compatissait à ma douleur.
Qui pouvait donc être ce rigolo en train de pêcher plus bas ? Par saint
Izaak ! une véritable caricature de Piscator ! Il portait un immense chapeau
à bord mou du style Amish dans lequel étaient piquées des dizaines de
mouches taïwanaises les plus criardes qu’on puisse imaginer. Son torse était
engoncé dans une veste de pêche bourrée à craquer. On distinguait en vrac
des sacs, une épuisette, un panier de pêche, un appareil photo et des
jumelles. Son visage, sous ses espèces de grosses lunettes de soudeur
probablement garanties pour permettre de voir le moindre petit poisson de
la rivière, évoquait un raton laveur, tandis que ses pantalons de caoutchouc
dont une bretelle était cassée semblaient trois ou quatre fois trop grands au
niveau de la poitrine, de sorte que sa ligne restait coincée, emmêlée à
l’intérieur de la combinaison, ce qui n’avait rien d’étonnant dans la mesure
où on n’aurait pas pu lancer plus mal. La majorité des pêcheurs à la mouche
consacrent leur temps à poser délicatement des imitations d’insectes qui dérivent au fil du courant, et cela dans les endroits qui leur paraissent les
plus propices à attraper des poissons. Celui-là, en revanche, se refusait à
employer un procédé aussi simple : sa méthode consistait à se planter dans
les eaux les plus profondes et à flageller la surface de la rivière avant de
balancer sa mouche mutilée dans quelque haut-fond d’à peine dix ou vingt
centimètres d’eau ou elle coulait aussitôt, devenue une publicité pour le
fretin, une curiosité pour les écrevisses et un objet sans intérêt pour le
pêcheur lui-même, tout occupé qu’il était à défaire sa soie prise dans sa
combinaison et sa canne. De fait, le terme de « pêcheur » ne s’appliquait
pas à lui : transporté tel quel dans les rues de New York, il passerait pour un
clochard.
Quand il arriva sur les hauts-fonds, il me salua d’un geste de la main. Je
me contentai de lui adresser un petit signe de tête, puis je l’observai. Il
commença par se livrer à de fabuleuses simulations de lancers en déployant
une force extraordinaire, peut-être dans l’intention de m’impressionner.
« Crac ! Whoosh ! Crrack ! Whoooosh ! Crrrrackkk ! » faisait sa ligne.
Après une trentaine ou une quarantaine de Crack-Whoosh, je fus plus
qu’impressionné, au point que je m’étais réfugié derrière une souche
d’arbre. Lorsqu’il eut réussi à dégager assez de fil, il voulut lancer pour de
bon… et toute la longueur de ligne s’enroula derrière sa nuque. « Par l’Âne
d’or d’Apulée ! je suis blessé ! » brailla-t-il… et je reconnus la voix ainsi
que le vocabulaire de mon ami Titus.
Empêtré dans ses vêtements, transpirant à grosses gouttes, il pataugea
pour regagner la berge, ôta ses lunettes, rejeta son chapeau en arrière, puis,
désignant la Mosquito n° 10 fraîchement accrochée au lobe de son oreille
droite, il déclara :
« Attar, le soufi, a écrit : “Une mouche minuscule entrée dans l’oreille de
Nemrod a troublé le cerveau de cet idiot des siècles durant.” »
Il pêcha un coupe-ongles dans l’une des poches de sa veste, puis reprit :
« S’il te plaît, Gus, épargne-moi le sort de Nemrod ! »
Je coupai le barbillon de la Mosquito, invitai Titus à dire
Tintinnabulations et, à la cinquième syllabe, j’arrachai la mouche.
« Ça va ? demandai-je.
— Formidablement », répondit-il.
Pendant qu’on le dépêtrait de la soie enroulée autour de lui, je lui
proposai de rester pêcher (ou plutôt apprendre à pêcher) pendant le week-end. Il accepta et suggéra de commencer par un bon repas, encore que, dit-
il :
« Je vais avoir du mal à digérer en paix si tu ne réponds pas d’abord à
quelques questions.
— J’ai faim, alors vas-y.
— Sont-ce d’horribles harpies ou des chats domestiques qui t’ont attaqué
hier ? demanda-t-il en désignant mes plaies badigeonnées de teinture
d’iode. Comment as-tu fait pour leur échapper ? Qu’est-ce qu’ils avaient
contre toi ? »
Je rougis au point que chacune de mes égratignures me brûla.
« Je n’ai plus faim, grommelai-je.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est une longue et fastidieuse histoire. »
Titus alluma une pipe et considéra la branche de noisetier.
« Qu’est-ce donc ? » s’enquit-il.
Je haussai les épaules :
« Ça fait partie de la longue et fastidieuse histoire. »
Il fronça les sourcils et son ton se fit soudain sérieux.
« Tu peux te fier à moi, Gus. Tu ressembles à un barrage près de céder.
Qu’est-il arrivé ? »
Je gardai le silence. Il reprit alors :
« À moins que je ne me trompe, je connais cette expression. N’y aurait-il
pas une femme là-dessous ? »
Je devins écarlate, mais j’ai toujours eu tendance à me confier aux gens
intuitifs.
« Si je te raconte ce qui s’est passé, je vais avoir besoin d’aide… d’aide
en bouteille.
— Il y a du bourbon dans la Carpe », dit Titus.
Le bourbon Ezra Brooks contribua à merveille à me délier la langue, et
Titus se révéla être un auditeur attentif et compatissant. Je commençai par
le commencement, c’est-à-dire par le soir qui suivit l’épisode Abe
l’Enclume, et à mesure que l’alcool coulait, les paroles coulaient de même
de mes lèvres. Je parlai pendant des heures d’affilée. Je racontai tout ce que
j’avais pensé, senti et vu, je me lançai dans la saga de ma fièvre, du
brouillard et du froid, des ombres et du Monde Jardin, du ? de la rivière et du clan du Loup. Titus fumait pipe sur pipe, hochait la tête, poussait de
temps à autre un grognement et veillait à remplir nos verres. Il se garda de
m’interrompre pour me donner des conseils ou me poser des questions,
mais ses hochements de tête et ses grognements étaient étrangement
éloquents. Aux passages évoquant le Monde Jardin, le ?et Thomas Bigeater,
ses yeux s’allumèrent et sa pipe s’éteignit, faute de soins. Quand j’en arrivai
à la Siletz, j’hésitai un instant, mais je ravalai ma fierté que je fis descendre
avec une bonne rasade de bourbon, puis je livrai une version non expurgée
de mes exploits. Certes, Titus rit un peu, mais dans l’ensemble, il se borna à
poursuivre son numéro de hochements de tête et de grognements. Et les
grognements, c’est parfois tout ce qu’on a besoin d’entendre. Je terminai
par l’épisode de Rama et de Whitey, et je me tus enfin.
« Gus, tu viens de vivre toute une vie en l’espace d’une semaine !
s’exclama alors Titus.
— Ouais, dis-je avec un sourire plein d’amertume. Et y me reste plus
qu’à boire jusqu’à mourir. »
Il pinça les lèvres si fort qu’elles disparurent, but un peu de bourbon, puis
déclara :
« Je dois reconnaître qu’il n’y a guère de remède pour soulager une âme
dans l’état où est la tienne, mais il y a trois consolations.
— Voyons, dis-je. Le suicide… l’amnésie… et les bandes dessinées du
Cavalier Solitaire. »
Comme il se taisait, je fus bien obligé de demander :
« Bon, alors lesquelles ?
— La première est l’espoir. Tu la retrouveras peut-être un jour.
— Tu parles !
— J’admets que les chances sont plutôt minces, dit-il en haussant les
épaules. Mais elles existent quand même. Pourquoi t’aurait-elle demandé
ton nom si elle ne s’intéressait pas du tout à toi ?
— Pour le plaisir de m’entendre bafouiller.
— Non. Tu as produit une première impression catastrophique, mais une
deuxième excellente, j’en suis persuadé. Quand tu t’es réfugié dans ton
arbre, tu as gagné son respect… et peut-être plus.
— Comment ça ?
— Un acte chevaleresque.
— Chevaleresque, grotesque, merdesque, bredouillai-je avant d’ajouter :
“Oh ! là là ! j’suis pété.” »
Titus bourra une pipe et me la tendit. Quand la fumée m’eut un peu
éclairci les idées, il me dit :
« Écoute-moi, Gus : si elle est aussi belle que tu l’affirmes…
— Elle est deux fois plus belle !
— Bon, d’accord. Si elle est deux fois plus belle que tu l’affirmes, elle est
habituée à des réactions pires que les tiennes. Le monde grouille de
monstres concupiscents aux tendances proctologiques qui persécutent la
beauté. Quand elle a ramassé cette pierre, elle croyait t’avoir catalogué,
mais ensuite tu as eu l’inspiration de plonger à l’eau, puis de grimper à ton
arbre.
— Et alors ?
— Alors, elle a compris que tu ne lui voulais que du bien, mais que tu
étais trop fasciné par elle pour t’exprimer normalement. Elle n’a pu qu’en
être flattée. Par ailleurs, je doute que tes déclamations prononcées du haut
de ton arbre aient nui à ta cause. (Il désigna la branche de noisetier.) Des
citations à l’image de sa canne : ésotériques mais bien tournées.
— Mais pourquoi s’est-elle enfuie ? »
Il haussa les épaules.
« Par timidité. Un peu par peur, peut-être. Je ne sais pas. Le prophète
Mahomet a dit que les hommes devaient accepter les femmes comme elles
étaient “avec toutes leurs circonvolutions”. Elle sait comment tu t’appelles,
elle sait où se trouve ta rivière et elle doit se douter que tu as sa canne et son
poisson. Elle viendra peut-être les récupérer.
— Quand les poules auront des dents, grommelai-je.
— Qui sait ? » dit-il avec espoir.
Je bus une nouvelle gorgée avant de demander :
« Et les autres consolations ?
— Tu as déjà eu une bonne dose de la deuxième, dit-il en tapotant son
verre. La troisième exige davantage de talents.
— C’est-à-dire ?
— Un esprit vif. Un penchant érotique de l’âme. Une volonté de
maniaque. Tu as déjà entendu parler de Boethius ?
— Non.
— De Maître Eckhart ?
— Non.
— Ils ont écrit des livres sur la consolation de la philosophie, de bons
livres.
— Nom d’un chien ! Titus ! J’en sais à peu près autant sur la philosophie
que toi sur la pêche à la mouche !
— Donc, tu n’es pas philosophe, dit-il calmement. Et par conséquent, tu
n’es pas apte à juger des pouvoirs consolateurs de la philosophie.
— Là, tu marques un point, reconnusse.
— Je sais que ça va paraître un avis bien sec à un obsédé de l’eau comme
toi, Gus, mais à ta place, je finirais de me soûler, et demain matin, je
commencerais à philosopher.
— Je viens de te dire que je ne savais pas !
— Et moi, je ne sais pas pêcher, répliqua-t-il avec un sourire.
— Alors ?
— Alors, si tu es prêt à risquer ta vie pour m’initier aux mystères de la
pêche, de mon côté je ne peux pas faire moins que de t’enseigner cette
science oubliée qu’est la philosophie. Qu’en penses-tu ? »
Je haussai les épaules et lâchai :
« Qu’est-ce que j’ai à perdre ?
— Ta tristesse.
— Vraiment ?
— Ça dépend de toi, déclara Titus. Un saint qui porte ton nom a dit un
jour : “Nulla est homini causa philosophandi, nisi ut beatus sit.”
— Quelle honte ! m’exclamai-je. J’espère qu’on lui a fait regretter ses
paroles. »
Titus sourit.
« Ça veut dire : “L’homme n’a pas de raison de philosopher, sauf pour
chercher le bonheur.”
— Tu es sûr que c’est mieux que le bourbon ? » demandai-je en buvant
un coup.
Après m’avoir imité, Titus répondit :
« Si ça ne l’est pas, je te payerai une autre bouteille… mais regarde, Gus.
(Il désigna la cabane.) C’est le domicile d’un pêcheur. Mon appartement en
ville sera plus adapté à nos besoins. Je propose que nous y émigrions dès ce
soir, que nous philosophions ce week-end et que nous pêchions le week-end
prochain.
— Retourner à Portland ? » fis-je avec une grimace.
Titus s’éclaircit la gorge pour réciter :
« Le Chemin qui mène à la lumière est souvent obscur. Le Chemin qui va
droit paraît souvent revenir en arrière.
— Le Chemin qui mène au Monde Jardin ressemble beaucoup à la mort,
improvisai-je. Je n’accepte de venir que si Ezra voyage sur mes genoux. »
Cinq minutes plus tard, Titus et moi, à bord de la Carpe, teuf-teufions
vers Portland cependant que, sur la lunette arrière, le Jésus en plastique
lançait sa mouche sèche. Quand on arriva en ville, Ezra Brooks était rétamé,
Titus et moi aussi, mais Jésus, lui, continuait à pêcher.
OceanofPDF.com