La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 31 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

9 On ferme la porte

9

 

On ferme la porte

 

Les pêcheurs sur la plage ressemblent à des souris.

Shakespeare,

Le Roi Lear

 

Ce soir-là au dîner, Ma et H2O engloutirent le contenu de leurs assiettes,

se resservirent à deux reprises, puis ralentirent suffisamment pour

commencer à se disputer la bouche pleine. Je me dépêchai de manger et de

quitter la table.

Je voulus me réfugier dans mon ancienne chambre en attendant que Bill

Bob aille se coucher, mais elle avait été transformée en chambre d’amis à

l’usage des Carper et des pêcheurs à la mouche venus en visite. C’était dans

la logique des choses. Ma chambre avait disparu, mon ruisseau avait

disparu, le peu de sagesse que possédaient mes parents avait disparu, Eddy

avait disparu. Je sortis me promener dans la nuit, mais il n’y avait nul

endroit où aller. Des voitures et des banlieues partout. Si la Tradition

Primordiale de Titus n’avait pas elle aussi disparu, il n’était assurément pas

facile de se repérer dans le coin. J’envisageai un instant de me diriger vers

la route et de rentrer à la Tamanawis en stop, mais il pleuvait, j’étais

fatigué, c’était encore l’Heure du Dodo et demain matin, je voulais marcher

jusqu’à l’embouchure de l’U.S. Grant afin de boucler la boucle. Je retournai

donc à la maison, mais avec l’intention d’utiliser la porte de derrière qui

donnait sur le domaine de Ma. En effet, il est bien plus agréable de passer

par une pièce remplie d’herbes en train de sécher, de fruits, de poissons

fumés, de bocaux de confitures et de légumes que par un couloir vide et

moquetté.

Mais, avant d’avoir atteint la porte, j’entendis siffler. Je m’arrêtai pour

écouter : c’était une mélodie lente et mélancolique, simple, répétitive et

obsédante, et c’était Bill Bob qui sifflait. Je m’approchai sur la pointe des

pieds. Il y avait quelque chose d’étrange dans cette chanson. Au bout d’un

moment, je me rendis compte que c’était la première fois que j’entendais mon frère interpréter un air en mineur. Cela semblait en quelque sorte le

vieillir. Je me sentis triste. Et je me sentis bien, aussi. Parce qu’il arrive que

les chansons gaies rendent les gens tristes encore plus tristes dans la mesure

où, par surcroît, ils se sentent coupables de ne pas être heureux. Une

chanson triste, en revanche, s’adresse à la part de nous qui souffre comme

pour lui dire : Ouais, je sais, ouais, c’est triste, ouais, ça fait mal, mais je

suis avec toi.

Il se tenait dans l’ombre projetée par le spot de la véranda, emmitouflé

dans un énorme manteau. Il faisait frais pour une soirée d’été, au point que

l’haleine formait de petits panaches. Il ne pleuvait plus. Le ciel s’était

éclairci et n’était plus qu’à moitié couvert de nuages, tandis qu’une moitié

de lune dispensait la moitié du temps une moitié de lumière sur la moitié de

la scène. Voir Bill Bob siffler ainsi paraissait étrange, non parce qu’il sifflait

rarement, mais parce que, contrairement à son habitude, il ne semblait faire

qu’une seule chose à la fois.

Après l’avoir observé un moment, je constatai qu’en réalité je me

trompais et qu’il faisait bien plusieurs choses en même temps. Je constatai

que l’énorme manteau était mon vieux manteau et que la lampe de la

véranda projetait une ombre nette et bien dessinée. Je constatai que Bill Bob

se tenait dans cette ombre si près du pinceau lumineux que celui-ci

effleurait parfois ses lèvres retroussées qui prenaient alors des reflets rose

pâle. Et puis je constatai qu’il ne se bornait pas à siffler cette chanson : il la

regardait. Chaque note triste envoyait un nuage de vapeur dans l’air éclairé

par le spot… et enfin, je constatai que, en outre, il dirigeait sa chanson,

expédiant les notes aiguës vers le bas, les graves vers le haut et celles du

milieu de la gamme à l’horizontale. Je faillis éclater de rire et rompre le

charme. Mon frère le jongleur, l’équilibriste. Il était planté là, tout au bord

de l’obscurité, dans son manteau trop grand, content de lui, diffusant dans la

nuit maintenant sèche un flot de musique jaillie de ses lèvres humides.

Plus tard, j’allai le border. Ce soir, son renou était le moulinet de surf-

casting où s’enroulaient à présent douze cents mètres de fil pour cerf-

volant : nettoyé, graissé, révisé et prêt à capturer des ondes en provenance

de Chine. Il le posa sur son bureau à côté d’un B-52 et lui ordonna

« d’aspirer les flux vitaux du bombardier » pour que celui-ci ne puisse plus

bombarder personne et que le cerf-volant récupère ainsi tout le flux qui lui permettrait de voler plus haut. Après quoi, il sauta dans son lit, alluma une

bougie, s’allongea sur le dos et me dit :

« Je vais te raconter ce que mon copain Pedro a vu… »

Il s’interrompit, se redressa, m’observa attentivement, puis me demanda :

« Qu’est-ce que t’as fait, Gus ? Ça va ? Y a un bout de temps qu’on t’a

pas vu.

— Oui, oui, ça va. J’ai arrêté de pêcher autant. Je me suis fait quelques

nouveaux amis. Il faudra que je te les présente. Et puis j’ai nagé un peu.

— Nagé ? Je croyais que t’aimais pas ça.

— C’est vrai, pas trop, admis-je. Mais une fois ce type, Abe, m’y a en

quelque sorte obligé. Et une autre fois, c’était cette fille, Eddy…

— Eddy ? fit Bill Bob avec un sourire. T’as une petite amie, Gus ?

— Non, répondisse. Alors, qu’est-ce qu’il a vu ton copain Pedro ?

— T’as déjà été chez lui ?

— Non.

— Tu voudrais qu’Eddy soit ta petite amie ? demanda-t-il.

— Qu’est-ce qu’il y a de spécial chez Pedro ?

— Tu voudrais bien, hein ? Elle est jolie, je parie !

— Plus jolie que tu le seras si tu ne changes pas immédiatement de sujet.

— Ils sont onze là-bas, dit-il alors.

— Onze quoi ? Où ça ?

— Onze personnes, idiot. Chez Pedro. C’est une toute petite maison, et

elle est pas terrible, non plus. Pedro a quatre frères, quatre sœurs, un papa et

une maman qui habitent avec lui. Et ça les dérange pas. Ils sont pauvres. Ils

couchent sur des lits superposés à trois étages. Une fois, j’ai dormi chez

eux, sur le lit du milieu. Pourquoi tu nages avec elle si c’est pas ta petite

amie ?

— Ne change pas de sujet, Bill Bob. Et qu’est-ce que c’étaient ces

conneries de chaises musicales tout à l’heure ?

— Ne change pas de sujet, répliqua-t-il du tac au tac. Chez Pedro, y a pas

seulement des gens. Y a aussi des chauves-souris dans le grenier, des

opossums sous le plancher et même une mouffette une fois, et puis quatre

chèvres dans le garage pour le lait et pour tondre la pelouse. Et aussi des

souris. C’est ça que Pedro a vu et que je vais te raconter. Une souris.

— Oh ! là ! là ! une souris ! me moquai-je en ricanant.

— Attends, espèce d’idiot. Je t’ai pas encore dit quel genre de souris.

— Bon ? alors quel genre de souris ? »

Il se pencha vers moi et me confia dans un murmure :

« Une souris chantante.

— En d’autres termes une souris glapissante.

— En les mêmes termes, une souris chantante, insista-t-il. Pedro s’est

réveillé au milieu de la nuit. La souris, elle était assise sur le parquet et elle

chantait dans une flaque de lumière bleue qui venait du lampadaire de la

rue. Et elle chantait de tout son cœur. Pedro dit qu’on aurait cru un canari

triste.

— Vraiment ?

— Ouais, vraiment. Et pendant qu’elle chantait, deux autres souris sont

arrivées pour l’écouter. Elles ont poussé un petit cri, l’ont regardée en se

grattant la tête avec les pattes arrière comme si elles n’en croyaient pas

leurs oreilles et elles l’ont observée de plus près. Elles, elles ne savaient pas

chanter, mais l’autre, pour chanter, elle chantait.

« Alors, la première chose que Pedro a faite le lendemain matin, c’est

d’enlever toutes les tapettes et de faire promettre à sa famille de pas les

réinstaller. Et puis il leur a dit d’écouter cette nuit, mais ils ont répondu

qu’ils dormiraient. À leur ton, Pedro a bien compris qu’ils le croyaient pas

pour la souris. Mais comme la maison est toute petite, il a attendu qu’ils

soient tous au lit et il a attaché des fils qui allaient de son doigt à tous leurs

doigts à eux. Il leur a dit que si la souris chantante revenait, il tirerait un

coup sur les fils pour les réveiller. Son grand frère lui a demandé s’il le

prenait pour un poisson, mais il s’est quand même laissé faire.

« Quand tout le monde a été couché, le père de Pedro a tiré sur son fil,

mais Pedro lui a dit d’arrêter. C’était sérieux. Alors, ils se sont tous

endormis. Ceux qui ronflaient se sont mis à ronfler, ceux qui suçaient leur

pouce se sont mis à sucer leur pouce. Y avait juste Pedro qui dormait pas, et

il avait drôlement sommeil. Au moment où il allait s’endormir, les trois

souris sont sorties de leur trou pour jouer. Pedro avait laissé des miettes

dans la flaque de lumière bleue et elles se sont installées pour les grignoter.

Mais après avoir fini, elles sont parties toutes les trois sans qu’aucune

chante.

« La nuit d’après, même s’ils se moquaient de lui, Pedro a recommencé

avec les fils et tout ça, mais ce coup-ci, il a pas laissé de miettes. Il se disait

qu’une souris chantante, ça devait être un peu comme une guitare. Elle pouvait faire de la musique seulement avec le ventre vide et les boyaux

tendus. Quand tout le monde s’est endormi, et Pedro aussi, mais pas exprès,

il a rêvé qu’il était un poisson et qu’il mordait dans un ver parce qu’il

ressemblait à un burrito au bœuf et qu’il avait le même goût, et c’était bien

un burrito au bœuf, mais c’était aussi un ver avec un hameçon dedans qui

lui a transpercé la main, et il s’est réveillé en sursaut parce que quelqu’un

tirait sur le fil. La souris chantante chantait ! C’est sa petite sœur Maria qui

l’avait entendue la première et qui avait tiré sur le fil, alors Pedro il a tiré

sur tous les autres. La souris chantante était toute seule dans le rond de

lumière bleue, assise sur ses pattes arrière comme un écureuil, et elle

chantait à tue-tête. Pedro a tiré sur les fils comme un fou. Juan, son plus

petit frère, s’est réveillé, et ensuite sa mère qui s’est glissée sur la pointe des

pieds jusqu’à la porte. Elle a vu et elle a entendu la souris. Mais juste au

moment où son père se réveillait, la souris a arrêté de chanter. Maria et Juan

étaient tellement déçus qu’ils ont fait “Ohhhhhh… ” et la souris s’est

enfuie. Alors tout le monde s’est réveillé et a commencé à discuter pour

savoir si elle avait poussé des petits cris ou chanté. Les grands frères de

Pedro avaient défait leurs fils et mis des chaussettes sales au bout pour

plaisanter, et ses sœurs, sauf Maria, dormaient si profondément qu’elles

z’ont rien senti, alors y z’ont tous dit qu’elle avait crié et pas chanté. Mais

le père de Pedro il a dit que lui, il avait peut-être pas entendu, mais que tous

ceux qui avaient entendu étaient sûrs que la souris chantait. Comme ça,

c’est eux qui ont gagné, et la maman de Pedro, vu qu’elle est catholique,

elle a dit que c’était une bénédiction pour la maison et le signe de la grâce

divine.

« La nuit suivante, le papa de Pedro a presque pas dormi, mais la souris

est jamais revenue. Pedro aussi voulait rester éveillé, mais il risquait d’avoir

des ennuis, après, s’il s’endormait à l’école, et de toute façon, il était trop

fatigué. Juan l’a entendue encore une fois la semaine d’après, mais c’est

tout. Maria a fait une chanson sur elle en mexicain, et y a un couplet qui

raconte comment la souris chantait. Je l’ai entendue, et Pedro et sa mère

disent que c’est bien comme ça que la souris elle chantait. Maria est toute

petite pour son âge. Elle a cinq ans et ses cheveux lui descendent dans le

dos jusqu’aux fesses, même avec une queue de cheval, sauf que les queues

de cheval normalement elles sont pas si longues et elles voltigent tout le

temps, mais les cheveux de Maria sont tout raides, très épais et puis très jolis, alors après l’histoire de la souris, elle a dit qu’elle avait une queue de

souris. J’étais tout seul quand je l’ai entendue. Elle se balançait sur la

balançoire et elle chantait la chanson de la souris qui racontait comment

Pedro l’avait vue, comment personne le croyait et comment il avait attaché

des fils et laissé des miettes, et qu’elle n’avait pas chanté, mais que la nuit

d’après, Juan, sa maman et elle l’avaient entendue et que maintenant tout le

monde les croyait. Elle avait une toute petite voix aiguë, et quand elle est

arrivée au couplet qui disait comment la souris chantait, ça m’a fait tout

drôle. C’est exactement le genre de chanson que tu ferais si t’étais la seule

souris au monde qui sache chanter… »

Je demandai à Bill Bob si c’était la chanson de la souris chantante qu’il

avait sifflée tout à l’heure à la lumière de la véranda. Il me répondit que oui.

C’était très beau, lui dis-je. Et j’étais sincère. Il me dit que quand elle serait

plus grande, Maria serait peut-être sa petite amie, comme Eddy était la

mienne. Je lui répondis qu’Eddy n’était pas ma petite amie et que je doutais

même de la revoir un jour. Il ne me crut pas. Je lui demandai pourquoi. Sans

raison particulière, m’expliqua-t-il, sauf à la manière dont j’avais dit que

j’avais nagé avec elle. Ce n’était pas une raison, répliquai-je, mais dans le

même temps, je sentis monter en moi un fol espoir en songeant que si une

souris pouvait chanter, j’avais peut-être une chance de revoir Eddy. Ensuite,

il m’apprit à siffler la chanson de la souris chantante et dès que je sus à peu

près, il s’endormit.

 

Le lendemain matin, je partis pour l’U.S. Grant que je longeai cette fois

en aval, en direction de son embouchure. Le temps s’était levé durant la

nuit, si bien que davantage de gens allaient me voir passer par les jardins,

mais aujourd’hui, je m’étais équipé en prévision de mon expédition. J’avais

un sac de morceaux de viande pour occuper les chiens à autre chose que

mes mollets, je portais une casquette de base-ball, un écritoire muni d’une

épaisse liasse de papier ainsi qu’une batterie de stylos et de crayons

ostensiblement disposés dans ma poche de chemise afin qu’on me prenne

pour un releveur de compteurs ou autre employé municipal.

Je ne mis pas longtemps à parcourir les dix kilomètres et je ne m’arrêtai

même pas là où j’avais coutume de pêcher quand j’étais gamin. Je ne pus

que constater le décès de l’U.S. Grant. Il était jonché de débris de carcasses

de voitures, d’ordures, de déchets de toutes sortes et d’un tas de morceaux de plastique. Il n’y avait pas de martins-pêcheurs, pas de cincles, pas

d’écrevisses, pas même de balaous. Ni la moindre larve de moustique.

L’eau, dans laquelle plus rien ne vivait, était étrangement claire, mais lisse

et grasse. À trois cents mètres de l’endroit où ces eaux sales se mêlaient à

celles de la Willamette il y avait un trou où, dans le temps, j’attrapais à

chaque fois une ou deux cutthroats, un banc de graviers qui se terminait

dans un petit bassin créé par une espèce de barrage composé d’une souche

d’arbre et de dépôts divers au centre duquel jaillissait une source

souterraine. Pensant que s’il restait encore des poissons, ce serait ici que je

les trouverais, je me mis à quatre pattes. Autour de la source, il y avait une

étendue d’eau de la dimension d’une baignoire où poussaient encore des

mousses et des algues saines. Et, tenez-vous bien, là, immobile, il y avait

une cutthroat solitaire de dix-huit centimètres. La dernière truite de l’U.S.

Grant. Le dernier être vivant. Je rampai pour la regarder vivre.

Ce n’était pas grand-chose. Elle nageait à peine, se contentait de donner

quelques coups de nageoires paresseux dans sa baignoire oasis. Dieu seul

savait comment elle était arrivée ici. Il y avait trois cents mètres meurtriers

à parcourir jusqu’à la Willamette et près de quinze kilomètres d’eau morte

et empoisonnée à remonter en amont. Elle était prisonnière. Elle était seule.

Elle était la dernière. Furieux, le cœur brisé, je la regardais, cependant que

résonnait interminablement dans ma tête la chanson de la souris chantante.

Une truite, une souris, un gosse, c’était tout ce qui restait du monde où

j’avais grandi. Sinon, ce n’était partout que maladie et folie, agonie ou

mort. Que Bill Bob et cette truite aient tous deux survécu intacts dans leur

environnement respectif me paraissait tenir encore plus du miracle que des

souris fredonnant du Beethoven.

Pourtant, quand une fourmi volante vint planer au-dessus de l’oasis, la

dernière truite jaillit et la happa avec toute la dextérité de ses cousines de la

Tamanawis. Ce qui me donna une idée : pratiquer l’euthanasie. Cette pauvre

truite était la seule chose qui permettait encore de dire que le ruisseau était

vivant ; compte tenu de l’avenir prévisible de ce dernier, de son état général

et de celui de sa source, il semblait préférable de sauver la truite et, ainsi, de

le condamner définitivement.

Je dénichai une bouteille de lait pour y mettre le poisson si je parvenais à

l’attraper, puis je sortis la ligne à main que je conservais dans mon

portefeuille, mais lorsque je fouillai autour de moi à la recherche d’un appât, je ne vis rien de vivant au milieu des ordures accumulées au bord du

ruisseau. Je ne trouvai qu’un caban pourri et détrempé. Ce qui me donna

une autre idée : je m’assis sur un vieux pneu, tirai un fil du caban, plantai

mon hameçon n° 10 pour la pêche à l’appât dans un bout de planche que je

serrai ensuite entre mes genoux afin de confectionner une mouche — une

espèce de Fourmi n° 10. Une pauvre petite fourmi engoncée dans un

minuscule caban.

Ma mouche ne flotterait pas, je n’avais pas de canne et si je la déposais

comme ça, je ne ferais qu’effrayer le poisson. Aussi je pris mon canif et

coupai une branche de sureau que je taillai pour en faire un petit bateau

destiné à ma mouche en caban, un outrigger de huit centimètres de long,

puis j’y attachai ma ligne, installai la mouche à bord, remontai le ruisseau

sur quelques mètres et lançai l’embarcation piégée vers la truite dans son

oasis…

 

Il était une fois, par un sombre après-midi comme le sont tous les après-midi, une truite, la

dernière truite du ruisseau U.S. Grant, qui paressait dans l’eau lorsqu’elle vit un spectacle extraordinaire : un petit bateau de course en sureau qui glissait sur son plan d’eau ! Notre truite était une jeune truite, une truite peu familiarisée avec les canoës. Quoi qu’il en soit, elle fut à même d’identifier celui-ci grâce au bon fonctionnement de sa Mémoire Raciale. Notre truite était également une truite fort nerveuse. Elle n’avait eu personne à qui parler depuis un an ; son ruisseau était dégoûtant et elle savait qu’elle serait déjà morte si la pluie n’avait pas lavé un peu les saletés. En un mot, notre truite était une véritable épave. Et voilà que maintenant… un canoë ! Quand tout cela allait-il donc finir ?

Sa première réaction fut de fuir, mais sa seconde réaction fut de se rappeler qu’elle n’avait nulle

part où fuir : la dernière fois qu’elle avait voulu quitter son oasis, elle avait failli étouffer avant de retrouver le chemin du retour. Elle resta donc où elle était. Toujours est-il que cela ne lui plaisait guère, un outrigger de huit centimètres et un outrigger qui, en outre, tirait une corde si longue qu’on n’en voyait pas le bout. « Voilà qui ne me semble pas très catholique », pensa la truite qui pensait comme les truites. Et le pire était encore à venir :

Lorsque le canoë arriva juste au-dessus d’elle, il chavira. Une fourmi tomba à l’eau. « Nom d’un

petit pêcheur ! se dit la truite. Je ne savais pas que les fourmis faisaient du bateau ! » Elle considéra la fourmi d’un œil circonspect : la fourmi s’accrochait à la corde tandis que le canoë dérivait ; puis la fourmi commença à couler ; elle coulait juste sous le nez de la truite… qui réfléchit à toute vitesse : il doit s’agir d’une fourmi exceptionnelle puisqu’elle a réussi à apprendre seule l’art du canotage ; si elle parvient à nager pour regagner la terre ferme, qu’est-ce qui l’empêchera de faire profiter d’innombrables autres fourmis de sa science ? et une fois que les fourmis sauront canoter, qu’est-ce qui empêchera l’une d’entre elles d’apprendre ensuite l’art de la pêche ? et si l’une l’apprend, qu’est-ce qui l’empêchera de transmettre son savoir à des milliers d’autres fourmis ? « Ce serait une eau bien amère à boire ! » songea notre truite. Et sa Mémoire Raciale lui fit entrevoir des dominos, des centaines de milliers de sinistres dominos noirs alignés qui tombaient l’un après l’autre… une armée de fourmis dans une armée de canoës qui tuaient une armée de truites… « Il faut arrêter ça ! se dit notre truite. Il faut que je tue cette fourmi ! »

Déployant deux rangées de dents, la truite fondit sur la fourmi et, au moment où ses mâchoires

se refermaient sur sa proie, elle remarqua autre chose de pas très catholique ; la fourmi portait un caban bleu marine. « Par Judas ! pensa la truite. La fourmi sait aussi faire de la couture ! » Elle écrasa la fourmi entre ses dents, mâcha et mâcha, mais alors là, ce ne fut plus catholique du tout : la truite nageait vers le bas et pourtant elle remontait ! Ce genre de chose ne devrait pas se produire. Et puis elle ressentit une douleur dans la bouche, que sa Mémoire Raciale identifia comme une rage de dents, une maladie contre laquelle notre pauvre truite se croyait pourtant immunisée. Elle comprit alors que la corde était un fil de pêche et que la fourmi avait un hameçon. Ajoutant un à un, notre truite arriva à trois : « Par tous les saints ! jura-t-elle. Les fourmis ont déjà appris à pêcher ! »

 

J’amenai à terre la dernière truite de l’U.S. Grant, une petite bagarreuse à

l’air cependant un peu paumé qui cherchait davantage à bouffer la fourmi

en caban qu’à s’échapper. Après avoir décroché l’hameçon de sa mâchoire,

je la laissai tomber dans la bouteille de lait remplie d’eau, puis je me

précipitai vers la Willamette, remarquant au passage que quelqu’un

m’observait de l’intérieur d’un minibus Volkswagen garé sur le parking. Je

supposai que ce quelqu’un, m’ayant vu prendre un poisson, s’empresserait

de venir pêcher dans le ruisseau mort. Eh bien, je lui souhaitais bonne

chance ! Je remontai la rivière assez loin pour échapper à la pestilence des

eaux usées, puis je vidai la bouteille et son contenu. Lorsqu’elle se sentit

libre, la truite hésita, nagea un instant près de la berge, mais dès que ses

ouïes commencèrent à fonctionner et qu’elle perçut la pureté relative de la

rivière ainsi que l’immensité apparente de son nouveau domaine, elle resta

un long moment immobile près de la surface, puis elle fila et disparut

comme une pensée dans les profondeurs vert marbré.

Je m’assis sur une pierre pour regarder la rivière glisser et clapoter devant

moi. Le soleil trouva une ouverture au milieu des nuages et entreprit de me

chauffer le dos. Je souris à l’idée que je n’avais jamais connu meilleure

matinée de pêche… Mais le soleil ne tarda pas à se cacher de nouveau. Un

vent froid et une ombre passèrent au-dessus de moi. Je me sentis soudain

effrayé, tout à coup conscient de me tenir devant une porte ouverte. À

l’intérieur, tout m’était familier, ce ruisseau, la maison de mes parents, le

monde de pêcheurs que je m’étais bâti et dans lequel j’avais grandi, mais

dehors, il y avait les tourbillons vert et gris d’une large rivière agitée et, au-

delà, un monde ancien, un monde vaste et inconnu où il me fallait à présent

entrer. L’heure était venue de fermer la porte… mais le vent soufflait en

rafales, l’eau prenait des reflets acier…

Pourtant, la dernière truite, elle, n’avait pas eu le choix. Elle aussi était

une banlieusarde timorée, élevée dans ces eaux. Elle aimait peut-être sa

petite oasis au sein du ruisseau assassiné. Je ne le lui avais pas demandé : je l’avais libérée de force. Je me rendis alors compte que moi non plus je

n’avais pas le choix. Il n’y avait rien derrière cette porte qui pût me nourrir.

Je me levai, tendis le bras et claquai la porte au nez du petit Sisisicu mort et

de tout ce qui se trouvait en amont. La silhouette dans le minibus continuait

à m’observer. On devait me croire fou, mais je m’en moquais. J’avançai de

nouveau la main, fermai la porte à double tour, lançai la clé invisible dans la

rivière, gagnai la route sans jeter un regard derrière moi et fis du stop pour

rejoindre la Tamanawis.

 

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