La vie selon Gus Orviston
7 Où l’on philosophe
7
Où l’on philosophe
II m’a dit : « Ils se nourrissent de mouches de rocaille noyées. » Je lui ai demandé : « Et comment as-tu découvert ça ?…
— L’idée, a-t-il dit, c’est de repérer un truc qui te permet de voir
un truc que tu n’avais pas remarqué jusque-là et qui, lui, te permet de repérer un truc qui n’est même pas visible. »
J’ai dit à mon frère : « Passe-moi une cigarette et explique-moi ce que tu veux dire. »
Norman Maclean, 5 La Rivière du sixième jour
Pendant que, luttant contre la nausée, je venais à bout de mon bol de
céréales, Titus vida quatre tasses de thé bouillant, puis alla prendre sur son
bureau un paquet de tabac oriental dont il bourra son brûle-gueule. Il
l’alluma à l’aide d’une allumette longue de trente centimètres et un épais
nuage de fumée nous enveloppa aussitôt. Ensuite, il se dirigea vers les
étagères de livres devant lesquelles il marqua un temps d’arrêt à la manière
du pêcheur qui étudie la rivière avant son premier lancer. Après quoi, il
croisa les doigts, retourna les mains, paumes vers le sol, et tendit les bras
jusqu’à ce que ses jointures craquent comme des pétards, puis il entreprit
d’extraire quelques livres des rayonnages avec un mouvement souple et
rapide du poignet qui lui faisait si cruellement défaut pour la pêche à la
mouche, s’activant devant les rayons tel un organiste devant les jeux des
grandes orgues d’une cathédrale. Il posa une pile haute d’un mètre sur une
table basse, s’affala dans un fauteuil et braqua sur moi son nez en bec
d’aigle.
« Bien, Gus, dit-il. Prêt à pêcher ? »
Étant le genre de lecteur à passer des semaines entières sur un seul livre,
aussi mince fût-il, je me sentis tout étourdi.
« Pêcher ? Pêcher quoi ?
— Le bonheur, la consolation, la façon de comprendre la mort de
quelqu’un comme Abe, le pourquoi de la Tamanawis, la beauté d’une Eddy.
— Où faut-il pêcher pour ça ? demandai-je avec un soupir.
— À la fin, ici, répondit-il en se frappant la poitrine. Mais en attendant,
nous pouvons étudier les Annales de la Tradition Primordiale. »
Il tapota le livre du dessus.
« C’est quoi la tradition primordiale ? »
Il préleva de la pile un ouvrage de poche à la couverture argentée et
déclara :
« Il n’en existe qu’une. C’est la tradition éternelle qui, avec le soufi Attar,
proclame que
Du dos du poisson à la lune,
chaque atome est témoin de Son Existence. »
Bien que craignant d’avance la pieuse réponse qu’il n’allait pas manquer
de me faire, je demandai :
« L’existence de qui ? »
Mais Titus se contenta de lire ceci :
« Un poisson tel que quand II respire, Il attire
dans Sa poitrine le premier et le dernier…
Il emporte les deux mondes, et attire à
Lui toutes créatures sans exception. »
J’éclatai de rire.
« Attar traitait donc Dieu de poisson ?
— Oui. Et les premiers chrétiens aussi, à condition que le Christ soit
Dieu. Les fervents de Dieu adorent manier l’hyperbole, car nous avons
besoin d’hyperboles pour parler de Dieu. Les poètes ne peuvent pas Le
décrire. Les savants ne peuvent pas Le quantifier. Les sages affirment sans
ambages que, considéré avec le désavantage du langage et de la logique,
Dieu est un Big Bobard, mais que, avec l’avantage de l’amour, on peut
parvenir à connaître le Big Bobard. » Titus produisit une Bible écornée.
« Attar qualifie Dieu de poisson et Jésus nous dit où l’on doit pécher pour
Le trouver :
Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.
Qui croit en moi, des fleuves d’eau vive
couleront de son cœur, comme dit l’Écriture… »
« Ce qui me fait penser, l’interrompis-je dans l’espoir de calmer son
ardeur, que du ventre de la théière couleront des rivières de thé… »
Je remplis nos tasses pendant qu’il s’absorbait dans un gros livre de
poche à la couverture marron. Il ne remarqua même pas ce que je faisais.
« Djalāl al-Dīn Rūmī, le premier et le meilleur des derviches, mêle quant
à lui le poisson et la rivière :
Toutes les âmes qui atteignent Dieu
pénètrent le secret majestueux,
et de serpents deviennent poissons,
quittent la terre solide,
plongent dans la mer,
nagent dans la rivière du Paradis.
L’âme se libère de son esclavage terrestre
et entre dans le royaume infini.. »
Il tira d’un sac en soie un volume relié de toile bleue et reprit :
« Écoute :
Visible ou invisible, je peux passer au travers d’un mur
ou d’une montagne comme si c’était de l’air. Je peux plonger dans la terre ou en émerger comme si c’était de l’eau.
Je peux marcher sur l’eau comme si c’était la terre.
Je peux voler dans l’air comme un oiseau.
Je peux toucher de mes mains le soleil et la lune…
— Voilà un type drôlement prétentieux ! fis-je remarquer.
— C’est le Bouddha, dit Titus. Prétentieux comme le Christ quand il a
marché sur l’eau. Ou comme Rama quand il est apparu dans l’eau entre les
mains de Valmiki. Ou comme Krishna quand il a dit à Arjuna : “Je suis la
saveur de l’eau, ô fils de Kunti, et la lumière du soleil et de la lune !” »
Il s’apprêtait à prendre un autre livre quand je l’arrêtai :
« Attends ! Attends une minute, Titus ! Tout ça c’est bien beau, mais est-
ce que les gens y croient vraiment ? Et toi, est-ce que tu y crois ? Est-ce
qu’il y a une part de vérité là-dedans ? »
Il sourit et répondit :
« Rūmī a dit : “Pour le sain d’esprit, les mots des adorateurs ne sont que
des histoires.” Et Lao-tseu a dit : “Quand un homme de peu de capacités
entend le tao, il rit aux éclats — et s’il ne riait pas, cela ne mériterait pas le
nom de tao.”
— Mais toi, Titus, qu’est-ce que tu en penses ?
— Je ne suis pas sain d’esprit, Gus, répondit-il en me regardant dans les
yeux. Je crois aux rivières d’eau vivante. Je crois que nos âmes nagent dans
cette eau. Je crois que Jésus, Bouddha et Krishna sont la saveur de cette
eau-là. Je crois au Monde Jardin et à sa Reine. J’aime notre bon vieux Big
Bobard.
— Je voudrais bien être comme toi, dis-je en secouant la tête.
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
— Qu’y a-t-il à aimer ? Où est ce Big Bobard ? Et l’âme qui saute dans la
rivière vivante ? Et où donc se cachent ces sages et ces bouddhas
maintenant que nous avons vraiment besoin d’eux ? »
Titus me considéra un moment.
« Est-ce que tu les reconnaîtrais si tu les voyais ? As-tu seulement
cherché ? Et avec quel soin ? Est-ce qu’ils devraient être si faciles à
trouver ? »
Sa voix était douce, mais son regard aussi perçant que celui de Descartes.
Ses questions me firent l’effet d’autant de gifles… de gifles bien méritées.
Je baissai la tête dans ma tasse de thé. Titus reprit :
« Réfléchis, Gus : pourquoi un empoté comme moi est-il incapable de
prendre des poissons ? La réponse ne te paraît-elle pas évidente ? Ne serait-
ce pas parce que, compte tenu du niveau actuel de mes talents de pêcheur,
les poissons devraient être si stupides, si faciles à tromper et à saisir qu’ils
ne vaudraient même pas la peine qu’on les attrape ? Par conséquent, une
chose aussi merveilleuse que l’âme ne devrait-elle pas être insaisissable ?
L’âme n’est pas une truite d’élevage ! Tu es certain qu’elle ne s’est jamais
manifestée chez toi, ne serait-ce qu’une fraction de seconde ? Qu’y avait-il
en toi qui a aimé regarder Thomas Bigeater pêcher ? Qu’est-ce qui t’a guéri
et t’a rendu heureux la nuit où tu t’es souvenu de la bûche de pin de Bill
Bob et de ton jumeau insaisissable ? Qu’est-ce qui a presque jailli de ta
poitrine et failli te démolir le cerveau le jour où tu as rencontré
l’insaisissable Eddy ? »
Je ne répondis pas car, à la mention d’Eddy, mon âme avait commencé à
me faire mal. Comme une dent. Je la sentais, qui m’élançait de la tête aux
pieds. Titus poursuivit :
« Les pêcheurs devraient être les hommes les plus faciles à convaincre de
se mettre en quête de l’âme, parce que la pêche n’est rien d’autre que la quête de l’insaisissable. Les poissons invisibles pour le profane comme moi
sont visibles pour des pêcheurs comme toi, car ils manifestent leur présence
par une centaine d’indices infimes. Comment peux-tu te montrer d’un côté
si perspicace et patient dans ta quête des poissons, et d’un autre si
inconsidéré et borné que tu nies l’existence de ton âme sous prétexte que tu
ne la vois pas ? »
Son raisonnement toucha de nouveau juste et me ramena dans mon
élément : je me représentais des rivières — des rivières en décembre,
glacées, enveloppées de brouillard — et, de l’eau à mi-cuisses, des pêcheurs
levés avant l’aube… Ils se tenaient dans la lumière grise du petit jour, dans
la pluie, le vent, la neige et le froid. Silencieux, patients, ils effectuaient
lancer sur lancer. Ils ne prenaient rien, et pourtant, ils ne s’interrogeaient
jamais sur la possibilité qu’une steelhead intelligente se cache sous la nappe
d’eau verte. Les doigts gourds, le ventre vide, le dos raide et douloureux,
chapeautés ou cagoulés comme des rabbins ou des moines, rouspétants mais
vigilants, ils étaient prêts à faire pénitence en échange d’une simple petite
touche. Qu’était le pêcheur sinon un être en quête du non-transmué ?
L’attente ne devrait-elle pas être beaucoup plus longue, le talent beaucoup
plus grand, la patience beaucoup plus infinie et la vigilance beaucoup plus
intense dans la quête de ce don que les hommes appellent l’âme ?
« Titus, dis-je. Ça fait des années que je me trimballe avec ma mouche
sèche métaphysique plantée dans l’oreille !
— Décrochons-la et allons pêcher ! » conclut-il en riant.
On mit notre programme à exécution. Après avoir bu du thé, lu et parlé
toute la journée, je fis ma première « prise » en fin d’après-midi.
La fatigue nous gagnait, la tête nous tournait un peu, et des mots comme
« pizza » et « bière » commençaient à sonner mieux que « béatifique » ou
« immortel », mais le soleil allait se coucher, et ma longue expérience
m’avait appris à profiter de cet instant. Je demandai donc à Titus :
« Tu crois que les âmes mordent plus au petit matin et à la tombée de la
nuit ?
— Peut-être, marmonna-t-il.
— Alors, d’après toi, comment je devrais pêcher la mienne ?
— Avec une canne à âme, je présume, répondit-il sans hésitation.
— Une canne à âme ?
— Oui.
— Ça coûte cher ?
— T’as combien de fric ? demanda-t-il en prenant l’accent new-yorkais.
— Pas mal, dis-je, tapotant mon portefeuille. Alors, c’est combien ?
— Tout ton pognon.
— Tout ?
— Ouais, fit-il. Mais pas tout ce que tu crois que t’as. Tout ce que t’as
vraiment.
— Hmmm. Et qu’est-ce que j’ai vraiment ?
— Que dalle, répondit Titus.
— Ah ! ça, c’est dans mes prix ! Où je la prends ?
— Ici, si tu veux, dit-il en haussant les épaules.
— T’en as une ici ?
— Ouais, ici, fit-il en se frappant le cœur. Et toi aussi », ajouta-t-il en
désignant le mien.
Bouche bée, je contemplai ma cage thoracique.
« Faut que je paie que dalle pour une canne à âme que j’ai déjà là ?
— Tu sais pas que tu l’as. Faut que tu casques pour savoir.
— Bon, dis-je. Et je casque comment ?
— Répète après moi..
— Répète après moi…, répétai-je.
— Pas maintenant !
— Pas maintenant !
— Peu importe. Voilà.
— Peu importe. Voilà.
— Moi, Gus Orviston, donne tout le que dalle que j’ai…
— Moi, Gus Orviston, donne tout le que dalle que j’ai…
— … au Créateur de ma canne à âme…
— … au Créateur de ma canne à âme…
— … en échange de ladite canne à âme.
— … en échange de ladite canne à âme.
— Marché conclu, dit-il. Elle est à toi. »
Je tâtai le devant de ma chemise et demandai :
« Où elle est ?
— Tu veux que je te la montre ?
— Tu peux ?
— Par analogie, oui… si tu acceptes de répondre à quelques questions.
— Vas-y.
— Très bien. Où est Rodney la canne à mouche en ce moment ?
— Accrochée au mur de ma cabane… mais ce n’est pas une canne à
âme…
— Bien sûr que non. C’est ta canne. Et qu’est-ce que tu crois qu’elle
connaît comme expérience, ainsi accrochée au mur ?
— Pas grand-chose, dis-je en me grattant le crâne.
— Un peu de poids et de masse, peut-être ?
— Ouais, et un peu de vernis, des anneaux et une poignée… ce genre
d’expériences.
— Et c’est tout ?
— Ouaip.
— Donc, Rodney reste sur le mur jusqu’à ce que tu la décroches, puis
elle plie quand tu la plies, lance quand tu la lances, lutte contre les poissons
quand tu les ferres. Mais l’impulsion électrique de ta main, la soie qui
chante au-dessus de l’eau, la beauté des berges, le goût de la truite… toutes
ces merveilles, Rodney ne les connaît pas, tu es d’accord ?
— Oui, oui, je suis d’accord.
— Parfait. Et maintenant, qui a fait d’un objet insignifiant la splendide
canne à pêche que c’est aujourd’hui ?
— Moi.
— Et qui est le maître de son destin, qui décide à quel endroit elle doit
être sur le mur, dans le pick-up, s’il faut lancer pour une truite ou une
blueback ? Et qui déterminera qu’elle est usée ou cassée et la reléguera un
jour dans un placard ou une poubelle, ou encore la condamnera au bûcher
funéraire lorsque surviendra sa fin inévitable ?
— Toujours moi.
— Oui. Et maintenant, qui selon toi a fait d’un assemblage de molécules
le pêcheur que tu es aujourd’hui ?
— J’aimerais le savoir.
— Excellent ! s’exclama Titus. Et qui est le maître de ton destin à toi, qui
décide si tu dois être heureux ou malheureux, vivre longtemps ou pas,
glorieux ou infâme, érudit ou aigri et ainsi de suite ?
— Ça aussi, j’aimerais le savoir.
— Très bien ! Et qui décidera du moment où ton corps sera devenu une
enveloppe inutile pour ce qui l’anime, et le confiera à un crématorium, au lit
d’une rivière ou aux vers d’une tombe ?
— Voilà encore une chose que j’aimerais savoir, dis-je. Mais j’aimerais
aussi savoir pourquoi tu hurles “excellent !” et “très bien !” chaque fois que
je dis que j’aimerais le savoir ? Tu ne t’attendais pas à ce que je réponde
“c’est Dieu” ou “c’est mon âme” ? »
Titus eut l’air atterré.
« Gus ! je suis un philosophe, pas un évangéliste ! C’est le “j’aimerais le
savoir” qui est primordial. Se contenter de dire “c’est Dieu” et en rester là,
c’est abandonner la quête avant même de l’avoir commencée. Chercher la
vérité, la chercher désespérément, c’est rejeter toute forme de théorie, de
dogme ou d’opinion préconçue jusqu’au moment où tu vois, où tu touches
l’Être, la Chose elle-même, où tu fusionnes avec elle ! Personne n’a jamais
découvert la vérité en répondant aux questions par des leçons ânonnées au
catéchisme… Mais où en étions-nous ?
— À ma canne à âme.
— Oui. Et nous étions tombés d’accord pour dire que Rodney n’avait
conscience de rien sauf d’un peu de poids, de masse et de vernis, n’est-ce
pas ?
— En effet.
— Il en résulte donc, n’est-ce pas, qu’elle n’a pas conscience non plus de
l’existence de Gus — même si Gus est son créateur, le maître de son destin,
son essence même en quelque sorte.
— Ouais, c’est ce qu’il en résulte.
— Ne serait-il pas alors possible que toi et moi soyons tout aussi
inconscients de l’existence d’un créateur, d’un maître de nos destins, d’une
Essence pourrait-on même dire… qui nous manie plus habilement encore
que tu ne manies Rodney ?
— Ouais, c’est possible.
— Eh bien, nous y voilà, dit Titus. Rodney est à Gus ce que Gus est à son
Essence. Appelle l’Essence “âme” et tu as ta canne à âme.
— Moi ! fis-je en riant. C’est moi la canne à âme ! L’idée me plaît bien,
Titus. Ouais, elle me plaît beaucoup !
— Merci. Je l’ai piquée à Plotin. Qu’est-ce qui te plaît tant là-dedans ?
— Ce que ça implique, le fait que tout en étant d’une stupidité à mourir
comparé à mon âme ou à mon Essence, je suis foutrement utile : je joue un
rôle important ! »
Pour une fois, c’est Titus qui parut dérouté.
« Je ne te suis pas, Gus.
— Tu n’es pas encore un pêcheur, Titus, expliquai-je. Mais pense à
Rodney : il ne sait peut-être pas grand-chose, mais il ne fait pas de doute
que sans lui, je ne peux pas pêcher correctement. C’est peut-être moi qui
dicte les règles, mais c’est Rodney qui les applique. Je ferre, mais c’est
Rodney qui plante l’hameçon. Je pourrais vivre et même attraper des
poissons sans lui, mais ce sont les tressautements et les flexions de Rodney
qui font tout le plaisir ! Rodney est peut-être idiot, mais il est indispensable.
Il n’a peut-être rien d’un être humain, mais c’est une sacrée canne à
mouche ! Alors monsieur ou madame l’Âme ou l’Essence, qui que vous
soyez, je vais vous dire ceci : je n’ai peut-être rien d’un dieu, mais je dois
être une sacrée canne à âme ! Et quelle que soit la version métaphysique de
la pêche, je sais que, sans moi, vous ne pouvez pas la pratiquer aussi bien !
Et même si je suis une espèce d’abruti par rapport à vous et que je vous
doive tout ce que j’ai, vous vous amusez plus avec moi que vous ne le
feriez sans moi ! »
Titus applaudit :
« Oyez ! oyez ! un philosophe est né ! »
On alla chercher de la bière et des pizzas.
Après deux journées qui me laissèrent épuisé et enivré sous l’effet
conjugué du thé et de la tutelle de Titus, je quittai son appartement muni de
quatorze livres, d’une monographie dont il était l’auteur et intitulée
« Qu’est-ce que l’eau ? », d’une croyance incertaine en une imperceptible
mais apparemment indiscutable essence nommée « âme » et d’une croyance
plus incertaine encore en une Essence des Essences que j’avais baptisée
« Big Bobard », car le mot Dieu m’évoquait toujours l’image de ce barbu
aux cheveux blancs que AGM et les Témoins-que-rien s’efforçaient avec
tant de zèle de nous faire avaler. Titus affirmait avec insistance que Dieu,
Allah, Brahma, Yahvé et autres appellations de ce genre se référaient toutes
à la même Déité, mais j’affirmais avec tout autant d’insistance que pour apprendre à respecter cette Déité, il faudrait d’abord que je commence par
Lui donner un nom pour lequel j’éprouverais un minimum de tendresse.
En sortant de chez Titus, je n’avais qu’une hâte : rentrer pour lire et en
savoir davantage sur le « Big Bobard », mais à mesure que je marchais, je
sentais mon esprit devenir de plus en plus lent et mes instincts de plus en
plus bas, jusqu’au moment où je me demandai si, d’où ils étaient, les yeux
de Descartes n’émettaient pas des espèces de micro-ondes qui influaient sur
moi de façon à ce que je ne m’intéresse à rien de plus transcendant que les
hamburgers. Le temps que j’arrive à l’arrêt de bus, j’étais complètement
découragé et abattu. En montant dans le bus, je compris pourquoi : l’aulne
au faîte brisé me hantait de nouveau. Je me rendis soudain compte à quel
point Titus et son chien étaient de bons copains. En leur compagnie, je ne
songeais à Eddy qu’avec espoir, alors qu’en leur absence, sa pensée
m’emplissait d’un sentiment qui me rongeait, d’un vide, d’une souffrance,
d’une démangeaison et m’ouvrait une plaie au cœur que rien ne parviendrait
jamais à cicatriser. Sachant que je ferais mieux de ne pas rester seul, je
changeai de bus et pris la direction de la banlieue pour aller voir ce que
devenait la famille.
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